Cela dura trois jours. C'était bien long pour ma pauvre mère. Le

printemps était arrivé et, à cette époque de l'année ma grand'mère

avait toujours remarqué que son caractère s'aigrissait davantage, et

frisait par momens l'aliénation, je vis qu'elle ne s'était pas

trompée.

Je crois que ma mère elle-même sentit son mal et désira être seule

pour me le cacher. Elle me mena à la campagne chez des personnes

qu'elle avait vues trois jours auparavant à un dîner chez un vieux ami

de mon oncle de Beaumont, et me quitta le lendemain de notre arrivée

en me disant: «Tu n'es pas bien portante: l'air de la campagne te fera

du bien. Je viendrai te chercher la semaine prochaine.»

Elle m'y laissa quatre ou cinq mois.

J'aborde de nouveaux personnages, un nouveau milieu où le hasard me

jeta brusquement, et où la Providence me fit trouver des êtres

excellens, des amis généreux, un temps d'arrêt dans mes souffrances,

et un nouvel aspect de choses humaines.

Mme Roettiers du Plessis était la plus franche et la plus généreuse

nature du monde. Riche héritière, elle avait aimé dès l'enfance son

oncle James Roettiers, capitaine de chasseurs, _troupier fini_, dont

la vive jeunesse avait beaucoup effrayé la famille. Mais l'instinct du

cœur n'avait pas trompé la jeune Angèle. James fut le meilleur des

époux et des pères. Ils avaient cinq enfans et dix ans de mariage

quand je les connus. Ils s'aimaient comme au premier jour et se sont

toujours aimés ainsi.

Mme Angèle, bien qu'à vingt-sept ans elle eût les cheveux gris, était

charmante. Elle manquait de grâce, ayant toujours eu la pétulance, la

franchise d'un garçon, et la plus complète absence de coquetterie;

mais sa figure était délicate et jolie; sa fraîcheur, qui contrastait

avec cette chevelure argentée, rendait sa beauté très originale.

James avait la quarantaine et le front très dégarni, mais ses yeux,

bleus et ronds, pétillaient d'esprit et de gaîté, et toute sa

physionomie peignait la bonté et la sincérité de son âme.

Les cinq enfans étaient cinq filles, dont une était élevée par le

frère aîné de James: les quatre autres, habillées en garçons,

couraient et grouillaient dans la maison la plus rieuse et la plus

bruyante que j'eusse jamais vue.

Le château était une grande villa du temps de Louis XVI, jetée en

pleine Brie, à deux lieues de Melun. Absence complète de vue et de

poésie aux alentours, mais en revanche un parc très vaste et d'une

belle végétation: des fleurs, des gazons immenses, toutes les aises

d'une habitation que l'on ne quitte en aucune saison, et le voisinage

d'une ferme considérable qui peuplait de bestiaux magnifiques les

prairies environnantes. Mme Angèle et moi nous nous prîmes d'amitié à

première vue. Bien qu'elle eût l'air d'un garçon sans en avoir les

habitudes, tandis que j'en avais un peu l'éducation sans en avoir

l'air, il y avait entre nous ce rapport, que nous ne connaissions ni

ruses ni vanités de femme, et nous sentîmes tout d'abord que nous ne

serions jamais, en rien et à propos de personne, la rivale l'une de

l'autre; que, par conséquent, nous pouvions nous aimer sans méfiance

et sans risque de nous brouiller jamais.

Ce fut elle qui provoqua ma mère à me laisser chez elle. Elle avait

compté que nous y passerions huit jours. Ma mère s'ennuya dès le

lendemain, et comme je soupirais en quittant déjà ce beau parc tout

souriant de sa parure printanière, et ces figures ouvertes et

sympathiques qui interrogeaient la mienne, Mme Angèle, par sa décision

de caractère et sa bienveillance assurée, trancha la difficulté. Elle

était mère de famille si irréprochable, que ma propre mère ne pouvait

s'inquiéter du _qu'en dira-t-on_, et comme cette maison était un

terrain neutre pour ses antipathies et ses ressentimens, elle accepta

sans se faire prier.

