Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
TOME TROISIÈME.
DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT,
RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
PAR P. R. AUGUIS.
TOME TROISIÈME
[Illustration: logo]
PARIS,
CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
1824.
ŒUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT.
MÉLANGES DE LITTÉRATURE ET D'HISTOIRE.
SUR l'ouvrage intitulé, _Considérations sur l'Esprit et les Mœurs_,
par Sénac de Meilhan.--1789.
Ce n'est pas une petite entreprise que de vouloir peindre avec vérité
l'Esprit et les Mœurs de ses contemporains. Celui qui l'essaie doit
être bien pénétré du sentiment de ses forces; car il ne peut se
dissimuler ni les difficultés qui l'attendent, ni les talens des
rivaux qui l'ont précédé dans la carrière. Montaigne, La Rochefoucauld
et La Bruyère sont les premiers de nos écrivains moralistes, et
peut-être aussi ceux qui ont le mieux connu le cœur humain. Duclos a
tenté de suivre leurs traces; mais pour avoir trop voulu se montrer
penseur et piquant dans son style, il n'est souvent que minutieux et
recherché; et au lieu d'approfondir les objets, il n'en parcourt que
les superficies. Montesquieu, qui aimait à cacher son génie sous un
air de frivolité, a esquissé, dans sa manière rapide et vraie, les
mœurs et les ridicules qui le frappaient, et il a toujours mêlé la
plaisanterie à des vues grandes et à des maximes pleines de sagesse.
Voltaire, en étendant son empire sur tout ce qui est du ressort de la
philosophie comme de la littérature, a, dans ses romans, presque égalé
ce que Montesquieu a écrit de plus ingénieux sur la morale et sur les
mœurs; et l'auteur de _Gilblas_, celui de _Mariamne_, Vauvenargues,
et enfin J.-J. Rousseau, se sont ouvert chacun des routes différentes,
et ils sont pourtant allés vers le même but.
On sera peut-être étonné de n'avoir pas déjà lu parmi ces noms
illustres le nom de Molière; et je conviens qu'en parlant des peintres
du cœur humain, j'aurais dû le citer le premier, si le genre plus
difficile dans lequel il a triomphé, n'obligeait pas de lui réserver
toujours une place unique.
Molière ne s'est pas contenté d'esquisser des portraits sur le papier,
d'indiquer des caractères, de proférer des maximes, d'après les
aperçus de la société. Il a fait bien plus, il a créé des personnages;
et, après les avoir chargés des vices ou des ridicules qu'il voulait
peindre, il a forcé ses modèles à se reconnaître dans ces images
fantastiques et vraies, et souvent à se corriger. Voilà pourquoi
Molière est autant au-dessus des simples moralistes, qu'un grand
peintre d'histoire peut être au dessus d'un peintre de portraits.
Pourvu qu'on soit observateur éclairé et historien exact, on va
bien rendre un caractère qu'on a sous les yeux; mais on ne peut
composer une bonne comédie ou un excellent roman, sans être doué de
beaucoup de génie, ce qui n'empêche pourtant pas qu'on n'atteigne
très-difficilement à la supériorité dans tous les genres, et que La
Bruyère ne soit un grand écrivain.
C'est précisément La Bruyère qu'a voulu imiter l'auteur des nouvelles
_Considérations sur l'Esprit et les Mœurs_; et nous espérons que nos
lecteurs seront à même de juger, d'après le compte que nous allons
rendre de cet ouvrage, s'il n'est pas souvent digne de son modèle.
Nous allons mettre le plus d'ordre possible dans l'extrait d'un
ouvrage qui, par son plan, est peu susceptible d'analyse.
L'auteur des nouvelles _Considérations_ observe d'abord _l'esprit_
sous ses différens rapports: dans les affaires, dans le monde, dans la
conversation, dans sa marche générale. Il remarque l'influence des
passions sur l'esprit; mais il n'appuie peut-être pas assez sur ce
ressort puissant, que d'autres philosophes ont regardé comme le
premier et peut-être le seul mobile de l'esprit.
Il passe ensuite à ce qu'on nomme simplement le bon sens; il traite
de la cour, des courtisans et de notre politesse. Il compare deux de
nos plus grands monarques, Henri IV et Louis XIV. Il défend le système
de Montesquieu contre Voltaire; il trace un tableau abrégé du
gouvernement républicain, et du gouvernement monarchique; il parle de
la guerre, de la vanité, de l'amour-propre, de la naissance, du
caractère, du bonheur, de l'ennui, de l'amitié, des femmes, de la
galanterie, de l'amour, de l'éducation, de la bonne compagnie, de
l'avarice, de l'opulence, des avantages de la médiocrité, et enfin de
la supériorité des anciens sur les modernes. Il a d'ailleurs eu soin
d'entremêler tous ces objets d'une foule de caractères finement
tracés, de réflexions ingénieuses, et d'anecdotes piquantes.
Nous allons essayer de le suivre dans quelques-uns de ces objets, et
de présenter un résultat clair de ses idées, en prenant la liberté de
le combattre toutes les fois que nous ne serons pas de son avis, mais
en rendant toujours justice à la finesse de ses vues.
L'auteur observe d'abord, avec raison, que _l'esprit_ est un mot
vague, dont on se sert trop légèrement, et qu'il faudrait inventer des
termes pour en désigner toutes les parties. Il donne alors une
définition de l'esprit: «L'esprit, dit-il, est la connaissance des
causes, des rapports et des effets. L'esprit de profondeur remonte aux
causes; celui d'étendue embrasse les rapports; celui de finesse
consiste à juger promptement des effets. L'esprit est l'aptitude à
penser, et la pensée elle-même.» Dans tout cela, l'auteur nous paraît
manquer d'exactitude et de clarté. L'esprit de profondeur et d'étendue
est vraisemblablement le même; et l'esprit de finesse ne consiste pas
à juger _promptement_, parce qu'on peut avoir un esprit très-fin et
très-lent.
D'ailleurs, on voit que cette définition rentre dans celle de l'esprit
et du jugement par Locke. «L'esprit, dit Locke, consiste à distinguer
en quoi les objets qui diffèrent se ressemblent, et le jugement en
quoi les objets qui se ressemblent diffèrent.» Mais le philosophe
anglais, ordinairement si juste et si précis, se trouve ici précis
sans être juste; car l'esprit qui distingue en quoi les objets qui
diffèrent se ressemblent, ne fait pas d'autre opération que celui qui
distingue en quoi les objets qui se ressemblent diffèrent.
