Bastille laissa dans son âme un souvenir profond, et surtout un vif
ressentiment contre le garde des sceaux d'Argenson, autrefois
lieutenant de police. Le ministre sollicita la commission odieuse
d'aller interroger le prisonnier, quoiqu'il eût eu d'anciennes
liaisons avec sa famille. Il s'en acquitta d'une manière digne de son
ancien métier. Aussi le maréchal dit-il plaisamment qu'il l'a
recommandé à son historien. Mais si l'histoire doit faire justice des
hommes de cette espèce, la philosophie doit observer que leur
existence suppose le dernier degré de corruption où une société
politique puisse parvenir. C'est l'idée que présente le récit des
moyens qui conduisirent d'Argenson à la fortune. Établi dans la place
de lieutenant de police, qui n'était d'abord qu'une charge du
Châtelet, il voua au service de madame de Maintenon une armée
d'espions, dont le nombre s'accroissait tous les jours. Il fit arrêter
arbitrairement tous les citoyens qui lui étaient suspects: complaisant
pour tout ce qui était accrédité, terrible pour tout le reste;
formidable au peuple, qui l'appelait _le damné_; devinant comme par
instinct quels hommes pouvaient un jour servir son ambition; et ayant,
par cette sorte de pressentiment, justifié le duc d'Orléans contre les
soupçons du roi; esclave des jésuites, persécuteur des jansénistes,
sans aimer, ni haïr les uns ni les autres; vigilant, laborieux, et ne
cherchant le délassement de ses travaux que dans un libertinage
obscur. Un goût particulier lui faisait rechercher les religieuses, et
l'abbaye de Tresnel fut quelque temps son sérail. Il consacrait à
l'embellissement de cet hospice les profits des confiscations qui lui
appartenaient. On peut juger le plaisir malin que le duc de Richelieu
reçut de cette découverte. Il était aimé d'une religieuse, qui le fit
entrer dans le couvent, déguisé en femme, et le mit à portée de
connaître les fantaisies du garde des sceaux. Il en instruisit le
public après plus de soixante ans. Sans doute il trouvait juste que,
la police ayant su tous nos secrets, nous sussions à notre tour les
secrets de la police.
Mais de toutes les confidences qu'il fait au public, celle qui sera le
mieux reçue sans comparaison, c'est celle qui concerne le fameux
_masque de fer_. Il est enfin connu ce secret qui a excité une
curiosité si vive et si générale. C'était un prince, frère jumeau de
Louis XIV, né à huit heures et demie du soir, huit heures après la
naissance du roi son frère. Ce fut une victime de la superstition. La
conduite qu'on tint à son égard, fournit trop de réflexions pour
qu'on s'en permette une seule. Nous renvoyons aux Mémoires pour la
preuve et les détails de ce fait. Le duc de Richelieu exigea que
mademoiselle de Valois arrachât ce secret à son père. La réputation du
duc d'Orléans aide les lecteurs à deviner quel prix le père obtint de
sa complaisance. C'est ce que la princesse explique sans détour à son
amant dans une lettre en chiffre, qui n'a d'honnête que la précaution
du chiffre.
Après avoir révélé des secrets de cette importance, on sent bien que
c'est un parti pris, de la part du maréchal, de ne ménager personne.
Aussi les curieux d'anecdotes trouveront-ils dans ses Mémoires toute
l'histoire galante ou scandaleuse de ces temps, les portraits des
princesses, leurs aventures, celles des dames de leurs cours. C'est
Cléon vivant dans ces cours, et imprimant, livrant au public son
porte-feuille.
Vous verrez notre liste avec les caractères.
Quelquefois, à la vérité, les dates ne sont pas précises; mais il y
supplée par des à peu près, ou des équivalens très-heureux. _C'était
dans le temps que madame la princesse de.... aimait M.... et M.... Ce
fut alors que Vauréal (évêque de Rennes) m'enleva madame de Gontaut;
et c'est dans cette même année qu'il eut la maréchale et la marquise
de Villars._
Au reste, en nommant ainsi par leurs noms tant de femmes et de
princesses, il prétend n'avoir eu d'autre dessein que de leur donner
une leçon instructive: «Les princesses doivent, dit-il, songer, comme
les rois, que ceux de leurs courtisans qui paraissent le plus les
adorer, se permettent quelquefois de transmettre à la postérité le
tableau de leurs faiblesses.» C'est une intention très-morale dont il
faut savoir gré au maréchal de Richelieu. Quant à lui personnellement,
cette crainte de l'histoire paraît l'avoir fort peu gêné. Mais
croira-t-on qu'elle ait quelquefois affligé le régent dans les
dernières années de sa vie? C'est pourtant ce qui est certain: il
songeait avec peine que les détails de ses licencieuses folies
seraient transmis à la postérité. Il faut croire qu'il ne se reprocha
pas moins son gouvernement, qui ne fut guères qu'une orgie d'une autre
espèce; et surtout que le principal objet, de ses remords fut cette
affreuse banqueroute, dont le souvenir a de nos jours été présenté au
peuple comme une menace capable de réprimer l'ardeur des Français pour
la liberté, achetée trop cher, disait-on, par un semblable désastre.
