La seconde, beaucoup moins considérable, est pourtant la plu

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été

conservée et n'a pas été harmonisée.

ŒUVRES

COMPLÈTES

DE CHAMFORT.

TOME TROISIÈME.

DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,

RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.

ŒUVRES

COMPLÈTES

DE CHAMFORT,

RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE

SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,

PAR P. R. AUGUIS.

TOME TROISIÈME

[Illustration: logo]

PARIS,

CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,

PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

1824.

ŒUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT.

MÉLANGES DE LITTÉRATURE ET D'HISTOIRE.

SUR l'ouvrage intitulé, _Considérations sur l'Esprit et les Mœurs_,

par Sénac de Meilhan.--1789.

Ce n'est pas une petite entreprise que de vouloir peindre avec vérité

l'Esprit et les Mœurs de ses contemporains. Celui qui l'essaie doit

être bien pénétré du sentiment de ses forces; car il ne peut se

dissimuler ni les difficultés qui l'attendent, ni les talens des

rivaux qui l'ont précédé dans la carrière. Montaigne, La Rochefoucauld

et La Bruyère sont les premiers de nos écrivains moralistes, et

peut-être aussi ceux qui ont le mieux connu le cœur humain. Duclos a

tenté de suivre leurs traces; mais pour avoir trop voulu se montrer

penseur et piquant dans son style, il n'est souvent que minutieux et

recherché; et au lieu d'approfondir les objets, il n'en parcourt que

les superficies. Montesquieu, qui aimait à cacher son génie sous un

air de frivolité, a esquissé, dans sa manière rapide et vraie, les

mœurs et les ridicules qui le frappaient, et il a toujours mêlé la

plaisanterie à des vues grandes et à des maximes pleines de sagesse.

Voltaire, en étendant son empire sur tout ce qui est du ressort de la

philosophie comme de la littérature, a, dans ses romans, presque égalé

ce que Montesquieu a écrit de plus ingénieux sur la morale et sur les

mœurs; et l'auteur de _Gilblas_, celui de _Mariamne_, Vauvenargues,

et enfin J.-J. Rousseau, se sont ouvert chacun des routes différentes,

et ils sont pourtant allés vers le même but.

On sera peut-être étonné de n'avoir pas déjà lu parmi ces noms

illustres le nom de Molière; et je conviens qu'en parlant des peintres

du cœur humain, j'aurais dû le citer le premier, si le genre plus

difficile dans lequel il a triomphé, n'obligeait pas de lui réserver

toujours une place unique.

Molière ne s'est pas contenté d'esquisser des portraits sur le papier,

d'indiquer des caractères, de proférer des maximes, d'après les

aperçus de la société. Il a fait bien plus, il a créé des personnages;

et, après les avoir chargés des vices ou des ridicules qu'il voulait

peindre, il a forcé ses modèles à se reconnaître dans ces images

fantastiques et vraies, et souvent à se corriger. Voilà pourquoi

Molière est autant au-dessus des simples moralistes, qu'un grand

peintre d'histoire peut être au dessus d'un peintre de portraits.

Pourvu qu'on soit observateur éclairé et historien exact, on va

bien rendre un caractère qu'on a sous les yeux; mais on ne peut

composer une bonne comédie ou un excellent roman, sans être doué de

beaucoup de génie, ce qui n'empêche pourtant pas qu'on n'atteigne

très-difficilement à la supériorité dans tous les genres, et que La

Bruyère ne soit un grand écrivain.

C'est précisément La Bruyère qu'a voulu imiter l'auteur des nouvelles

_Considérations sur l'Esprit et les Mœurs_; et nous espérons que nos

lecteurs seront à même de juger, d'après le compte que nous allons

rendre de cet ouvrage, s'il n'est pas souvent digne de son modèle.

Nous allons mettre le plus d'ordre possible dans l'extrait d'un

ouvrage qui, par son plan, est peu susceptible d'analyse.

L'auteur des nouvelles _Considérations_ observe d'abord _l'esprit_

sous ses différens rapports: dans les affaires, dans le monde, dans la

conversation, dans sa marche générale. Il remarque l'influence des

passions sur l'esprit; mais il n'appuie peut-être pas assez sur ce

ressort puissant, que d'autres philosophes ont regardé comme le

premier et peut-être le seul mobile de l'esprit.

Il passe ensuite à ce qu'on nomme simplement le bon sens; il traite

de la cour, des courtisans et de notre politesse. Il compare deux de

nos plus grands monarques, Henri IV et Louis XIV. Il défend le système

de Montesquieu contre Voltaire; il trace un tableau abrégé du

gouvernement républicain, et du gouvernement monarchique; il parle de

la guerre, de la vanité, de l'amour-propre, de la naissance, du

caractère, du bonheur, de l'ennui, de l'amitié, des femmes, de la

galanterie, de l'amour, de l'éducation, de la bonne compagnie, de

l'avarice, de l'opulence, des avantages de la médiocrité, et enfin de

la supériorité des anciens sur les modernes. Il a d'ailleurs eu soin

d'entremêler tous ces objets d'une foule de caractères finement

tracés, de réflexions ingénieuses, et d'anecdotes piquantes.

Nous allons essayer de le suivre dans quelques-uns de ces objets, et

de présenter un résultat clair de ses idées, en prenant la liberté de

le combattre toutes les fois que nous ne serons pas de son avis, mais

en rendant toujours justice à la finesse de ses vues.

L'auteur observe d'abord, avec raison, que _l'esprit_ est un mot

vague, dont on se sert trop légèrement, et qu'il faudrait inventer des

termes pour en désigner toutes les parties. Il donne alors une

définition de l'esprit: «L'esprit, dit-il, est la connaissance des

causes, des rapports et des effets. L'esprit de profondeur remonte aux

causes; celui d'étendue embrasse les rapports; celui de finesse

consiste à juger promptement des effets. L'esprit est l'aptitude à

penser, et la pensée elle-même.» Dans tout cela, l'auteur nous paraît

manquer d'exactitude et de clarté. L'esprit de profondeur et d'étendue

est vraisemblablement le même; et l'esprit de finesse ne consiste pas

à juger _promptement_, parce qu'on peut avoir un esprit très-fin et

très-lent.