«L'homme qui pense le plus, qui détermine le plus à penser, possède au
plus haut degré le don de l'esprit. Combien d'auteurs, examinés dans
ce rapport, perdraient leur réputation! Il y a plus de pensées dans
telle page de Montaigne, de La Bruyère, de Montesquieu, que dans un
poème entier.»
Tout le commencement de ce paragraphe est excellent; mais on ne sait
pas pourquoi l'auteur l'a terminé par un sarcasme contre la poésie, et
de quel poème il a voulu parler. Si c'est d'un mauvais poème, il a
raison; mais on pourrait lui répondre, avec non moins de justice,
qu'il y a plus de pensées dans telle page de Lucrèce, des Géorgiques,
de l'Essai sur l'Homme, des discours de Voltaire, etc., que dans
plusieurs volumes de prose; et qu'en faudrait-il conclure? Si l'auteur
n'aime point la poésie, nous en sommes bien fâchés; c'est un plaisir
qu'il a de moins, et il est digne de l'aimer. Montesquieu avait
affiché un grand dégoût pour ce bel art, après avoir long-temps essayé
en vain de faire des vers.
C'est ici qu'on trouve une juste appréciation des talens de Duclos,
qu'on a long-temps mis à côté de Montesquieu, de Buffon et de J.-J.
Rousseau, dans quelques sociétés à la mode.
«Le peintre de quelques portraits a été au-dessous du médiocre, quand
il a tenté d'être peintre d'histoire. Duclos traçait les mœurs, les
ridicules, les vices, les fausses vertus des gens avec lesquels il
soupait, et il n'avait pas soupé avec Louis XI.»
L'auteur, après avoir parlé de l'éloquence en homme éloquent, cite les
moyens que les passions prêtent à l'homme. «La passion embellissait Le
Kain. On oubliait sa taille ignoble, ses traits grossiers; il
s'élevait, s'ennoblissait. Le Kain disparaissait, et son âme donnait à
son extérieur la noblesse, la fierté d'un héros. C'est en songeant au
pouvoir créateur des passions, qu'une femme, à qui l'on témoignait de
la surprise de l'amant qu'elle avait choisi, dit pour toute réponse:
_Vous a-t-il aimé?_»
Nous l'avons déjà dit, l'auteur était fait pour donner plus d'étendue
à ses réflexions sur le pouvoir des passions, que M. Helvétius et M.
de Vauvenargues seuls ont considérées philosophiquement dans les
rapports qu'elles ont avec l'esprit et dont dépendent si souvent les
talens, le bonheur, et la destinée entière de l'homme.
L'article du bon sens est traité avec briéveté et bien, dans le livre
que nous analysons.
«Le bon sens est une faible lumière qui éclaire un horizon borné, et
qui suffit pour conduire sûrement celui qui n'étend pas plus loin sa
vue.»
Après avoir parlé des réputations usurpées, et relevé quelques mauvais
jugements de La Bruyère sur Ronsard, Malherbe, Théophile, Balzac et
Voiture, l'auteur continue à poursuivre l'esprit dans une marche plus
certaine que celle dont nous avons parlé tout à l'heure, et il dit:
«L'esprit au seizième siècle, consistait dans l'érudition. Il semble
que le génie s'essayait pour parvenir au point de la maturité. Le bel
esprit a succédé. Les grands talens se manifestent ensuite, et leur
éclat s'est soutenu près d'un siècle entier. L'état d'épuisement qui
suit de grands efforts, semble caractériser l'époque actuelle. Les
littérateurs ont remplacé les hommes de génie; on raisonne sur les
ouvrages du siècle précédent; on assigne les rangs; on écrit beaucoup
sur l'art d'écrire. Beaucoup d'auteurs sont en état de donner des
leçons, bien peu de présenter des modèles. Les principes du goût sont
familiers, et l'habitude de juger a aiguisé le discernement général.
Il y a plus de juges éclairés, plus d'amateurs instruits, et moins
d'hommes d'un grand talent. Quand on est jeune, on produit; mais quand
la vieillesse appesantit les esprits, on ne fait plus que raisonner
sur le passé. Tels sont les âges de la vie, et telle semble avoir été
la marche des trois siècles. L'époque actuelle présente l'image de la
vieillesse. L'impuissance, l'admiration du passé, l'amour de soi-même,
qui est l'effet de l'âge et de l'insensibilité d'un cœur desséché, et
enfin l'attachement à l'argent, semblent donner le caractère
sexagénaire du siècle.»
Il faut avouer que, si ces observations ne sont pas entièrement
neuves, elles ont du moins l'art d'être bien présentées.
Tout ce que l'auteur dit de la cour et des courtisans a le même
mérite. S'il se rencontre quelquefois avec La Bruyère, ou quelques
autres écrivains qui ont parlé de la cour et des courtisans, il
remporte l'avantage de ne leur être point inférieur, et d'ajouter
heureusement à leurs idées. Voyez comme il s'exprime sur les
séductions qui environnent les princes.
«Sénèque a dit que le plus beau spectacle de la divinité était de voir
l'homme vertueux aux prises avec l'infortune. Un autre spectacle non
moins beau, c'est de voir un roi vertueux luttant contre les
séductions qu'on s'efforce de multiplier autour de lui, fermant ses
oreilles à la voix de la flatterie, et dissipant les nuages qu'on
élève sans cesse autour de la vérité.»
Les bornes de ce journal ne nous permettent pas de rapporter ici le
parallèle que fait l'auteur d'Henri IV et de Louis XIV; qu'il nous
suffise de dire que ce parallèle est à l'avantage de Louis XIV.
Nous avouons avec l'auteur qu'Henri IV dut en partie ses grandes
qualités à la rudesse de son éducation et à ses malheurs. Nous
convenons même qu'il a eu beaucoup de faiblesses, et nous n'essaierons
pas de le justifier d'avoir laissé mourir Biron sur un échafaud: mais
s'il n'a pas été un prince parfait, en a-t-il moins droit d'être
compté au rang des grands hommes, et surtout au rang des bons rois? Ne
fut-il pas général habile, brave soldat, ami sensible, amant généreux,
époux indulgent et père tendre? N'a-t-il pas fait à son peuple tout le
bien qu'il a pu lui faire, et ne travaillait-il pas sans relâche à le
rendre heureux?