Il eût été sans doute horrible; mais la France avait souffert une fois
ce fléau, sans en être dédommagée par la conquête de la liberté
politique, et en restant soumise à ce même despotisme, cause
reproductive de cette calamité, comme de toutes les autres. Revenons
au maréchal de Richelieu.
Ce fut vers ce temps qu'il partit pour son ambassade de Vienne, dont
il expose le secret et l'intention. Mais nous ne nous mêlons pas des
affaires étrangères; et, laissant de côté la politique, nous
n'insistons que sur ce qui représente les mœurs de ce temps; ce
mélange de licence et de futilité, revêtu de grâces et d'esprit,
souvent de facilité pour les affaires; mélange qu'on était convenu de
regarder comme la perfection du caractère français. Il sera permis,
sans doute, au caractère français de s'élever un peu plus haut, et il
est vraisemblable que le maréchal de Richelieu aura la gloire d'avoir
été dans ce genre, comme d'Épernon dans le sien, le dernier _grand
seigneur_ français.
Le duc de Richelieu fut au courant des affaires sous le ministère du
duc de Bourbon comme sous la régence, et à Vienne comme à Paris. On a
vu par la rivalité de mademoiselle de Charolois sœur du duc de
Bourbon, de mademoiselle de Valois fille du régent, qu'il avait à peu
près dans les deux maisons les mêmes facilités de s'instruire; mais il
était le plus en liaison avec madame de Prie: c'était en savoir autant
que le prince ministre. Le portrait qu'il fait de la marquise de Prie
prouve plus de respect pour la vérité que pour la mémoire de cette
dame: elle disposait de tout, et vendait presque tout; intrigante,
spirituelle et libertine, elle gouvernait le prince, et elle-même
était gouvernée, quant aux affaires publiques, par les quatre frères
Paris. Le duc de Richelieu raconte un trait qui montre à quelle
dangereuse illusion la bonne foi des princes est exposée: ce prince
était enfermé avec Dodun, fantôme de contrôleur-général que les frères
Paris maintenaient en place, pour gouverner sous son nom et ne
répondre eux-mêmes de rien; la marquise survient, endoctrinée par
Duverney (un des quatre frères) sur une affaire de finance dont il
devait être question dans cet entretien. Elle se fait expliquer
l'affaire, saisit très-bien le point précis de la difficulté, et donne
un bon conseil, d'après la leçon de Duverney. Qu'on juge de
l'admiration de Dodun. _Eh quoi, madame_, lui dit-il, _le grand
Colbert vous a donc transmis son âme?_ Se peut-il qu'on ose insulter
ainsi les princes, en les traitant comme de vieux tuteurs de comédie!
On sait comment, à peu près dans le même temps, cette marquise de Prie
ravit à la maison du prince son amant, l'honneur de donner une reine à
la France. On cherchait parmi les jeunes princesses de l'Europe une
épouse pour le jeune roi Louis XV. Mademoiselle de Vermandois, sœur
du duc de Bourbon, belle, spirituelle, vertueuse, élevée loin de la
corruption générale, vivait dans un couvent à Tours. La marquise se
hâte de prendre les devans auprès de la princesse, part pour s'assurer
d'elle, et se fait introduire sous un nom emprunté. Malheureusement le
sien était fort maltraité par le public, et elle put s'en apercevoir
par les réponses franches et naïves de mademoiselle de Vermandois.
Cette franchise lui coûta le trône; la marquise sortit furieuse, en
laissant entendre ces mots: _Va, tu ne seras jamais reine de France_.
