à la qualité de citoyen manifesterait une sorte d'opposition à la
volonté de Dieu même, qui a déclaré que les Juifs seraient toujours
malheureux? Comme il est visible qu'il faut des malheureux à ceux qui
font cette objection, M. Godard, par un ménagement oratoire, commence
par les tranquilliser à cet égard, et par assurer leur plaisir. Il
leur fait observer que les Juifs seront toujours malheureux de n'être
pas réunis en nation, et de ne point habiter la ville de Jérusalem.
Ensuite il se livre à l'indignation qu'excite un pareil raisonnement.
Pour nous, il nous suffira d'observer les diverses formes qu'à
différentes époques le fanatisme donne à ses anciens argumens. Un
siècle plutôt, il eût dit que c'était un devoir sacré, le plus sacré
de tous, de servir la vengeance divine déclarée contre les Juifs.
Aujourd'hui, on ne peut plus donner à ce bel argument tous les
développemens dont il est susceptible; nous sommes dans un temps
fâcheux, où, parmi les suppôts du fanatisme, les plus habiles
avertissent les autres, et disent: «Nous avons renoncé à tel argument,
_nous ne disons plus cela_.» Que faire? on ne peut plus se servir de
Dieu pour faire le mal, on essaie seulement de s'en servir pour
empêcher le bien. Il n'est plus question d'aider Dieu, il suffit de ne
point le contrarier, et de le laisser faire. C'est un progrès marqué;
encore un pas, et le nom sacré de Dieu ne sera plus employé qu'à faire
du bien aux hommes. C'est alors qu'il n'y aura plus d'athées sur la
terre. C'est le mal, fait au nom de l'être suprême, qui fut dans tous
les temps la source la plus féconde de l'athéisme et de l'irréligion.
SUR les quatre premiers volumes des _Mémoires du Maréchal de
Richelieu_.
C'est un de ces livres à qui l'empressement public assure un débit
rapide et prompt. Ici le succès du libraire devance celui de l'auteur,
et la curiosité cherche à se satisfaire avant que le goût ait besoin
de prononcer sur le mérite de l'ouvrage. C'est ce qu'on éprouve en
lisant les _Mémoires du maréchal de Richelieu_. La singularité de son
caractère et de sa destinée, ses succès en différens genres, son
courage, l'agrément de son esprit, l'éclat de ses galanteries dans un
temps où cette sorte de célébrité conduisait quelquefois à des succès
d'une espèce plus importante; la réputation que lui donna, dès sa
jeunesse, sa liaison avec le poète le plus célèbre de son siècle, qui
le chanta sur tous les tons; ses ambassades, sa conduite à Fontenoi, à
Gênes; la prise de Minorque, la capitulation de Closter Seven; la
longue vie d'un homme qui à vu Louis XIV, et le dauphin, fils de Louis
XVI, c'est-à-dire, une succession de sept rois ou princes
héréditaires; ses trois mariages sous trois différens règnes; la
faveur, et quelquefois la familiarité de Louis XV; le rôle qu'il joua
dans les affaires publiques et privées, étrangères et intérieures,
dans les négociations et dans les intrigues; ses places, ses emplois;
la moisson de faits curieux, d'anecdotes intéressantes que
promettaient ses liaisons et ses correspondances avec un grand nombre
d'hommes célèbres: voilà ce qui aurait fait rechercher les _Mémoires
du maréchal de Richelieu_, indépendamment des circonstances actuelles.
Mais on sent combien ces circonstances ajoutent d'intérêt à leur
lecture, par les idées que font naître des changemens survenus comme
tout à coup dans les opinions et dans les mœurs: contraste toujours
frappant, qui donne lieu à des réflexions de plus d'un genre.
Parmi les singularités que présente le caractère du maréchal de
Richelieu, on peut compter pour une des plus remarquables, _la
franchise hardie de se confesser au public et à la postérité_: ce sont
ses propres expressions. Il a lui même voulu que le rédacteur de ses
Mémoires parlât de lui avec sincérité, et qu'il usât de la liberté
qu'on se permettrait à Londres cent ans après les événemens. C'est
ainsi qu'il en use lui-même; car, à l'exemple de tous ceux qui
publient leurs confessions, il fait en même temps celle des autres,
surtout celle des femmes, dont il a conservé très-exactement les
lettres et les billets, quelques-uns même sans les ouvrir. C'est un
plaisir qu'il réservait à son historien: trait de caractère qui, de
plus, représente assez bien les mœurs de la jeunesse, au temps où ces
billets furent écrits.
