Dans ce grand recensement de toutes les institutions sociales,

occasionné par une révolution trop rapidement opérée; dans cette revue

générale de tous les établissemens publics et des corporations de

toute espèce, des abus, des inconvéniens attachés à leur existence, on

sent que l'université de Paris ne pouvait être oubliée. Depuis

long-temps un cri général s'était élevé contre le systême d'éducation,

ou plutôt contre le plan d'études établi dans ses écoles depuis

plusieurs siècles: ce cri redouble et se fait entendre de toutes

parts, au moment où l'excès de tous les abus en fait par-tout chercher

les remèdes. Le mot que l'auteur cite de Saint-Augustin, _vieil

usage_, _vieille erreur_, mot très-philosophique, dont les écrivains

jansénistes du dernier siècle n'ont pas fait assez d'honneur à leur

patron, paraît aujourd'hui une maxime devenue en peu de temps

familière à la nation. Elle ne sera nullement effrayée de la

proposition que lui fait M. Rivière. Il ne s'agit de rien moins que

d'effacer jusqu'aux vestiges _de ces ridicules établissemens appelés

colléges_: ces derniers mots sont de J.-J. Rousseau; texte qui, dans

le temps où Rousseau écrivait, fit plus de sensation que n'en ferait

aujourd'hui le commentaire. Ce commentaire n'est qu'une brochure de

trente pages, _petite, si l'on veut, mais grande, par ce qu'elle

contient_. Encore une fois, l'attaque est sérieuse: et l'université a

trouvé, dans M. Rivière, un adversaire formidable. Il s'y prend

très-bien, et voici comme il procède. Il commence par établir (et

personne ne le nie) que l'étude du grec et du latin, considérée comme

base de l'enseignement public, est absurde et nuisible. Il examine

ensuite si l'on ne peut étudier suffisamment ces deux langues que dans

les colléges. Il ne lui est pas difficile de prouver le contraire,

puisqu'on a des grammaires, des méthodes, des livres, et des maîtres

particuliers, pour enseigner mieux et plus promptement ces deux

langues à ceux qui veulent les apprendre. Enfin, en supposant à

l'étude du grec et du latin une utilité que M. Rivière leur conteste,

faut-il pour cela entretenir des établissemens publics? Non sans

doute; et, dans la rigueur des principes, il n'est pas douteux que M.

Rivière a raison: mais il nous semble qu'il pousse un peu loin cette

rigueur; il nous semble que ces deux langues se sont liées de trop

près à l'ensemble des connaissances humaines, aux progrès de l'esprit

humain, pour que les hommes instruits, et même les philosophes,

vissent avec plaisir cette étude entièrement bannie de l'enseignement

public. Quant à l'inconvénient de faire payer les frais de cet

établissement par la nation, on peut répondre qu'il est aisé de le

lui rendre très-peu couteux. Il faut même qu'il soit très-peu couteux,

si l'on veut qu'il soit utile.

Il suffirait d'abandonner aux professeurs un local commode, en leur

assurant des appointemens très-médiocres. Qu'il leur soit permis

ensuite de recevoir de leurs écoliers le prix de leurs leçons; et

dès-lors la concurrence produira, entre les professeurs, une émulation

qu'on n'a cherché à faire naître jusqu'ici que parmi leurs disciples.

Dès ce moment, la méthode d'enseigner se perfectionnera de jour en

jour; chaque maître fera les plus grands efforts pour attirer à soi la

foule des écoliers, en augmentant sa fortune par sa célébrité, et sa

célébrité par sa fortune. C'est ce qui est arrivé à plusieurs

professeurs, en différentes universités de Hollande et d'Allemagne;

et, sans cette innovation, il est difficile que la méthode

d'enseignement public pour ces deux langues fasse de grands progrès

parmi nous.

Ici M. Rivière nous accusera d'un reste de faiblesse pour le grec et

le latin, de leur supposer quelque utilité _à cause des vieux modèles

que quelques personnes désœuvrées prennent encore plaisir à lire_.