C'est en effet ce qui arriva. Voilà donc une princesse, pleine de
vertus et d'agrémens, victime d'une intrigue subalterne et du
ressentiment d'une femme perdue. Tout n'était pas agrément pour les
princes dans cet ordre de choses, dont la ruine excite des regrets si
douloureux. La marquise continua de braver l'indignation publique, de
lire avec dédain les chansons faites contre elle, en disant: _Voilà
comme sont les Français quand ils sont trop bien_; de jeter au feu les
remontrances du parlement de Rennes et de celui de Toulouse, sous
prétexte qu'elles étaient de mauvais ton, et qu'elles _sentaient la
province_: mot plaisant que le duc de Richelieu a dû conserver.
Le fruit de toute cette conduite fut de faire renvoyer M. le duc, qui
soutint sa disgrâce avec dignité, et qui, séparé de madame de Prie,
parut dans sa retraite rendu à sa bonté naturelle, aussi estimé comme
homme qu'il avait été blâmé comme ministre.
Ce ne fut pas de lui sûrement que vint l'idée du projet qui s'exécuta
sous son ministère. On donna un compte rendu où l'on supposait un
_déficit_ qui n'existait pas, et qu'on imaginait pour avoir le
prétexte de mettre un nouvel impôt: c'était un faux d'une espèce
nouvelle. Nous sommes devenus plus vrais, et la bonne foi de notre
_déficit_ actuel est au-dessus de tout soupçon. Il faut croire que
l'_âme de Colbert, transmise à madame de Prie_, fut innocente du
mauvais conseil donné au prince, puni, comme tant d'autres, du malheur
d'être mal environné.
La portion publiée des Mémoires de Richelieu renferme les premières
années du ministère du cardinal de Fleuri. Nous regrettons de ne
pouvoir, par le rapprochement des faits, conduire le lecteur aux idées
que leur résultat présente; le portrait du cardinal; l'intérieur de la
cour; les premiers développemens de la jeunesse du roi; les querelles
du ministère et du parlement; l'embarras où se trouve le cardinal par
un effet du zèle et du courage de deux conseillers au parlement,
l'abbé Pucelles et Mengui; la chanson que, dans sa détresse, il
demande à M. de Maurepas; le succès de cette chanson, où celui-ci fait
dire aux femmes de la halle:
Rendez-nous Pucelles, oh gai!
Rendez-nous Pucelles;
trente séances silencieuses tenues de suite au parlement, et levées
sans avoir ouvert la bouche, par un président qui prétendait avoir le
droit d'empêcher la discussion des affaires; le cardinal qui renvoie
de Versailles les députés, en disant _qu'on ne parle jamais d'affaires
au roi_; le profond étonnement de ce cardinal, lorsqu'ils vont à Marly
porter leurs remontrances; le cri de sa surprise et le mot qu'il
répète au premier président: _Ah, monsieur, à Marly! à Marly! ô ciel!
et pour parler au roi!_ Joignez à ces belles choses le retour des
querelles religieuses, l'importance des prêtres sulpiciens, substituée
à celle des jésuites, réduits, depuis leur chute, à faire des
canonisations pour se soutenir un peu dans le peuple; le ridicule
concile d'Embrun, présidé par le ridicule cardinal de Tencin: toutes
ces tracasseries, il faut en convenir, forment l'histoire de cette
époque.
Tel est donc l'abaissement où une nation peut descendre! On l'a vue
depuis descendre encore plus bas; et son histoire avait, comme elle,
grand besoin d'être régénérée. Observons que, dans cet intervalle de
quelques années, cité comme très-heureux, deux hommes disposaient de
la plupart des places dans l'église et dans l'état; l'un d'eux était
un abbé Pollet, qui, dans son parloir de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
recevait les sollicitations de toute la cour et des dames les plus
titrées: _Ce qui ne me surprenait pas_, dit le maréchal de Richelieu,
_parce que je les avois vus baiser la main de Law et le suivre même
dans sa garde-robe_. Le second était Barjac, valet de chambre du
cardinal. Ce Barjac était un singulier personnage, et mériterait _un
long article à part_. Il disait familièrement: _Nous avons donné
aujourd'hui telle place. Le maréchal de Villars est venu nous voir_;
et quelquefois même, il parlait en son nom, sans faire mention du
cardinal. Les plus grands seigneurs lui faisaient la cour; mais comme
il avait de l'esprit et du goût, il fallait y mettre de la mesure. Il
était, parmi les valets de chambre des ministres, ce que Tibère était
parmi les empereurs: il voulait que l'adulation fût digne de lui; que
les courtisans, ses flatteurs, ne s'avilissent qu'à sa guise; et les
plus grands seigneurs y étaient souvent fort embarrassés. Voilà de qui
tout dépendait. _Heureusement_, dit le maréchal, _Barjac était un
honnête homme_. _Heureusement_ est le terme propre; c'était bien fait
alors de rendre grâce au ciel de la probité d'un valet de chambre;
elle tenait lieu d'une bonne constitution, au moins pendant le temps
que le ministre restait en place, en conservant le même valet de
chambre. Mais il était permis de souhaiter que le bonheur d'une grande
nation reposât sur une base plus solide et plus durable.
