Colbert voulait obtenir quelques retranchemens sur les divertissemens

de sa majesté. Il s'agit de faire passer cet article; et, pour y

parvenir, il déclare qu'il a toujours devant les yeux cette belle

maxime (c'est ainsi qu'il la qualifie): _qu'il faut épargner cinq sous

aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est

question de la gloire du roi. En mon particulier_, ajoute-t-il, _un

repas inutile de mille écus me fait une peine incroyable; et lorsqu'il

est question de millions d'or pour la Pologne_ (il s'agissait de

faire nommer roi le prince de Conti), _je vendrais tout mon bien,

j'engagerais ma femme, mes enfans, et j'irais à pied toute ma vie,

pour y fournir s'il était nécessaire. Votre majesté excusera, s'il lui

plaît, ce petit transport._ Le roi excusa sans doute le _petit

transport_, comme on put le voir par l'immensité de la fortune que

laissa Colbert. Mais c'étaient ces _petits transports_ qui valaient

aux ministres des gratifications énormes, des sommes considérables aux

mariages de leurs enfans, des grâces de toute espèce. Voilà ce qui

fournissait à Louvois (car il avait aussi des _petits transports_)

tous les moyens de faire à son palais de Meudon des dépenses royales,

et le mettait dans le cas de dire à ses amis: _J'en suis au

quatorzième million_. Il faut remarquer que les ministres étaient sûrs

de n'être jamais inquiétés, depuis que le roi s'était expliqué sur le

regret d'avoir poursuivi Fouquet; et de plus ayant dit plus d'une

fois: _Il est juste que ceux qui font bien mes affaires, fassent bien

les leurs_. Ils se croyaient à l'abri de tout reproche par ces mots,

qui semblaient autoriser en quelque sorte leurs déprédations. Revenons

aux Mémoires de Colbert.

Un de ces Mémoires passe en revue les dépenses inutiles, la marche et

le rassemblement des armées dans les provinces, qui ruinent le

royaume, pour _devenir un amusement de dames_; l'état des affaires

_prêt à tomber_; la misère des campagnes, _où tout tombe dans la

confusion_, etc., etc. Ce Mémoire resta sans réponse; mais on sait

que, peu de temps après, le roi répondit à des représentations du même

genre, dans une lettre datée de Nanci, 1673: _Je connais l' état de

mes affaires, et je vois ce qui est nécessaire. Je vous ordonne et

vous exécutez: c'est tout ce que je désire_.

Une autre fois, il lui mande, toujours en 1673: _Ne croyez pas que mon

amitié diminue; vos services continuant, cela ne se peut: mais il faut

me les rendre comme je les désire, et croire que je fais tout pour le

mieux_.

Dès ce temps, il y eut plus d'une fois des soulèvemens pour de

nouveaux impôts. Il y en eut un surtout en Languedoc; Colbert en

instruit le roi. Le roi répond: _Je sais ce qui s'est passé; j'ai

donné ordre que les troupes marchassent_.

On sent que, dans cette correspondance, Colbert, souvent maltraité,

essayait d'appaiser son maître, et la meilleure manière était de

trouver de l'argent; alors le roi changeait de ton et devenait plus

doux. _Vous n'avez que faire_, écrivait-il un jour à son ministre, _de

me recommander votre fils; je vous tiendrai parole et en prendrai un

très-grand soin. Il ne fera rien de mal à propos; mais s'il le

faisait, je ne le lui laisserais pas passer._

Ces citations suffisent pour montrer tout le caractère de Louis XIV,

et donner une idée précise du ton établi entre le roi et son ministre.

Il résulte de cette correspondance, que Colbert voulait avant tout,

comme tout ministre, vivre et mourir en place, ensuite faire le bien

s'il l'avait pu sans déplaire. Il n'est pas moins évident que Louis

XIV demandait à Colbert trois choses: _souplesse_, _argent_,

_silence_; et que ses bontés étaient à ce prix; enfin, que l'égoïsme

le plus complet, armé du despotisme le plus absolu, c'est Louis XIV et

son règne. Il est certainement, de tous les rois, celui qui a tenu

plus immédiatement rassemblés sous sa main tous les ressorts de sa

puissance, et a le plus déterminé leurs mouvemens au profit de ses

jouissances personnelles, de ses passions, de son orgueil et de ses

préjugés.