Cependant, comme au bout de la semaine, elle ne faisait pas mine de

revenir, je commençai à m'inquiéter, non pas de mon abandon dans une

famille que je voyais si respectable et si parfaite, mais de la

crainte d'être à charge, et j'avouai mon embarras.

James me prit à part et me dit: «Nous savons toute l'histoire de votre

famille. J'ai un peu connu votre père à l'armée, et j'ai été mis au

courant, le jour où je vous ai vue à Paris, de ce qui s'est passé

depuis sa mort; comment vous avez été élevée par votre grand'mère, et

comment vous êtes retombée sous la domination de votre mère. J'ai

demandé pourquoi vous ne pouviez pas vous entendre avec elle. On m'a

appris, et je l'ai vu au bout de cinq minutes, qu'elle ne pouvait se

défendre de dire du mal de sa belle-mère devant vous, que cela vous

blessait mortellement, et qu'elle vous tourmentait d'autant plus que

vous baissiez la tête en silence. Votre air malheureux m'a intéressé à

vous. Je me suis dit que ma femme vous aimerait comme je vous aimais

déjà, que vous seriez pour elle une société sûre et une amie agréable.

Vous avez parlé en soupirant du bonheur de vivre à la campagne. Je me

suis promis du plaisir à vous donner ce plaisir-là. J'ai parlé le soir

tout franchement à votre mère, et comme elle me disait avec la même

franchise qu'elle s'ennuyait de votre figure triste et désirait vous

voir mariée, je lui ai dit qu'il n'y avait rien de plus facile que de

marier une fille qui a une dot, mais qu'elle ne vivait pas de manière

à vous mettre à même de choisir, car je voyais bien que vous êtes une

personne à vouloir choisir, et vous avez raison. Alors je l'ai engagée

à venir passer quelques semaines ici, où vous voyez que nous recevons

beaucoup d'amis ou de camarades à moi, que je connais à fond, et sur

lesquels je ne la laisserais pas se tromper. Elle a eu confiance, elle

est venue; mais elle s'est ennuyée, et elle est partie. Je suis sûr

qu'elle consentira très bien à vous laisser avec nous tant que vous

voudrez. Y consentez-vous vous-même? Vous nous ferez plaisir, nous

vous aimons déjà tout à fait. Vous me faites l'effet d'être ma fille,

et ma femme raffole de vous. Nous ne vous tourmenterons pas sur

l'article du mariage. Nous ne vous en parlerons jamais, parce que nous

aurions l'air de vouloir nous débarrasser de vous, ce qui ne ferait

pas le compte d'Angèle; mais si, parmi les braves gens qui nous

entourent et nous fréquentent, il se trouve quelqu'un qui vous plaise,

dites-le nous, et nous vous dirons loyalement s'il vous convient ou

non.

Mme Angèle vint joindre ses instances à celles de son mari. Il n'y

avait pas moyen de se tromper à leur sincérité, à leur sympathie. Ils

voulaient être mon père et ma mère, et je pris l'habitude, que j'ai

toujours gardée, de les appeler ainsi. Toute la maison s'y habitua

aussitôt, jusqu'aux domestiques, qui me disaient: «Mademoiselle, votre

père vous cherche, votre mère vous demande.» Ces mots en disent plus

que ne le ferait un récit détaillé des soins, des attentions, des

tendresses délicates et soutenues qu'eurent pour moi ces deux

excellens êtres. Mme Angèle me vêtit et me chaussa, car j'étais en

guenilles et en savattes. J'eus à ma disposition une bibliothèque, un

piano et un cheval excellent. C'était le superflu de mon bonheur.

J'eus quelque ennui d'abord des assiduités d'un brave officier en

retraite qui me fit la cour. Il n'avait absolument rien que sa

demi-solde et il était le fils d'un paysan. Cela me mit bien mal à

l'aise pour le décourager. Il ne me plaisait pas du tout, et il était

si honnête homme que je n'osais point croire qu'il ne fût épris que de

ma dot. J'en parlai au père James en lui remontrant qu'il m'ennuyait,

mais que j'avais si grand' peur de l'humilier et de lui laisser croire

que je le dédaignais à cause de sa pauvreté, que je ne savais comment

m'y prendre pour m'en débarrasser. Il s'en chargea, et ce brave garçon

partit sans rancune contre moi.