Hélas! oui, nous sommes de ces désœuvrés; et ces vieux modèles nous

font encore quelque plaisir: cependant nous triomphons bien vite de

cette faiblesse. Nous convenons avec M. Rivière qu'il ne s'agit plus

de faire des latinistes, des prêtres et des moines, mais des Français,

des citoyens, des hommes libres; et nous pensons qu'aucune de ces

qualités n'est incompatible avec le faible encouragement que la nation

pourrait donner à quelques chaires fondées pour ces deux langues, dont

les professeurs pourraient n'être point à charge à l'état. On

s'accoutumera difficilement à regarder la langue latine comme aussi

inutile que le prétend M. Rivière. Indépendamment des vieux modèles

dont nous n'osons plus parler, il faut considérer que la langue

latine, devenue depuis quatre siècles la langue savante de l'Europe, a

produit, presque jusqu'au moment actuel, un grand nombre d'ouvrages

utiles, dont il serait fâcheux que la connaissance restât concentrée

entre un petit nombre de lecteurs; et c'est ce qui arriverait

peut-être si l'étude de cette langue, bannie tout-à-fait de

l'enseignement public, était en quelque sorte désavouée par la nation.

Nous aurions bien aussi quelque petit mot à dire en faveur du grec;

mais la manière dont l'auteur traite M. l'abbé Auger, nous ferme la

bouche, et prévient de notre part toute témérité[4].

[4] On peut reprocher à M. Rivière, dont les intentions

très-pures seront peut-être calomniées, de n'avoir pas supposé

cette même pureté dans les intentions d'autrui. Tous ceux qui

connaissent M. l'abbé Auger, savent qu'il est impossible de

pousser plus loin le désintéressement. Il a pu se tromper, et

s'est trompé en effet, en donnant à l'étude des langues grecque

et latine un trop grand rôle dans l'éducation nationale; mais

cette erreur n'est-elle pas bien pardonnable dans un homme qui a

consacré à l'étude de ces deux langues la plus grande partie de

sa vie? S'il a poussé trop loin son zèle pour l'université, ce

n'est pas, comme le prétend M. Rivière, pour assurer le débit de

ses traductions, c'est que sa reconnaissance l'a trop prévenu en

faveur d'un corps qui savait au moins exciter une vive émulation

entre ses élèves les plus distingués; c'est que M. l'abbé Auger a

pris pour une bonne éducation nationale, celle où il avait conçu

une sorte de passion pour le travail; et pouvait-il, sans cette

passion, traduire plus de quarante harangues de Démosthènes,

soixante des autres orateurs grecs, celles des historiens grecs,

trente discours de Cicéron, etc.? Un si grand travail, utile dans

tous les temps, ne le devient-il pas davantage dans les

circonstances présentes? et M. l'abbé Auger ne se trouve-t-il

pas, au moins par l'évènement, avoir fait un usage patriotique de

l'éducation, en reproduisant les chefs-d'œuvres de l'éloquence

grecque, au moment où la liberté, qui fera naître chez nous des

modèles, peut et doit encore en aller chercher dans Athènes et

dans Rome?

On devine aisément que la question sur la préférence de l'éducation

publique et de l'éducation privée, n'est pas même une question pour

l'auteur. Il préfère, sans balancer, l'éducation privée; mais cette

préférence, ou plutôt son aversion pour les colléges et pour tout ce

qui peut y ressembler, ne l'entraîne-t-elle pas trop loin, lorsqu'il

va jusqu'à dire: «_Mais pourquoi une éducation publique?_» C'est

encore ici que la rigueur des principes ne paraît pas applicable à nos

circonstances actuelles. Sans doute, chez une nation que son

gouvernement et toutes les institutions sociales des siècles précédens

n'auraient point avilie et corrompue, chez un peuple où la multitude

ne serait pas dès-long-temps dégradée par tous les préjugés de

l'ignorance naturelle et de l'ignorance acquise, l'éducation des

enfans pourrait être livrée aux soins de leur famille; mais, dans

l'état où nous sommes, l'idée de courir un pareil risque est

entièrement inadmissible; et combien même ne sommes-nous pas éloignés

de l'heureux moment où elle sera praticable! Ce n'est pas trop du

concours de la puissance publique et de tous les esprits éclairés pour

hâter ce moment: notre révolution n'est pas, comme quelques autres, un

simple changement plus ou moins subit dans le mode du gouvernement,

changement qui quelquefois n'influe que d'une manière lente et peu

sensible sur les idées et les mœurs. Elle est, en partie, l'ouvrage

des idées nouvelles qui l'avaient secrètement préparée, et qui ont

formé la constitution. Il faut donc qu'elles en deviennent le soutien,

qu'elles triomphent des idées anciennes qui la combattent, des

habitudes qui lui sont contraires; que nos erreurs en morale, en

politique, achèvent de se dissiper au jour de la raison.

