On a vu un temps (et ce temps n'est pas très-éloigné) où un écrit d'un

conseiller-privé, commissaire au directoire d'un cercle d'Allemagne,

sur les démêlés d'un peuple avec son prince, n'eût intéressé en France

qu'un petit nombre d'hommes voués à la politique ou à la diplomatie,

et quelques amis de l'humanité. Il n'en est plus ainsi: les

circonstances ont attaché aux ouvrages de ce genre un intérêt presque

universel. La cause de Liége est devenue celle de la liberté; et sous

ce seul rapport, l'écrit que nous annonçons eût trouvé un grand nombre

de lecteurs; mais cet intérêt du sujet passe bientôt à l'ouvrage même

par la manière dont il est traité, par les réflexions que l'auteur y a

répandues, par le genre des questions qu'il élève; questions qui, pour

la plupart, doivent probablement, avant peu d'années, s'agiter sur de

plus grands théâtres, et dont la solution importe à l'humanité

entière. L'ouvrage de M. de Dohm doit, sous ce point de vue,

intéresser principalement les Français; il leur rappelle des souvenirs

récens et précieux; et en les ramenant sur le passé, il tourne en

même temps leurs yeux vers un avenir qui a présenté quelque temps une

perspective effrayante. Les malheurs qui menacent les Liégeois,

séparés de leur prince, rendent plus chère et plus respectable aux

Français la conduite du vertueux Louis XVI, uni à son peuple pour

prévenir des calamités nouvelles, et assurer le bonheur des

générations futures, sans le faire acheter par des désastres à la

génération présente.

C'est ce que n'a point fait le prince-évêque de Liége, qui s'en est

rapporté, dit-il, à l'avis unanime de tous ses conseillers: mais le

meilleur de tous était son cœur, qui l'avait d'abord si bien conduit,

qui le fit d'abord aller au-devant des vœux de son peuple, lui fit

prendre le ton d'un père, en engageant son clergé à satisfaire de

justes demandes, et à concourir au soulagement de la classe la plus

indigente de ses sujets. Tels sont quelquefois les premiers mouvemens

des princes, jusqu'au moment où les conseillers arrivent; et voilà

pourquoi le peuple, que l'on dit si aveugle et si juste, aime

très-souvent les princes et presque jamais les conseillers. Revenons à

l'ouvrage de M. de Dohm.

Ceux des lecteurs français qui ne connaissent pas ses écrits, et

l'esprit philantropique qui les anime, s'étonneront peut-être de voir

un publiciste allemand, un ministre d'un roi absolu sortir de la

routine diplomatique, s'élever aux idées premières de raison et de

justice générale, préférer le fond aux formes, et en appeler

hardiment à la véritable justice et à l'éternelle raison. Plusieurs

publicistes allemands, trop attachés aux formes admises dans le corps

germanique, eussent voulu que le roi de Prusse se fût rendu

l'exécuteur aveugle du décret précipité de la chambre impériale, et

eût consommé la ruine des Liégeois dans les meilleures formes de

procès. Cette conduite eût pu être approuvée par ceux qui placent

avant tout la justice d'empire; mais elle n'est ni la seule ni la

première; il en est une plus ancienne, encore plus respectable: et

c'est à cette justice que le roi de Prusse en appelle par la voix d'un

ministre philosophe, digne de la réclamer en son nom.