Plusieurs autres offres de mariage furent faites par mon oncle

Maréchal, mon oncle de Beaumont, Pierret, etc. Il y en eut de très

satisfaisantes, pour parler le langage du monde, sous le rapport de la

fortune et même de la naissance, malgré la prédiction de mon cousin

Auguste. Je refusai tout, non pas brusquement, ma mère s'y fût

obstinée, mais avec assez d'adresse pour qu'on me laissât tranquille.

Je ne pouvais accepter l'idée d'être demandée en mariage par des gens

qui ne me connaissaient pas, qui ne m'avaient jamais vue, et qui par

conséquent ne songeaient qu'à faire _une affaire_.

Mes bons parens du Plessis, voyant bien réellement que je n'étais pas

pressée, me prouvèrent bien réellement aussi qu'ils n'étaient pas

pressés non plus de me voir prendre un parti. Ma vie auprès d'eux

était enfin conforme à mes goûts et salutaire à mon cœur malade.

Je n'ai pas dit tout ce que j'avais souffert de la part de ma mère. Je

n'ai pas besoin d'entrer dans le détail de ses violences et de leurs

causes, qui étaient si fantasques qu'elles en paraîtraient

invraisemblables. A quoi bon, d'ailleurs? Elles sont bien mille fois

pardonnées dans mon cœur, et comme je ne me crois pas meilleure que

Dieu, je suis bien certaine qu'il les lui a pardonnées aussi. Pourquoi

offrirais-je ce détail au jugement de beaucoup de lecteurs, qui ne

sont peut-être ni plus patiens, ni plus justes à l'habitude, que ne

l'était ma pauvre mère dans ses crises nerveuses? J'ai tracé

fidèlement son caractère, j'en ai montré le côté grand et le côté

faible. Il n'y a à voir en elle qu'un exemple de la fatalité produite,

bien moins par l'organisation de l'individu que par les influences de

l'ordre social: la réhabilitation refusée à l'être qui s'en montre

digne; le désespoir et l'indignation de cet être généreux, réduit à

douter de tout et à ne pouvoir plus se gouverner lui-même.

Cela seul était utile à dire. Le reste ne regarde que moi. Je dirai

donc seulement que je manquai de force pour supporter ses inévitables

résultats de sa douleur. La mort de mon père avait été pour moi une

catastrophe que mon jeune âge m'avait empêchée de comprendre, mais

dont je devais subir et sentir les conséquences pendant toute ma

jeunesse.

Je les comprenais enfin, mais cela ne me donnait pas encore le courage

nécessaire pour les accepter. Il faut avoir connu les passions de la

femme et les tendresses de la mère pour entrer dans la tolérance

complète dont j'aurais eu besoin. J'avais l'orgueil de ma candeur, de

mon inexpérience, de ma facile égalité d'âme. Ma mère avait raison de

me dire souvent: «Quand tu auras souffert comme moi, tu ne seras plus

_sainte Tranquille_!»

J'avais réussi à me contenir, c'était tout; mais j'avais eu plusieurs

accès de colère muette, qui m'avaient fait un mal affreux, et après

lesquels je m'étais sentie reprise de ma maladie de suicide. Toujours

ce mal étrange changeait de forme dans mon imagination. Cette fois

j'ai éprouvé le désir de mourir d'inanition, et j'avais failli le

satisfaire malgré moi, car il me fallait pour manger un tel effort de

volonté, que mon estomac repoussait les alimens, mon gosier se

serrait, rien ne passait, et je ne pouvais pas me défendre d'une joie

secrète en me disant que cette mort par la faim allait arriver sans

que j'en fusse complice.

J'étais donc très malade quand j'allai au Plessis, et ma tristesse

était tournée à l'hébètement. Peut-être que c'était trop d'émotions

répétées pour mon âge.

