Ces peuples n'ont aucune des superstitions que Kolbe leur attribue.

L'auteur ne leur a même connu aucune idée religieuse. Ce que quelques

voyageurs ont appelé un culte envers la lune, n'est qu'une espèce de

danse nocturne, qui ne suppose aucune idolâtrie à l'égard de cet

astre. La cérémonie nauséabonde du mariage des Hottentots, les

arrosemens d'urine répandue sur les deux époux: sottises de Kolbe,

rêves d'un voyageur sédentaire, qui recueillait des bruits populaires

dans les tavernes du Cap. Il est vrai pourtant que la semicastration a

lieu dans quelques peuplades, ainsi que la cérémonie de couper une

phalange des doigts de la main ou du pied, sans qu'on puisse savoir

d'où vient cette absurde coutume. A l'égard du fameux tablier des

Hottentotes, c'est une bizarrerie qui se trouve quelquefois chez une

certaine horde; mais elle est l'effet d'un caprice absurde, et d'une

mode qui s'est efforcée de faire violence à la nature.

Telle est la légèreté avec laquelle on a observé ce peuple, qu'on a

prêté aux femmes hottentotes les coutumes les plus bizarres: celle,

par exemple, de s'entourer les bras et les jambes d'intestins

d'animaux, en guise de bracelets; et il est vrai que ce qu'on a pris

pour des intestins d'animaux, sont des tissus de jonc dont elles

forment leurs nattes ou des peaux de bœufs coupées et arrondies à

coup de maillet; préservatif indispensable contre la piqûre des

ronces, des épines, et la morsure des serpens. L'auteur convient

pourtant que l'habitude de voir des Hottentotes, n'a jamais pu le

familiariser avec l'usage de se peindre la figure de mille façons

différentes, et de se parfumer avec de la poudre de boughou, dont

l'odorat d'un Européen n'est pas agréablement frappé. Enfin, M. le

Vaillant ne laisse rien à désirer sur le détail des mœurs de ce

singulier peuple, remarquable entre les sauvages même par l'étonnante

vivacité de quelques-uns de ses sens, par des habitudes qui le

caractérisent fortement, par la faculté qu'il a de se commander en

quelque sorte le sommeil au défaut de nourriture, de suppléer aux

alimens qui lui manquent en se resserrant l'estomac avec des

courroies, de se gorger de la chair et de la graisse des animaux, et

de vivre ensuite plusieurs jours avec quelques sauterelles; heureux

quand ils trouvent quelques rayons de miel qui leur sont montrés par

un oiseau que les naturalistes ont nommé _indicateur_, et pour lequel

ces sauvages ont, par cette raison, le plus profond respect!

Tous ces détails sur les Hottentots sont terminés par quelques

réflexions sur leur langue. M. le Vaillant s'est donné la peine de

l'apprendre, et la venge du principal reproche qui lui a été fait.

«Elle ne ressemble, dit-il, ni aux gloussemens des dindons, ni aux

cris d'une pie, ni aux huées d'un chat-huant. Elle n'est pas si

rebutante qu'elle le paraît d'abord. Sa grande difficulté consiste

dans les différens clapemens qui précèdent chaque mot.» L'auteur

caractérise chacun de ses clapemens, et finit par donner un court

vocabulaire de cet idiome.

Nous avons laissé notre voyageur dans l'incertitude de la route qu'il

tenait, et ignorant si les premières hordes qu'il rencontrerait

seraient caffres ou hottentotes. Ce doute fut levé par l'arrivée

imprévue d'une troupe de Gonaquois. C'est une race mixte, qui tient

également du Caffre et du Hottentot. Ils sont d'une taille supérieure

à ce dernier. Ce sont à peu près les mêmes mœurs pour le fond, mais

dégagées des vices que les Hottentots tiennent de leur voisinage de la

colonie, de leur soumission à des chefs vendus au gouvernement du Cap;

chefs qui, pour l'honneur de porter un hausse-col, sur lequel est

écrit le mot _captien_, deviennent les esclaves du gouverneur, et les

tyrans, ainsi que les espions de leurs sujets abâtardis et dégradés.