D'ailleurs, on voit que cette définition rentre dans celle de l'esprit

et du jugement par Locke. «L'esprit, dit Locke, consiste à distinguer

en quoi les objets qui diffèrent se ressemblent, et le jugement en

quoi les objets qui se ressemblent diffèrent.» Mais le philosophe

anglais, ordinairement si juste et si précis, se trouve ici précis

sans être juste; car l'esprit qui distingue en quoi les objets qui

diffèrent se ressemblent, ne fait pas d'autre opération que celui qui

distingue en quoi les objets qui se ressemblent diffèrent.

«L'homme qui pense le plus, qui détermine le plus à penser, possède au

plus haut degré le don de l'esprit. Combien d'auteurs, examinés dans

ce rapport, perdraient leur réputation! Il y a plus de pensées dans

telle page de Montaigne, de La Bruyère, de Montesquieu, que dans un

poème entier.»

Tout le commencement de ce paragraphe est excellent; mais on ne sait

pas pourquoi l'auteur l'a terminé par un sarcasme contre la poésie, et

de quel poème il a voulu parler. Si c'est d'un mauvais poème, il a

raison; mais on pourrait lui répondre, avec non moins de justice,

qu'il y a plus de pensées dans telle page de Lucrèce, des Géorgiques,

de l'Essai sur l'Homme, des discours de Voltaire, etc., que dans

plusieurs volumes de prose; et qu'en faudrait-il conclure? Si l'auteur

n'aime point la poésie, nous en sommes bien fâchés; c'est un plaisir

qu'il a de moins, et il est digne de l'aimer. Montesquieu avait

affiché un grand dégoût pour ce bel art, après avoir long-temps essayé

en vain de faire des vers.

C'est ici qu'on trouve une juste appréciation des talens de Duclos,

qu'on a long-temps mis à côté de Montesquieu, de Buffon et de J.-J.

Rousseau, dans quelques sociétés à la mode.

«Le peintre de quelques portraits a été au-dessous du médiocre, quand

il a tenté d'être peintre d'histoire. Duclos traçait les mœurs, les

ridicules, les vices, les fausses vertus des gens avec lesquels il

soupait, et il n'avait pas soupé avec Louis XI.»

L'auteur, après avoir parlé de l'éloquence en homme éloquent, cite les

moyens que les passions prêtent à l'homme. «La passion embellissait Le

Kain. On oubliait sa taille ignoble, ses traits grossiers; il

s'élevait, s'ennoblissait. Le Kain disparaissait, et son âme donnait à

son extérieur la noblesse, la fierté d'un héros. C'est en songeant au

pouvoir créateur des passions, qu'une femme, à qui l'on témoignait de

la surprise de l'amant qu'elle avait choisi, dit pour toute réponse:

_Vous a-t-il aimé?_»

Nous l'avons déjà dit, l'auteur était fait pour donner plus d'étendue

à ses réflexions sur le pouvoir des passions, que M. Helvétius et M.

de Vauvenargues seuls ont considérées philosophiquement dans les

rapports qu'elles ont avec l'esprit et dont dépendent si souvent les

talens, le bonheur, et la destinée entière de l'homme.

L'article du bon sens est traité avec briéveté et bien, dans le livre

que nous analysons.

«Le bon sens est une faible lumière qui éclaire un horizon borné, et

qui suffit pour conduire sûrement celui qui n'étend pas plus loin sa

vue.»

Après avoir parlé des réputations usurpées, et relevé quelques mauvais

jugements de La Bruyère sur Ronsard, Malherbe, Théophile, Balzac et

Voiture, l'auteur continue à poursuivre l'esprit dans une marche plus

certaine que celle dont nous avons parlé tout à l'heure, et il dit:

«L'esprit au seizième siècle, consistait dans l'érudition. Il semble

que le génie s'essayait pour parvenir au point de la maturité. Le bel

esprit a succédé. Les grands talens se manifestent ensuite, et leur

éclat s'est soutenu près d'un siècle entier. L'état d'épuisement qui

suit de grands efforts, semble caractériser l'époque actuelle. Les

littérateurs ont remplacé les hommes de génie; on raisonne sur les

ouvrages du siècle précédent; on assigne les rangs; on écrit beaucoup

sur l'art d'écrire. Beaucoup d'auteurs sont en état de donner des

leçons, bien peu de présenter des modèles. Les principes du goût sont

familiers, et l'habitude de juger a aiguisé le discernement général.

Il y a plus de juges éclairés, plus d'amateurs instruits, et moins

d'hommes d'un grand talent. Quand on est jeune, on produit; mais quand

la vieillesse appesantit les esprits, on ne fait plus que raisonner

sur le passé. Tels sont les âges de la vie, et telle semble avoir été

la marche des trois siècles. L'époque actuelle présente l'image de la

vieillesse. L'impuissance, l'admiration du passé, l'amour de soi-même,

qui est l'effet de l'âge et de l'insensibilité d'un cœur desséché, et

enfin l'attachement à l'argent, semblent donner le caractère

sexagénaire du siècle.»

Il faut avouer que, si ces observations ne sont pas entièrement

neuves, elles ont du moins l'art d'être bien présentées.

Tout ce que l'auteur dit de la cour et des courtisans a le même

mérite. S'il se rencontre quelquefois avec La Bruyère, ou quelques

autres écrivains qui ont parlé de la cour et des courtisans, il

remporte l'avantage de ne leur être point inférieur, et d'ajouter

heureusement à leurs idées. Voyez comme il s'exprime sur les

séductions qui environnent les princes.

«Sénèque a dit que le plus beau spectacle de la divinité était de voir

l'homme vertueux aux prises avec l'infortune. Un autre spectacle non

moins beau, c'est de voir un roi vertueux luttant contre les

séductions qu'on s'efforce de multiplier autour de lui, fermant ses

oreilles à la voix de la flatterie, et dissipant les nuages qu'on

élève sans cesse autour de la vérité.»

Les bornes de ce journal ne nous permettent pas de rapporter ici le

parallèle que fait l'auteur d'Henri IV et de Louis XIV; qu'il nous

suffise de dire que ce parallèle est à l'avantage de Louis XIV.