L'air des champs, la vie bien réglée, une nourriture abondante et

variée, où je pouvais choisir, au commencement, ce qui répugnait le

moins aux révoltes de mon appétit détruit: l'absence de tracasseries

et d'inquiétudes et l'amitié surtout, la sainte amitié, dont j'avais

besoin plus que de tout le reste, m'eurent bientôt guérie. Jusque-là

je n'avais pas su combien j'aimais la campagne et combien elle m'était

nécessaire. Je croyais n'aimer que Nohant. Le Plessis s'empare de moi

comme un Éden. Le parc était à lui seul toute la nature, qui méritait

un regard dans cet affreux pays plat. Mais qu'il était charmant, ce

parc immense, où les chevreuils bondissaient dans des fourrés épais,

dans des clairières profondes, autour des eaux endormies de ces mares

mystérieuses que l'on découvre sous les vieux saules et sous les

grandes herbes sauvages! Certains endroits avaient la poésie d'une

forêt vierge. Un bois vigoureux est toujours et en toute saison une

chose admirable.

Il y avait aussi de belles fleurs et des orangers embaumés autour de

la maison, un jardin potager luxuriant. J'ai toujours aimé les

potagers. Tout cela était moins rustique, mieux tenu, mieux distribué,

pourtant moins pittoresque et moins rêveur que Nohant; mais quelles

longues voûtes de branches, quelles perspectives de verdure, quels

beaux temps de galop dans les allées sablonneuses! Et puis, des hôtes

jeunes, des figures toujours gaies, des enfans terribles si bons

enfans! Des cris, des rires, des parties de barres effrénées, une

escarpolette à se casser le cou! Je sentis que j'étais encore un

enfant moi-même. Je l'avais oublié. Je repris mes goûts de

pensionnaire, les courses échevelées, les rires sans sujet, le bruit

pour l'amour du bruit, le mouvement pour l'amour du mouvement. Ce

n'étaient plus les promenades fiévreuses ou les mornes rêveries de

Nohant, l'activité où l'on se jette avec rage pour secouer le chagrin,

l'abattement où l'on voudrait pouvoir s'oublier toujours. C'était la

véritable partie de plaisir, l'amusement à plusieurs, la vie de

famille pour laquelle, sans m'en douter, j'étais si bien faite, que je

n'ai jamais pu en supporter d'autre sans tomber dans le spleen.

C'est là que je renonçai pour la dernière fois aux rêves du couvent.

Depuis quelques mois, j'y étais revenue naturellement dans toutes les

crises de ma vie extérieure. Je compris enfin, au Plessis, que je ne

vivrais pas facilement ailleurs que dans un air libre et sur un vaste

espace, toujours le même si besoin était, mais sans contrainte dans

l'emploi du temps et sans séparation forcée avec le spectacle de la

vie paisible et poétique des champs.

Et puis, j'y compris aussi, non pas l'exaltation de l'amour, mais les

parfaites douceurs de l'union conjugale et de l'amitié vraie, en

voyant le bonheur d'Angèle; cette confiance suprême, ce dévoûment

tranquille, et absolu, cette sécurité d'âme qui régnaient entre elle

et son mari au lendemain déjà de la première jeunesse. Pour quiconque

n'eût pu obtenir du ciel que la promesse de dix années d'un tel

bonheur, ces dix années valaient toute une vie.

J'avais toujours adoré les enfans, toujours recherché, à Nohant et au

couvent, la société fréquente d'enfans plus jeunes que moi. J'avais

tant aimé et tant soigné mes poupées, que j'avais l'instinct prononcé

de la maternité. Les quatre filles de ma mère Angèle lui donnaient

bien du tourment, mais c'était le _cher tourment_ dont se plaignait

Mme Alicia avec moi, et c'était encore bien mieux: c'étaient les

enfans de ses entrailles, l'orgueil de son hyménée, la préoccupation

de tous ses instans, le rêve de son avenir.

James n'avait qu'un regret, c'était de n'avoir pas au moins un fils.

Pour s'en donner l'illusion, il voulait voir le plus longtemps

possible ses filles habillées en garçon. Elles portaient des pantalons

et des jaquettes rouges, garnis de boutons d'argent, et avaient la

mine de petits soldats mutins et courageux. A elles se joignaient

souvent les trois filles de sa sœur Mme Gondoin Saint-Aignan, dont

l'aînée m'a été bien chère; et puis Loïsa Puget, dont le père était

associé à mon père James dans l'exploitation d'une usine, enfin

quelques garçons de la famille ou de l'intimité, Norbert Saint-Martin,

fils du plus jeune des Roettiers, Eugène Sandré et les neveux d'un

vieux ami. Quand tout ce petit monde était réuni, j'étais l'aînée de

la bande et je menais les jeux, où je prenais, assez longtemps encore

après mon mariage, autant de plaisir pour mon compte que le dernier de

la nichée.