Autre bizarrerie non moins étrange: les Mémoires de Richelieu se
trouvent écrits sur les maximes les plus contraires au despotisme. Il
est probable que le maréchal, déjà très-vieux, après avoir choisi son
historien sans s'informer de ses opinions politiques, après lui avoir
ouvert sa bibliothéque, après avoir donné ordre à son secrétaire de
lui communiquer tous ses porte-feuilles et ses manuscrits, se contenta
d'entendre les premiers chapitres de son histoire; que, l'âge ayant
ensuite affaibli sa raison et ne lui laissant vers la fin que des
intervalles lucides, le rédacteur, délivré de toute surveillance et
entièrement à son aise, s'est cru le droit d'écrire selon ses
principes particuliers, plutôt que d'après ceux du maréchal, quoiqu'il
le fasse parler à la première personne, conformément à l'intention de
M. de Richelieu.
Nous ne chercherons point, à cet égard, des éclaircissemens qui ne
peuvent être donnés que par des personnes instruites de ces détails,
et intéressées à les publier. Le public veut des faits, des anecdotes,
de l'amusement, de l'instruction; il en trouve dans ces Mémoires
rédigés à la hâte, et trop négligemment écrits. Il lui importe peu de
savoir comment ils lui viennent; il pardonnera même au rédacteur de
faire parler le maréchal de Richelieu comme M. Turgot, quelquefois
même comme Algernon Sydney. C'est au moins une inconvenance, un défaut
de goût: _Notandi sunt tibi mores_. Venons à l'ouvrage même.
Le maréchal de Richelieu, nommé d'abord le duc de Fronsac, ne sut
jamais le jour de sa naissance; mais il fut ondoyé à Versailles, le
13 mars 1696. Sa mère le mit au monde, après cinq mois de grossesse
seulement. Il lutta quelque temps contre la mort, et fut enveloppé et
conservé dans une boîte de coton. Il fut présenté à la cour, en 1710,
et traité avec une bonté remarquable par Louis XIV, qui aimait, comme
de raison, le nom de Richelieu. Madame de Maintenon qui avait
d'anciennes liaisons avec toute sa famille, l'appelait son cher fils.
Les grâces de son âge et de sa personne, la vivacité de son esprit,
quelques saillies heureuses, des réponses hardies le firent bientôt
distinguer, et le mirent à la mode dans une cour qui se souvenait
d'avoir été galante.
Le jeune Fronsac égaya les tristes plaisirs que la dévotion du
monarque y permettait. Bientôt de bonnes raisons engagèrent sa famille
à le marier. On parlait des préférences marquées que lui donnait
madame la duchesse de Bourgogne; ces enfantillages (comme on les
appelait à la cour) furent mal interprétés; et la jolie créature,
l'aimable poupée (c'est ainsi qu'on nommait le duc de Fronsac), fut
mis à la Bastille: on y avait, sous ce règne, été mis pour moins. Il
fait de cette prison une peinture qu'il croyait effrayante; mais
depuis sa mort nous avons eu mieux, et l'intérieur de la Bastille est
plus connu. _J'eus_, dit-il, _tout le temps de maudire les services
que mon grand-oncle avait rendus au despotisme_: réflexion qu'il eut
lieu de renouveller dans la suite, puisqu'il y fut mis trois fois.
Il eût été à désirer, pour le bonheur des peuples, qu'il s'en fût
souvenu, dans ses gouvernemens pour s'y interdire l'usage des lettres
de cachet et des actes arbitraires; mais trop d'hommes ont maudit les
abus de l'autorité jusqu'au moment qui les en a rendus les
dépositaires, et leur a donné les moyens d'en abuser à leur tour.