Jusque-là point de vrai calme, point de félicité sociale: c'est le

combat du bon et du mauvais principe; et le bon principe, vainqueur,

sans jouir de sa victoire, ne peut être tout-à-fait triomphant qu'en

appelant à lui son invincible auxiliaire, la génération naissante. M.

Rivière ne l'ignore pas, puisqu'il intitule son écrit _Palladium de la

Constitution_; mais alors on ne voit pas ce qu'il prétend par cette

exclamation: «_à quoi bon une éducation publique?_» Ce n'est sans

doute qu'un mouvement d'humeur, puisqu'il paraît attendre de

l'Assemblée nationale un _code d'éducation digne des législateurs d'un

grand empire_. Ce sera probablement un des bienfaits par lesquels

l'Assemblée nationale terminera cette première session; mais ce ne

sera pas l'un des moins importants. Tous les bons citoyens désirent

surtout, comme M. Rivière, qu'on multiplie les petites écoles dans les

villes, bourgs et villages, en faveur de ceux qui ne peuvent faire une

certaine dépense pour l'instruction de leurs enfans. Cette nombreuse

partie du peuple, jusqu'aujourd'hui si négligée, se trouve encore dans

un état d'ignorance et d'abrutissement capable de retarder, pour

elle-même, les plus heureux effets d'une révolution dont elle a seule

profité, du moins jusqu'à ce moment.

C'est à la fois le fruit de la misère où elle était plongée, et du

soin qu'on prenait d'écarter d'elle toute instruction. Le gouvernement

qui, par les gênes mises à la presse, et en quelque sorte à la pensée,

n'a pu empêcher les lumières de se répandre dans la classe mitoyenne,

n'a eu que trop de moyens de les tenir éloignées de la classe

indigente. C'est un des obstacles qu'il rencontrera au retour de

l'ordre, lorsque, plus éclairé lui-même, il sera contraint de le

désirer sincèrement; car enfin ne fût-ce que par lassitude, il faudra

bien finir par là. S'il y a jamais eu une raison d'instruire et

d'éclairer le peuple, c'est à coup sûr lorsqu'il est devenu le plus

fort. Il est donc vrai que les citoyens propres à remplir cette

fonction forment en ce moment une classe très-précieuse; il en existe

un grand nombre dans l'université, et M. Rivière lui rend avec plaisir

cette justice. Eux-mêmes conviennent et s'affligent des abus de

l'éducation actuelle, abus devenus intolérables et qui ne peuvent plus

subsister: c'est ce qui a fait déserter les colléges, dont trois

suffiraient aujourd'hui au nombre d'élèves répandus dans les dix

colléges de l'université. Rien n'annonce davantage une institution qui

tombe en ruines; et cette réflexion doit diminuer les regrets de ceux

qui craignent, pour l'université, une destruction légale et

définitive. Les professeurs qui ont du mérite seront aisément placés

dans l'établissement de l'instruction publique. «Les autres, dit M.

Rivière, je les mettrais au nombre des vieillards et des infirmes, à

qui on accorderait une pension alimentaire proportionnée à leurs

besoins et au temps de leurs services.» L'université jouit, selon

l'auteur, de biens immenses; et le collége de Louis-le-Grand possède

lui seul un million de revenu. Un million, c'est beaucoup; mais cette

partie du temporel ne nous regarde pas. C'est un article à renvoyer au

comité des finances, et de là, si l'on veut, au comité d'aliénation.

Les autres établissemens littéraires, tels que le collége royal et

les trois académies de la capitale n'éprouvent pas, de la part de

l'auteur, beaucoup plus d'indulgence. L'académie des sciences est le

moins maltraitée. »C'est, dit M. Rivière la plus utile et la seule

peut-être que l'on dût conserver. C'est dommage qu'elle soit si

nombreuse, et que les vrais savans y soient en si petit nombre. A la

place de ceux qui sont-là, sans qu'on sache pourquoi, ne

conviendrait-il pas de nommer quelques jurisconsultes et quelques

théologiens distingués?» Ce dernier vœu nous a surpris. Des

théologiens à l'académie des sciences! et que veut-on qu'elle en

fasse?