Nous avouons avec l'auteur qu'Henri IV dut en partie ses grandes

qualités à la rudesse de son éducation et à ses malheurs. Nous

convenons même qu'il a eu beaucoup de faiblesses, et nous n'essaierons

pas de le justifier d'avoir laissé mourir Biron sur un échafaud: mais

s'il n'a pas été un prince parfait, en a-t-il moins droit d'être

compté au rang des grands hommes, et surtout au rang des bons rois? Ne

fut-il pas général habile, brave soldat, ami sensible, amant généreux,

époux indulgent et père tendre? N'a-t-il pas fait à son peuple tout le

bien qu'il a pu lui faire, et ne travaillait-il pas sans relâche à le

rendre heureux?

Loin de nous la coupable envie d'obscurcir la gloire de Louis XIV;

mais, de quelque éclat dont elle brille encore, elle ne peut nous

éblouir assez pour nous faire préférer ce prince à son aïeul. Il était

né, sans doute, avec une grande âme; il a déployé sur le trône des

vertus éclatantes. Mais n'a-t-il pas trop écouté la flatterie,

l'orgueil et la vengeance? Peut-on justifier l'ordre de submerger la

Hollande? l'embrâsement du Palatinat? les dragonades des Cévènes? et

tant de guerres qui ont dévasté et écrasé la France?

Le roi qui désire le plus le bonheur de ses sujets, est le plus grand

des rois. D'après cela qu'on juge entre Henri IV et Louis XIV.

L'auteur parle très-bien du caractère, qui se modifie toujours d'après

nos penchans, ou plutôt qui n'en est que le résultat; aussi il

remarque qu'en étudiant le caractère ou les penchans d'un homme, on

pourrait assigner presque avec certitude sa conduite dans une

circonstance donnée.

«Le bonheur et le plaisir, dit-il, sont deux manières d'être affecté,

qui n'ont rien de commun... Tout homme peut éprouver des plaisirs

vifs; mais peut-être que l'âme et le cœur rendent seuls capables de

goûter le bonheur; et dès-lors tous ceux qui ne sont pas doués d'une

sensibilité vive ne peuvent y prétendre».

Cette conséquence est-elle bien vraie? et n'est-ce pas, au contraire,

cette vive sensibilité qui nous rend trop difficiles sur le bonheur?

Voici qui est plus exact. «Il est des jours heureux; il n'est point de

vie heureuse; ce serait un songe enchanteur sans réveil.

«La manière de sentir constitue le bonheur bien plus que les avantages

qu'on possède»; et c'est ce que l'auteur démontre par des raisonnemens

et des exemples.

«Un homme sur la roue, que son confesseur exhortait à la patience, lui

répondit: «Mon père, il y a long-temps que je ne me suis trouvé dans

une situation d'esprit aussi tranquille.»

«Un homme fort riche dans ce siècle, à portée, par sa fortune, de se

procurer tous les plaisirs, jouissant d'une santé florissante, doué

des avantages extérieurs, est mort de douleur de n'être pas

gentilhomme».

Le bonheur des grands et des gens riches dépend presque toujours

d'eux-mêmes; celui de la multitude dépend de ceux qui la gouvernent.

Dans cette classe d'hommes, le bonheur consiste à ne pas souffrir; et

c'est aux législateurs à remplir cet objet, aussi l'auteur leur

adresse cette sage exhortation:

«O vous, bergers de grands troupeaux d'hommes, rois, souverains, dont

l'âme sensible se plaît dans le contentement des autres, détournez les

yeux de votre cour, si vous voulez donner l'essor à vos nobles

sentimens! Vous ne pouvez rendre heureux le petit nombre de courtisans

qui vous environnent. Une soif inaltérable d'or, de grandeurs,

d'éclat, les domine. Abaissez vos regards vers une multitude à qui

vous pouvez accorder un bien-être sensible et durable, et qui passera

jusqu'à la seconde génération».

Après avoir parlé du bonheur, l'auteur parle de la durée du temps et

de l'ennui, et il prouve que les religieux s'ennuient beaucoup moins

que les gens du monde, parce que toutes les heures de leur journée

sont variées par diverses occupations qui les remplissent; de même le

peuple est encore moins susceptible de connaître l'ennui qu'aucune

autre classe de la société, puisque, comme l'a si bien observé M. de

Voltaire:

Le travail fut toujours le père du plaisir.

L'amitié, l'amour, et tout ce qui concerne l'esprit et le caractère

des femmes, tiennent beaucoup de place dans cet ouvrage. L'auteur

semble penser qu'il n'y a pas d'amitié réelle; mais il n'applique ses

réflexions qu'aux temps modernes et aux sociétés dans lesquelles il

vit; il avoue lui-même que l'homme est capable d'une véritable amitié;

ce qui se démontre invinciblement par une connaissance approfondie du

cœur humain et de l'influence des gouvernemens; et nous, nous osons

avancer qu'on en pourrait citer beaucoup d'exemples récens, pour

opposer à l'égoïsme et à la perversité de nos mœurs.

Il traite aussi l'amour comme un sentiment presque toujours factice et

un commerce de perfidie; et il ne fait pas plus de grâce aux femmes,

dont il relève cruellement tous les torts et tous les défauts.

«La femme chez les sauvages est une bête de somme, dans l'Orient un

meuble, et chez les Européens un enfant gâté.

»La vanité fait plus succomber de femmes, que le goût, le penchant et

les sens...

»Combien la femme qu'on croyait la plus réservée, fait d'étranges

révélations à son amant, lorsqu'elle s'est abandonnée! combien de fois

elle a été au moment de succomber! que d'entreprises qui l'ont

profanée! que de savoir elle a sur les plus petits mystères de

l'amour! elle connaît jusqu'à la langue de la débauche!

»L'amour-propre domine en général dans le sentiment des femmes, et les

sens dans l'attachement des hommes...

»On débite beaucoup d'histoires fausses sur les femmes; mais elles ne

sont qu'une foible compensation des véritables qu'on ignore». Cette

phrase ressemble à la réflexion malveillante d'un autre écrivain, qui

n'a jamais épargné les femmes. Mézerai dit, en parlant de quelques

aventures amoureuses: «De ces choses-là, on en conte toujours plus

qu'il n'y en a, et il y en a toujours plus qu'on n'en sait.

»Ce qui choque le plus une femme dans la témérité des hommes, c'est

l'idée que leurs entreprises sont déterminées par l'opinion de la

facilité. Mais si la passion peut en être l'excuse, il n'est point de

hardiesse qu'une femme ne pardonne en secret.»