Loin de nous la coupable envie d'obscurcir la gloire de Louis XIV;
mais, de quelque éclat dont elle brille encore, elle ne peut nous
éblouir assez pour nous faire préférer ce prince à son aïeul. Il était
né, sans doute, avec une grande âme; il a déployé sur le trône des
vertus éclatantes. Mais n'a-t-il pas trop écouté la flatterie,
l'orgueil et la vengeance? Peut-on justifier l'ordre de submerger la
Hollande? l'embrâsement du Palatinat? les dragonades des Cévènes? et
tant de guerres qui ont dévasté et écrasé la France?
Le roi qui désire le plus le bonheur de ses sujets, est le plus grand
des rois. D'après cela qu'on juge entre Henri IV et Louis XIV.
L'auteur parle très-bien du caractère, qui se modifie toujours d'après
nos penchans, ou plutôt qui n'en est que le résultat; aussi il
remarque qu'en étudiant le caractère ou les penchans d'un homme, on
pourrait assigner presque avec certitude sa conduite dans une
circonstance donnée.
«Le bonheur et le plaisir, dit-il, sont deux manières d'être affecté,
qui n'ont rien de commun... Tout homme peut éprouver des plaisirs
vifs; mais peut-être que l'âme et le cœur rendent seuls capables de
goûter le bonheur; et dès-lors tous ceux qui ne sont pas doués d'une
sensibilité vive ne peuvent y prétendre».
Cette conséquence est-elle bien vraie? et n'est-ce pas, au contraire,
cette vive sensibilité qui nous rend trop difficiles sur le bonheur?
Voici qui est plus exact. «Il est des jours heureux; il n'est point de
vie heureuse; ce serait un songe enchanteur sans réveil.
«La manière de sentir constitue le bonheur bien plus que les avantages
qu'on possède»; et c'est ce que l'auteur démontre par des raisonnemens
et des exemples.
«Un homme sur la roue, que son confesseur exhortait à la patience, lui
répondit: «Mon père, il y a long-temps que je ne me suis trouvé dans
une situation d'esprit aussi tranquille.»
«Un homme fort riche dans ce siècle, à portée, par sa fortune, de se
procurer tous les plaisirs, jouissant d'une santé florissante, doué
des avantages extérieurs, est mort de douleur de n'être pas
gentilhomme».
Le bonheur des grands et des gens riches dépend presque toujours
d'eux-mêmes; celui de la multitude dépend de ceux qui la gouvernent.
Dans cette classe d'hommes, le bonheur consiste à ne pas souffrir; et
c'est aux législateurs à remplir cet objet, aussi l'auteur leur
adresse cette sage exhortation:
«O vous, bergers de grands troupeaux d'hommes, rois, souverains, dont
l'âme sensible se plaît dans le contentement des autres, détournez les
yeux de votre cour, si vous voulez donner l'essor à vos nobles
sentimens! Vous ne pouvez rendre heureux le petit nombre de courtisans
qui vous environnent. Une soif inaltérable d'or, de grandeurs,
d'éclat, les domine. Abaissez vos regards vers une multitude à qui
vous pouvez accorder un bien-être sensible et durable, et qui passera
jusqu'à la seconde génération».
Après avoir parlé du bonheur, l'auteur parle de la durée du temps et
de l'ennui, et il prouve que les religieux s'ennuient beaucoup moins
que les gens du monde, parce que toutes les heures de leur journée
sont variées par diverses occupations qui les remplissent; de même le
peuple est encore moins susceptible de connaître l'ennui qu'aucune
autre classe de la société, puisque, comme l'a si bien observé M. de
Voltaire:
Le travail fut toujours le père du plaisir.
L'amitié, l'amour, et tout ce qui concerne l'esprit et le caractère
des femmes, tiennent beaucoup de place dans cet ouvrage. L'auteur
semble penser qu'il n'y a pas d'amitié réelle; mais il n'applique ses
réflexions qu'aux temps modernes et aux sociétés dans lesquelles il
vit; il avoue lui-même que l'homme est capable d'une véritable amitié;
ce qui se démontre invinciblement par une connaissance approfondie du
cœur humain et de l'influence des gouvernemens; et nous, nous osons
avancer qu'on en pourrait citer beaucoup d'exemples récens, pour
opposer à l'égoïsme et à la perversité de nos mœurs.
Il traite aussi l'amour comme un sentiment presque toujours factice et
un commerce de perfidie; et il ne fait pas plus de grâce aux femmes,
dont il relève cruellement tous les torts et tous les défauts.
«La femme chez les sauvages est une bête de somme, dans l'Orient un
meuble, et chez les Européens un enfant gâté.
»La vanité fait plus succomber de femmes, que le goût, le penchant et
les sens...
»Combien la femme qu'on croyait la plus réservée, fait d'étranges
révélations à son amant, lorsqu'elle s'est abandonnée! combien de fois
elle a été au moment de succomber! que d'entreprises qui l'ont
profanée! que de savoir elle a sur les plus petits mystères de
l'amour! elle connaît jusqu'à la langue de la débauche!
»L'amour-propre domine en général dans le sentiment des femmes, et les
sens dans l'attachement des hommes...
»On débite beaucoup d'histoires fausses sur les femmes; mais elles ne
sont qu'une foible compensation des véritables qu'on ignore». Cette
phrase ressemble à la réflexion malveillante d'un autre écrivain, qui
n'a jamais épargné les femmes. Mézerai dit, en parlant de quelques
aventures amoureuses: «De ces choses-là, on en conte toujours plus
qu'il n'y en a, et il y en a toujours plus qu'on n'en sait.
»Ce qui choque le plus une femme dans la témérité des hommes, c'est
l'idée que leurs entreprises sont déterminées par l'opinion de la
facilité. Mais si la passion peut en être l'excuse, il n'est point de
hardiesse qu'une femme ne pardonne en secret.»