Après une assez longue détention, on lui envoya à la Bastille sa
femme, fille du marquis de Noailles, nièce du cardinal. Elle fut reçue
avec la vénération due à l'envoyée _du plus grand roi du monde_; mais
elle retourna à la cour comme elle en était sortie. Louis XIV voulait
régner sur les sentimens de ses sujets, comme il s'efforçait de régner
sur leurs opinions; et le séjour du duc de Fronsac à la Bastille se
trouva prolongé. Mais enfin il obtint sa délivrance, grâce aux cris
des femmes de Paris et de la cour, _surtout_, dit-il, _de celles qui
savaient, par expérience, quel devait être dans ma prison mon plus
grand supplice_.
Il partit de la Bastille pour aller à l'armée de Flandre, où le
maréchal de Villars le prit pour son aide-de-camp. On sent combien le
jeune Fronsac fut agréable au général, dont il a reproduit plus d'une
fois les manières libres et hardies, la vivacité brillante et une
certaine audace fanfaronne. M. de Richelieu raconte un trait qui
montre combien ce général savait, malgré son âge, se prêter aux goûts
de la jeunesse française. Il y avait, dans Marchiennes qu'il
assiégeait, une Italienne d'un beauté rare et célèbre. Le maréchal
jugea cette conquête digne d'exciter l'émulation des assiégeans, et de
doubler le zèle de ses aides-de-camp et des jeunes colonels pour le
service: c'est en effet à quoi il réussit. Cette idée du maréchal de
Villars pouvait effaroucher la dévotion d'une vieille cour où l'on se
faisait une peine d'employer Catinat, parce qu'il oubliait quelquefois
la messe; mais Villars courut le risque de déplaire: le salut de
l'état passe avant tout. Au surplus, Marchiennes fut prise sans qu'il
arrivât d'accident à la belle Italienne qui s'était sauvée la veille.
Ce fut un grand chagrin chez les vainqueurs. On connaît tous les
succès de cette campagne qui sauva l'état; mais il est remarquable que
la cour fut quelque temps sans en vouloir sentir l'importance: tous
les récits qui venaient de l'armée s'appelaient des forfanteries de
Villars. C'est ce dont le duc de Fronsac fut témoin; car ce fut lui
qui fut chargé de porter ces agréables nouvelles à Fontainebleau:
c'était reparaître à la cour d'une manière brillante. Depuis sa sortie
de la Bastille, il n'avait point été admis à voir le roi et à le
remercier suivant l'usage; il se montrait devant lui, après avoir
réparé quelques fautes de jeunesse par une belle conduite à l'armée,
blessé et le bras en écharpe.
Il retourna ensuite à l'armée; il raconte la suite des événemens
jusqu'à la signature du traité de Rastadt; et, revenant sur ce qui
s'était passé à Gertruydemberg, il assure que, de toutes les
humiliations que Louis XIV y reçut, une de celles qu'il ressentit le
plus douloureusement, ce fut la publication d'un Mémoire que les
ennemis répandirent en France avec profusion. Dans ce Mémoire,
les alliés invitaient les Français à demander leurs anciens
états-généraux; ils disaient que l'orgueil et l'ambition du roi
étaient les seules causes des guerres de son règne (en quoi certes ils
avaient raison); et que, pour s'assurer d'une paix durable, il fallait
ne point poser les armes que les états-généraux ne fussent assemblés.
Croirait-on que, malgré l'emprisonnement, l'exil, la fuite ou les
supplices de deux millions de Français, ce Mémoire ne fit aucune
espèce d'effet en France? Cependant Louis en conçut un vrai chagrin,
et prit soin d'y faire répondre. C'est cette réponse qu'il faut lire.
On y trouve des raisons qu'on a répétées de nos jours: quelques-unes
qui ont été réfutées, quelques autres que le mépris a laissées sans
réponse; enfin, il y en a qui n'ont pas même osé se reproduire.
L'oubli, quelquefois même le dédain des gens en place pour
l'observation de ces menaces qui marquent si bien la différence des
diverses époques, est une des grandes causes de leurs fautes et de
leurs méprises.