Nous espérons que le rédacteur se hâtera de nous donner la suite de
ces Mémoires[3]; ce que nous ne disons pas pour l'obliger de les
écrire à la hâte. Nous l'avons déjà blâmé d'avoir donné lieu à ce
reproche; c'est à quoi nous bornons notre critique littéraire. On
doit lui tenir compte des principes dans lesquels il a rédigé ces
Mémoires, et du sentiment patriotique dont il paraît animé presque
partout. C'est un beau droit à l'indulgence publique, assuré
d'ailleurs plus particulièrement au genre de l'histoire. On ne doit
pas rougir de dire avec le plus grand citoyen et le plus grand
écrivain de l'ancienne Rome: _Historia quoque modo scripta placet_.
[3] Cette suite a paru depuis en cinq volumes.
SUR une brochure ayant pour titre: _Observations sur les Hôpitaux_,
par M. Cabanis.--1790.
On se rappelle le rapport de MM. les commissaires de l'Académie des
sciences, sur l'Hôtel-Dieu, et l'effet que produit sur le public, le
récit des maux et des abus réunis dans ce vaste asile des misères
humaines. Le gouvernement parut dès-lors déterminé à lui substituer
quatre hôpitaux, situés en différens quartiers de Paris, dont chacun
contiendrait seize cents lits. C'était sans doute une réforme utile,
et elle parut alors suffisante; mais on cessera bientôt d'en avoir
cette idée, lorsqu'on aura lu la brochure que nous annonçons.
L'auteur, en rendant justice à l'excellent rapport qui a donné lieu à
une première réforme, fait sentir tous les inconvéniens attachés à
des hôpitaux qui contiendraient seize cents malades; bientôt les abus
s'y cacheront dans la multitude des détails. De plus, dans les grands
hôpitaux, on est obligé d'adopter des règles générales, sans quoi le
service serait impossible. Les alimens et les remèdes se distribuent
aux mêmes heures pour tout le monde. Il y a des jours où l'on purge,
des jours où l'on ne purge pas. Dans les grands hôpitaux, les plaies
les plus simples deviennent graves, les graves deviennent mortelles,
et les plus grandes opérations ne réussissent presque jamais; de ces
observations et de quantité d'autres, l'auteur conclut qu'avant peu on
verra qu'il faut renoncer aux grands hôpitaux, et que bientôt il n'y
en aura plus que de petits. En vain ferait-on dans les hôpitaux les
changemens les plus utiles, si on n'en diminue la grandeur. M. Cabanis
souhaite qu'on leur substitue des hospices de cent ou cent cinquante
lits. Il pense qu'avec cinquante mille écus on peut se procurer un
petit hôtel propre à contenir ces cent cinquante lits, et tout ce qui
est nécessaire au service d'un nombre égal de malades: or, avec ces
six millions (la somme demandée pour les quatre grands hôpitaux est de
six à huit millions), on aurait quarante hôpitaux de la même grandeur,
lesquels pris ensemble renfermeraient six mille lits. En réduisant
ainsi ces hospices, il serait moins nécessaire de les transporter hors
des villes. Les hospices pourraient rester au sein de Paris sans de
grands inconvéniens pour eux-mêmes ou pour le voisinage. Les maisons
qui environnent la Charité ne sont pas plus malsaines que celles des
quartiers les mieux aérés.
Parmi les grands avantages que M. Cabanis voit résulter de ces
hospices, il faut compter pour beaucoup les moyens nouveaux qu'ils
offriraient de contribuer aux progrès de la médecine. Quand les
médecins suivent les grands hôpitaux, quel fruit peuvent-ils en tirer?
Ce n'est point la nature qu'ils y voient, encore moins la nature aidée
par un art bienfaisant; il n'en serait pas de même dans ces hospices.