Même reproche à l'académie des belles-lettres sur le trop grand nombre

de ses fauteuils. Parmi ceux qui les occupent, il y en a _qui ne

savent pas lire_. Le trait est fort, et nous le croyons exagéré.

L'auteur n'aime pas les honoraires.

A l'égard de l'académie française, M. Rivière paraît un peu plus

mesuré. Il voudrait seulement la rendre encore plus utile, désir bien

pardonnable et qui n'a rien de désobligeant. Nous observerons

seulement que le moyen proposé par M. Rivière pour rendre l'académie

française encore plus utile, est entièrement étranger à l'objet de son

institution. Ce n'est point là réformer, c'est détruire; et c'est ce

qui arrive presque toujours, quand on veut faire dans les corps des

changemens d'une certaine importance: voilà pourquoi ces corps

répugnent à tous ces changemens, et semblent avoir pris pour devise

le mot d'un pape sur les jésuites: _Qu'ils soient comme ils sont, ou

qu'ils ne soient plus_. M. Rivière voudrait que l'académie française

examinât les mœurs et les talens de tous ceux qui prétendraient

ériger des écoles, pensions, ou pédagogies publiques de littérature,

d'histoire, de géographie, etc.; elle ne donnerait le sceau de son

approbation qu'à ceux qu'elle en aurait reconnus dignes, etc. On

demande ce qu'une telle fonction a de commun avec les devoirs

académiques attachés, jusqu'à ce moment, à cet honneur ou à cette

récompense littéraire. N'y a-t-il pas plusieurs membres de ce corps

qui se feraient une peine d'exercer une censure, laquelle portant à la

fois sur les talens et sur les mœurs, ne serait pas sans inconvéniens

pour ceux qui se trouveraient contraints à l'exercer? Enfin, cette

assemblée d'examinateurs, de censeurs, pourquoi s'appellerait-elle

l'académie française? et puis que deviendrait le dictionnaire?

Reste le collége royal, qui s'annonce pour donner des leçons sur

toutes les sciences, qui enseigne si peu de chose, et où personne

n'apprend ce qu'on y enseigne. C'était-là une riche matière; mais

l'auteur réservait toutes ses forces pour l'université; et le collége

royal en est quitte, au moins cette fois-ci, pour une petite

exclamation philosophique, mais expressive: _O quantum est in rebus

inane!_ C'est tout ce qu'il en dit: Brutus dormait.

Cet écrit, plein de vues saines et d'idées utiles, paraît l'ouvrage

d'un citoyen éclairé, vivement animé de l'amour du bien public; mais

ce sentiment fait illusion à M. Rivière, lorsqu'il croit voir la

source de tous les abus dans l'abus qu'il attaque avec tant de force.

Il y aurait sans doute encore, même après la destruction des colléges,

un assez grand nombre de raisonneurs sans raison, de savans sans

principes, d'écrivains sans style, etc.; et s'il se trouve moins de

prêtres sans vocation, c'est qu'on leur a ôté les riches espérances

qui leur en tenaient lieu. Un systême d'éducation raisonnable,

approprié aux dispositions naturelles des enfans et aux besoins de la

société, diminuera sensiblement les maux ou les inconvéniens dont il

se plaint. C'est tout ce qu'on peut prétendre, et c'est bien assez

pour hâter l'instant d'une réforme.

SUR les _Mémoires secrets de Robert, comte de Paradès_, écrits

par lui-même au sortir de la Bastille, pour servir à l'Histoire

de la dernière guerre.--1790.

Ce n'est point ici un de ces écrits pseudonymes, où un auteur, souvent

étranger aux affaires et aux personnes, se joue de la crédulité

publique et la rançonne en satisfaisant sa propre malignité. Ces

Mémoires sont vraiment l'ouvrage de celui dont ils portent le nom. On

se rappelle la brillante et rapide fortune du comte de Paradès pendant

la dernière guerre. On vit un jeune homme, d'une naissance équivoque

et incertaine, entré au service à 25 ans, élevé en deux ans au grade

de colonel avec des pensions sur trois départemens, paraître à la cour

avec tout l'extérieur de l'opulence, être présenté au roi, et prêt à

monter dans les carrosses de leurs majestés. Mais tout cet éclat fut

un beau songe, aussi court qu'il avait été brillant; le réveil en fut

très-fâcheux.