Les Mémoires de M. de Richelieu contiennent plusieurs de ces pièces
vraiment curieuses. On peut citer, entr'autres, une lettre du maréchal
de Villars au P. de La Chaise, écrite des Cévennes, où le maréchal,
alors si nécessaire en Allemagne, faisait la guerre aux _Camisards_ et
à M. Cavalier. On s'étonne (et c'est bien le moins) de voir un général
célèbre, faisant sa cour à un jésuite par le détail militaire de ses
exploits, où les roues et les gibets ne sont point oubliés. Il fallait
se mettre en règle, et avoir pour soi la compagnie de Jésus, qui était
celle du maître. Au roi la liste des conversions, au confesseur celle
des supplices: rien de mieux conçu; et tout était en règle sous ce
règne si vanté. Observons, sur ces complaisances de Villars pour le
jésuite La Chaise, que cet art des ménagemens habiles s'appelait alors
bonne conduite, et tenait à une science long-temps respectée, connue
sous le nom de _science du courtisan_. Elle baisse un peu; mais les
rois ne perdent pas autant qu'on voudrait le leur persuader.
Le rédacteur des Mémoires de Richelieu consacre quelques chapitres à
peindre l'intérieur de la cour, dans les quinze ou vingt dernières
années de ce règne. Les Mémoires de Saint-Simon, récemment publiés, du
moins par extraits, avaient déjà fait connaître cet intérieur. Ceux de
Richelieu ajoutent plusieurs traits à cette peinture. A la vérité, ce
ne sont que des anecdotes; mais elles sont souvent liées à de grands
événemens, à de grands intérêts, à des noms célèbres ou imposans.
C'est en vain que la philosophie semble dédaigner les details
anecdotiques, ou du moins réclame contre le plaisir qu'elle trouve à
s'y arrêter. Un intérêt involontaire nous attache malgré nous à ces
contrastes de la grandeur des choses et de la petitesse des personnes,
du bonheur apparent et du malheur réel. Tant de moyens de gloire
véritable réduits en vanité de cour, tant de sources de vrais plaisirs
ne produisant que des amusemens futiles, et quelquefois des amertumes
douloureuses: voilà les idées qui, plus puissantes, quoiqu'on en dise,
que cette malignité humaine si souvent rebattue, ramènent les regards
sur les faiblesses des cours. Le philosophe et l'homme du peuple
trouvent presque également à penser, du moins à sentir, en voyant un
dauphin de France, âgé de quarante ans, honoré de quelques succès à la
guerre, élève de Bossuet et de Montauzier, né avec d'heureuses
dispositions mais d'un caractère faible, conduit par degrés et retenu
dans une sorte d'anéantissement à la cour; un fils du roi de France,
père d'un roi d'Espagne, n'osant prétendre à la plus petite grâce pour
lui ni pour les autres; et découragé par le sévère despotisme du roi,
passant des journées entières, appuyé sur ses coudes, se bouchant les
oreilles, les yeux fixés sur une table nue, ou assis sur une chaise,
frappant ses pieds du bout d'une canne pendant toute une après-dînée;
enfin mourant à Meudon, presque oublié de la cour, abandonné de ses
officiers, enseveli même sans le cérémonial de son rang, et recouvert,
après sa mort, du poèle banal qui servait aux paysans du village.