Ces traits, et une infinité d'autres à peu près pareils, forment le

caractère que l'auteur attribue aux femmes. Mais sans prétendre nous

établir ici les réparateurs des torts faits à ce sexe aimable, qui se

défend assez lui-même par ses charmes contre des vérités fâcheuses et

des outrages impuissans, nous avouons que l'auteur n'a pas assez fait

valoir les compensations dont la nature a doué les femmes pour

balancer leurs défauts. D'ailleurs, en les considérant, il ne les

prend que dans une classe particulière de la société et au milieu de

Paris, où la corruption des mœurs a tout changé. Mais ses portraits

conviendraient-ils à des femmes que l'éducation, les exemples et le

luxe n'auraient pas, en quelque sorte, dénaturées? conviennent-ils

même à toutes nos Françaises? n'est-il donc plus parmi nous des

épouses fidèles, des mères respectables, des citoyennes vertueuses,

des femmes enfin qui, suivant la belle expression d'un auteur moderne,

ne donnent à leurs maris, pour garant de leur vertu, que leur vertu

même? Oui, sans doute, il y en a; et si nous avions besoin d'en citer

des exemples, nous en trouverions aisément, même dans le rang élevé,

qu'on a eu principalement en vue dans les nouvelles _Considérations_.

L'opposition qui se trouve des mœurs des jeunes gens des deux sexes

qui entrent dans le monde, avec l'éducation qu'il ont reçue, est ici

très-justement observée: mais en cela, l'auteur s'est contenté de

remarquer les effets, sans essayer de remonter aux causes. Il serait

pourtant utile de savoir si c'est l'éducation qui enfante les

mauvaises mœurs, ou si ce sont les mauvaises mœurs qui détruisent

tout-à-coup le pouvoir de l'éducation, et, quoi qu'il en soit, nous

croyons qu'un changement dans l'éducation nationale, est plus

important que jamais. Un philosophe moderne a répandu des lumières sur

l'éducation physique et particulière, dont la génération présente sent

déjà les avantages; mais comme il n'a point parlé de l'éducation

publique, nous espérons qu'il sera dignement suppléé par un écrivain

qui, quoique jeune encore, s'est long-temps occupé de cet intéressant

objet, et nous sommes bien certains que l'amitié n'égare point notre

opinion. Il nous reste à relever un sentiment qu'on trouve dans les

nouvelles _Considérations_, et qui nous semble erroné: on y soutient

que le meilleur roman est toujours nuisible aux mœurs. Nous sommes

d'un avis contraire. Nous croyons que Télémaque, Mariamne, Grandisson,

le Vicaire de Wakefield, et une foule d'autres ouvrages du même genre,

sont propres à nous donner l'amour de la vertu, et à nous faire tenir

en garde contre les séductions du vice.

Ici se retrouve encore le parallèle tant de fois tracé des anciens et

des modernes; et il faut avouer qu'il l'est d'une manière judicieuse

et nouvelle. L'auteur, en rendant hommage à la supériorité de nos

grands hommes, reconnaît la prééminence de ceux de l'antiquité,

prééminence qu'ils ont due et au climat et à la sagesse de leurs

institutions, et qui les rendra à jamais l'admiration et les modèles

des peuples qui auront le vrai goût des arts.

L'analyse que nous venons de faire est exacte; nous n'avons point

relevé quelques phrases qui nous semblent peu élégantes, quelques

comparaisons trop recherchées; mais nous avons combattu les idées qui

nous ont paru les plus fausses. Nous devons ajouter que les bornes qui

nous sont prescrites ici, ne nous ont pas permis d'indiquer tout ce

qui nous a plu dans l'ouvrage que nous annonçons, et qu'il paraît bien

rarement des livres qui décèlent autant d'esprit dans leur auteur et

qui soient aussi dignes de l'estime publique. Heureusement il n'est

plus très-rare, mais il est toujours très-beau que des hommes chargés

de grandes places d'administration, instruisent par leurs écrits les

peuples au bonheur desquels ils travaillent.

SUR l'ouvrage intitulé, _Motifs essentiels de détermination pour

les Classes privilégiées_.--1789.

C'est un recueil de différens morceaux détachés d'un grand ouvrage

dont la première livraison, au moment d'être donnée au public, avait

été _mise à la Bastille_, et n'en est sortie que le 13 juillet, avec

d'autres prisonniers de la même espèce, et de toute espèce. Plusieurs

de ces morceaux pouvaient alors être d'un intérêt qu'ils n'ont plus à

présent que la révolution est à peu près consommée, et que _l'égoïsme

même ordonne d'être citoyen_. Réflexion juste et qui pourra, nous

l'espérons du moins, opérer plus d'une conversion, et attirer des amis

à la cause publique. L'auteur a voulu prendre date, et atteste ses

amis que plusieurs de ces morceaux ont été écrits dès l'année 1775. La

multitude d'ouvrages sortis presque en même temps de tous les

porte-feuilles, prouve à quel point la révolution était préparée et

presque faite d'avance dans tous les esprits. Ce ne sera pas un

médiocre sujet d'étonnement pour la postérité, de voir la constance et

la continuité des efforts multipliés contre une révolution commandée

par l'opinion générale, dans un pays où jadis l'Université fut

redoutable, et où presque de nos jours la Sorbonne fut une puissance.

Le fragment que nous recommandons le plus à nos lecteurs, est celui

qui a pour titre: _Remontrances essentielles à la Noblesse française_,

où l'auteur, cherche à la consoler de _l'impossibilité que la France,

lorsqu'elle a des têtes, soit encore gouvernée comme lorsqu'elle

n'avait que des casques_. Il est encore plus difficile de la gouverner

de la même façon, depuis que les casques sont sur toutes les têtes.

Mais l'auteur ne pouvait prévoir un événement postérieur à la

publication de son recueil.

SUR l'ouvrage intitulé, _Situation politique de la France, et ses

rapports actuels avec toutes les puissances de l'Europe_; par

M. de Peyssonnel, ancien Consul-général.--1790.

Cette production est l'ouvrage d'un homme de mérite, connu et

distingué depuis long-temps dans la carrière des négociations. La

première partie a pour objet de relever toutes les fausses vues qui

ont fait conclure le traité de Versailles en 1756, et offre le tableau

de toutes les fautes que le ministère français a commises depuis cette

époque jusqu'à nos jours. Un volume a suffi pour cette partie de

l'ouvrage.