Ici l'auteur montre la nécessité des journaux d'hôpital; il indique
les différentes vues dans lesquelles ces journaux doivent être
composés, et les conditions auxquelles ils doivent satisfaire. Le
second vœu que M. Cabanis forme pour le progrès de son art, c'est
l'établissement des écoles pratiques, regardées maintenant, dit-il, et
avec raison, par tous les gens sensés, comme seules propres à réformer
les études de la médecine. Les médecins grecs et romains menaient
leurs disciples au lit des malades. Les universités d'Edimbourg et de
Vienne ont, l'une et l'autre, un professeur de médecine clinique.
C'est dans les salles mêmes d'un hôpital, que se donnent les leçons.
Ce sont les différentes maladies qui leur servent de texte. «C'est
avec une telle institution, poursuit M. Cabanis, qu'on aurait dans les
élèves des surveillans éclairés et sévères de la médecine des
hôpitaux, surveillans toujours prêts à réclamer contre les faussetés
ou les exagérations des journaux; et les journaux eux-mêmes devant
servir de base à la réputation de celui dont ils porteraient le nom,
le forceraient à redoubler de soins auprès de ses malades, à
perfectionner sa pratique, et à rendre son enseignement le plus clair,
le plus méthodique, pour multiplier le nombre de ses disciples.»
Tel est le but principal de cet écrit rempli de vues saines et d'idées
utiles. Il nous serait plus difficile de les recueillir, qu'il ne l'a
été à M. Cabanis de les répandre avec profusion. La forme
administrative à donner aux établissemens qu'il propose, plusieurs
questions relatives à cette administration, tiennent à des principes
que l'auteur indique, ou établit avec cette briéveté rapide qui décèle
un homme supérieur à son ouvrage, plus occupé du bien qu'il veut, que
du talent qu'il ne cherche pas à montrer, mais qu'il montre sans le
vouloir. Egalement versé dans la médecine et dans plusieurs parties de
l'économie politique, M. Cabanis paraît avoir étudié l'homme sous tous
les rapports; et les considérations morales auxquelles il ramène tout,
par lesquelles il éclaire ou décide la plupart des questions que
présente son sujet, jettent sur cet écrit un intérêt qu'on n'avait pas
droit d'en attendre. C'est ainsi qu'en parlant des ateliers de
charité, il fait sentir combien il importe à la société entière de
dépouiller l'aumône des caractères qui la flétrissent, de créer, comme
il le dit, un nouveau systême de bienfaisance générale, qui laisse
subsister dans le pauvre le respect que tout homme doit avoir pour
lui-même, sentiment qui sera partout le plus sûr garant de la morale
publique.
L'auteur qui, dans cet ouvrage, se montre l'ami de tous ceux qui
souffrent, ou comme malades ou pauvres, étend sa pitié jusque sur une
classe trop négligée jusqu'à ces derniers temps. Il se flatte que
l'Assemblée nationale, ou d'après ses ordres, les assemblées
provinciales et municipales chercheront aussi tous les moyens
d'adoucir celui des malfaiteurs et des infortunés qui gémissent dans
les prisons, en attendant que des lois sages, l'influence d'un
meilleur gouvernement et de meilleures formes judiciaires, tant pour
le civil que pour le criminel, diminuent, autant qu'il est possible,
le nombre de ces malheureuses victimes de la société. Il cite à ce
sujet une belle expérience récemment faite en Angleterre. D'après la
conviction que les prisonniers achèvent de se dépraver dans la société
les uns des autres, que non seulement leur oisiveté tarit une source
de production, mais empêche qu'ils ne reviennent à la vertu quand ils
sont vraiment coupables, et les corrompt à plaisir quand ils sont
innocens ou n'ont commis que des fautes légères, le comté d'Oxford a
fait construire des chambres isolées et sans communication entre
elles, où les prisonniers sont traités humainement, bien vêtus, bien
couchés, respirent un air pur, ont des alimens sains. Là ils exercent
un métier quelconque; et garantis, par ce moyen, de l'ennui de la
solitude et des mauvais effets de l'oisiveté, ils fournissent encore
un bénéfice supérieur aux frais de l'établissement. Le bénéfice a été,
l'année dernière, de cent guinées; et ce qui, sans doute, est bien
plus précieux, quelques prisonniers ont mérité, par leur bonne
conduite, qu'on abrégeât le temps de leur captivité. Ce sont
aujourd'hui d'honnêtes gens, des artisans utiles qu'on rendra à la
chose publique. «Ainsi, dit M. Cabanis, en remplissant des vues
d'humanité, de raison, de politique parcimonienne, on est, d'un autre
côté, parvenu à faire de vraies infirmeries du crime; et l'on a
découvert la méthode curative au moyen de laquelle on pourra le
traiter désormais comme les autres espèces de folie.»