Les Gonaquois sont une peuplade libre et brave, n'estimant rien que

son indépendance, et dont toutes les habitudes offrent le caractère de

la franchise, de la confiance et de la philantropie. Qu'on se

représente la surprise de l'auteur, lorsqu'à son réveil il se trouva

entouré, dans son camp, de cette troupe nouvellement arrivée. Leur

chef s'approcha pour lui faire son compliment. Derrière lui,

marchaient les femmes dans toute leur parure, luisantes et bien

_boughouées_, c'est à dire, saupoudrées d'une poussière rouge, nommée

_boughou_. Elles lui offrirent chacune leur présent; une donna des

œufs d'autruche, l'autre un jeune agneau, d'autres du lait contenu

dans des paniers d'osier, d'une texture assez serrée pour servir même

à porter de l'eau. On devine bien que le voyageur ne demeura pas en

reste. L'eau-de-vie, le tabac, les briquets, l'amadou pour les hommes,

les bijoux, les colliers, la verroterie pour les femmes, tout fut

prodigué à ses nouveaux hôtes. Ici l'auteur se complaît à peindre tous

les charmes de sa société gonaquoise. Une jeune fille, qu'il nomme

_Narina_ (fleur), en était l'ornement, et devint bientôt sa compagne;

«car, dit-il, dans les déserts de l'Afrique, il ne faut pas même oser

pour être heureux.» Nous n'élevons aucuns doutes sur les perfections

de Narina; mais, au risque de redoubler l'aversion que M. le Vaillant

montre pour les vers en plusieurs endroits de son ouvrage, nous lui

citerons ceux-ci:

Le plus triste vaisseau fut longs-temps son séjour.

Il touche le rivage, à l'instant tout l'invite;

Et pour Lisis, dans ce beau jour,

La première Philis des hameaux d'alentour

Est la sultane favorite,

Et le miracle de l'amour.

On peut passer à M. le Vaillant quelques ornemens superflus dans ce

morceau sur les Gonaquois, un des plus agréables de l'ouvrage. Le chef

de la peuplade qui était venu le visiter, ne comptait pas quatre cents

sujets; et c'était pourtant une des plus considérables de la nation,

qui ne rassemblait pas trois mille têtes sur une étendue de trente à

quarante lieues. La bonne réception qu'il avait faite à ses hôtes,

ayant été pour lui une excellente recommandation auprès des autres

peuplades, le voyageur résolut de rendre au chef de celle-ci sa

visite, et de poursuivre sa route. Il fallut se séparer; et la belle

Narina se retira un peu triste avec sa mère, l'une riche de

verroterie, et l'autre d'un miroir. Il la suivit peu de temps après,

et on devine comme il fut reçu de la horde entière. C'est ici que M.

le Vaillant distingue les nuances différentielles du Gonaquois et du

Hottentot, toutes à l'avantage du premier. Il fut mené par le chef

dans la hutte des vieillards qui ne pouvaient sortir pour le voir. Il

les trouva tous gardés par des enfans de huit à dix ans, chargés de

leur donner la nourriture, et tous les soins qu'exige la caducité. Il

remarqua avec surprise que cette caducité n'était accompagnée d'aucune

des maladies qui en sont chez nous l'apanage ordinaire; et ce qui

l'étonna encore plus, ce fut de voir que leurs cheveux n'avaient point

blanchi, et qu'à peine apercevait-on à leur extrémité une légère

nuance grisâtre. On s'attend bien à voir paraître Narina: aussi

revient-elle, toujours tendre, aimable et point boughouée. Toutes les

huttes formant l'habitation de ce chef, au nombre à peu près de

quarante, bâties sur un espace de six cents pieds carrés, formaient

plusieurs demi-cercles; elles étaient liées l'une à l'autre par de

petits parcs particuliers. C'est là que chaque famille enferme,

pendant le jour, les veaux et les agneaux qu'ils ne laissent jamais

suivre leurs mères.

