de sa majesté. Il s'agit de faire passer cet article; et, pour y
parvenir, il déclare qu'il a toujours devant les yeux cette belle
maxime (c'est ainsi qu'il la qualifie): _qu'il faut épargner cinq sous
aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est
question de la gloire du roi. En mon particulier_, ajoute-t-il, _un
repas inutile de mille écus me fait une peine incroyable; et lorsqu'il
est question de millions d'or pour la Pologne_ (il s'agissait de
faire nommer roi le prince de Conti), _je vendrais tout mon bien,
j'engagerais ma femme, mes enfans, et j'irais à pied toute ma vie,
pour y fournir s'il était nécessaire. Votre majesté excusera, s'il lui
plaît, ce petit transport._ Le roi excusa sans doute le _petit
transport_, comme on put le voir par l'immensité de la fortune que
laissa Colbert. Mais c'étaient ces _petits transports_ qui valaient
aux ministres des gratifications énormes, des sommes considérables aux
mariages de leurs enfans, des grâces de toute espèce. Voilà ce qui
fournissait à Louvois (car il avait aussi des _petits transports_)
tous les moyens de faire à son palais de Meudon des dépenses royales,
et le mettait dans le cas de dire à ses amis: _J'en suis au
quatorzième million_. Il faut remarquer que les ministres étaient sûrs
de n'être jamais inquiétés, depuis que le roi s'était expliqué sur le
regret d'avoir poursuivi Fouquet; et de plus ayant dit plus d'une
fois: _Il est juste que ceux qui font bien mes affaires, fassent bien
les leurs_. Ils se croyaient à l'abri de tout reproche par ces mots,
qui semblaient autoriser en quelque sorte leurs déprédations. Revenons
aux Mémoires de Colbert.
Un de ces Mémoires passe en revue les dépenses inutiles, la marche et
le rassemblement des armées dans les provinces, qui ruinent le
royaume, pour _devenir un amusement de dames_; l'état des affaires
_prêt à tomber_; la misère des campagnes, _où tout tombe dans la
confusion_, etc., etc. Ce Mémoire resta sans réponse; mais on sait
que, peu de temps après, le roi répondit à des représentations du même
genre, dans une lettre datée de Nanci, 1673: _Je connais l' état de
mes affaires, et je vois ce qui est nécessaire. Je vous ordonne et
vous exécutez: c'est tout ce que je désire_.
Une autre fois, il lui mande, toujours en 1673: _Ne croyez pas que mon
amitié diminue; vos services continuant, cela ne se peut: mais il faut
me les rendre comme je les désire, et croire que je fais tout pour le
mieux_.
Dès ce temps, il y eut plus d'une fois des soulèvemens pour de
nouveaux impôts. Il y en eut un surtout en Languedoc; Colbert en
instruit le roi. Le roi répond: _Je sais ce qui s'est passé; j'ai
donné ordre que les troupes marchassent_.
On sent que, dans cette correspondance, Colbert, souvent maltraité,
essayait d'appaiser son maître, et la meilleure manière était de
trouver de l'argent; alors le roi changeait de ton et devenait plus
doux. _Vous n'avez que faire_, écrivait-il un jour à son ministre, _de
me recommander votre fils; je vous tiendrai parole et en prendrai un
très-grand soin. Il ne fera rien de mal à propos; mais s'il le
faisait, je ne le lui laisserais pas passer._
Ces citations suffisent pour montrer tout le caractère de Louis XIV,
et donner une idée précise du ton établi entre le roi et son ministre.
Il résulte de cette correspondance, que Colbert voulait avant tout,
comme tout ministre, vivre et mourir en place, ensuite faire le bien
s'il l'avait pu sans déplaire. Il n'est pas moins évident que Louis
XIV demandait à Colbert trois choses: _souplesse_, _argent_,
_silence_; et que ses bontés étaient à ce prix; enfin, que l'égoïsme
le plus complet, armé du despotisme le plus absolu, c'est Louis XIV et
son règne. Il est certainement, de tous les rois, celui qui a tenu
plus immédiatement rassemblés sous sa main tous les ressorts de sa
puissance, et a le plus déterminé leurs mouvemens au profit de ses
jouissances personnelles, de ses passions, de son orgueil et de ses
préjugés.