En lisant le rédacteur des _Mémoires de Richelieu_, ce n'est pas
Tacite qu'on lit; mais les yeux s'arrêtent fréquemment sur des
personnages et sur des objets qui semblent appeler ses pinceaux. Un
vieux despote, couvert long-temps d'une gloire mensongère, maintenant
éclipsée, payée des larmes et du sang de ses peuples; triste,
languissant entre sa favorite et son confesseur, qui l'applaudissent
d'expier les égaremens de sa jeunesse, en tourmentant la conscience de
ses sujets; environné de ses enfans naturels, qui font de lui le jouet
de leurs intrigues et l'instrument de leur ambition; haïssant presque
dans son fils légitime son héritier nécessaire; aimant trop peu son
petit-fils, dans lequel il ne voit qu'un élève de Fénélon, un prince
qui pense que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples
pour les rois, espèce de blasphême alors; détestant sa capitale, qui
feint d'ignorer une grande maladie de son roi, tandis qu'elle a
regardé celle du dauphin comme une calamité publique; accablé d'ennuis
dans une cour où l'on amuse son orgueil par des suppositions absurdes,
par la réception d'un prétendu ambassadeur de Perse, aventurier
portugais, payé par les jésuites pour jouer cette comédie, et
instruit par eux pour se charger du rôle: les mêmes honneurs de
l'ambassade publique accordés au général des minimes, à celui des
capucins arrivés de Rome sous prétexte de visiter leur ordre, mais en
effet mandés par la favorite, pour occuper le désœuvrement du roi;
enfin la mort du despote, livré pendant trois jours aux soins de
quelques domestiques subalternes, abandonné de son confesseur qui
vient intriguer à Paris pour la régence, de sa femme qui s'enfuit à
Saint-Cyr et qu'il rappelle d'autorité; la capitale célébrant sa joie
par des fêtes, des fanfares, des bals établis de Paris jusqu'au lieu
de la sépulture, où le convoi arrive à travers champs, et par des
routes inconnues, pour échapper à l'indignation d'un peuple qui mêle à
des applaudissemens d'allégresse le nom de mauvais roi. _Mauvais roi!_
quel mot dans la bouche d'un peuple alors si connu par son amour pour
ses monarques, _si pressé de les aimer_, pour me servir d'un mot cité
par le maréchal de Richelieu lui-même! Qu'on ne s'étonne plus si Louis
XIV n'a point conservé dans le langage ordinaire, le nom de grand que
lui donna la flatterie, et qui parut presque adopté par l'Europe un
moment séduite. Le peuple a protesté contre l'adulation de la cour; le
peuple, c'est-à-dire, le fond de la nation si malheureuse sous ce
règne, a triomphé des panégyristes, des orateurs, des poètes, de tous
les dispensateurs de la gloire: lui seul dispose des surnoms donnés
aux rois; lui seul fait leur renommée après leur mort, comme il fait
leur puissance pendant leur vie.
L'historien de Richelieu, ayant trouvé, dans la bibliothèque du
maréchal, un grand nombre de manuscrits précieux et de pièces
originales sur le siècle de Louis XIV, a cédé à la tentation de
considérer ce prince comme roi. Il examine son gouvernement dans le
plus beau temps de sa gloire, et alors cette gloire paraît un peu trop
achetée. Ici l'histoire, il faut l'avouer, ressemble en quelque sorte
à la satire. Mais les faits étant incontestables comme ils le sont,
que peuvent répondre les panégyristes de Louis XIV? qu'opposeront-ils
à cette longue liste d'impôts, de vexations, de violences, à ce
tableau d'infortunes publiques et particulières? Il serait trop long
d'exposer comment ce prince, ayant réuni dans sa personne tous les
pouvoirs publics, fit peser à la fois tout son despotisme sur tous les
corps de l'état et sur tous les particuliers, divisant les uns,
isolant les autres, dominant surtout par la force, par la ruse, par la
corruption. Il serait curieux d'observer comment, malgré l'emploi
habituel de ces moyens odieux, il parvint à inspirer une sorte
d'enthousiasme pour sa personne, et à faire de sa gloire particulière
la principale pensée, et en quelque sorte la fin dernière de tout ce
qui se fit ou même s'écrivit sous son règne. On sait qu'il était
devenu une espèce de divinité. On lit parmi cent traits qui en
présentent la preuve; on lit, dans une lettre de Racine écrite à
madame de Maintenon, ces propres termes: _Dieu m'a fait la grâce,
madame, en quelque compagnie que je me sois trouvé, de ne jamais
rougir de l'évangile ni du roi_. Enfin l'idée que Louis XIV conçut de
lui-même, parut plus d'une fois s'accorder avec celle de ses sujets.
Il lui arriva de dire un jour au cardinal, dont il approuvait la
conduite, dans une de ces querelles théologiques (ces tracasseries
s'appelaient alors les troubles de l'église): _M. le cardinal,
j'ignore si Dieu vous tiendra compte de la conduite que vous avez
tenue; mais, quant à moi, je vous assure que je ne l'oublierai
jamais_.