Ils vivent de lait, du produit de leurs chasses, et de temps en temps

ils égorgent un mouton; ils ne comptent plus les jours au-delà des

doigts de leur main; ils désignent les époques par quelque fait

remarquable, une épizootie, une émigration, un éléphant tué, etc; ils

indiquent les instans du jour par le cours du soleil: le soleil était

ici, il était là. Quand ils sont malades, ils ont recours à quelques

plantes médicinales, ou à l'usage des ligatures. Ils placent leurs

morts dans une fosse couverte de pierres, qui les défendent très-mal

contre les jakals et les hyènes.

M. le Vaillant n'oubliait pas chez ses amis les Gonaquois, le projet

de visiter les Caffres et de se faire par lui-même une idée de leurs

mœurs. Il les croyait fort différentes du tableau qu'on lui en avait

fait. Il avait député un de ses plus intelligens et plus fidèles

Hottentots, vers le chef d'une de ces hordes. Et quoique cet émissaire

n'eût pu joindre ce chef qui se trouvait absent, il parvint à remplir

à peu près l'objet de sa commission. Cet envoyé avait donné de son

maître une très-bonne idée, en disant qu'il n'était pas colon.

Il serait trop long de détailler les motifs qui déterminèrent la

visite d'une de ces hordes. Il fut prévenu par elle, comme il l'avait

été par les Gonaquois. Son envoyé les précéda et vint annoncer leur

arrivée. Plus prudens, moins insoucians que les Hottentots, ils

amenaient de grands troupeaux de bœufs. Les Hottentots de sa suite,

accoutumés à craindre les Caffres, qui ne voient en eux que des

espions de la colonie, s'effrayèrent à leur approche. M. le Vaillant

les rassura et les contint. Il reçut ses hôtes comme les précédens,

c'est-à-dire, en amis. Il marqua, à quelque distance de son camp,

l'endroit où il voulait qu'ils logeassent; et bientôt il s'établit une

confiance loyale et vraie entre les deux troupes. Mais il leur fit

sentir que, par sa position, il ne pouvait contribuer à les venger du

colon leur ennemi, ni même leur donner ou leur vendre ses instrumens

de fer qu'ils convoitaient beaucoup, et qui devinrent l'objet de leur

plus grande attention. Ce fut ainsi qu'il eut occasion d'observer

leurs mœurs simples ou plutôt grossières, comme celles des

Hottentots, mais un peu moins éloignées de toute civilisation. On ne

peut qu'admirer leur patience, quand on songe qu'avec un bloc de

granit qui leur tient lieu d'enclume, et un autre qui leur sert de

marteau ils sont parvenus à faire des pièces aussi bien finies que si

la main du plus habile armurier y avait passé. L'admiration du

voyageur pour leurs chefs-d'œuvres en ce genre les flattait

infiniment, car il y a de l'amour-propre chez les Caffres; et M. le

Vaillant exprime, d'une manière pittoresque, l'énergie de ce sentiment

dans la personne d'un jeune Caffre dont il admirait l'adresse à lancer

la zagaie. «Les témoignages d'admiration qu'excitait parmi nous,

dit-il, notre jeune chasseur, agrandissaient son regard, et

développaient les muscles de son visage. Il mesurait ma taille, se

rangeait à mes côtés; il semblait me dire: _toi, moi_.»

Quoique M. le Vaillant tirât de ses hôtes plusieurs éclaircissemens

sur la Caffrerie, il n'était pas moins dominé du désir de pénétrer

dans l'intérieur du pays. Il trouva une violente opposition dans ses

Hottentots. Elle redoubla après le départ des Caffres. Mais impatient

de satisfaire sa curiosité, et s'étant assuré de quelques-uns des plus

fidèles, il se résolut à partir avec cinq d'entre eux, n'exigeant des

autres, qui d'ailleurs avaient beaucoup d'attachement pour lui,

d'autre preuve de fidélité que de l'attendre et de garder son camp

qu'il laissait sous la surveillance du plus âgé d'entre eux, pour

lequel ils avaient beaucoup de respect. Il partit donc; et après une

marche dirigée vers le canton qu'habitaient ceux qui étaient venus le

voir dans son camp, il arriva, et fut fort étonné de trouver leurs

cabanes abandonnées, et, comme il dit, un empire désert dont il prit

possession. Cette horde avait fui devant une nation voisine, nommée

les Tamboukis. Il prit le parti de revenir sur ses pas. Il revint à

son camp, et eut le plaisir de se revoir environné de sa nombreuse

famille, qui lui était restée fidèle dans son absence.