Après ces détails, dont la plupart n'étaient pas ignorés de Voltaire,
ou qu'il était à portée de savoir aussitôt qu'il aurait voulu, on a
quelque peine à concevoir comment il a pu composer son _Siècle de
Louis_ XIV dans un esprit et sur des principes si peu favorables aux
vrais intérêts de l'humanité. Le grand nom de Louis XIV avait-il,
malgré le malheur de ses dernières années, subjugué l'imagination
naissante du jeune poète? et cette illusion se prolongea-t-elle jusque
dans l'âge de sa maturité? Il est plus probable qu'ayant déclaré la
guerre au fanatisme religieux, il crut avoir en lui un adversaire
assez redoutable, et vit trop de danger à combattre en même temps le
despotisme politique. Peut-être pensa-t-il aussi qu'en traitant
dramatiquement le personnage de Louis XIV, et faisant de lui, comme
d'un héros de théâtre, l'objet d'une admiration constante et d'un
intérêt soutenu, cet intérêt tournerait au profit de son ouvrage et en
accroîtrait encore le succès. Enfin, le mérite d'avoir protégé les
beaux-arts était pour Voltaire le premier mérite, et couvrait à ses
yeux une partie des fautes du monarque: indulgence bien pardonnable
dans un homme aussi passionné pour les arts, seul besoin de son âme,
seul intérêt de sa vie, seule source de ses plaisirs et de sa gloire.
Ne voyons nous pas, en ce moment même, d'excellens citoyens,
d'ailleurs zélés pour la révolution, mettre en balance avec l'intérêt
qu'ils y prennent, l'intérêt des beaux-arts, et surtout de l'art
dramatique, dont la ruine leur paraît inévitable? Ce sont des gens
disposés à se rappeler Virgile et Racine, plutôt qu'Homère, Sophocle,
Ménandre, etc. Il serait bon de songer à tout; et d'ailleurs il
faudrait considérer qu'acheter de belles tragédies, de bonnes
comédies, au prix de tous les maux qui suivent l'esclavage civil et
politique, c'est payer un peu cher sa place au spectacle.
Il y a peu d'époques dans l'histoire d'une nation où un intervalle de
peu de jours ait produit, dans les formes extérieures de la société,
d'aussi grands changemens qu'on en vit à la mort de Louis XIV. Ces
changemens ne se bornaient pas aux rapports de politique extérieure,
ni à ceux des différens partis à la cour, ou dans l'intérieur du
royaume: c'est ce qui n'est pas rare au commencement d'un règne, ou
d'une nouvelle administration; mais ici tout parut nouveau, tout porta
le caractère d'une révolution dans les principes, dans les idées, dans
les mœurs; tout fut brusque, heurté dans un passage trop rapide à des
mœurs, à des opinions nouvelles: spectacle qui se reproduit de nos
jours, mais avec beaucoup plus de violence, comme il devait arriver
lorsqu'après soixante-quinze ans, une autre révolution dans les idées
a produit enfin une révolution politique, qui met en présence tous les
intérêts armés de toutes les passions, dans une cause intéressante
pour l'humanité entière. Les changemens opérés à la mort de Louis XIV
sont loin d'offrir ce caractère imposant; mais la réunion de tous les
contrastes dut les rendre presque aussi frappans pour les
contemporains. Nous ne chercherons point à rassembler ici tous ces
contrastes; ils sont trop connus, ainsi que les faits et les
événenemens devenus célèbres par leur singularité bizarre, ridicule ou
désastreuse: mais ce qu'il importe de remarquer, c'est l'influence que
cette époque a exercée sur nos mœurs pendant un si grand nombre
d'années. Louis XIV avait orné la galanterie de manière à pouvoir la
faire regarder comme une partie de son goût pour la représentation. Le
régent, doué d'un esprit brillant et aimable, fit, de son esprit,
l'ornement de la plus extrême licence dont on ait eu l'idée depuis les
fêtes nocturnes d'Antoine, d'Octave ou d'Héliogabale. Il sembla
regarder la décence dans les plaisirs comme une portion de cette
hypocrisie qu'il avait tant détestée dans la cour du feu roi. Louis
XIV avait paru respecter son propre despotisme, dans les ménagemens
qu'il avait pour ses ministres, même pour leurs fautes et leurs
erreurs, qu'il essaya de voiler plus d'une fois. Le régent se joua du
mépris qu'il avait pour les siens, et semblait les maintenir en place,
pour jouir de plus près et plus long-temps de leurs ridicules, qu'il
exposait plaisamment à la risée publique. En couvrant de toutes les
dignités de l'église et de l'état Dubois, le plus vil des hommes, il
sapait à la fois les fondemens du double respect qui avait environné
le trône de Louis XIV; il faisait parvenir jusqu'aux dernières classes
de la société, le profond mépris que méritent trop souvent les organes
de la religion et les dépositaires de l'autorité: mépris qui, passant
de la personne à la place, remonte avec le temps jusqu'à la source
même de cette autorité. C'est ainsi que le despotisme prépare de loin
sa ruine par folie, par désœuvrement, par gaîté, et se détruit
lui-même pour se désennuyer, se divertir, tuer le temps.