M. de Dohm commence par un exposé succinct de la constitution de

Liége, fondée sur des contrats qui paraissent prouver, ainsi que

plusieurs monumens du moyen âge, que, dans ces siècles appelés

_siècles d'ignorance_, on connaissait les droits de l'homme, sans en

parler autant que de nos jours. L'heureuse liberté civile dont

jouissait le pays, ne fut point troublée jusques sous la régence du

prince-évêque actuel. Bientôt s'élevèrent des troubles qui n'ont pas

une origine bien noble. Il s'agissait du droit lucratif de donner,

dans le bourg célèbre de Spa, des bals et des jeux de hasard. Cette

querelle amena la question _sur la légalité des octrois de jeu,

accordés par l'évêque seul sans le concours des états_. Le prince

porta la querelle au tribunal de la chambre impériale. La cause prit

de l'intérêt en se liant à une question plus importante: _Si le prince

seul, en matière de police, peut porter des édits; ou s'il a besoin,

pour ses édits, ainsi que pour toute autre nouvelle modification de la

liberté du citoyen, du consentement des états_. Cette querelle

importante est restée jusqu'à présent indécise au tribunal de la

chambre impériale, qui n'a porté que des décisions provisoires. Les

débats continuèrent, et produisirent même des violences. De cette

querelle, il en sortit plusieurs autres, qui, en d'autres temps,

eussent été peu dangereuses. Le rétablissement d'un impôt, désagréable

au peuple, acheva d'aigrir les esprits. Enfin, le renchérissement du

pain, effet d'un mal physique, parut au peuple, déjà si indisposé, un

tort du gouvernement, un mal politique; et le prince différant

d'assembler les états plus d'une fois promis, le peuple regarda les

conseillers de son chef comme les artisans de ses maux. Tel était

l'état des choses, lorsque la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris

en juillet 1789, les frappa, les enthousiasma et les porta à suivre

l'exemple d'un grand peuple qu'ils aiment, avec lequel ils ont des

liaisons naturelles, plus puissantes que les liaisons accidentelles

qu'ils ont avec les Allemands.

«Guidé par le sentiment le plus sûr, dit M. de Dohm, le prince-évêque

vint au devant des vœux de son peuple. Il secourut la classe

indigente; il invita son clergé à supporter également les impôts et à

renoncer pour jamais, sans condition, sans réserve, aux priviléges qui

les en exemptaient.» Si la conduite du chef fut magnanime, la manière

dont son peuple la reçut ne le fut pas moins; mais il mêla cependant à

l'expression, d'ailleurs touchante, de sa reconnaissance, des vœux

pour un bien plus important que l'égalité dans la répartition des

impôts: le rétablissement de la liberté, et l'abolition du réglement

de 1684. «Qui peut blâmer, poursuit M. de Dohm, ce vœu d'un peuple

noble, à qui l'on promet de terminer, et qui en connaît la source

toujours renaissante?» Il faut savoir qu'avant 1684, les députés de la

capitale et de vingt-deux autres villes, qui ont, d'ancienne date,

séance et droit de suffrage à la diète de l'état, étaient nommés par

la bourgeoisie. Mais l'évêque Maximilien-Henri, de la maison de

Bavière, qui réunissait l'électorat de Cologne, l'évêché de Munster et

d'Hildesheim, abusant de sa puissance et de ses troupes étrangères,

s'attribua lui-même arbitrairement la nomination de la moitié de la

magistrature de la capitale, et sut se procurer encore, sur le choix

de l'autre moitié, une telle influence, que la pluralité fut toujours

dévouée à l'évêque. Il en usa de même à l'égard des autres villes, et

dès-lors le tiers-état fut regardé comme anéanti. Mais le sentiment de

la liberté subsistait dans les cœurs. Il osa se montrer, et le vœu

du peuple fut porté au prince-évêque, qui donna par écrit son

consentement à tout ce que le bien de son peuple pourrait exiger. Les

Liégeois demandèrent la déposition de l'ancienne magistrature. La

déposition s'ensuivit, et leurs places furent données à ceux qui, par

leur caractère et leur conduite publique, s'étaient acquis la

confiance de leurs concitoyens, et qui, dans la cause de la liberté,

avaient combattu pour elle.