Ces traits, et une infinité d'autres à peu près pareils, forment le
caractère que l'auteur attribue aux femmes. Mais sans prétendre nous
établir ici les réparateurs des torts faits à ce sexe aimable, qui se
défend assez lui-même par ses charmes contre des vérités fâcheuses et
des outrages impuissans, nous avouons que l'auteur n'a pas assez fait
valoir les compensations dont la nature a doué les femmes pour
balancer leurs défauts. D'ailleurs, en les considérant, il ne les
prend que dans une classe particulière de la société et au milieu de
Paris, où la corruption des mœurs a tout changé. Mais ses portraits
conviendraient-ils à des femmes que l'éducation, les exemples et le
luxe n'auraient pas, en quelque sorte, dénaturées? conviennent-ils
même à toutes nos Françaises? n'est-il donc plus parmi nous des
épouses fidèles, des mères respectables, des citoyennes vertueuses,
des femmes enfin qui, suivant la belle expression d'un auteur moderne,
ne donnent à leurs maris, pour garant de leur vertu, que leur vertu
même? Oui, sans doute, il y en a; et si nous avions besoin d'en citer
des exemples, nous en trouverions aisément, même dans le rang élevé,
qu'on a eu principalement en vue dans les nouvelles _Considérations_.
L'opposition qui se trouve des mœurs des jeunes gens des deux sexes
qui entrent dans le monde, avec l'éducation qu'il ont reçue, est ici
très-justement observée: mais en cela, l'auteur s'est contenté de
remarquer les effets, sans essayer de remonter aux causes. Il serait
pourtant utile de savoir si c'est l'éducation qui enfante les
mauvaises mœurs, ou si ce sont les mauvaises mœurs qui détruisent
tout-à-coup le pouvoir de l'éducation, et, quoi qu'il en soit, nous
croyons qu'un changement dans l'éducation nationale, est plus
important que jamais. Un philosophe moderne a répandu des lumières sur
l'éducation physique et particulière, dont la génération présente sent
déjà les avantages; mais comme il n'a point parlé de l'éducation
publique, nous espérons qu'il sera dignement suppléé par un écrivain
qui, quoique jeune encore, s'est long-temps occupé de cet intéressant
objet, et nous sommes bien certains que l'amitié n'égare point notre
opinion. Il nous reste à relever un sentiment qu'on trouve dans les
nouvelles _Considérations_, et qui nous semble erroné: on y soutient
que le meilleur roman est toujours nuisible aux mœurs. Nous sommes
d'un avis contraire. Nous croyons que Télémaque, Mariamne, Grandisson,
le Vicaire de Wakefield, et une foule d'autres ouvrages du même genre,
sont propres à nous donner l'amour de la vertu, et à nous faire tenir
en garde contre les séductions du vice.
Ici se retrouve encore le parallèle tant de fois tracé des anciens et
des modernes; et il faut avouer qu'il l'est d'une manière judicieuse
et nouvelle. L'auteur, en rendant hommage à la supériorité de nos
grands hommes, reconnaît la prééminence de ceux de l'antiquité,
prééminence qu'ils ont due et au climat et à la sagesse de leurs
institutions, et qui les rendra à jamais l'admiration et les modèles
des peuples qui auront le vrai goût des arts.
L'analyse que nous venons de faire est exacte; nous n'avons point
relevé quelques phrases qui nous semblent peu élégantes, quelques
comparaisons trop recherchées; mais nous avons combattu les idées qui
nous ont paru les plus fausses. Nous devons ajouter que les bornes qui
nous sont prescrites ici, ne nous ont pas permis d'indiquer tout ce
qui nous a plu dans l'ouvrage que nous annonçons, et qu'il paraît bien
rarement des livres qui décèlent autant d'esprit dans leur auteur et
qui soient aussi dignes de l'estime publique. Heureusement il n'est
plus très-rare, mais il est toujours très-beau que des hommes chargés
de grandes places d'administration, instruisent par leurs écrits les
peuples au bonheur desquels ils travaillent.
SUR l'ouvrage intitulé, _Motifs essentiels de détermination pour
les Classes privilégiées_.--1789.
C'est un recueil de différens morceaux détachés d'un grand ouvrage
dont la première livraison, au moment d'être donnée au public, avait
été _mise à la Bastille_, et n'en est sortie que le 13 juillet, avec
d'autres prisonniers de la même espèce, et de toute espèce. Plusieurs
de ces morceaux pouvaient alors être d'un intérêt qu'ils n'ont plus à
présent que la révolution est à peu près consommée, et que _l'égoïsme
même ordonne d'être citoyen_. Réflexion juste et qui pourra, nous
l'espérons du moins, opérer plus d'une conversion, et attirer des amis
à la cause publique. L'auteur a voulu prendre date, et atteste ses
amis que plusieurs de ces morceaux ont été écrits dès l'année 1775. La
multitude d'ouvrages sortis presque en même temps de tous les
porte-feuilles, prouve à quel point la révolution était préparée et
presque faite d'avance dans tous les esprits. Ce ne sera pas un
médiocre sujet d'étonnement pour la postérité, de voir la constance et
la continuité des efforts multipliés contre une révolution commandée
par l'opinion générale, dans un pays où jadis l'Université fut
redoutable, et où presque de nos jours la Sorbonne fut une puissance.
Le fragment que nous recommandons le plus à nos lecteurs, est celui
qui a pour titre: _Remontrances essentielles à la Noblesse française_,
où l'auteur, cherche à la consoler de _l'impossibilité que la France,
lorsqu'elle a des têtes, soit encore gouvernée comme lorsqu'elle
n'avait que des casques_. Il est encore plus difficile de la gouverner
de la même façon, depuis que les casques sont sur toutes les têtes.
Mais l'auteur ne pouvait prévoir un événement postérieur à la
publication de son recueil.
SUR l'ouvrage intitulé, _Situation politique de la France, et ses
rapports actuels avec toutes les puissances de l'Europe_; par
M. de Peyssonnel, ancien Consul-général.--1790.
Cette production est l'ouvrage d'un homme de mérite, connu et
distingué depuis long-temps dans la carrière des négociations. La
première partie a pour objet de relever toutes les fausses vues qui
ont fait conclure le traité de Versailles en 1756, et offre le tableau
de toutes les fautes que le ministère français a commises depuis cette
époque jusqu'à nos jours. Un volume a suffi pour cette partie de
l'ouvrage.