On ne peut, au reste, considérer toutes les grandes et aimables
qualités de ce prince, sans gémir de l'inconcevable fatalité qui le
soumit pour jamais à l'ascendant de ce vil abbé Dubois: on disait de
son temps qu'il en avait été ensorcelé. Ce fut un terrible maléfice
que celui qui priva la nation du fruit de tant de bonté naturelle, et
d'une réunion de talens si précieuse. Courage brillant, intelligence
prompte, aptitude à tout, esprit étendu, goût pour tous les arts et
pour toutes les sciences; et, ce qu'on a moins remarqué, parce
qu'alors la nation avilie ne formait pas même un vœu pour la liberté,
ce prince, au milieu des illusions de son rang, désirait la liberté
publique: il méprisait le gouvernement, non pas de Louis XIV, mais le
gouvernement français: il admirait celui de l'Angleterre, où tout
homme n'obéit qu'à la loi, n'est jugé que par la loi: il citait à
cette occasion les noms de plusieurs princes qui, en France, après
avoir été les esclaves de l'autorité, en avaient été les victimes: il
rappelait avec complaisance l'anecdote du prieur de Vendôme, qui,
après avoir enlevé à Charles II, roi d'Angleterre, une maîtresse,
femme de sa cour, lui en enleva une autre à la ville, sans que Charles
eût d'autres moyens de se venger, que d'engager Louis XIV à le
délivrer de ce dangereux rival, en le rappelant en France. On sait
qu'il avait long-temps désiré l'assemblée des états-généraux, et que
même dans sa régence il fut prêt à les convoquer. Ce ne fut pas sans
peine que Dubois réussit à le détourner de ce dessein. On a réimprimé,
l'année dernière[2], le Mémoire curieux qu'il fit à cette occasion:
c'est un modèle d'impudence, comme son auteur. Enfin, ce qui est un
trait de caractère encore plus remarquable, ce prince prit plus d'une
fois le parti du peuple contre ses ministres et ses confidens les plus
intimes. Qu'on juge de leur surprise, lorsqu'au moment d'un tumulte
populaire, à la veille de la banqueroute de Law, il repoussa le
conseil violent de réprimer la sédition par la force militaire. _Le
peuple a raison_, dit le prince, _s'il se soulève: il est bien bon de
souffrir tant de choses_. Il ajouta que, s'il était né dans la classe
du peuple, il eût voulu se distinguer en prenant la défense des
Français outragés par le gouvernement; mais que dans la sienne, en cas
de révolte ou de guerre civile, il se mettrait à la tête du peuple
contre ses ministres, si le peuple l'exigeait, pour sauver le roi.
[2] En 1789.