Ce fut là qu'il rédigea le journal de ses observations sur le pays des

Caffres.

Leur taille est plus haute que celle des Hottentots et des Gonaquois.

Ils paraissent plus robustes, plus fiers, plus hardis; un nez pas trop

épaté, un grand front, de grands yeux, leur donnent un air ouvert et

spirituel; et en faisant grâce à la couleur de la peau, il est telle

femme caffre qui peut passer pour plus jolie qu'une européenne. Elle

ne portent aucune espèce de parure; leurs occupations journalières

sont de fabriquer de la poterie. Les cabanes des Caffres sont plus

spacieuses et plus régulières. Ils sont nomades; mais ils s'entendent

à la culture.

Une industrie mieux caractérisée, et quelques arts de nécessité

première, un peu de culture, et quelques dogmes religieux, annoncent

dans le Caffre une nation plus civilisée que celle du Sud; cependant

ils n'ont point de culte, point de prêtres; mais en revanche ils ont

des sorciers, que la plus grande partie révère et craint beaucoup. Ils

pratiquent la circoncision, ce qui semble indiquer, ou qu'ils doivent

leur origine à d'anciens peuples dont ils ont dégénéré, ou qu'ils

l'ont simplement imitée de voisins dont ils ne se souviennent plus.

Leurs danses, leurs instrumens, leurs armes sont les mêmes à peu près

que chez les Hottentots. La polygamie est en usage chez eux; seulement

ils ne dansent qu'à leur premier mariage. Ils sont gouvernés par un

roi qui nomme des chefs aux différentes hordes très-éloignées les unes

des autres. Lorsqu'il veut leur communiquer des avis intéressans pour

la nation, il les fait venir et leur donne ses ordres, c'est-à-dire

des nouvelles dont les chefs profitent pour le bien des hordes

particulières. C'est son fils aîné, qui lui succède, et au défaut de

fils, celui de sa sœur: coutume singulière qu'on retrouve chez

plusieurs nations sauvages.

Notre voyageur, fatigué de ses courses, prend enfin la résolution de

retourner au Cap; mais la curiosité l'emportant encore sur le

sentiment de ses fatigues, lui fait prendre une route différente,

réputée presque impraticable dans le pays même, et dangereuse par les

incursions des Bossismans et des Basters. Les Bossismans (_hommes des

bois_) ne sont point une race particulière, mais un mélange d'hommes

de toutes les nations, à qui les mêmes besoins et les mêmes habitudes

donnent un caractère commun de ruse, de force et de férocité. Les

Basters sont une race métive de nègres et de femmes hottentotes ou de

femmes hottentotes et de blancs. Les blancs se trouvent ici presque

aussi maltraités, dans la comparaison avec les nègres, qu'ils l'ont

été plus haut dans leur comparaison avec les sauvages; le Baster blanc

étant doué de toutes les mauvaises qualités possibles, et le Baster

noir étant remarquable au contraire par tous les avantages opposés. M.

le Vaillant reproche au gouvernement de ne point chercher à tirer

parti de cette dernière espèce de Basters, qui peut un jour devenir

très-redoutable à la colonie.

Enfin, après avoir étendu et enrichi sa collection, au point d'en

avoir beaucoup accru les difficultés de son retour, il revient au Cap,

et est rendu en bonne santé à l'impatience de ses amis, et surtout du

vertueux M. Boers, à qui son livre est dédié.

Peu de voyages se font lire avec autant de plaisir. C'est qu'au mérite

d'avoir rassemblé un grand nombre d'observations, l'auteur a joint

l'attention de ne négliger aucun détail capable d'attacher ou de

plaire: on lui reprochera même de s'en être trop occupé. Il est

certain qu'il tire parti de tout, de ses moindres personnages, de tous

ses animaux, et surtout de son singe. Mais il faut considérer que

c'est principalement dans un ouvrage de cette espèce, qu'il est permis

de s'arrêter sur les rapports nés de la société habituelle entre

l'homme et les animaux, sur ce commerce d'utilité mutuelle entre la

raison de l'un et l'instinct des autres; rapports qui, montrant

par-tout l'intelligence auprès de la bonté, remplissent l'âme de

sentimens affectueux, l'appellent à de hautes pensées et justifient ce

que dit M. le Vaillant, que l'histoire naturelle agrandit tout et que

sa morale s'étend plus loin qu'on ne pense.