On ne peut s'empêcher d'admirer la fatalité qui préside aux destinées
des nations, en voyant la réunion des circonstances antérieures ou
contemporaines, qui préparèrent et servirent le despotisme de ce
prince; l'assemblage de ses qualités et des ses défauts, de ses goûts,
de ses habitudes, de ses penchans assortis comme à dessein et mis en
accord pour le conduire à ce terme fatal. La longueur de ce règne,
pendant lequel s'affermirent et s'enracinèrent tous les préjugés
politiques nuisibles à la société; où toutes les institutions, tous
les établissemens portèrent l'empreinte d'une servitude plus ou moins
ornée, plus ou moins embellie; où l'esclavage public, rehaussé par
l'éclat du souverain, semblait s'énorgueillir de jour en jour, à
mesure qu'il devenait un culte religieux et préludait à l'apothéose du
monarque; enfin, le résultat de cette illusion affaiblie, mais non
détruite, qui, vers les derniers temps, laissait Louis XIV avec son
orgueil et ses chagrins, la France avec ses disgrâces, sa misère et
son avilissement, livrée à des arts agréables ou à des goûts futiles,
sans connaissance sur les principes de la société ni du gouvernement,
sur les moyens de réparer ses maux et d'en prévenir la renaissance; en
un mot, abandonnée à tous les hasards d'un avenir incertain, et aux
caprices d'un despotisme qu'elle avait déifié soixante ans dans la
personne du prince qui en avait le plus long-temps et le plus
constamment abusé.
Le rédacteur des Mémoires a très-bien senti que cette peinture du
siècle de Louis XIV, quoiqu'appuyée de faits, révolterait les
partisans du système despotique; qu'ils vanteraient le bonheur de la
France, au moins dans l'époque des succès du roi, n'imputant qu'aux
malheurs de la guerre de la succession les désastres qui accablèrent
les peuples. L'historien, pour forcer ses adversaires dans leurs
derniers retranchemens, prouve que la France était dans la détresse
aux temps les plus marqués par la gloire du monarque[1], et dès
l'année 1671. Il pouvait même remonter plus haut, puisque, dès
l'année 1664, Louis XIV avait fait banqueroute aux créanciers de
l'état. C'est ce qu'on voit par les vers de Boileau, imprimés l'année
suivante:
Plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
[1] Voltaire cite et fait valoir les quatre années de tailles
arriérées que le roi remit au peuple; mais on sait que le peuple
ne doit quatre années de tailles que lorsqu'il est hors d'état
d'en payer une.
Ainsi, les conquêtes de Louis XIV furent précédées par une violation
de la foi publique, dont rougissent maintenant les ministères les plus
avilis. Ainsi, le même poète, destiné à chanter ensuite les victoires
du roi, fournit la preuve et indique la date d'une banqueroute
odieuse, dont la honte préludait à des victoires inutiles. On voit que
dès-lors la France avait plus besoin de guérir ses blessures, que de
conquérir la Franche-Comté qu'il fallut rendre bientôt après, et
d'envahir la Hollande qu'on évacua presque aussitôt. Un autre fait
rapporté ailleurs par l'historien, montre (toujours dans cette
brillante époque) à quel point la France était malheureuse, puisqu'un
grand nombre de terres étaient tout-à-fait abandonnées, et que Colbert
défendit par une loi expresse aux propriétaires d'abandonner une
terre, à moins qu'ils ne renonçassent à toutes leurs autres
possessions: loi absurde et déshonorante pour la mémoire de ce
ministre, mais qu'on ne cite ici que comme une preuve du triste état
où la France était déjà réduite.
Nous nous arrêterions à ces preuves de fait suffisantes pour qui veut
réfléchir, si quelques Mémoires de Colbert, marginés par le roi, et
formant une espèce de correspondance entre Louis XIV et son ministre,
ne confirmaient ces tristes vérités, et n'achevaient de mettre sous
les yeux du lecteur la situation réelle du royaume. C'est d'ailleurs,
comme on va le voir, un monument trop curieux à plusieurs égards.
Dans le premier Mémoire, qui a pour objet la réforme des finances,
Colbert propose au roi quelques diminutions sur les dépenses qu'il
faisait pour le château de Versailles; le roi répond: _Vous savez mon
intention sur Versailles_.
Colbert propose, par économie, de diminuer le nombre des prisons
royales, dont il démontre d'ailleurs l'inutilité, les inconvéniens et
les abus; le roi répond: _Je verrai cet article séparément; mon
autorité exige qu'on ne perde pas de vue ce qui peut la maintenir_.