Après ces détails, dont la plupart n'étaient pas ignorés de Voltaire,

ou qu'il était à portée de savoir aussitôt qu'il aurait voulu, on a

quelque peine à concevoir comment il a pu composer son _Siècle de

Louis_ XIV dans un esprit et sur des principes si peu favorables aux

vrais intérêts de l'humanité. Le grand nom de Louis XIV avait-il,

malgré le malheur de ses dernières années, subjugué l'imagination

naissante du jeune poète? et cette illusion se prolongea-t-elle jusque

dans l'âge de sa maturité? Il est plus probable qu'ayant déclaré la

guerre au fanatisme religieux, il crut avoir en lui un adversaire

assez redoutable, et vit trop de danger à combattre en même temps le

despotisme politique. Peut-être pensa-t-il aussi qu'en traitant

dramatiquement le personnage de Louis XIV, et faisant de lui, comme

d'un héros de théâtre, l'objet d'une admiration constante et d'un

intérêt soutenu, cet intérêt tournerait au profit de son ouvrage et en

accroîtrait encore le succès. Enfin, le mérite d'avoir protégé les

beaux-arts était pour Voltaire le premier mérite, et couvrait à ses

yeux une partie des fautes du monarque: indulgence bien pardonnable

dans un homme aussi passionné pour les arts, seul besoin de son âme,

seul intérêt de sa vie, seule source de ses plaisirs et de sa gloire.

Ne voyons nous pas, en ce moment même, d'excellens citoyens,

d'ailleurs zélés pour la révolution, mettre en balance avec l'intérêt

qu'ils y prennent, l'intérêt des beaux-arts, et surtout de l'art

dramatique, dont la ruine leur paraît inévitable? Ce sont des gens

disposés à se rappeler Virgile et Racine, plutôt qu'Homère, Sophocle,

Ménandre, etc. Il serait bon de songer à tout; et d'ailleurs il

faudrait considérer qu'acheter de belles tragédies, de bonnes

comédies, au prix de tous les maux qui suivent l'esclavage civil et

politique, c'est payer un peu cher sa place au spectacle.