Tel fut le prince à qui, de son temps, on trouvait le plus de
ressemblance avec Henri IV, mais qui n'en fut pas moins funeste par
l'inconcevable faiblesse qui rendit inutiles toutes ses vertus. C'est
ce que la duchesse d'Orléans, sa mère, avait présagé, dans un apologue
ingénieux, où elle introduisait plusieurs fées bienfaisantes, dotant
son fils d'un talent ou d'une grâce; tandis qu'une dernière fée
détruit malignement l'effet de tous ces dons, par celui qu'elle leur
ajoute, la facilité de caractère. Ce mot de facilité, substitué à
celui de faiblesse par l'indulgence maternelle, devint d'un usage
universel parmi ses courtisans. On sent par combien de raisons il
devait réussir; et Voltaire consacra, dans _la Henriade_, cette nuance
habilement saisie par les flatteurs, en disant de lui: _Qu'il était
facile et non pas faible_. Mais, dans la vérité, quel prince fut plus
faible que celui-ci? Était-ce sur sa facilité ou sur sa faiblesse que
comptait l'abbé Dubois lorsque, après lui avoir arraché sa nomination
à l'archevêché de Cambrai, et voulant que son sacre si scandaleux fût
honoré de la présence de son maître, il ordonnait à madame de
Parabère, maîtresse du régent, d'exiger du prince qu'après avoir passé
la nuit avec elle, il assistât publiquement à la cérémonie, ce qu'elle
exécuta dans la crainte que ce prêtre ne la perdît auprès de son
amant, comme il l'en avait menacée? Était-ce faiblesse ou facilité
lorsque, après la banqueroute de Law, montant en carosse pour aller au
parlement faire enregistrer un édit ordonnant des recherches contre
les financiers, il dit à Nancré, capitaine de ses gardes-suisses, qui
resta confondu: _Nancré, que dites-vous de ces ministres qui font de
moi un persécuteur?_ On peut dire même qu'il le devint dans tous les
sens, puisque, sous l'administration du prince qui méprisait le plus
toute querelle religieuse, d'Argenson, devenu ministre, remplit les
prisons de jansénistes, et fit même bâtir à Bicêtre trois cents loges
nouvelles _pour les jansénistes du menu peuple_. On voit que la
théologie était descendue bien bas. C'est que Dubois, qui d'abord, par
un intérêt bien entendu pour la régence et pour lui-même, avait
rehaussé le jansénisme et le parlement, aspira depuis au chapeau de
cardinal, et dans ce dessein, se fit auprès du saint-siége un mérite
de persécuter les jansénistes, et de faire enregistrer la bulle. On ne
cesse d'admirer l'absurde intérêt que le régent prit à cette affaire,
et le ridicule chagrin que lui causa sa fille, l'abbesse de Chelles,
que d'abord il avait faite janséniste, en lui donnant un directeur de
ce parti, mais qui resta fidèle à cette doctrine, lorsque Dubois eut
intérêt de persécuter le jansénisme. Cette princesse, qui avec
l'esprit de son père en avait l'extrême vivacité, s'était tellement
attachée à cette secte, qu'elle était devenue la plus grande
théologienne du parti, et, déguisée en sœur converse, avait confondu
le cardinal de Bissy. Le cardinal vaincu se mit en colère comme de
raison, eut recours à sa qualité de prince de l'église (titre avec
lequel on n'a jamais tort), et parla de mettre en pénitence la sœur
converse, qui à son tour se fit connaître, et reçut (comme princesse)
les excuses du cardinal humilié et (qui pis est) du théologien battu.
Cette obstination de l'abbesse de Chelles fut une vraie peine pour le
duc d'Orléans; et cette peine dura, car la princesse demeura toute sa
vie la patronne et la protectrice du parti janséniste.
Il paraît difficile d'écrire sérieusement l'histoire de cette époque.
Il faut savoir d'autant plus de gré au rédacteur des Mémoires d'avoir
très-bien développé, dans ce mélange de tant d'intérêts divers la
cause de tous les événemens, les ressorts de toutes les intrigues
intérieures, et ceux de la politique étrangère. On sent que nous ne
pouvons nous engager dans ce labyrinthe; et, si nos lecteurs croyaient
y perdre, nous adoucirions leurs regrets, en appliquant à cette
période de temps, un mot du cardinal Alberoni au duc de Richelieu. Il
lui mandait, dans une lettre écrite pour l'engager dans l'intrigue
connue sous le nom de conspiration de Cellamare: _Il ne s'est rien
fait de bien en Europe depuis trente ans, et en France depuis un
siècle_. La France continua encore quelques années à mériter ce
reproche. Bornons-nous donc, en parlant de ces Mémoires, à ce qui
intéresse plus particulièrement le duc de Richelieu lui-même. Aussi
bien son histoire tient-elle à celle des mœurs, c'est-à-dire, à la
perfection que les mauvaises mœurs reçurent alors en France.