Le prince approuva tout. Il vint de son château de Seraing à la ville,

fut reçu avec la plus vive allégresse, et confirma, par sa propre

signature, les nouvelles élections. Il témoigna aux nouveaux

magistrats sa confiance et sa considération: il les invita à sa table

avec des plénipotentiaires des cours étrangères. Il procura même à

tous les gens de sa maison, des cocardes que le peuple portait en

signe de la liberté reconquise. Il renouvella expressément, par une

lettre adressée aux nouveaux magistrats, la convocation déjà faite

pour l'assemblée des états. Tout le pays était pacifié par l'accord

d'un bon prince avec un bon peuple; mais cette joie ne fut pas de

longue durée. Le 27 août, on apprit à Liége que le prince avait, la

nuit dernière, quitté son château de Seraing sans qu'on sût où il

était allé. Peu de temps après, il écrit que, dans la crainte que les

délibérations de la prochaine assemblée ne fussent tumultueuses et

nuisibles à sa santé, il s'était déterminé à s'éloigner pour quelque

temps de la capitale: mais il assure à la nation qu'il n'avait

nullement le dessein de solliciter des secours étrangers, ni de porter

aucune plainte, soit à sa majesté impériale, soit à la diète, soit à

tout autre tribunal de l'empire. Il désavoue à la face de l'univers

toutes celles qui pourraient être portées en son nom. Il exhorte la

nation à travailler à la constitution qui doit faire son bonheur. Il

approuve expressément le perfectionnement projeté, et proteste qu'il

n'a pas le moindre dessein de réclamer contre ce qui s'est passé: il

donne là-dessus solennellement sa parole de prince.

Cette lettre appaisa la fermentation, mais sans calmer les alarmes du

peuple. Au milieu de ces inquiétudes, on apprend à Liége que la

chambre impériale avait, de son propre mouvement, pris connaissance de

ce qui s'était passé, et qu'en qualité de tribunal établi pour le

maintien de la paix publique, le 27 août, jour du départ du

prince-évêque, elle avait déféré au prince du cercle du Bas-Rhin et de

Westphalie, le prince-évêque de Munster, le duc de Juliers et le duc

de Clèves, la commission de protéger puissamment, à l'aide des troupes

nécessaires à cet effet, aux frais des rebelles liégeois, le

prince-évêque, ainsi que ses conseillers et ses sujets fidèles, contre

tout acte de violence; de rétablir, dans tout le pays, mais

principalement dans la capitale, la tranquillité et la sûreté

publique; de remettre la forme du gouvernement dans l'état où elle

avait été avant _la rébellion_, d'enquêter contre les moteurs, etc.

Telle est la teneur du décret de la chambre impériale. M. de Dohm,

qui montre en blâmant ce décret, le plus grand respect, comme de

raison, pour le haut dicastère de l'empire, dit simplement: «elle

est dure cette teneur.» Il présente même avec sagesse les motifs

qui peuvent l'avoir dictée, et justifie en quelque sorte son émission.

On voit que, par ménagement, l'auteur modère d'abord sa force, qui

bientôt n'en devient que plus puissante. Il se contente d'indiquer

le contraste de la conduite de la chambre impériale en 1684

(lorsque la liberté politique fut détruite à Liége, par l'évêque

Maximilien-Henri), avec la conduite de cette même chambre en 1789,

lorsque le peuple a reconquis sa liberté. Mais la seule indication de

ce contraste, à quelles réflexions ne donne-t-elle pas lieu? La

chambre impériale entend-elle que la paix publique n'est pas troublée,

lorsque les princes oppriment les peuples, mais seulement lorsque les

peuples réclament leurs droits? Le corps germanique, qui se porte pour

garant de la liberté des peuples, comme des droits des souverains,

attend-il, dans une neutralité infidèle, le succès de leur lutte trop

souvent inégale, afin de venir au secours du prince s'il a besoin de

secours, et d'accabler le peuple, si sa cause triomphe ou paraît prête

à triompher? Serait-ce là le secret du corps germanique? Et ce secret

qu'il convenait de garder dans tous les temps, est-il bon à révéler

aujourd'hui? Pourquoi une oppression de cent cinq ans (de 1684 à 1789)

paraît-elle à la chambre impériale plus respectable, plus conforme à

la constitution qu'une liberté de deux cent quatre-vingt-quatre ans

(depuis 1316 jusqu'à 1684)? Il paraît difficile de répondre de nos

jours à ces questions; et c'est pour cela que ceux qui gouvernent,

feraient plus sagement de n'y pas donner lieu. M. de Dohm explique en

partie la précipitation de ce décret peu réfléchi, par l'étonnement et

la crainte que la révolution de France répandit parmi les princes

allemands. Qu'on en juge par le rapprochement des dates. L'événement

arrivé à Liége (M. de Dohm est très-fâché qu'on l'ait nommé

révolution, et il prétend que ce mot a jeté d'abord de la faveur sur

la cause des Liégeois), l'événement arrivé à Liége est du 18 août; et

le 27 du même mois, la chambre impériale, si connue par la lenteur de

ses décisions, rend son décret contre les Liégeois: décret qui à

chaque mot porte l'empreinte de la précipitation avec laquelle il a

été rendu, alléguant lui-même pour motif, _le bruit général_, _la

notoriété publique_, parlant des désordres qu'on supposait dans Liége,

à l'instant même où tout y était dans la plus grande tranquillité, par

l'accord du chef et de son peuple.