Il y a peu d'époques dans l'histoire d'une nation où un intervalle de

peu de jours ait produit, dans les formes extérieures de la société,

d'aussi grands changemens qu'on en vit à la mort de Louis XIV. Ces

changemens ne se bornaient pas aux rapports de politique extérieure,

ni à ceux des différens partis à la cour, ou dans l'intérieur du

royaume: c'est ce qui n'est pas rare au commencement d'un règne, ou

d'une nouvelle administration; mais ici tout parut nouveau, tout porta

le caractère d'une révolution dans les principes, dans les idées, dans

les mœurs; tout fut brusque, heurté dans un passage trop rapide à des

mœurs, à des opinions nouvelles: spectacle qui se reproduit de nos

jours, mais avec beaucoup plus de violence, comme il devait arriver

lorsqu'après soixante-quinze ans, une autre révolution dans les idées

a produit enfin une révolution politique, qui met en présence tous les

intérêts armés de toutes les passions, dans une cause intéressante

pour l'humanité entière. Les changemens opérés à la mort de Louis XIV

sont loin d'offrir ce caractère imposant; mais la réunion de tous les

contrastes dut les rendre presque aussi frappans pour les

contemporains. Nous ne chercherons point à rassembler ici tous ces

contrastes; ils sont trop connus, ainsi que les faits et les

événenemens devenus célèbres par leur singularité bizarre, ridicule ou

désastreuse: mais ce qu'il importe de remarquer, c'est l'influence que

cette époque a exercée sur nos mœurs pendant un si grand nombre

d'années. Louis XIV avait orné la galanterie de manière à pouvoir la

faire regarder comme une partie de son goût pour la représentation. Le

régent, doué d'un esprit brillant et aimable, fit, de son esprit,

l'ornement de la plus extrême licence dont on ait eu l'idée depuis les

fêtes nocturnes d'Antoine, d'Octave ou d'Héliogabale. Il sembla

regarder la décence dans les plaisirs comme une portion de cette

hypocrisie qu'il avait tant détestée dans la cour du feu roi. Louis

XIV avait paru respecter son propre despotisme, dans les ménagemens

qu'il avait pour ses ministres, même pour leurs fautes et leurs

erreurs, qu'il essaya de voiler plus d'une fois. Le régent se joua du

mépris qu'il avait pour les siens, et semblait les maintenir en place,

pour jouir de plus près et plus long-temps de leurs ridicules, qu'il

exposait plaisamment à la risée publique. En couvrant de toutes les

dignités de l'église et de l'état Dubois, le plus vil des hommes, il

sapait à la fois les fondemens du double respect qui avait environné

le trône de Louis XIV; il faisait parvenir jusqu'aux dernières classes

de la société, le profond mépris que méritent trop souvent les organes

de la religion et les dépositaires de l'autorité: mépris qui, passant

de la personne à la place, remonte avec le temps jusqu'à la source

même de cette autorité. C'est ainsi que le despotisme prépare de loin

sa ruine par folie, par désœuvrement, par gaîté, et se détruit

lui-même pour se désennuyer, se divertir, tuer le temps.

On ne peut, au reste, considérer toutes les grandes et aimables

qualités de ce prince, sans gémir de l'inconcevable fatalité qui le

soumit pour jamais à l'ascendant de ce vil abbé Dubois: on disait de

son temps qu'il en avait été ensorcelé. Ce fut un terrible maléfice

que celui qui priva la nation du fruit de tant de bonté naturelle, et

d'une réunion de talens si précieuse. Courage brillant, intelligence

prompte, aptitude à tout, esprit étendu, goût pour tous les arts et

pour toutes les sciences; et, ce qu'on a moins remarqué, parce

qu'alors la nation avilie ne formait pas même un vœu pour la liberté,

ce prince, au milieu des illusions de son rang, désirait la liberté

publique: il méprisait le gouvernement, non pas de Louis XIV, mais le

gouvernement français: il admirait celui de l'Angleterre, où tout

homme n'obéit qu'à la loi, n'est jugé que par la loi: il citait à

cette occasion les noms de plusieurs princes qui, en France, après

avoir été les esclaves de l'autorité, en avaient été les victimes: il

rappelait avec complaisance l'anecdote du prieur de Vendôme, qui,

après avoir enlevé à Charles II, roi d'Angleterre, une maîtresse,

femme de sa cour, lui en enleva une autre à la ville, sans que Charles

eût d'autres moyens de se venger, que d'engager Louis XIV à le

délivrer de ce dangereux rival, en le rappelant en France. On sait

qu'il avait long-temps désiré l'assemblée des états-généraux, et que

même dans sa régence il fut prêt à les convoquer. Ce ne fut pas sans

peine que Dubois réussit à le détourner de ce dessein. On a réimprimé,

l'année dernière[2], le Mémoire curieux qu'il fit à cette occasion:

c'est un modèle d'impudence, comme son auteur. Enfin, ce qui est un

trait de caractère encore plus remarquable, ce prince prit plus d'une

fois le parti du peuple contre ses ministres et ses confidens les plus

intimes. Qu'on juge de leur surprise, lorsqu'au moment d'un tumulte

populaire, à la veille de la banqueroute de Law, il repoussa le

conseil violent de réprimer la sédition par la force militaire. _Le

peuple a raison_, dit le prince, _s'il se soulève: il est bien bon de

souffrir tant de choses_. Il ajouta que, s'il était né dans la classe

du peuple, il eût voulu se distinguer en prenant la défense des

Français outragés par le gouvernement; mais que dans la sienne, en cas

de révolte ou de guerre civile, il se mettrait à la tête du peuple

contre ses ministres, si le peuple l'exigeait, pour sauver le roi.

[2] En 1789.