Cet homme singulier, que des talens, ou, si l'on veut, des qualités

peu communes, tirent de la classe des aventuriers vulgaires, fut mis à

la Bastille. On le soupçonnait d'avoir, par un double espionnage,

servi l'Angleterre au moins aussi bien que la France. Il paraît que ce

soupçon était fort injuste, puisque M. de Paradès fut relâché après

une détention de quatorze mois, quoiqu'il continuât de réclamer une

somme d'un demi-million avancée, disait-il, au gouvernement. Il est

probable que les soupçons répandus contre lui étaient l'ouvrage des

inimitiés personnelles que, malgré sa réserve, il s'était attirées:

malheur inévitable dans le rôle qu'il joue sur la flotte française, et

auprès de M. d'Orvilliers, dans la campagne de 1779. Il ne put

s'empêcher de montrer un vif chagrin sur des fautes, sur des abus,

sur une insubordination, dont les effets si nuisibles au bien

général, devaient de plus faire avorter ses vues particulières sur

Plimouth, entreprise à laquelle il attachait son honneur et toutes ses

espérances. Le crédit, qu'à son retour il parut prendre auprès des

ministres, dut alarmer les coupables, et donner à l'envie un motif de

plus pour le perdre. La prétention de monter dans les carrosses dut

rallier à ses ennemis la vanité blessée d'un grand nombre de

courtisans. On répandit des nuages sur sa naissance, en effet

équivoque et incertaine. C'était une grande affaire, dans un temps où

l'on mettait les noms à la place des hommes, et les mots à la place

des choses. Il est très-possible qu'un jeune homme, plein de

ressources, dévoré d'ambition, mais probablement léger de principes,

s'étant donné pour ce qu'il n'était pas, ait voulu tenter de justifier

sa prétention: mais il parut n'avoir aucune inquiétude sur ses

preuves, et sur le certificat de M. Cherin. Par malheur, il fallut

attendre. M. Cherin, homme alors fort occupé, lui déclara qu'il avait

à faire plus de soixante généalogies, genre de composition qui

exigeait quelquefois un travail fort long et fort pénible. La Bastille

où M. de Paradès fut envoyé quelques jours après, l'empêcha de se

mettre en règle pour M. Cherin. Quel dommage pour ce jeune homme

d'être entré dans le monde un peu trop tôt! Un délai de quelques

années, et M. de Paradès ne trouvait plus sur son chemin ces deux

grands achopemens: M. Cherin et la Bastille. Venons aux Mémoires.