La seconde, beaucoup moins considérable, est pourtant la plus

intéressante et la plus utile. C'est le tableau général des rapports

actuels de toutes les puissances européennes avec la France. L'auteur

la met, pour ainsi dire, en regard avec chacune de ces puissances,

grandes ou petites. Et c'est ici qu'on voit toute l'étendue des

connaissances de M. de Peyssonnel en politique positive. Le mérite de

son livre, considéré sous ce point de vue, sera toujours

incontestable. Mais il paraîtra d'un moindre prix à ceux qui mettent

moins d'importance aux idées de _grand rôle à jouer dans l'Europe_, de

_prépondérance politique_, à ceux qui de peuple à peuple ne croient

pas _aux ennemis naturels, aux secrets les plus profonds des cabinets,

etc._ Ceux qui se permettent de manquer de respect pour la vieillesse

de ces idées, disent qu'elles ont fait leur temps, qu'on s'en est fort

mal trouvé, et qu'il importe à l'humanité qu'elles cèdent la place à

d'autres. Ils disent que la prétendue gloire d'un maître n'est pas la

gloire d'une nation, que celle de la nation même n'est pas son

bonheur; que les peuples ne sont pas faits pour orner les gazettes,

mais seulement pour être heureux; que les secrets du cabinet ne sont

importans que dans les intrigues des ministres trompant leur maître

pour leur intérêt personnel, engageant par leurs intrigues des guerres

sanglantes terminées par des traités captieux qui recèlent le germe

d'une guerre nouvelle; qu'il y a des _mystères politiques_ lorsqu'on

est gouverné dans les ténèbres, et qu'il y en a fort peu lorsqu'on se

gouverne au grand jour; enfin, ils prétendent que la politique

elle-même dédaignera la plupart de ses anciennes maximes, axiomes de

la sottise et de la pusillanimité. Ils allèguent, à l'appui de leur

opinion, le dernier traité de paix entre le grand Frédéric et

l'empereur, le traité entre l'Amérique et la France, où la politique

plus libre, plus ouverte, plus généreuse, a parlé un langage qui eût

fort étonné les négociateurs du dernier siècle.

Telles sont les idées des novateurs, fort contraires à celles des

vieillards du pays. Mais celles-ci s'en vont, et les autres arrivent.

Entre deux armées, dont l'une diminue tous les jours par la

désertion, et dont l'autre s'accroît des recrues, il n'est pas

difficile de deviner à qui doit demeurer la victoire. On sait ce que

le grand Frédéric pensait de la vieille politique d'Europe. M. de

Peyssonnel attribue une grande partie de ses succès à la connaissance

qu'il avait des secrets les plus profonds de notre cabinet. Mais le

premier secret de notre cabinet était que le ministère, toujours

occupé d'intrigues et de futilités, ne prendrait jamais que de

mauvaises mesures; qu'on n'opposerait au plus grand guerrier du siècle

que des généraux ineptes; ou que, si on lui en opposait d'habiles, on

ne manquerait pas de les rappeler bien vîte après une première

victoire. Avec cette connaissance qu'il avait comme toute l'Europe,

avec ses troupes, son trésor et son génie, il pouvait s'embarrasser

fort peu de notre cabinet, et en rire à son aise, comme il s'en donne

le passe-temps dans tout le cours de sa correspondance.

Malgré ces observations, qui supposent seulement des principes

politiques différens de ceux de M. de Peyssonnel, il n'est pas moins

vrai que son livre peut et doit être utile, même dans les

circonstances actuelles, où de grands changemens dans les idées

relatives à l'ordre social vont en amener d'aussi grands dans les

rapports politiques de la plupart des puissances.

Ce second volume est terminé par un Mémoire, où l'on développe les

avantages que le pacte de famille peut procurer à la France ou à

l'Espagne, pour le rétablissement de la marine et du commerce

maritime. C'est encore, ici qu'on peut trouver de l'instruction, et

l'auteur est sur son terrain. Mais ses principes spéculatifs seront

encore exposés à de terribles attaques. La philosophie qui, vers ces

derniers temps, s'est mêlée de tout, précisément parce qu'elle était

exclue de tout, s'est avisée de se mêler aussi de politique

financière. Elle a combattu et détruit plusieurs des opinions qui

servent de base aux raisonnemens de M de Peyssonnel. Les opérations

qu'il conseille aux gouvernemens de France et d'Espagne, pour la

réduction de l'intérêt légal de l'argent, paraîtront aux novateurs une

suite de préjugés de l'ancienne routine. Ils soutiennent que toute

manœuvre pour diminuer l'intérêt de l'argent est absurde, puisque

l'intérêt (supposé de 5) tombe de lui-même à 4, quand il y a 5 à

prêter, comme il monte nécessairement à 6, quand, au lieu de 6, il n'y

a que 5 à prêter, ou qu'il se trouve un sixième de plus d'entreprises

à faire.

Ils ne lui passeront pas non plus l'idée qu'une banqueroute nationale

en Angleterre est inévitable; ils seront mécontens de lui voir

approuver «un des plus ingénieux écrivains de la Grande-Bretagne, qui

pensait qu'une banqueroute de fonds publics était devenue non

seulement nécessaire, mais juste en Angleterre.» D'abord ils lui

demanderont comment ce qui est ailleurs une suprême injustice,

devient juste en Angleterre; ils demanderont si les Anglais ont été

contens de l'idée qu'on voulait donner de leur justice nationale. Mais

en abandonnant cette question à laquelle il serait difficile de

répondre, nos novateurs se vantent d'avoir prouvé que l'idée d'une

banqueroute nationale est un monstre en politique, et que cette

crainte n'est qu'une chimère. Ils prouvent par des chiffres (car enfin

ils savent aussi compter), ils prouvent qu'en Angleterre, depuis 1690

jusqu'à nos jours, le montant du revenu territorial, le prix des

denrées, celui des marchandises, le salaire des journées, la dette

publique, l'impôt, les exportations et la richesse nationale s'étant

accrus dans une proportion exacte et respective, les anciens rapports

entre toutes les parties de la société se trouvent les mêmes qu'avant

la dette et les taxes qui doivent en payer l'intérêt. Il résulte,

selon eux, que la banqueroute des fonds publics en Angleterre est un

fantôme qui a trop long-temps effrayé les Anglais eux-mêmes. Mais il

paraît qu'ils commencent à revenir de leur peur. Il reste à expliquer,

dans ce système, comment a pu s'opérer cette merveille du niveau

établi et maintenu entre la dette publique et les taxes qui en paient

l'intérêt. Elle s'est opérée d'elle-même, par l'effet nécessaire de la

liberté, dans un pays où nulle classe d'hommes ne pouvant être

opprimée par un autre, où un intérêt peut se défendre contre les

agressions d'un autre intérêt, le prix des journées du travailleur

s'est augmenté dans la proportion nécessaire pour payer les taxes.