On connaissait assez toute cette cour du régent; mais on trouve ici
quelques anecdotes nouvelles ou du moins peu connues. Telle est, par
exemple, la manière dont on s'y prit pour rendre la duchesse d'Orléans
douairière, moins contraire au système de Law: ce fut de la rendre
favorable à sa personne. Law était bel homme; et une princesse de
soixante-trois ans, de mœurs sévères jusqu'alors, fut sensible à ses
empressemens; c'est une faiblesse ou une facilité qu'on pouvait
remarquer, même dans la cour de son fils. Le duc de Richelieu en
était, comme de raison, un des principaux ornemens. Il brillait dans
tous les fêtes, dont plusieurs étaient nocturnes et connues alors sous
le nom d'orgies grecques, de fêtes d'Adam, etc.; car l'histoire, la
fable, la bible, tout fournissait des sujets ou des allusions à leurs
ordonnateurs: on pourrait dire aussi à leurs ordonnatrices, car les
dames s'en mêlaient; entre autres la célèbre madame de Tencin, sœur
d'un prêtre convaincu de faux et de simonie en plein barreau, au
moment où il levait la main pour faire un parjure, et depuis devenu
cardinal; religieuse sortie de son cloître après un scandale odieux,
intrigante, devenue maîtresse avouée du cardinal Dubois, long-temps
arbitre des grâces, et qu'on a vue jouir à Paris, jusques dans sa
vieillesse, d'une grande considération.
Comme le sens de ce dernier mot va sûrement changer en assez peu
d'années, il n'est pas mal de déterminer la signification qu'il a
conservée jusqu'à ces derniers temps. D'abord, ce mot magique,
_considération_, ne développait guère son influence que dans
l'enceinte assez étroite d'un certain public, d'un public _choisi_,
comme on disait. La personne _considérée_ était, pour ce public,
l'objet d'une attention marquée, d'un intérêt apparent et convenu. Il
fallait la connaître, l'avoir vue, la voir plus ou moins. On la citait
plus ou moins fréquemment, mais plus volontiers qu'une autre; il
n'était pas nécessaire de savoir pourquoi; le demander eût été de
mauvais goût: il était réglé que cette existence n'appartenait de
droit qu'à tel rang, telle position, telles circonstances, etc.
C'était un _privilége_ dont le brevet n'existait pas, mais était admis
comme reconnu valable entre les initiés, les seuls intéressés à
l'affaire. On eût ri d'un étranger qui eût attaché à ce mot,
_considération_, les idées d'estime, de bienveillance. Seulement elles
n'étaient pas exclues: c'était beaucoup. A la vérité, ces nuances
n'étaient pas très-éclaircies dans toutes les têtes; mais on
s'entendait, ou l'on croyait s'entendre, ce qui dans le fond revenait
à peu près au même: d'ailleurs, il importait de ne pas trop simplifier
cette belle science, dont le mystère faisait le piquant. Cet heureux
temps n'est plus: la trace, et même le souvenir de ces minuties
enfantines vont disparaître dans une évaluation plus juste des hommes
et des choses, presqu'impossible sous un gouvernement despotique, où
presque tous les esprits, faute d'aliment solide, étaient réduits à se
repaître de ces illusions.
L'esprit français était parvenu à donner une sorte d'agrément à de
pareilles mœurs; mais on sait qu'il avait fait en ce genre bien
d'autres miracles. Témoin les succès de ceux qui se qualifiaient
eux-mêmes les _roués_ du régent, mot nouveau, introduit alors dans la
langue, ainsi que celui de _braque_. Les courtisans du prince
expliquaient ce mot de _roués_ en courtisans, _gens qui se feraient
rouer pour lui_. Le prince, plus heureux dans son explication, mais un
peu ingrat, prétendait que ce mot voulait dire _gens bons à rouer_.