C'est l'exposé d'un plan conçu avec autant d'habileté que de

hardiesse, et dont l'objet était de mettre Plimouth entre les mains du

roi de France. C'est le détail de toutes les mesures qui pouvaient

conduire à ce but: intrigues, espionnages, corruption, tous ces vils

moyens, nécessaires dans une entreprise de cette espèce, se trouvent

un peu rehaussés par l'intelligence, l'adresse, la présence d'esprit,

l'intrépidité de celui qui les emploie. M. de Paradès, dans un premier

voyage en Angleterre, s'était procuré une connaissance exacte et

détaillée de toutes les forces anglaises, des places maritimes, des

ports, des rades, des vaisseaux, des bâtimens, des citadelles, de

l'état des fortifications, etc. Toutes ces instructions, il les avait

rassemblées dans l'espace de peu de mois, avec l'ardeur d'un jeune

homme qui veut brusquer la fortune, en risquant plus d'une fois sa

vie. De retour en France, il développe ses plans, ses idées, ses

projets à M. de Sartine, alors ministre de la marine; le ministre les

agrée, encourage M. de Paradès, et le renvoie en Angleterre, avec des

ordres particuliers. Il y achète, sous son nom, mais pour le compte du

roi, un bâtiment anglais propre pour la course, avec 75 hommes

d'équipage, et le capitaine à ses ordres. Cet arrangement, qui seul

coûta 30,000 francs par mois, subsista pendant deux campagnes. Il se

ménagea de plus, et toujours à prix d'or, des intelligences et des

correspondances à Londres et dans toutes les places maritimes: mais la

meilleure emplette que fit M. de Paradès fut celle d'un premier

secrétaire de l'amirauté, qui, pour la somme de 150 louis par mois,

s'engagea à lui faire remettre copie de tous les ordres qu'on

recevrait à l'amirauté et qu'on y donnerait. Cet honnête homme tint

religieusement sa promesse tant qu'il fut payé, c'est-à-dire, jusqu'à

l'emprisonnement de M. de Paradès.

Ces petites instructions devaient donner de grands avantages au

ministère français; mais on n'en profita pas. C'est en vain que M.

d'Orvilliers était averti de tout ce qui se passait sur la flotte

ennemie et dans les ports anglais. L'amiral Keppel, à la tête d'une

escadre dans la Manche, ne couvrit pas moins le départ de Byron pour

l'Amérique. On manqua la flotte de l'Inde, faute d'avoir tenu la mer

vingt-quatre heures de plus, comme on le pouvait, puisqu'il fut

vérifié dans le port que nos vaisseaux pouvaient se réparer en mer à

peu près dans le même espace de temps. Cette campagne ne fut utile

qu'à M. de Paradès, qui développait, pour sa fortune particulière,

l'activité, l'intelligence dont il donnait des preuves dans les

affaires publiques. Il revint en France, où on le fit capitaine, et

bientôt après colonel. De tous les plans qu'il présenta au ministre à

son retour, ce fut son projet de surprendre Plimouth qui fut le plus

goûté, et c'est celui auquel on s'arrêta.

Nouveau voyage en Angleterre; et c'est dans ce voyage que M. de

Paradès achève de déployer tous ses talens pour l'intrigue. On est

confondu de sa hardiesse, de son habileté à former des liaisons

dangereuses, à séduire, à corrompre. On n'est pas moins étonné de la

facilité qu'il y trouve, même dans les classes où l'aisance, sinon la

richesse, devrait préserver de la corruption.

Cette scandaleuse facilité rappèle le projet de cet empereur, qui

voulait obliger, par édit, les dames romaines de fermer leurs litières

dans les rues, pour les empêcher, disait-il, d'être subornées par les

passans. Il n'en coûta guère à M. de Paradès que de passer avec de

l'argent, pour multiplier le nombre de ses amis, comme il les appèle.

Nous sommes tentés de croire, non seulement en qualité de Français

_régénérés_, mais en qualité de Français tels quels, que la

corruption, qui chez nous n'est pas sans exemple, n'eût pas été, dans

la dernière guerre, si facile et si commune en France; au surplus, ce

n'est là qu'une conjecture. Revenons à M. de Paradès. Assuré d'un

grand nombre d'amis en Angleterre, il revient à Versailles et

communique à M. de Sartine un nouveau projet, celui de brûler la

flotte anglaise à Spithead.

Cette idée lui était venue en voyant avec quelle facilité il avait

pénétré au milieu de cette flotte, avec son bâtiment anglais. Il ne

s'agissait que de se faire accompagner de deux brûlots, qu'on eût

aisément fait passer pour des bâtimens pris sur les Français; il offre

de commander un de ces deux brûlots, tandis que son capitaine

commandera l'autre. Ce projet fut agréé par M. de Sartine, sans

préjudice de l'entreprise sur Plimouth. On prit des mesures pour le

succès de l'un et de l'autre. Qu'arriva-t-il? tout avorta sans qu'il y

eût de la faute, ni du ministre, ni de M. de Paradès. Les hasards de

la guerre et de la mer, la foiblesse de M. d'Orvilliers qui, malgré

ses talens, était mal obéi, l'insubordination des officiers de tout

grade, la jalousie de quelques-uns contre un officier de terre, à

peine âgé de vingt-six ans, la mauvaise foi, les faux rapports qu'on

se permit pour démentir ceux de M. de Paradès et faire rejeter ses

conseils et ses promesses; voilà ce qui déconcerta ses projets et lui

fit perdre, comme au gouvernement, le fruit de tant de soins, de

peines et de dépenses.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 8 / 26 段