On reprochera encore à l'auteur une sorte d'affectation à louer les

sauvages et à critiquer certains inconvéniens inséparables de toute

société civile. On le soupçonnera de n'être pas aussi sauvage qu'il

veut le paraître, et de ne pas ignorer que les peuples policés ne

haïssent pas les sarcasmes lancés contre leurs institutions et leurs

établissemens publics. Et en effet, s'ils ne goûtaient point les

satires contre leurs philosophes, leurs poètes, leur orateurs, on peut

dire qu'il manquerait quelque chose à la civilisation. En ce genre, M.

le Vaillant contribue de son mieux à ses progrès, comme à ceux de

l'histoire naturelle.

_P. S._ Il manque à ce voyage une carte générale du pays des

Hottentots et des Caffres. M. le Vaillant la publiera en même temps

que son second voyage, qui ne tardera pas à paraître. Cette carte sera

divisée en quatre grandes feuilles que l'on pourra faire relier dans

l'ouvrage, ou coller ensemble, si on aime mieux. Elle pourra servir

aussi aux voyages de MM. Sparmann et Paterson, ainsi qu'à celui du

colonel Gordon, qu'on imprime maintenant en Angleterre. Ces voyageurs

n'ont levé des cartes de leur route que par _estime_. Mais M. le

Vaillant a pris les soins les plus scrupuleux pour que ses

observations fussent d'une grande justesse. Cette carte générale

faite avec le plus grand soin, utile à l'intelligence de quatre

voyageurs si distingués, paraîtra d'ici au mois d'avril. Elle est

l'ouvrage de M. de la Borde, qui a porté dans l'étude de la

géographie, le zèle et l'activité d'un travail, infatigable, depuis

qu'une circonstance intéressante lui a fait un devoir de cette étude,

qui l'occupe maintenant tout entier.

SUR _le Réveil d'Epiménide à Paris_, comédie en un acte, en vers,

par M. de Flins, représentée sur le théâtre de la Nation par

les comédiens français ordinaires du Roi, le Ier janvier 1790.

On est bien aise qu'un sujet aussi sérieux que la révolution ait

produit un ouvrage si agréable, au milieu de tant de brochures, où

l'esprit de parti ennuie tous ceux qu'il n'égare pas, comme le mauvais

vin déplaît à tous ceux qui n'ont pas envie de s'enivrer. Nous avons

l'obligation de cet ingénieux vaudeville, qui a ramené au théâtre la

gaîté française, à M. de Flins, jeune auteur de beaucoup d'esprit et

de talent, qui s'était déjà égayé du ton des honnêtes gens, sur les

discordes politiques, dans un très-joli badinage, intitulé _Voyages de

l'Opinion_, où, tout en riant, il a fait voir qu'il savait écrire en

poète, et penser en homme judicieux et en bon citoyen. Sa petite pièce

d'_Épiménide_ a eu beaucoup de succès, et le méritait par une foule

de détails charmans dont elle est ornée. Elle est versifiée avec

facilité, avec élégance, avec goût. La plaisanterie en est fine et

délicate, ce qui n'empêche pas que de temps en temps l'auteur ne sache

placer à propos des vers marqués au coin de la poésie, tels que

ceux-ci:

Ainsi donc a péri cette pompe orgueilleuse

D'un Roi qui, dévoré de chagrin et d'ennui,

Mit toujours sa grandeur entre son peuple et lui.

Je ne crois pas que toute cette _pompe_ doive _périr_ entièrement. Il

ne faut pas qu'elle soit repoussante; mais elle est nécessaire à la

dignité de la couronne et à celle de la nation; et la pompe du trône

peut très-bien se concilier avec la popularité du prince.

On ne peut pas caractériser mieux, et en moins de mots, ce qu'était le

peuple français avant la révolution, que dans ces vers que dit

Epiménide:

Que j'aurai de plaisir à vivre dans Paris

Parmi ce peuple respectable,

Qui n'était que le plus aimable,

Lorsqu'il était le plus soumis!