Voilà, disent-ils, tout le miracle; et ils concluent que la liberté

produira en France le même prodige qu'en Angleterre: il faut convenir

qu'il y a eu dans le monde des novateurs plus fâcheux et des

spéculateurs moins consolans.

SUR l'ouvrage intitulé, _Vœux d'un Solitaire, pour servir de

suite aux Études de la Nature_; par Jacques-Bernardin-Henri de

Saint-Pierre.--1790.

Cet ouvrage, commencé à l'époque de la convocation des états-généraux,

n'a pu paraître qu'au mois de septembre dernier, et déjà une partie

des questions sur lesquelles M. de Saint-Pierre donnait son avis,

étaient décidées par l'assemblée nationale, conformément ou

contradictoirement à l'opinion de l'auteur. Cette production n'avait

donc plus, même à sa naissance, la sorte d'intérêt qui a fait

rechercher alors la plupart des écrits où ces questions étaient

discutées. Mais nul ouvrage ne pouvait se passer plus aisément de

cette faveur passagère des circonstances. Le talent et le génie sont

l'à propos de tous les temps, et l'un et l'autre brillent dans l'écrit

que nous annonçons. Il est vrai qu'on retrouve, dans les _Vœux d'un

Solitaire_, plusieurs des idées que l'auteur avait déjà répandues

dans ses _Études de la Nature_. Mais la variété des aspects sous

lesquels il les reproduit, le surcroît des preuves, soit en

raisonnement, soit en exemples, dont ils les fortifie encore, le

sentiment dont il anime les nouveaux développemens qu'il leur donne,

tout atteste la plénitude de sa conviction, l'abondance de ses

pensées, la richesse de son talent, et surtout ce vif et profond désir

du bonheur des hommes, seul mobile digne d'un talent si rare et si

précieux.

Il est inutile d'en dire davantage sur un ouvrage qu'on peut

considérer comme le cinquième volume des _Études de la Nature_. Il

serait trop long d'en relever les beautés; et il semblerait fastidieux

de combattre quelques opinions de l'auteur, déjà peut-être abandonnées

par lui-même depuis la publication de son livre, et que, par le fait,

la nation a laissées bien loin derrière elle.

SUR l'ouvrage intitulé, _Voyage de_ M. le Vaillant _dans

l'intérieur de l'Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, dans

les années 1780, 1781, 1782, 1783, 1784 et 1785_.--_2 Vol.

in-8º._--1790.

Le voyage que nous annonçons est un de ces ouvrages qui ne peuvent se

ressentir de l'indifférence plus ou moins passagère du public, pour

tout ce qui est étranger aux grands objets dont s'occupe la nation;

il trouvera des lecteurs, et les intéressera aujourd'hui comme il eût

fait dans les temps les plus paisibles, et lorsqu'on était uniquement

occupé de sciences et de littérature. Un voyage dans l'intérieur de

l'Afrique éveille d'abord la curiosité; et l'auteur de celui-ci ne

tarde pas à faire naître un intérêt qu'il soutient jusqu'à la fin de

son ouvrage. On sait que la navigation, qui de nos jours a découvert

plusieurs côtes de ce vaste continent, n'a pu nous dévoiler

l'intérieur de ces immenses régions où tout est nouveau pour nous,

terres, plantes, hommes, oiseaux, poissons, animaux de toute espèce.

On peut lui appliquer ce que M. le Vaillant dit de l'Amérique

méridionale: «c'est le foyer où la nature travaille ses exceptions aux

règles qu'on croit lui connaître.» L'Afrique lui parut le Pérou des

naturalistes: il en a fait le sien; il s'y est enrichi, et nous fait

partager sa richesse; il sait même la faire aimer par l'intelligence

avec laquelle il en dispose, par le goût qui règne dans la

distribution de son ouvrage. Il sait peindre, animer, varier ses

tableaux: il parle tour-à-tour à la raison, au sentiment, à

l'imagination. Nous entendons dire que son livre n'est pas assez

savant. Le reproche peut être fondé; car il est certain que le livre

n'est point ennuyeux, condition requise, en plus d'un genre, pour être

réputé profond. C'est à M. le Vaillant à confondre cette critique; et

il paraît qu'il s'y disposait d'avance, puisque, dans son premier

voyage, qui sera bientôt suivi d'un second, il annonce une

ornithologie, et une histoire des animaux quadrupèdes de cette

contrée, qu'il va bientôt donner au public. Revenons à celui qu'il

nous donne en ce moment.

L'auteur part du Texel avec des lettres de recommandation pour M.

Boers, ancien fiscal du Cap de Bonne-Espérance. Après quelques

accidens de mer, que l'auteur décrit en physicien, et une fâcheuse

rencontre plaisamment contée, il arrive au Cap au moment de la rupture

entre la France et l'Angleterre. Il fait une description succincte de

la ville du Cap et des environs, des productions naturelles, arbres,

plantes, etc. Quoique son objet ne soit pas d'insister sur l'état

civil et politique de la colonie, il relève en passant quelques abus

absurdes ou intolérables, soufferts ou même protégés par

l'administration. Il en prévoit les effets nécessaires, et donne à la

compagnie hollandaise d'excellens avis, dont elle ne profita pas; car,

en dépit des conseils et des prédictions, la puissance marche

aveuglément jusqu'à l'instant où elle se précipite.

L'auteur part du Cap pour aller visiter la baie de Saldanha, pour

chasser, pour faire connaissance, dit-il, avec des bêtes féroces, et

préluder aux combats qu'il devait leur livrer dans le continent. Son

coup d'essai fut heureux; le premier tigre qu'il détruisit, se trouva

monstrueux. «Je le mesurais des regards, dit-il, et me croyais tout

au moins un Thésée». Tout allait bien; la collection d'animaux,

d'oiseaux, d'insectes, s'accroissait tous les jours; mais ces

richesses étaient déposées sur un vaisseau qui se trouvait à la rade.