La seconde, beaucoup moins considérable, est pourtant la plus
intéressante et la plus utile. C'est le tableau général des rapports
actuels de toutes les puissances européennes avec la France. L'auteur
la met, pour ainsi dire, en regard avec chacune de ces puissances,
grandes ou petites. Et c'est ici qu'on voit toute l'étendue des
connaissances de M. de Peyssonnel en politique positive. Le mérite de
son livre, considéré sous ce point de vue, sera toujours
incontestable. Mais il paraîtra d'un moindre prix à ceux qui mettent
moins d'importance aux idées de _grand rôle à jouer dans l'Europe_, de
_prépondérance politique_, à ceux qui de peuple à peuple ne croient
pas _aux ennemis naturels, aux secrets les plus profonds des cabinets,
etc._ Ceux qui se permettent de manquer de respect pour la vieillesse
de ces idées, disent qu'elles ont fait leur temps, qu'on s'en est fort
mal trouvé, et qu'il importe à l'humanité qu'elles cèdent la place à
d'autres. Ils disent que la prétendue gloire d'un maître n'est pas la
gloire d'une nation, que celle de la nation même n'est pas son
bonheur; que les peuples ne sont pas faits pour orner les gazettes,
mais seulement pour être heureux; que les secrets du cabinet ne sont
importans que dans les intrigues des ministres trompant leur maître
pour leur intérêt personnel, engageant par leurs intrigues des guerres
sanglantes terminées par des traités captieux qui recèlent le germe
d'une guerre nouvelle; qu'il y a des _mystères politiques_ lorsqu'on
est gouverné dans les ténèbres, et qu'il y en a fort peu lorsqu'on se
gouverne au grand jour; enfin, ils prétendent que la politique
elle-même dédaignera la plupart de ses anciennes maximes, axiomes de
la sottise et de la pusillanimité. Ils allèguent, à l'appui de leur
opinion, le dernier traité de paix entre le grand Frédéric et
l'empereur, le traité entre l'Amérique et la France, où la politique
plus libre, plus ouverte, plus généreuse, a parlé un langage qui eût
fort étonné les négociateurs du dernier siècle.
Telles sont les idées des novateurs, fort contraires à celles des
vieillards du pays. Mais celles-ci s'en vont, et les autres arrivent.
Entre deux armées, dont l'une diminue tous les jours par la
désertion, et dont l'autre s'accroît des recrues, il n'est pas
difficile de deviner à qui doit demeurer la victoire. On sait ce que
le grand Frédéric pensait de la vieille politique d'Europe. M. de
Peyssonnel attribue une grande partie de ses succès à la connaissance
qu'il avait des secrets les plus profonds de notre cabinet. Mais le
premier secret de notre cabinet était que le ministère, toujours
occupé d'intrigues et de futilités, ne prendrait jamais que de
mauvaises mesures; qu'on n'opposerait au plus grand guerrier du siècle
que des généraux ineptes; ou que, si on lui en opposait d'habiles, on
ne manquerait pas de les rappeler bien vîte après une première
victoire. Avec cette connaissance qu'il avait comme toute l'Europe,
avec ses troupes, son trésor et son génie, il pouvait s'embarrasser
fort peu de notre cabinet, et en rire à son aise, comme il s'en donne
le passe-temps dans tout le cours de sa correspondance.
Malgré ces observations, qui supposent seulement des principes
politiques différens de ceux de M. de Peyssonnel, il n'est pas moins
vrai que son livre peut et doit être utile, même dans les
circonstances actuelles, où de grands changemens dans les idées
relatives à l'ordre social vont en amener d'aussi grands dans les
rapports politiques de la plupart des puissances.
Ce second volume est terminé par un Mémoire, où l'on développe les
avantages que le pacte de famille peut procurer à la France ou à
l'Espagne, pour le rétablissement de la marine et du commerce
maritime. C'est encore, ici qu'on peut trouver de l'instruction, et
l'auteur est sur son terrain. Mais ses principes spéculatifs seront
encore exposés à de terribles attaques. La philosophie qui, vers ces
derniers temps, s'est mêlée de tout, précisément parce qu'elle était
exclue de tout, s'est avisée de se mêler aussi de politique
financière. Elle a combattu et détruit plusieurs des opinions qui
servent de base aux raisonnemens de M de Peyssonnel. Les opérations
qu'il conseille aux gouvernemens de France et d'Espagne, pour la
réduction de l'intérêt légal de l'argent, paraîtront aux novateurs une
suite de préjugés de l'ancienne routine. Ils soutiennent que toute
manœuvre pour diminuer l'intérêt de l'argent est absurde, puisque
l'intérêt (supposé de 5) tombe de lui-même à 4, quand il y a 5 à
prêter, comme il monte nécessairement à 6, quand, au lieu de 6, il n'y
a que 5 à prêter, ou qu'il se trouve un sixième de plus d'entreprises
à faire.
Ils ne lui passeront pas non plus l'idée qu'une banqueroute nationale
en Angleterre est inévitable; ils seront mécontens de lui voir
approuver «un des plus ingénieux écrivains de la Grande-Bretagne, qui
pensait qu'une banqueroute de fonds publics était devenue non
seulement nécessaire, mais juste en Angleterre.» D'abord ils lui
demanderont comment ce qui est ailleurs une suprême injustice,
devient juste en Angleterre; ils demanderont si les Anglais ont été
contens de l'idée qu'on voulait donner de leur justice nationale. Mais
en abandonnant cette question à laquelle il serait difficile de
répondre, nos novateurs se vantent d'avoir prouvé que l'idée d'une
banqueroute nationale est un monstre en politique, et que cette
crainte n'est qu'une chimère. Ils prouvent par des chiffres (car enfin
ils savent aussi compter), ils prouvent qu'en Angleterre, depuis 1690
jusqu'à nos jours, le montant du revenu territorial, le prix des
denrées, celui des marchandises, le salaire des journées, la dette
publique, l'impôt, les exportations et la richesse nationale s'étant
accrus dans une proportion exacte et respective, les anciens rapports
entre toutes les parties de la société se trouvent les mêmes qu'avant
la dette et les taxes qui doivent en payer l'intérêt. Il résulte,
selon eux, que la banqueroute des fonds publics en Angleterre est un
fantôme qui a trop long-temps effrayé les Anglais eux-mêmes. Mais il
paraît qu'ils commencent à revenir de leur peur. Il reste à expliquer,
dans ce système, comment a pu s'opérer cette merveille du niveau
établi et maintenu entre la dette publique et les taxes qui en paient
l'intérêt. Elle s'est opérée d'elle-même, par l'effet nécessaire de la
liberté, dans un pays où nulle classe d'hommes ne pouvant être
opprimée par un autre, où un intérêt peut se défendre contre les
agressions d'un autre intérêt, le prix des journées du travailleur
s'est augmenté dans la proportion nécessaire pour payer les taxes.