C'est qu'on voyait tout à travers la crainte inquiétante du mal

français, c'est que la peur des révolutions était la lunette

colorante. Ce qu'il y eut de plus remarquable, c'est que la chambre

impériale ait refusé d'admettre la déclaration judiciaire du

prince-évêque, donnée de son propre mouvement, par laquelle il

annonçait l'espoir de terminer tous ses différens avec ses sujets par

un accommodement aimable. Prétendra-t-on que son consentement avait

été forcé? D'abord, il eût fallu en donner une preuve, s'il en est qui

puisse prévaloir contre l'assertion du prince: il avait déclaré qu'il

était d'accord avec son peuple. La question se réduit à savoir s'il

était contraint lorsqu'il remplissait le vœu de sa nation, ou s'il ne

l'était pas. Si un vœu manifesté vivement par un peuple nombreux est

contrainte, elle a eu lieu. Si la contrainte exige des menaces en cas

de refus, cette contrainte n'a pas existé. Mais qui sait ce dont le

peuple eût été capable, si le prince eût refusé? Personne ne le sait;

et voilà pourquoi l'esprit de parti a beau jeu d'imaginer ce qui était

possible, mais ce qui ne s'est pas réalisé. Ce qu'il y a de certain,

c'est que l'argument tiré de la contrainte ne peut avoir de force ici

dans le sens du droit civil. Lorsqu'un particulier est porté par

contrainte ou par crainte, de renoncer à une possession quelconque, il

est en droit de recourir à la discussion juridique de cette nullité.

Mais ici ce n'était point d'un particulier qu'il s'agissait: ce

n'était point le comte d'Hoensbroeck qui se dépouillait d'un droit à

lui appartenant: le prince de Liége déclarait qu'il était d'accord

avec son peuple sur la manière de pourvoir à l'avenir au bien-être de

ce même peuple. Tous les droits du prince n'ont que le bien-être du

peuple pour but; et si l'on peut appliquer ici l'idée de contrainte,

ce ne peut être que sous le rapport commun à tout traité de paix, qui

presque toujours est contrainte pour une des parties contractantes,

laquelle doit céder à la plus puissante, et perdre quelques droits,

quelques provinces, pour conserver le tout. Qu'on parcoure l'histoire;

qu'on cherche les traités qui soient restés libres de cette espèce de

contrainte politique et morale; et pourtant malheur à celui qui

voudrait troubler la tranquillité des peuples, laquelle repose sur ces

traités!

Dira-t-on que le prince préjudiciait aux droits de ses successeurs?

Mais ces droits ne datent que du jour où les successeurs entrent en

jouissance. D'ailleurs, ce principe rendrait à jamais impossible tout

changement dans la constitution, tout changement que le bien général

peut exiger en tout pays, et qu'à Liége le contrat fondamental permet

expressément, pourvu qu'il soit agréé par _le sens du pays_. Ce sont

les propres mots de la loi; mots d'une signification plus étendue que

ceux de _volonté générale_, usités de nos jours, mots qui indiquent de

plus le perfectionnement successif dont cette volonté est susceptible,

et l'influence progressive de la raison publique, laquelle, avec le

temps, doit passer tout entière dans le gouvernement d'un peuple

libre, dernier terme du bonheur où la civilisation puisse conduire les

sociétés politiques.