Il serait trop long d'exposer les raisons politiques qui, aux

approches de la flotte anglaise, obligèrent le capitaine de faire

sauter en l'air son vaisseau. Qu'on se figure la position d'un homme

que la passion des voyages, des sciences, des découvertes arrache à sa

patrie, aux regrets de sa femme, de ses enfans, envoyé au-delà des

mers chercher des dangers de toute espèce, et qui voit en un instant

ses collections, sa fortune, ses projets, ses espérances, gagner,

dit-il, la moyenne région et s'y résoudre en fumée. Ce n'est pas tout,

il fallait fuir les vainqueurs, et gagner le Cap. C'est ce qu'il fit

avec le désespoir dans le cœur; mais il avait un ami. M. de Boers, ne

le voyant point revenir avec les autres fugitifs, s'en inquiéta et le

fit chercher dans l'asile où il s'était retiré en attendant des

secours d'Europe. «Monsieur, lui dit tranquillement M. Boers,

vous n'oublierez pas que vous m'êtes recommandé. Revenez à vos

projets; c'est à moi de pourvoir aux détails. Acceptez, je le

veux.--J'acceptai, dit l'auteur, l'offre de cette ame généreuse; un

refus l'aurait trop blessée.» On conçoit de quelle espèce furent les

apprêts du voyage. Deux grands chariots, dont l'un chargé de tout ce

qui convenait à un naturaliste; l'autre de provisions, instrumens,

outils, fusils, pistolets, poudre, plomb, balles de plusieurs

calibres, biscuit, thé, café, sucre, plusieurs barils d'eau-de-vie et

force tabac pour les Hottentots, quincailleries, verroteries,

colliers, bracelets, pour faire, dit-il, suivant l'occasion, des

échanges ou des amis. Son train était composé de trente bœufs, trois

chevaux de chasse, neuf chiens, et cinq Hottentots. Le nombre de ces

derniers monta depuis jusqu'à quarante. Il part; et dès le lendemain,

il s'arrête, le soir, au pied des hautes montagnes qui bornent la

Hollande hottentote au pied du Cap. «Ce fut alors, dit-il,

qu'entièrement livré à moi-même, et n'attendant de secours que de mon

bras, je rentrai, pour ainsi dire, dans l'état primitif de l'homme, et

respirai pour la première fois l'air pur et délicieux de la liberté.»

Il poursuit sa route dans les déserts, dans les forêts, évitant autant

qu'il lui est possible les habitations, et s'avance dans le pays des

Anteniquois, _hommes de miel_. On sent qu'ici nous devons abandonner

tous les détails; et que si l'Afrique est le pays des merveilles, un

extrait, un journal même n'en sont pas la place. Il est impossible de

suivre l'auteur dans ses chasses, ou plutôt dans ses guerres avec les

bêtes féroces: buffles, jacals, hyènes, panthères, lions, éléphans,

hippopotames, etc. La dissection des vaincus était le prix de la

victoire, toujours achetée par de grandes fatigues, et qui souvent

pensa coûter plus cher: incroyable effet de l'amour des sciences.

«J'avais trouvé dans les bois, dit M. le Vaillant, un vieux arbre mort

dont le tronc était creux; c'est là que, malgré les pluies

continuelles, je passais presque toutes mes journées à guetter les

petits oiseaux et le gibier qui se présentaient: j'y étais du moins à

l'abri de la pluie, et me nourrissais d'espérance. De cette niche

sacrée, j'abattais impunément tout ce qui se montrait devant moi.

Ainsi, l'étude de la nature l'emportait sur les premiers besoins: je

mourais de faim, et songeais à des collections.»

C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire la description du genre de

vie qu'il menait dans son séjour à Pampoen-Kraal, partagé entre les

plaisirs de ses diverses chasses, de ses études, sous le plus beau

ciel, dans la société de ses animaux domestiques et de ses fidèles

Hottentots, qu'il traitait en amis, qu'il représente, non comme des

animaux abrutis et dégoûtans, mais comme des hommes simples,

grossiers, bons et sensibles, encore chers à son souvenir. Ce

sentiment se reproduit en plusieurs endroits de son livre, avec un

intérêt nouveau. Les momens passés à Pampoen-Kraal, il les appelle les

seuls momens de sa vie où il ait connu tout le prix de l'existence.

«Je ne sais quel attrait puissant, dit-il, me ramène sans cesse à ces

paisibles habitudes de mon âme; je me vois encore au milieu de mon

camp, entouré de mon monde et de mes animaux. Une plante, une fleur,

un éclat de rocher, çà et là placés, rien n'échappe à ma mémoire; et

ce spectacle, toujours plus touchant, m'amuse et me suit par tout.»

Voilà ce qui paraîtra sans doute inconcevable à ceux qui ne

connaissent ni le charme d'une indépendance absolue, ni la passion des

découvertes, ni le plaisir inexprimable que la nature attache aux

grands développemens de nos facultés morales et intellectuelles.

M. le Vaillant, après avoir enrichi sa collection d'un grand nombre

d'oiseaux, de quadrupèdes, de plantes, etc., etc. quitte le pays des

Anteniquois, et prend sa route vers l'Augekloof: c'est une vallée

longue et marécageuse, entourée de montagnes escarpées et arides, que

le voyageur ne put franchir qu'avec des peines inexprimables. Il ne

savait si la route qu'il avait prise le conduirait vers des hordes

hottentotes ou vers des Caffres. Ces Caffres, que l'auteur visita

depuis, étaient l'objet de la terreur universelle. Il s'en faut bien

que l'auteur les ait trouvés tels qu'on les lui avait représentés dans

la colonie. Le gouvernement du Cap, qui ne peut contenir dans l'ordre

et dans l'obéissance les colons éloignés, ignore ou feint d'ignorer

les excès monstrueux dont ils se sont rendus coupables pour reculer

les limites de leurs possessions aux dépens des peuplades voisines. De

là, parmi elles, cette haine pour les blancs, qui n'est qu'une juste

horreur pour leurs cruautés; et de là, parmi les blancs, l'atrocité

des calomnies par lesquelles ils cherchent à flétrir des hommes

simples et innocens, dont ils ont provoqué les vengeances. Cette

vérité affligeante, que M. le Vaillant prouve par des exemples et par

des faits, semble lui avoir inspiré une sorte de passion pour les

sauvages, et une profonde aversion pour les blancs, et en général pour

la civilisation: sentiment qui paraît toujours un peu bizarre, que le

vulgaire appelle misantropie, et qui n'est, au contraire, qu'un amour

trop ardent de l'humanité, et une violente indignation contre les

crimes, qui, dans l'ordre social, font le malheur des hommes. «Partout

où les sauvages, dit M. le Vaillant, sont absolument séparés des

blancs, et vivent isolés, leurs mœurs sont douces; elles s'altèrent

et se corrompent à mesure qu'ils les approchent. Il est bien rare que

les Hottentots qui vivent avec eux, ne deviennent des monstres.