SUR une brochure ayant pour titre: _Pétition des Juifs établis en

France, adressée à l'Assemblée Nationale le 28 janvier 1790,

sur l'ajournement du 24 décembre 1789._--1790.

Cette pétition est l'ouvrage de M. Godard, jeune avocat aussi

distingué par ses talens que par son patriotisme.

Son objet est de démontrer que les Juifs sont des hommes, et que,

participant aux charges de la société, ils doivent participer à ses

avantages. Des philosophes, des hommes de génie, se sont vus obligés à

faire des livres pour prouver cela; et il le fallait bien, puisque les

gouvernemens n'en voulaient rien croire, et qu'on écrit encore pour

prouver le contraire. L'avocat des Juifs n'a pu que répéter, quant aux

principes, ce qui avait été dit par M. de Dohm et par M. le comte de

Mirabeau. Mais il s'attache de plus à montrer que toutes les

convenances de la politique et de l'intérêt s'accordent avec toutes

les idées de justice, pour appeler les Juifs établis en France à la

qualité de citoyens. Il prend ensuite la peine de réfuter l'une après

l'autre, toutes les absurdités qu'on a produites comme des objections,

et surtout celle qui naît de l'avilissement où plusieurs d'entre eux

sont plongés. Mais on sait que la meilleure manière de rendre les

hommes vils, c'est de les avilir; comme le plus sûr moyen de les

rendre méchans, c'est de les opprimer. Il faut convenir qu'on n'a rien

négligé pour opérer ce double effet. M. Godard présente le tableau

des injustices, des vexations, des cruautés de presque tous les

gouvernemens à leur égard; et comme ce tableau fait frémir, on oublie

un moment que M. Godard écrit pour les Juifs, et on croirait qu'il

écrit contre les gouvernemens.

Un des argumens employés dernièrement contre les Juifs, c'est qu'en

Pologne ils font labourer la terre par des esclaves chrétiens. Mais en

Pologne, les paysans sont à la fois chrétiens et esclaves. Il est tout

simple que le Juif propriétaire fasse travailler ses esclaves sans

s'informer de leur croyance. Voudrait-on qu'il les gênât sur ce point,

qu'il les obligeât à faire abjuration, ou qu'il leur permît de ne pas

travailler? Il est vrai que pour fortifier cet argument, on ajoute que

pendant le travail des esclaves, les maîtres pèsent leurs ducats et

rognent les monnaies. D'abord, l'opération des monnaies rognées est

tout au plus le crime de quelques individus; et quant à l'autre

accusation, il n'y a pas plus de mal à peser son argent qu'à le

compter. Ces embellissemens oratoires étaient donc pour le moins

inutiles: _Ornari res ipsa negat_.

On va jusques à calomnier leur religion mère de la nôtre, et leur

morale pure comme celle de toutes les religions. L'auteur expose les

dogmes et les maximes des Hébreux; toutes sont également

irréprochables; et l'une de ces maximes est de respecter leurs

instituteurs autant que leurs pères.

Leur loi défend de prêter à intérêt à leurs frères, et leur ordonne de

ne pas les traiter comme des étrangers. Il y a, dans la langue

hébraïque, comme dans toutes les langues des peuples civilisés, deux

mots, dont l'un exprime l'idée d'intérêt, l'autre celle d'usure. Le

texte hébreu porte le premier. Mais le traducteur latin l'a rendu par

le second, _fenerabis_; et voilà une malheureuse nation calomniée en

Europe pendant dix siècles, par la méprise d'un interprète et pour une

équivoque de langue. On en conclut l'ordre, ou du moins la permission

d'exercer l'usure à l'égard des étrangers; et le précepte d'une

bienveillance fraternelle envers celui qui ne leur est pas lié par le

sang, devient le germe d'une des calomnies les plus atroces dont on

puisse flétrir un peuple et la mémoire d'un législateur, objet du

respect des Chrétiens.

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire la réponse à l'objection

prise du danger de voir l'Alsace envahie par les Juifs de la province.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 2 / 26 段