Voilà, disent-ils, tout le miracle; et ils concluent que la liberté
produira en France le même prodige qu'en Angleterre: il faut convenir
qu'il y a eu dans le monde des novateurs plus fâcheux et des
spéculateurs moins consolans.
SUR l'ouvrage intitulé, _Vœux d'un Solitaire, pour servir de
suite aux Études de la Nature_; par Jacques-Bernardin-Henri de
Saint-Pierre.--1790.
Cet ouvrage, commencé à l'époque de la convocation des états-généraux,
n'a pu paraître qu'au mois de septembre dernier, et déjà une partie
des questions sur lesquelles M. de Saint-Pierre donnait son avis,
étaient décidées par l'assemblée nationale, conformément ou
contradictoirement à l'opinion de l'auteur. Cette production n'avait
donc plus, même à sa naissance, la sorte d'intérêt qui a fait
rechercher alors la plupart des écrits où ces questions étaient
discutées. Mais nul ouvrage ne pouvait se passer plus aisément de
cette faveur passagère des circonstances. Le talent et le génie sont
l'à propos de tous les temps, et l'un et l'autre brillent dans l'écrit
que nous annonçons. Il est vrai qu'on retrouve, dans les _Vœux d'un
Solitaire_, plusieurs des idées que l'auteur avait déjà répandues
dans ses _Études de la Nature_. Mais la variété des aspects sous
lesquels il les reproduit, le surcroît des preuves, soit en
raisonnement, soit en exemples, dont ils les fortifie encore, le
sentiment dont il anime les nouveaux développemens qu'il leur donne,
tout atteste la plénitude de sa conviction, l'abondance de ses
pensées, la richesse de son talent, et surtout ce vif et profond désir
du bonheur des hommes, seul mobile digne d'un talent si rare et si
précieux.
Il est inutile d'en dire davantage sur un ouvrage qu'on peut
considérer comme le cinquième volume des _Études de la Nature_. Il
serait trop long d'en relever les beautés; et il semblerait fastidieux
de combattre quelques opinions de l'auteur, déjà peut-être abandonnées
par lui-même depuis la publication de son livre, et que, par le fait,
la nation a laissées bien loin derrière elle.
SUR l'ouvrage intitulé, _Voyage de_ M. le Vaillant _dans
l'intérieur de l'Afrique par le Cap de Bonne-Espérance, dans
les années 1780, 1781, 1782, 1783, 1784 et 1785_.--_2 Vol.
in-8º._--1790.
Le voyage que nous annonçons est un de ces ouvrages qui ne peuvent se
ressentir de l'indifférence plus ou moins passagère du public, pour
tout ce qui est étranger aux grands objets dont s'occupe la nation;
il trouvera des lecteurs, et les intéressera aujourd'hui comme il eût
fait dans les temps les plus paisibles, et lorsqu'on était uniquement
occupé de sciences et de littérature. Un voyage dans l'intérieur de
l'Afrique éveille d'abord la curiosité; et l'auteur de celui-ci ne
tarde pas à faire naître un intérêt qu'il soutient jusqu'à la fin de
son ouvrage. On sait que la navigation, qui de nos jours a découvert
plusieurs côtes de ce vaste continent, n'a pu nous dévoiler
l'intérieur de ces immenses régions où tout est nouveau pour nous,
terres, plantes, hommes, oiseaux, poissons, animaux de toute espèce.
On peut lui appliquer ce que M. le Vaillant dit de l'Amérique
méridionale: «c'est le foyer où la nature travaille ses exceptions aux
règles qu'on croit lui connaître.» L'Afrique lui parut le Pérou des
naturalistes: il en a fait le sien; il s'y est enrichi, et nous fait
partager sa richesse; il sait même la faire aimer par l'intelligence
avec laquelle il en dispose, par le goût qui règne dans la
distribution de son ouvrage. Il sait peindre, animer, varier ses
tableaux: il parle tour-à-tour à la raison, au sentiment, à
l'imagination. Nous entendons dire que son livre n'est pas assez
savant. Le reproche peut être fondé; car il est certain que le livre
n'est point ennuyeux, condition requise, en plus d'un genre, pour être
réputé profond. C'est à M. le Vaillant à confondre cette critique; et
il paraît qu'il s'y disposait d'avance, puisque, dans son premier
voyage, qui sera bientôt suivi d'un second, il annonce une
ornithologie, et une histoire des animaux quadrupèdes de cette
contrée, qu'il va bientôt donner au public. Revenons à celui qu'il
nous donne en ce moment.
L'auteur part du Texel avec des lettres de recommandation pour M.
Boers, ancien fiscal du Cap de Bonne-Espérance. Après quelques
accidens de mer, que l'auteur décrit en physicien, et une fâcheuse
rencontre plaisamment contée, il arrive au Cap au moment de la rupture
entre la France et l'Angleterre. Il fait une description succincte de
la ville du Cap et des environs, des productions naturelles, arbres,
plantes, etc. Quoique son objet ne soit pas d'insister sur l'état
civil et politique de la colonie, il relève en passant quelques abus
absurdes ou intolérables, soufferts ou même protégés par
l'administration. Il en prévoit les effets nécessaires, et donne à la
compagnie hollandaise d'excellens avis, dont elle ne profita pas; car,
en dépit des conseils et des prédictions, la puissance marche
aveuglément jusqu'à l'instant où elle se précipite.
L'auteur part du Cap pour aller visiter la baie de Saldanha, pour
chasser, pour faire connaissance, dit-il, avec des bêtes féroces, et
préluder aux combats qu'il devait leur livrer dans le continent. Son
coup d'essai fut heureux; le premier tigre qu'il détruisit, se trouva
monstrueux. «Je le mesurais des regards, dit-il, et me croyais tout
au moins un Thésée». Tout allait bien; la collection d'animaux,
d'oiseaux, d'insectes, s'accroissait tous les jours; mais ces
richesses étaient déposées sur un vaisseau qui se trouvait à la rade.