Je redevenais donc jeune, je retrouvais mon âge véritable au Plessis.

J'aurais pu lire, veiller, réfléchir; j'avais des livres à discrétion

et la plus entière liberté. Il ne me vint pas à l'esprit d'en

profiter. Après les cavalcades et les jeux de la journée, je tombais

de sommeil aussitôt que j'avais mis le pied dans ma chambre, et je me

réveillais pour recommencer. Les seules réflexions qui me vinssent,

c'était la crainte d'avoir à réfléchir. J'en avais trop pris à la

fois; j'avais besoin d'oublier le monde des idées, et de m'abandonner

à la vie de sentiment paisible et d'activité juvénile.

Il paraît que ma mère m'avait annoncée là comme une _pédante_, un

_esprit fort_, une _originale_. Cela avait un peu effrayé ma mère

Angèle, qui en avait eu d'autant plus de mérite à s'intéresser quand

même à mon malheur; mais elle attendit vainement que je fisse paraître

mon bel esprit et ma vanité. Deschartres était le seul être avec qui

je me fusse permis d'être pédante; puisqu'il était pédant lui-même et

dogmatisait sur toutes choses, il n'y avait guère moyen de ne pas

disserter avec lui. Qu'aurais-je fait au Plessis de mon petit bagage

d'écolier? Cela n'eût ébloui personne, et je trouvais bien plus

agréable de l'oublier que d'en repaître les autres et moi-même. Je

n'éprouvais le besoin d'aucune discussion, puisque mes idées ne

rencontraient autour de moi aucune espèce de contradiction. La chimère

de la naissance n'eût été, dans cette famille d'ancienne bourgeoisie,

qu'un sujet de plaisanterie sans aigreur, et comme elle n'y avait pas

d'adeptes, elle n'y avait pas non plus d'adversaires. On n'y pensait

pas, on ne s'en occupait jamais.

A cette époque, la bourgeoisie n'avait pas la morgue qu'elle a acquise

depuis, et l'amour de l'argent n'était point passé en dogme de morale

publique. Quand même il en eût été ainsi d'ailleurs, il en eût été

autrement au Plessis. James avait de l'esprit, de l'honneur et du bon

sens. Sa femme, qui était tout cœur et toute tendresse, l'avait

enrichi alors qu'il n'avait rien. Le pur amour, le complet

désintéressement étaient la religion et la morale de cette noble

femme. Comment me serais-je trouvée en désaccord sur quoi que ce soit

avec elle ou avec les siens? Cela n'arriva jamais.

Leur opinion politique était le bonapartisme non raisonné, à l'état de

passion contre la restauration monarchique, œuvre de la lance des

Cosaques et de la trahison des grands généraux de l'empire. Ils ne

voyaient pas dans la bourgeoisie dont ils faisaient partie une

trahison plus vaste, une invasion plus décisive. Cela ne se voyait pas

alors et la chute de l'empereur n'était bien comprise par personne.

Les débris de la grande armée ne songeaient pas à l'imputer au

libéralisme doctrinaire qui en avait pourtant bien pris sa bonne part.

Dans les temps d'oppression, toutes les oppositions arrivent vite à se

donner la main. L'idée républicaine se personnifiait alors dans

Carnot, et les bonapartistes purs se réconciliaient avec l'idée, à

cause de l'homme qui avait été grand avec Napoléon dans le malheur et

dans le danger de la patrie.

Je pouvais donc continuer à être républicaine avec J.-J. Rousseau, et

bonapartiste avec mes amis du Plessis, ne connaissant pas assez

l'histoire de mon temps, et n'étant pas, en ce moment-là, assez portée

à la réflexion et à l'étude des causes pour me débrouiller dans la

divergence des faits; mes amis, comme la plupart des Français à cette

époque, n'y voyaient pas moins trouble que moi.