Nous ne suivrons pas M. de Dohm dans le détail de toutes les

objections qu'il multiplie contre ce décret de la chambre impériale,

ni des événemens qui en furent la suite. Nous observerons seulement

que, dans cette insurrection des Liégeois, la chambre impériale, le

prince-évêque et ses partisans supposent toujours qu'il ne s'agit que

de réduire un douzième de la nation, qui entraîne les onze-douzièmes

restans, lesquels sont en opposition avec ce prétendu douzième;

aveuglement qui paraît inconcevable à M. de Dohm, mais qui n'étonnera

pas les Français. N'avons-nous pas vu en effet des hommes, d'ailleurs

raisonnables et même éclairés, prétendre, au commencement de 1789,

dans le mouvement général de tous les esprits, que cette effervescence

universelle n'était que l'effet d'une cabale d'intrigans, une

_conjuration d'avocats, une querelle de bazoche_? En même temps qu'on

proposait de réduire ce douzième de la nation liégeoise, on demandait

contre lui la force militaire de trois puissances, dont l'une était le

roi de Prusse, comme duc de Clèves. Le roi, dont les troupes formaient

les deux-tiers de la petite armée qui marcha vers Liége, devenait

l'arbitre du sort des Liégeois. Il est certain qu'il pouvait les

exterminer (c'est à quoi devait conduire l'exécution littérale du

décret de Wetzlar); car, dans l'effervescence des esprits à Liége, il

n'est pas douteux que si les Prussiens se fussent présentés en

ennemis, le peuple liégeois, courageux, accoutumé aux armes,

enthousiasmé de sa liberté nouvelle, ne se fût porté à des extrémités

justifiées par le désespoir. Mais c'est ce qui ne pouvait arriver,

d'après la sage détermination que le roi avait prise. Le décret de

Wetzlar portait que les forces militaires seraient employées à

rétablir l'ordre et la tranquillité publique. On sait ce que veulent

dire ces mots en style diplomatique. Il plut au roi de leur donner un

sens plus humain, de purifier au lieu d'égorger, de se porter pour

médiateur entre le prince et ses sujets, et non de sacrifier les

sujets aux _conseillers_ du prince. C'est cette conduite qu'on blâme

dans plusieurs cours d'Allemagne; et c'est elle que M. de Dohm

entreprend de justifier. C'est ce qu'il fait par l'exposé de toutes

les circonstances qui ont nécessité des mesures aussi sages

qu'humaines. Il fait voir qu'en s'attachant au fond plus qu'aux

formes, en négligeant les accessoires pour l'essentiel, en se

conformant aux idées premières de justice et de raison, il avait en

même temps satisfait à toutes les considérations de la politique;

qu'en épargnant le sang en de pareilles circonstances, il avait servi

l'Allemagne et prévenu une alliance dangereuse entre les Liégeois et

les Brabançons, alliance qui eût fait naître à Liége une double guerre

civile, des Liégeois avec eux-mêmes, et des Liégeois avec l'Allemagne

dont ils se seraient séparés. Tels sont les maux qu'a prévenus le roi

de Prusse, en se conduisant comme il a fait, et en croyant que les

formalités étaient faites pour l'Empire et non l'Empire pour les

formalités. Il en appelle au tribunal de l'opinion publique, tribunal

dont les décisions deviennent tous les jours plus prépondérantes, et

peut-être obtiendront une partie des effets que l'abbé de Saint-Pierre

attendait de sa diète européenne: celle-ci ne sera pas aussi facile à

tourner en ridicule.