SUR un ouvrage intitulé: _Du Massacre de la Saint-Barthélemi, et
de l'influence des Étrangers en France durant la Ligue_;
discours historique, avec les preuves et développemens, par
Gabriel Brizard.
L'an premier de la liberté.
C'est la date que l'auteur donne à son livre; mais il paraît que la
liberté existait pour lui, quand il composa son ouvrage. Le succès
qu'il obtint dans une assemblée de plus de six cents personnes dut lui
prouver, il y a plus de six ans, que le sentiment de la liberté avait
cessé d'être étranger aux Français. Des circonstances particulières
avaient cependant engagé l'auteur à renfermer son ouvrage dans son
portefeuille. Son discours, alors si applaudi, ne sera pas moins
agréable à la lecture; et les recherches historiques dont il est
accompagné, le rendront intéressant pour tous les amateurs de
l'histoire de France; les curieux d'anecdotes en trouveront plusieurs
très-piquantes et peu connues. Cette partie du travail de M. l'abbé
Brizard est sans doute celle à laquelle il attache le moins de prix,
mais n'en est pas moins celle qui fera le plus rechercher son livre.
Au reste, l'ouvrage et les remarques qui le suivent sont dirigées vers
le même but. L'auteur se propose de prouver que la Saint-Barthélemi
fut presque entièrement le crime des étrangers, et que les Français en
furent les victimes beaucoup plus que les instrumens. On savait assez
que cette horrible détermination avait été prise dans le conseil
italien de Catherine de Médicis, composé du chancelier Birague
(Milanais), d'Albert de Gondi, maréchal de Retz (Florentin), du duc de
Nevers (Gonzague), et de quelques autres Italiens. On savait que les
principaux confidens de cette trame, ourdie pendant près de dix-huit
mois, étaient étrangers, ainsi que la plupart de ceux qui ordonnèrent
ou dirigèrent les massacres; mais on n'avait point encore montré à
quel point tous les grades subalternes avaient été envahis par ces
mêmes étrangers, Italiens, Lorrains, Espagnols, Piémontais, etc. On
peut dire que les Français seuls étaient, en quelque sorte, devenus
étrangers en France. Ce fut en partie pour cette raison que cet
affreux complot trouva un si grand nombre d'exécuteurs empressés ou
dociles.
L'auteur, après avoir tracé rapidement toutes les horreurs de la
Saint-Barthélemi et rappelé les noms de tous ces assassins étrangers,
oppose à cette liste celle des vertueux Français qui se signalèrent,
ou par un refus généreux d'obéir à des ordres barbares, ou par une
protection plus généreuse encore accordée aux victimes de cette cour
monstrueuse. Les hommages des générations suivantes avaient déjà
consacré plusieurs de ces noms connus, tels que ceux de Crillon,
d'Orthe, Montmorin-Sthaem, de Tende, Hennuyer, etc. Mais recueillis
avec plus de soins par M. l'abbé Brizard, leur nombre est plus grand
qu'on ne le croit d'ordinaire. Il est vrai que c'étaient de simples
citoyens, des bourgeois; et jusqu'à ces derniers temps, plusieurs de
nos historiens, en répétant les noms de Parchappe, Grollot, Blancher,
etc. auraient cru déroger à la dignité de l'histoire. Il semble qu'aux
yeux de ces écrivains, l'entrée de l'histoire doit être gardée, comme
celle des cours, par le génie de l'étiquette, et qu'un accès trop
facile n'y doit pas être permis aux vertus plébéïennes. On ignorait
presque entièrement plusieurs de ces noms vulgaires, que M. l'abbé
Brizard ressuscite; et cependant Henri IV les connaissait, les citait
souvent avec un attendrissement visible. Il se plaisait à rappeler les
services qu'il avait reçus de ces modestes citoyens, les sacrifices
qu'ils lui avaient faits; et quelques-uns d'entre eux étant morts
depuis, victimes de leur zèle pour sa cause, il n'en parlait que les
larmes aux yeux. Il les appelait les _martyrs d'état_, liant ainsi
l'idée de leur mort à celle de la reconnaissance que leur devait la
patrie, et que lui-même conservait pour leur mémoire.