Lorsqu'au bord du Cap, je me suis trouvé parmi des nations

très-éloignées, quand je voyais des hordes entières m'entourer avec

les signes de la surprise, de la curiosité la plus enfantine,

m'approcher avec confiance, passer la main sur ma barbe, mes cheveux,

mon visage; je n'ai rien à craindre de ces gens, me disais-je tout

bas, c'est pour la première fois qu'ils envisagent un blanc.» Juvénal

n'a rien de plus fort que ce dernier trait; mais il se trouve

malheureusement trop justifié dans le voyage de M. le Vaillant, par le

contraste des mœurs sauvages et des mœurs européennes.

L'auteur, toujours menacé de ces Caffres si redoutables, et prenant

contre eux toutes les précautions de la prudence, s'avance dans le

pays, où on le suit avec intérêt, à travers les dangers de ses chasses

aux éléphans, aux bubales, aux gazelles, dont il décrit plusieurs

espèces encore inconnues. Les productions naturelles, les différens

paysages, les sites pittoresques, agréables ou terribles, les

phénomènes d'une nature nouvelle pour la plupart de ses lecteurs, se

reproduisent sous les pinceaux de Teniers ou de Berghem. Dans cette

variété d'objets, presque tous intéressans, nous ne pouvons nous

arrêter qu'à celui qui l'est davantage et le plus généralement à

l'homme, aux différentes hordes sauvages qu'a visitées M. le Vaillant

et qui paraissent avoir été si mal observées avant lui. On connaît les

contes ridicules de Kolbe, répétés par tous les voyageurs, et qui ont

répandu en Europe des idées si absurdes sur les Hottentots.

Quelques-unes sont accréditées par M. Sparmann lui-même, qui publia

dans ces dernières années un voyage d'Afrique. M. le Vaillant rend

justice à ce savant suédois, et ne le récuse point sur les choses

qu'il a vues de ses propres yeux. Mais il lui reproche d'avoir donné

une confiance aveugle aux erreurs ou aux mensonges des colons, la

plupart pleins de préjugés ou de mauvaise foi. C'est une chose bien

remarquable, que de voir la plupart des voyageurs modernes en

opposition avec les voyageurs précédens, qui peignent sous des

couleurs odieuses le sauvage, l'homme de la nature, que d'autres ont

vu depuis sous un aspect plus favorable. Bacon disait qu'il fallait

recommencer l'entendement humain, entreprise assez pénible après tant

de siècles perdus. Il ne serait pas impossible qu'il fallût de même

recommencer les observations, première base des idées de quelques

philosophes sur la nature humaine, qu'ils représentent comme mauvaise,

et faite pour toujours l'être. Le voyage de M. le Vaillant la fait

aimer dans sa simplicité la plus grossière. Il rapporte différens

traits des Hottentots, qui justifient ses fréquens souvenirs et les

retours de sa sensibilité vers ce peuple doux et bon. «Il semble,

dit-il, qu'on se soit plu à le calomnier de toutes les manières.» On a

dit et répété qu'une mère qui accouche de deux enfans à la fois, en

fait périr un sur le champ; d'abord ce fait est rare, et révolte ces

nations. Cette question même a indigné plusieurs de ces sauvages, et

ce crime n'a été commis que dans le cas où la mère, craignant de voir

périr ses deux jumeaux, s'est vue forcée d'en sacrifier un.--Autre

calomnie: en cas de mort de la mère, dit M. Sparmann, il est d'usage

d'enterrer vivant avec elle son enfant à la mamelle. C'est ce qui m'a,

dit-il, été _certifié par des colons_. On sait le cas que M. le

Vaillant fait de ce témoignage; mais en le supposant vrai, il en

conclut que la mère étant morte d'une fièvre épidémique, comme le dit

M. Sparmann, les Hottentots alarmés, ont pu s'éloigner du cadavre et

de l'enfant; car la peur de la contagion les oblige souvent

d'abandonner jusqu'à leurs troupeaux, leur seule richesse. S'ils

abandonnent leurs vieillards et leurs malades, ce n'est que lorsqu'un

ennemi vainqueur les oblige à prendre précipitamment la fuite: c'est

ce qui pourrait arriver en Europe. La famine est encore une des

calamités contre laquelle ils ne connaissent pas d'autre expédient.

«Mais, comme l'observe l'auteur, les calamités publiques, pour des

peuples qui n'ont pas la première des combinaisons de nos arts, et nul

moyen de s'y soustraire, si ce n'est la plus prompte fuite, ne peuvent

être la règle avec laquelle il faut les juger.» Mais l'accusation

contre laquelle il s'élève avec plus de force, c'est celle de ne

connaître, dans leurs amours, ni les différences de l'âge, ni cette

horreur invincible qui sépare les êtres rapprochés par le sang. Il se

révolte contre des soupçons infâmes. «Oui, dit-il, toute une famille

habite une même hutte; oui, le père se couche avec sa fille, le frère

avec sa sœur, la mère avec son fils; mais au retour de l'aurore,

chacun se lève avec un cœur pur. J'ose attester que, s'il est un coin

de la terre où la décence dans la conduite et dans les mœurs soit

encore honorée, il faut aller chercher son temple au fond des

déserts.» M. Sparmann avoue lui-même que les sauvages ont plus de

modestie que de voile; et M. le Vaillant ajoute qu'il n'a trouvé

partout que circonspection et retenue chez les femmes, et même chez

les hommes. Partout où il a trouvé des mœurs différentes, il ne les a

jamais vues que comme un effet de la communication que ces hordes

avaient eue avec les blancs.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 1 / 26 段