Tel fut le prince à qui, de son temps, on trouvait le plus de

ressemblance avec Henri IV, mais qui n'en fut pas moins funeste par

l'inconcevable faiblesse qui rendit inutiles toutes ses vertus. C'est

ce que la duchesse d'Orléans, sa mère, avait présagé, dans un apologue

ingénieux, où elle introduisait plusieurs fées bienfaisantes, dotant

son fils d'un talent ou d'une grâce; tandis qu'une dernière fée

détruit malignement l'effet de tous ces dons, par celui qu'elle leur

ajoute, la facilité de caractère. Ce mot de facilité, substitué à

celui de faiblesse par l'indulgence maternelle, devint d'un usage

universel parmi ses courtisans. On sent par combien de raisons il

devait réussir; et Voltaire consacra, dans _la Henriade_, cette nuance

habilement saisie par les flatteurs, en disant de lui: _Qu'il était

facile et non pas faible_. Mais, dans la vérité, quel prince fut plus

faible que celui-ci? Était-ce sur sa facilité ou sur sa faiblesse que

comptait l'abbé Dubois lorsque, après lui avoir arraché sa nomination

à l'archevêché de Cambrai, et voulant que son sacre si scandaleux fût

honoré de la présence de son maître, il ordonnait à madame de

Parabère, maîtresse du régent, d'exiger du prince qu'après avoir passé

la nuit avec elle, il assistât publiquement à la cérémonie, ce qu'elle

exécuta dans la crainte que ce prêtre ne la perdît auprès de son

amant, comme il l'en avait menacée? Était-ce faiblesse ou facilité

lorsque, après la banqueroute de Law, montant en carosse pour aller au

parlement faire enregistrer un édit ordonnant des recherches contre

les financiers, il dit à Nancré, capitaine de ses gardes-suisses, qui

resta confondu: _Nancré, que dites-vous de ces ministres qui font de

moi un persécuteur?_ On peut dire même qu'il le devint dans tous les

sens, puisque, sous l'administration du prince qui méprisait le plus

toute querelle religieuse, d'Argenson, devenu ministre, remplit les

prisons de jansénistes, et fit même bâtir à Bicêtre trois cents loges

nouvelles _pour les jansénistes du menu peuple_. On voit que la

théologie était descendue bien bas. C'est que Dubois, qui d'abord, par

un intérêt bien entendu pour la régence et pour lui-même, avait

rehaussé le jansénisme et le parlement, aspira depuis au chapeau de

cardinal, et dans ce dessein, se fit auprès du saint-siége un mérite

de persécuter les jansénistes, et de faire enregistrer la bulle. On ne

cesse d'admirer l'absurde intérêt que le régent prit à cette affaire,

et le ridicule chagrin que lui causa sa fille, l'abbesse de Chelles,

que d'abord il avait faite janséniste, en lui donnant un directeur de

ce parti, mais qui resta fidèle à cette doctrine, lorsque Dubois eut

intérêt de persécuter le jansénisme. Cette princesse, qui avec

l'esprit de son père en avait l'extrême vivacité, s'était tellement

attachée à cette secte, qu'elle était devenue la plus grande

théologienne du parti, et, déguisée en sœur converse, avait confondu

le cardinal de Bissy. Le cardinal vaincu se mit en colère comme de

raison, eut recours à sa qualité de prince de l'église (titre avec

lequel on n'a jamais tort), et parla de mettre en pénitence la sœur

converse, qui à son tour se fit connaître, et reçut (comme princesse)

les excuses du cardinal humilié et (qui pis est) du théologien battu.

Cette obstination de l'abbesse de Chelles fut une vraie peine pour le

duc d'Orléans; et cette peine dura, car la princesse demeura toute sa

vie la patronne et la protectrice du parti janséniste.

Il paraît difficile d'écrire sérieusement l'histoire de cette époque.

Il faut savoir d'autant plus de gré au rédacteur des Mémoires d'avoir

très-bien développé, dans ce mélange de tant d'intérêts divers la

cause de tous les événemens, les ressorts de toutes les intrigues

intérieures, et ceux de la politique étrangère. On sent que nous ne

pouvons nous engager dans ce labyrinthe; et, si nos lecteurs croyaient

y perdre, nous adoucirions leurs regrets, en appliquant à cette

période de temps, un mot du cardinal Alberoni au duc de Richelieu. Il

lui mandait, dans une lettre écrite pour l'engager dans l'intrigue

connue sous le nom de conspiration de Cellamare: _Il ne s'est rien

fait de bien en Europe depuis trente ans, et en France depuis un

siècle_. La France continua encore quelques années à mériter ce

reproche. Bornons-nous donc, en parlant de ces Mémoires, à ce qui

intéresse plus particulièrement le duc de Richelieu lui-même. Aussi

bien son histoire tient-elle à celle des mœurs, c'est-à-dire, à la

perfection que les mauvaises mœurs reçurent alors en France.