Il serait trop long d'exposer les raisons politiques qui, aux
approches de la flotte anglaise, obligèrent le capitaine de faire
sauter en l'air son vaisseau. Qu'on se figure la position d'un homme
que la passion des voyages, des sciences, des découvertes arrache à sa
patrie, aux regrets de sa femme, de ses enfans, envoyé au-delà des
mers chercher des dangers de toute espèce, et qui voit en un instant
ses collections, sa fortune, ses projets, ses espérances, gagner,
dit-il, la moyenne région et s'y résoudre en fumée. Ce n'est pas tout,
il fallait fuir les vainqueurs, et gagner le Cap. C'est ce qu'il fit
avec le désespoir dans le cœur; mais il avait un ami. M. de Boers, ne
le voyant point revenir avec les autres fugitifs, s'en inquiéta et le
fit chercher dans l'asile où il s'était retiré en attendant des
secours d'Europe. «Monsieur, lui dit tranquillement M. Boers,
vous n'oublierez pas que vous m'êtes recommandé. Revenez à vos
projets; c'est à moi de pourvoir aux détails. Acceptez, je le
veux.--J'acceptai, dit l'auteur, l'offre de cette ame généreuse; un
refus l'aurait trop blessée.» On conçoit de quelle espèce furent les
apprêts du voyage. Deux grands chariots, dont l'un chargé de tout ce
qui convenait à un naturaliste; l'autre de provisions, instrumens,
outils, fusils, pistolets, poudre, plomb, balles de plusieurs
calibres, biscuit, thé, café, sucre, plusieurs barils d'eau-de-vie et
force tabac pour les Hottentots, quincailleries, verroteries,
colliers, bracelets, pour faire, dit-il, suivant l'occasion, des
échanges ou des amis. Son train était composé de trente bœufs, trois
chevaux de chasse, neuf chiens, et cinq Hottentots. Le nombre de ces
derniers monta depuis jusqu'à quarante. Il part; et dès le lendemain,
il s'arrête, le soir, au pied des hautes montagnes qui bornent la
Hollande hottentote au pied du Cap. «Ce fut alors, dit-il,
qu'entièrement livré à moi-même, et n'attendant de secours que de mon
bras, je rentrai, pour ainsi dire, dans l'état primitif de l'homme, et
respirai pour la première fois l'air pur et délicieux de la liberté.»
Il poursuit sa route dans les déserts, dans les forêts, évitant autant
qu'il lui est possible les habitations, et s'avance dans le pays des
Anteniquois, _hommes de miel_. On sent qu'ici nous devons abandonner
tous les détails; et que si l'Afrique est le pays des merveilles, un
extrait, un journal même n'en sont pas la place. Il est impossible de
suivre l'auteur dans ses chasses, ou plutôt dans ses guerres avec les
bêtes féroces: buffles, jacals, hyènes, panthères, lions, éléphans,
hippopotames, etc. La dissection des vaincus était le prix de la
victoire, toujours achetée par de grandes fatigues, et qui souvent
pensa coûter plus cher: incroyable effet de l'amour des sciences.
«J'avais trouvé dans les bois, dit M. le Vaillant, un vieux arbre mort
dont le tronc était creux; c'est là que, malgré les pluies
continuelles, je passais presque toutes mes journées à guetter les
petits oiseaux et le gibier qui se présentaient: j'y étais du moins à
l'abri de la pluie, et me nourrissais d'espérance. De cette niche
sacrée, j'abattais impunément tout ce qui se montrait devant moi.
Ainsi, l'étude de la nature l'emportait sur les premiers besoins: je
mourais de faim, et songeais à des collections.»
C'est dans l'ouvrage même qu'il faut lire la description du genre de
vie qu'il menait dans son séjour à Pampoen-Kraal, partagé entre les
plaisirs de ses diverses chasses, de ses études, sous le plus beau
ciel, dans la société de ses animaux domestiques et de ses fidèles
Hottentots, qu'il traitait en amis, qu'il représente, non comme des
animaux abrutis et dégoûtans, mais comme des hommes simples,
grossiers, bons et sensibles, encore chers à son souvenir. Ce
sentiment se reproduit en plusieurs endroits de son livre, avec un
intérêt nouveau. Les momens passés à Pampoen-Kraal, il les appelle les
seuls momens de sa vie où il ait connu tout le prix de l'existence.
«Je ne sais quel attrait puissant, dit-il, me ramène sans cesse à ces
paisibles habitudes de mon âme; je me vois encore au milieu de mon
camp, entouré de mon monde et de mes animaux. Une plante, une fleur,
un éclat de rocher, çà et là placés, rien n'échappe à ma mémoire; et
ce spectacle, toujours plus touchant, m'amuse et me suit par tout.»
Voilà ce qui paraîtra sans doute inconcevable à ceux qui ne
connaissent ni le charme d'une indépendance absolue, ni la passion des
découvertes, ni le plaisir inexprimable que la nature attache aux
grands développemens de nos facultés morales et intellectuelles.
M. le Vaillant, après avoir enrichi sa collection d'un grand nombre
d'oiseaux, de quadrupèdes, de plantes, etc., etc. quitte le pays des
Anteniquois, et prend sa route vers l'Augekloof: c'est une vallée
longue et marécageuse, entourée de montagnes escarpées et arides, que
le voyageur ne put franchir qu'avec des peines inexprimables. Il ne
savait si la route qu'il avait prise le conduirait vers des hordes
hottentotes ou vers des Caffres. Ces Caffres, que l'auteur visita
depuis, étaient l'objet de la terreur universelle. Il s'en faut bien
que l'auteur les ait trouvés tels qu'on les lui avait représentés dans
la colonie. Le gouvernement du Cap, qui ne peut contenir dans l'ordre
et dans l'obéissance les colons éloignés, ignore ou feint d'ignorer
les excès monstrueux dont ils se sont rendus coupables pour reculer
les limites de leurs possessions aux dépens des peuplades voisines. De
là, parmi elles, cette haine pour les blancs, qui n'est qu'une juste
horreur pour leurs cruautés; et de là, parmi les blancs, l'atrocité
des calomnies par lesquelles ils cherchent à flétrir des hommes
simples et innocens, dont ils ont provoqué les vengeances. Cette
vérité affligeante, que M. le Vaillant prouve par des exemples et par
des faits, semble lui avoir inspiré une sorte de passion pour les
sauvages, et une profonde aversion pour les blancs, et en général pour
la civilisation: sentiment qui paraît toujours un peu bizarre, que le
vulgaire appelle misantropie, et qui n'est, au contraire, qu'un amour
trop ardent de l'humanité, et une violente indignation contre les
crimes, qui, dans l'ordre social, font le malheur des hommes. «Partout
où les sauvages, dit M. le Vaillant, sont absolument séparés des
blancs, et vivent isolés, leurs mœurs sont douces; elles s'altèrent
et se corrompent à mesure qu'ils les approchent. Il est bien rare que
les Hottentots qui vivent avec eux, ne deviennent des monstres.