Il est inutile d'examiner si les intérêts personnels du roi de Prusse

n'ont point influé sur les intentions bienfaisantes qui ont ramené,

par des voies douces, la tranquillité dans Liége; si, dans la position

où il était à l'égard de Joseph II, il ne lui importait pas

d'embarrasser la communication de l'Autriche au Brabant, etc. Ce

n'était point à M. de Dohm à élever ces questions, encore moins de se

permettre tous les développemens qui les eussent éclaircies; il suffit

qu'il les ait indiquées. Heureux les peuples, quand les intérêts

politiques des rois s'accordent avec les mesures que l'humanité leur

conseille! C'est le cas où se sont trouvés les Liégeois, bonheur que

précédemment n'avaient point eu les Hollandais. Il faut aussi compter,

parmi les causes qui ont sauvé Liége, le choix qu'avait fait le roi de

Prusse d'un général humain tel que le baron de Senff, et un ministre

philosophe tel que M. de Dohm. Sa conduite, exposée dans son ouvrage,

réfute suffisamment les reproches personnels que lui ont faits les

ennemis du monarque dont il a secondé les intentions; et c'est une

justice qu'il se rend lui-même quand il se flatte, comme il le fait

avec raison, «d'avoir acquis au roi magnanime dont il a eu le bonheur

d'être l'interprète, l'amour, la vénération des Liégeois et de toutes

les nations éclairées et sensibles; conquête la plus digne de

Frédéric-Guillaume II». Un ministre du roi de Prusse a dû se borner à

dire _la plus digne_ et non pas _la seule_. Mais il souhaiterait

sûrement au fond de son cœur, que ce monarque voulût la regarder

comme la seule conquête digne de lui.

SUR un ouvrage intitulé: _Véritable Origine des Biens

ecclésiastiques: Fragmens historiques et curieux, contenant les

différentes voies par lesquelles le Clergé séculier et régulier

de France s'est enrichi; accompagnés de Notes historiques et

critiques_; rédigés par M. Roset.--1790.

Si cet ouvrage eût paru il y a quelques années, ou même au

commencement de l'année dernière, il eût fait une sensation marquée.

Le clergé, encore possesseur, à cette époque, des immenses richesses

qu'on lui a tant reprochées, attirant comme elles les regards de

l'envie, était l'objet d'une malveillance universelle, qui

heureusement paraît un peu calmée. Le tableau des moyens employés par

lui pour parvenir à cet excès d'opulence, eût offert alors un attrait

qui n'existe plus pour le livre que nous annonçons. Il n'a plus, pour

se soutenir, que lui-même; et cependant il excitera encore quelque

curiosité. On aime à voir la variété des symptômes par lesquels se

manifeste cette incurable maladie de l'espèce humaine, la

superstition. On aime à voir la diversité des moyens, soit rusés, soit

violens, par lesquels l'avarice, la cupidité, l'ambition s'étaient

emparées de la terre, en promettant le ciel. Ce livre d'environ 400

pages, est composé de 45 chapitres, dont chacun offre un assez grand

nombre de ces ruses. L'auteur paraît regretter de n'avoir pu

entièrement compléter son ouvrage: «Nous n'avons point, dit-il

modestement dans sa préface, la témérité de présenter ces fragmens

comme une histoire entière des abus qui se sont introduits dans la

religion catholique, relativement à la puissance et aux richesses de

ses ministres. N'ayant voulu parler uniquement que de ce qui s'est

passé dans ce royaume à cet égard, quelque liaison que la plupart de

nos faits pût avoir avec les autres pays, et principalement avec la

cour de Rome, nous n'avons rapporté de cette cour que ce qui était

absolument indispensable pour l'éclaircissement de plusieurs de ces

mêmes faits. Mais si quelque jour une plume sage, impartiale,

judicieuse....» Le rédacteur se trompe sans doute, en imaginant qu'on

reprenne jamais la plume, pour retracer l'histoire de ces abus odieux.

Les prêtres, désormais rendus à la religion, aux vertus qu'elle

commande, aux devoirs qu'elle leur impose, préservés des distractions

que donne l'opulence, n'exciteront plus ni cette jalousie secrète, ni

cette indignation publique, qui trouvaient à se satisfaire dans la

lecture des ouvrages de cette espèce. La malignité humaine n'en

enfantera plus de nouveaux; mais parmi ceux qui existent, celui-ci

tiendra une place honorable, comme un des moins incomplets. En le

parcourant, les chrétiens vraiment religieux s'applaudiront du

contraste qui existera bientôt entre les prêtres des âges précédens et

ceux dont la nouvelle constitution nous garantit les vertus et le

désintéressement. Ce recueil alors ne les offensera pas plus que ne

ferait celui des tours d'adresse employés par les prêtres d'Isis ou de

Cybèle, si on en trouvait le récit dans Macrobe, dans Aulu-Gelle ou

dans Apulée.

SUR l'Ouvrage qui a pour titre: _Palladium de la Constitution

politique_, ou _Régénération morale de la France_; question

importante proposée à l'examen des départemens, des districts,

etc., et à la décision de l'Assemblée nationale; par M. L.

Rivière.--1790.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 7 / 26 段