Cependant il se laissait gouverner par eux; ils influaient sur les
affaires. Le cardinal Dubois les lâchait contre les honnêtes gens
qu'il voulait perdre; et Richelieu remarque positivement qu'ils firent
renvoyer du ministère le respectable et laborieux duc de Noailles,
lequel ne pouvait tenir, dit-il, contre les soupers des _roués_,
surtout ne donnant point à dîner, faute alors très-essentielle de la
part d'un ministre. Plusieurs de ces _roués_ étaient des hommes pleins
d'esprit et d'agrément, tels que le jeune comte de Broglie, Nocé, leur
chef, que le prince appelait publiquement son beau-frère, parce qu'ils
avaient la même maîtresse. Mais le plus singulier de ces messieurs
était un marquis de Canillac, dont Richelieu rapporte quelques mots
très-plaisans. C'était lui qui disait à Law: «_Je fais des billets et
je ne les paie pas; c'est mon système: vous me le volez, rendez-le
moi._» Il mêlait quelque sentiment de décence personnelle aux
complaisances qu'il avait pour le régent. On l'appelait le lieutenant
de police nocturne, quoiqu'à vrai dire, d'après le récit de ces fêtes,
on ne voie pas ce que Canillac y empêchait; il n'en était pas moins
pour cette cour une espèce de Burrhus: il ne devait pas être difficile
d'y paraître tel; mais les détails du rôle demandaient beaucoup
d'esprit.
C'est dans cette société que le jeune duc de Richelieu passait sa vie,
enlevant au régent quelques-unes de ses maîtresses, soit femmes de
théâtre, soit femmes de sa cour: cela était à peu près égal, car elles
vivaient ensemble; et la plus honnête de toutes était une actrice,
nommée Émilie, qui, ayant demandé quinze mille francs au prince, pour
acheter une maison de campagne, refusa le double de cette somme envoyé
par le prince; tandis que madame de Parabère partageait avec Nocé la
dépouille des gens de finance, inquiétés par la chambre ardente. A
tous ces plaisirs se mêlaient, comme de raison, quelques duels de
temps en temps. Une tracasserie de société en occasionna un entre le
comte de Gacé et le duc de Richelieu: celui-ci fut dangereusement
blessé, et de plus conduit à la Bastille. Pendant sa détention, on
instruisit son procès; mais, comme il convenait à deux maisons
considérables que le duel ne fût pas prouvé, il ne le fut pas, et le
duc de Richelieu sortit de la Bastille.
Sa convalescence y avait été longue, quoique l'amour vînt le consoler,
ou plutôt parce que l'amour venait le consoler. Madame de Charolois,
accompagnée de la princesse de Conti, ayant gagné ses geoliers à prix
d'argent, lui rendait fréquemment des visites nocturnes. C'était le
sort du duc de Richelieu, d'être visité à la Bastille par des
princesses. Il y fut remis, quelque années après, peur être entré dans
la conspiration de Cellamare; il y reçut encore la visite de cette
même mademoiselle de Charolois, et de mademoiselle de Valois fille du
régent. Ces deux princesses, qui, en découvrant le secret de leur
rivalité, s'étaient portées à de violens excès l'une contre l'autre,
se réunirent pour sauver leur amant. Mademoiselle de Charolois offrit
le sacrifice de sa passion à sa rivale, si celle-ci parvenait à
fléchir le régent. C'était un combat de générosité qu'elles eurent le
plaisir de voir applaudir au théâtre, quelques années après, dans la
tragédie d'_Inès_, où Constance fait à Inès le même sacrifice. Mais,
par malheur, la situation des personnages français était plus
compliquée que celle des personnages de la tragédie. Le père de
mademoiselle de Valois était aussi son amant, et la négociation traîna
en longueur. Elle réussit pourtant, et le coupable recouvra sa
liberté. Il lui fallut voir le régent, être toisé, maltraité de
paroles, être appelé ingrat. L'ingrat se justifia de son mieux. Il
prétend avoir dit au prince que le penchant des cœurs français était
de s'attacher aux descendans de leurs rois, plutôt qu'à leurs parens
collatéraux; que la France allait périr sous ses indignes ministres;
qu'on lui avait montré avec évidence une prochaine tenue
d'états-généraux, etc. Mais, ce qui est remarquable, c'est la fin de
son discours. «Au reste, dit-il au régent, puisque le patriotisme est
devenu un crime, puisqu'une soumission aveugle aux ministres, aux
favorites, aux favoris est devenue la seule qui conduise aux
récompenses, je vous jure que désormais vous ne trouverez en moi qu'un
dévoué serviteur.» Il faut convenir que, dans l'ordre des choses où il
vivait, tout conduisait à cette belle morale; mais on peut espérer
qu'elle ne sera plus si nécessaire pour parvenir aux récompenses et
aux honneurs.