Lorsqu'au bord du Cap, je me suis trouvé parmi des nations
très-éloignées, quand je voyais des hordes entières m'entourer avec
les signes de la surprise, de la curiosité la plus enfantine,
m'approcher avec confiance, passer la main sur ma barbe, mes cheveux,
mon visage; je n'ai rien à craindre de ces gens, me disais-je tout
bas, c'est pour la première fois qu'ils envisagent un blanc.» Juvénal
n'a rien de plus fort que ce dernier trait; mais il se trouve
malheureusement trop justifié dans le voyage de M. le Vaillant, par le
contraste des mœurs sauvages et des mœurs européennes.
L'auteur, toujours menacé de ces Caffres si redoutables, et prenant
contre eux toutes les précautions de la prudence, s'avance dans le
pays, où on le suit avec intérêt, à travers les dangers de ses chasses
aux éléphans, aux bubales, aux gazelles, dont il décrit plusieurs
espèces encore inconnues. Les productions naturelles, les différens
paysages, les sites pittoresques, agréables ou terribles, les
phénomènes d'une nature nouvelle pour la plupart de ses lecteurs, se
reproduisent sous les pinceaux de Teniers ou de Berghem. Dans cette
variété d'objets, presque tous intéressans, nous ne pouvons nous
arrêter qu'à celui qui l'est davantage et le plus généralement à
l'homme, aux différentes hordes sauvages qu'a visitées M. le Vaillant
et qui paraissent avoir été si mal observées avant lui. On connaît les
contes ridicules de Kolbe, répétés par tous les voyageurs, et qui ont
répandu en Europe des idées si absurdes sur les Hottentots.
Quelques-unes sont accréditées par M. Sparmann lui-même, qui publia
dans ces dernières années un voyage d'Afrique. M. le Vaillant rend
justice à ce savant suédois, et ne le récuse point sur les choses
qu'il a vues de ses propres yeux. Mais il lui reproche d'avoir donné
une confiance aveugle aux erreurs ou aux mensonges des colons, la
plupart pleins de préjugés ou de mauvaise foi. C'est une chose bien
remarquable, que de voir la plupart des voyageurs modernes en
opposition avec les voyageurs précédens, qui peignent sous des
couleurs odieuses le sauvage, l'homme de la nature, que d'autres ont
vu depuis sous un aspect plus favorable. Bacon disait qu'il fallait
recommencer l'entendement humain, entreprise assez pénible après tant
de siècles perdus. Il ne serait pas impossible qu'il fallût de même
recommencer les observations, première base des idées de quelques
philosophes sur la nature humaine, qu'ils représentent comme mauvaise,
et faite pour toujours l'être. Le voyage de M. le Vaillant la fait
aimer dans sa simplicité la plus grossière. Il rapporte différens
traits des Hottentots, qui justifient ses fréquens souvenirs et les
retours de sa sensibilité vers ce peuple doux et bon. «Il semble,
dit-il, qu'on se soit plu à le calomnier de toutes les manières.» On a
dit et répété qu'une mère qui accouche de deux enfans à la fois, en
fait périr un sur le champ; d'abord ce fait est rare, et révolte ces
nations. Cette question même a indigné plusieurs de ces sauvages, et
ce crime n'a été commis que dans le cas où la mère, craignant de voir
périr ses deux jumeaux, s'est vue forcée d'en sacrifier un.--Autre
calomnie: en cas de mort de la mère, dit M. Sparmann, il est d'usage
d'enterrer vivant avec elle son enfant à la mamelle. C'est ce qui m'a,
dit-il, été _certifié par des colons_. On sait le cas que M. le
Vaillant fait de ce témoignage; mais en le supposant vrai, il en
conclut que la mère étant morte d'une fièvre épidémique, comme le dit
M. Sparmann, les Hottentots alarmés, ont pu s'éloigner du cadavre et
de l'enfant; car la peur de la contagion les oblige souvent
d'abandonner jusqu'à leurs troupeaux, leur seule richesse. S'ils
abandonnent leurs vieillards et leurs malades, ce n'est que lorsqu'un
ennemi vainqueur les oblige à prendre précipitamment la fuite: c'est
ce qui pourrait arriver en Europe. La famine est encore une des
calamités contre laquelle ils ne connaissent pas d'autre expédient.
«Mais, comme l'observe l'auteur, les calamités publiques, pour des
peuples qui n'ont pas la première des combinaisons de nos arts, et nul
moyen de s'y soustraire, si ce n'est la plus prompte fuite, ne peuvent
être la règle avec laquelle il faut les juger.» Mais l'accusation
contre laquelle il s'élève avec plus de force, c'est celle de ne
connaître, dans leurs amours, ni les différences de l'âge, ni cette
horreur invincible qui sépare les êtres rapprochés par le sang. Il se
révolte contre des soupçons infâmes. «Oui, dit-il, toute une famille
habite une même hutte; oui, le père se couche avec sa fille, le frère
avec sa sœur, la mère avec son fils; mais au retour de l'aurore,
chacun se lève avec un cœur pur. J'ose attester que, s'il est un coin
de la terre où la décence dans la conduite et dans les mœurs soit
encore honorée, il faut aller chercher son temple au fond des
déserts.» M. Sparmann avoue lui-même que les sauvages ont plus de
modestie que de voile; et M. le Vaillant ajoute qu'il n'a trouvé
partout que circonspection et retenue chez les femmes, et même chez
les hommes. Partout où il a trouvé des mœurs différentes, il ne les a
jamais vues que comme un effet de la communication que ces hordes
avaient eue avec les blancs.