On connaissait assez toute cette cour du régent; mais on trouve ici

quelques anecdotes nouvelles ou du moins peu connues. Telle est, par

exemple, la manière dont on s'y prit pour rendre la duchesse d'Orléans

douairière, moins contraire au système de Law: ce fut de la rendre

favorable à sa personne. Law était bel homme; et une princesse de

soixante-trois ans, de mœurs sévères jusqu'alors, fut sensible à ses

empressemens; c'est une faiblesse ou une facilité qu'on pouvait

remarquer, même dans la cour de son fils. Le duc de Richelieu en

était, comme de raison, un des principaux ornemens. Il brillait dans

tous les fêtes, dont plusieurs étaient nocturnes et connues alors sous

le nom d'orgies grecques, de fêtes d'Adam, etc.; car l'histoire, la

fable, la bible, tout fournissait des sujets ou des allusions à leurs

ordonnateurs: on pourrait dire aussi à leurs ordonnatrices, car les

dames s'en mêlaient; entre autres la célèbre madame de Tencin, sœur

d'un prêtre convaincu de faux et de simonie en plein barreau, au

moment où il levait la main pour faire un parjure, et depuis devenu

cardinal; religieuse sortie de son cloître après un scandale odieux,

intrigante, devenue maîtresse avouée du cardinal Dubois, long-temps

arbitre des grâces, et qu'on a vue jouir à Paris, jusques dans sa

vieillesse, d'une grande considération.

Comme le sens de ce dernier mot va sûrement changer en assez peu

d'années, il n'est pas mal de déterminer la signification qu'il a

conservée jusqu'à ces derniers temps. D'abord, ce mot magique,

_considération_, ne développait guère son influence que dans

l'enceinte assez étroite d'un certain public, d'un public _choisi_,

comme on disait. La personne _considérée_ était, pour ce public,

l'objet d'une attention marquée, d'un intérêt apparent et convenu. Il

fallait la connaître, l'avoir vue, la voir plus ou moins. On la citait

plus ou moins fréquemment, mais plus volontiers qu'une autre; il

n'était pas nécessaire de savoir pourquoi; le demander eût été de

mauvais goût: il était réglé que cette existence n'appartenait de

droit qu'à tel rang, telle position, telles circonstances, etc.

C'était un _privilége_ dont le brevet n'existait pas, mais était admis

comme reconnu valable entre les initiés, les seuls intéressés à

l'affaire. On eût ri d'un étranger qui eût attaché à ce mot,

_considération_, les idées d'estime, de bienveillance. Seulement elles

n'étaient pas exclues: c'était beaucoup. A la vérité, ces nuances

n'étaient pas très-éclaircies dans toutes les têtes; mais on

s'entendait, ou l'on croyait s'entendre, ce qui dans le fond revenait

à peu près au même: d'ailleurs, il importait de ne pas trop simplifier

cette belle science, dont le mystère faisait le piquant. Cet heureux

temps n'est plus: la trace, et même le souvenir de ces minuties

enfantines vont disparaître dans une évaluation plus juste des hommes

et des choses, presqu'impossible sous un gouvernement despotique, où

presque tous les esprits, faute d'aliment solide, étaient réduits à se

repaître de ces illusions.

L'esprit français était parvenu à donner une sorte d'agrément à de

pareilles mœurs; mais on sait qu'il avait fait en ce genre bien

d'autres miracles. Témoin les succès de ceux qui se qualifiaient

eux-mêmes les _roués_ du régent, mot nouveau, introduit alors dans la

langue, ainsi que celui de _braque_. Les courtisans du prince

expliquaient ce mot de _roués_ en courtisans, _gens qui se feraient

rouer pour lui_. Le prince, plus heureux dans son explication, mais un

peu ingrat, prétendait que ce mot voulait dire _gens bons à rouer_.