Il y avait pourtant des opinions auprès de nous qui eussent dû me

donner à penser. Le frère aîné de James et quelques-uns de ses plus

vieux amis, s'étaient ralliés avec ardeur à la monarchie et

détestaient le souvenir des guerres ruineuses de l'empire. Était-ce

affaire d'intérêt, considération de fortune, ou amour de la sécurité?

James bataillait contre eux en vrai chevalier de la France, ne voyant

que l'honneur du drapeau, l'horreur de l'étranger, la honte de la

défaite et la douleur de la trahison. Après sept ans de Restauration,

il avait encore des larmes pour les héros du passé, et comme il

n'était ni bête, ni ridicule, ni _culotte du peau_, on écoutait avec

émotion ses longues histoires de guerre souvent répétées, mais

toujours pittoresques et saisissantes. Je les savais par cœur, et je

les écoutais encore, y découvrant un talent de romancier historique

qui m'attachait, quoique je fusse bien loin de songer à devenir

romancier moi-même. Quelques passages du roman de _Jacques_ m'ont été

suggérés par de vagues souvenirs des récits de mon père James.

Puisque j'ai nommé Loïsa Puget, que j'ai perdue de vue au bout de deux

ou trois ans, je dois un souvenir à cette enfant remarquable, que j'ai

à peine connue jeune fille. Elle avait quelques années de moins que

moi, et cela faisait alors une si grande différence, que je ne me

rappelle pas sans quelque étonnement l'espèce de liaison que nous

avions ensemble. Il est certain qu'elle fut à peu près le seul être

avec qui je m'entretins parfois d'art et de littérature au Plessis.

Elle était douée d'une grande précocité d'esprit et montrait une

aptitude en même temps qu'une paresse singulières dans toutes ses

études. Elle fut, je crois une victime de la _facilité_. Elle

comprenait tout d'emblée et s'assimilait promptement toutes les idées

musicales et littéraires. Sa mère avait été cantatrice en province, et

quoiqu'elle eût la voix cassée, chantait encore admirablement bien

quand elle consentait à se faire entendre en petit comité. Elle était

aussi très bonne musicienne et tourmentait Loïsa pour qu'elle étudiât

sérieusement, au lieu d'improviser au hasard. Loïsa, qui avait du

bonheur dans ses improvisations, ne l'écoutait guère. C'était un

enfant terrible, plus terrible que tous ceux du Plessis. Jolie comme

un ange, pleine de réparties drôles, elle savait se faire gâter par

tout le monde. Je crois qu'elle s'est gâtée aussi elle-même à force de

se contenter, esprit facile, de ses idées faciles. Elle a produit des

choses gaies d'intention, spontanées, d'un rhythme heureux, d'une

couleur nette et d'une parfaite rondeur. Ce sont des qualités qui

l'emportent encore sur la vulgarité du genre. Mais moi qui me souviens

d'elle plus qu'elle ne l'imagine peut-être (car j'étais déjà dans

l'âge de l'attention quand elle n'était encore que dans celui de

l'intuition), je sais qu'il y avait en elle beaucoup plus qu'elle n'a

donné; et si l'on me disait que, retirée et comme oubliée en province,

elle a produit quelque œuvre plus sérieuse et plus sentie que ses

anciennes chansons, ne fût-ce que d'autres chansons (car la forme et

la dimension ne font rien à la qualité des choses), je ne serais pas

étonnée du tout d'un progrès immense de sa part.

Il y avait dans la maison un personnage assez fantastique qui

s'appelait M. Stanislas Hue. C'était un vieux garçon surmonté d'un

gazon jaunâtre et dont les traits durs n'étaient pas sans quelque

analogie avec ceux de Deschartres: mais il ne s'y trouvait point la

ligne de beauté originelle qui, en dépit du hâle, de l'âge et de

l'expression à la fois bourrue et comique, révélait la beauté de l'âme

de mon pédagogue. Le père Stanislas, on appelle volontiers ainsi ces

vieux hommes sans famille qui passent à l'état de moines grognons,

n'était ni bon ni dévoué. Il était souvent aimable, ne manquant ni de

savoir ni d'esprit: mais il pensait et disait volontiers du mal de

tout le monde. Il voyait en noir, et n'avait peut-être pas le droit

d'être misanthrope, n'étant pas meilleur et plus aimant qu'un autre.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 43 / 44 段