Cependant il se laissait gouverner par eux; ils influaient sur les

affaires. Le cardinal Dubois les lâchait contre les honnêtes gens

qu'il voulait perdre; et Richelieu remarque positivement qu'ils firent

renvoyer du ministère le respectable et laborieux duc de Noailles,

lequel ne pouvait tenir, dit-il, contre les soupers des _roués_,

surtout ne donnant point à dîner, faute alors très-essentielle de la

part d'un ministre. Plusieurs de ces _roués_ étaient des hommes pleins

d'esprit et d'agrément, tels que le jeune comte de Broglie, Nocé, leur

chef, que le prince appelait publiquement son beau-frère, parce qu'ils

avaient la même maîtresse. Mais le plus singulier de ces messieurs

était un marquis de Canillac, dont Richelieu rapporte quelques mots

très-plaisans. C'était lui qui disait à Law: «_Je fais des billets et

je ne les paie pas; c'est mon système: vous me le volez, rendez-le

moi._» Il mêlait quelque sentiment de décence personnelle aux

complaisances qu'il avait pour le régent. On l'appelait le lieutenant

de police nocturne, quoiqu'à vrai dire, d'après le récit de ces fêtes,

on ne voie pas ce que Canillac y empêchait; il n'en était pas moins

pour cette cour une espèce de Burrhus: il ne devait pas être difficile

d'y paraître tel; mais les détails du rôle demandaient beaucoup

d'esprit.

C'est dans cette société que le jeune duc de Richelieu passait sa vie,

enlevant au régent quelques-unes de ses maîtresses, soit femmes de

théâtre, soit femmes de sa cour: cela était à peu près égal, car elles

vivaient ensemble; et la plus honnête de toutes était une actrice,

nommée Émilie, qui, ayant demandé quinze mille francs au prince, pour

acheter une maison de campagne, refusa le double de cette somme envoyé

par le prince; tandis que madame de Parabère partageait avec Nocé la

dépouille des gens de finance, inquiétés par la chambre ardente. A

tous ces plaisirs se mêlaient, comme de raison, quelques duels de

temps en temps. Une tracasserie de société en occasionna un entre le

comte de Gacé et le duc de Richelieu: celui-ci fut dangereusement

blessé, et de plus conduit à la Bastille. Pendant sa détention, on

instruisit son procès; mais, comme il convenait à deux maisons

considérables que le duel ne fût pas prouvé, il ne le fut pas, et le

duc de Richelieu sortit de la Bastille.

Sa convalescence y avait été longue, quoique l'amour vînt le consoler,

ou plutôt parce que l'amour venait le consoler. Madame de Charolois,

accompagnée de la princesse de Conti, ayant gagné ses geoliers à prix

d'argent, lui rendait fréquemment des visites nocturnes. C'était le

sort du duc de Richelieu, d'être visité à la Bastille par des

princesses. Il y fut remis, quelque années après, peur être entré dans

la conspiration de Cellamare; il y reçut encore la visite de cette

même mademoiselle de Charolois, et de mademoiselle de Valois fille du

régent. Ces deux princesses, qui, en découvrant le secret de leur

rivalité, s'étaient portées à de violens excès l'une contre l'autre,

se réunirent pour sauver leur amant. Mademoiselle de Charolois offrit

le sacrifice de sa passion à sa rivale, si celle-ci parvenait à

fléchir le régent. C'était un combat de générosité qu'elles eurent le

plaisir de voir applaudir au théâtre, quelques années après, dans la

tragédie d'_Inès_, où Constance fait à Inès le même sacrifice. Mais,

par malheur, la situation des personnages français était plus

compliquée que celle des personnages de la tragédie. Le père de

mademoiselle de Valois était aussi son amant, et la négociation traîna

en longueur. Elle réussit pourtant, et le coupable recouvra sa

liberté. Il lui fallut voir le régent, être toisé, maltraité de

paroles, être appelé ingrat. L'ingrat se justifia de son mieux. Il

prétend avoir dit au prince que le penchant des cœurs français était

de s'attacher aux descendans de leurs rois, plutôt qu'à leurs parens

collatéraux; que la France allait périr sous ses indignes ministres;

qu'on lui avait montré avec évidence une prochaine tenue

d'états-généraux, etc. Mais, ce qui est remarquable, c'est la fin de

son discours. «Au reste, dit-il au régent, puisque le patriotisme est

devenu un crime, puisqu'une soumission aveugle aux ministres, aux

favorites, aux favoris est devenue la seule qui conduise aux

récompenses, je vous jure que désormais vous ne trouverez en moi qu'un

dévoué serviteur.» Il faut convenir que, dans l'ordre des choses où il

vivait, tout conduisait à cette belle morale; mais on peut espérer

qu'elle ne sera plus si nécessaire pour parvenir aux récompenses et

aux honneurs.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 4 / 26 段