si j'insiste sur ma situation personnelle, c'est que j'ai fort à cœur
de prouver ce que c'est que l'opinion du monde, la justice de ses
arrêts et l'importance de sa protection.
On représente toujours ceux qui secouent ses entraves comme des
esprits pervers, ou tout au moins si orgueilleux et si brouillons
qu'ils troublent l'ordre établi et la coutume régnante, pour le seul
plaisir de mal faire. Je suis pourtant un petit exemple, entre mille
plus sérieux et plus concluans, de l'injustice et de l'inconséquence
de cette grande coterie plus ou moins nobiliaire qui s'intitule
modestement le _monde_. En disant inconséquence et injustice, je suis
calme jusqu'à l'indulgence; je devrais dire l'impiété: car, pour mon
compte, je ne pouvais envisager autrement la réprobation qui devait
s'attacher à moi pour avoir observé les devoirs les plus sacrés de la
famille.
Qu'on sache bien que je ne m'en prenais pas, que je ne m'en suis
jamais prise à mes parens paternels. Ils étaient de ce monde-là, ils
n'en pouvaient refaire le code à leur usage et au mien. Ma grand'mère,
ne pouvant se décider à envisager pour moi un avenir contraire à ses
vœux, avait arraché d'eux la promesse de me réintégrer dans la caste
où, par leurs femmes[30] (les Villeneuve n'étaient pas de vieille
souche), ils avaient été réintégrés eux-mêmes. Les sacrifices qu'ils
avaient dû faire pour s'y tenir, ils trouvaient naturel de me les
imposer. Mais ils oubliaient que, pour pousser ces sacrifices jusqu'à
fouler aux pieds le respect filial (ce que certes ils n'eussent pas
fait eux-mêmes), il m'eût fallu, outre un mauvais cœur et une
mauvaise conscience, la croyance à l'inégalité originelle.
[30] Mlle de Guibert et Mlle de Ségur.
Or je n'acceptais pas cette inégalité. Je ne l'avais jamais comprise,
jamais supposée. Depuis le dernier des mendians jusqu'au premier des
rois, je _savais_, par mon instinct, par ma conscience, par la loi du
Christ surtout, que Dieu n'avait mis au front de personne ni un sceau
de noblesse, ni un sceau de vasselage. Les dons mêmes de
l'intelligence n'étaient rien devant lui sans la volonté du bien, et
d'ailleurs cette intelligence innée, il la laissait tomber dans le
cerveau d'un crocheteur tout aussi bien que dans celui d'un prince.
Je donnai des larmes à l'abandon de mes parens. Je les aimais. Ils
étaient les fils de la sœur de mon père, mon père les avait chéris;
ma grand'mère les avait bénis; ils avaient souri à mon enfance;
j'aimais certains de leurs enfans: Mme de la Roche-Aymon, fille de
Réné; Félicie, fille d'Auguste, adorable créature, morte à la fleur de
l'âge, et son frère Léonce, d'un esprit charmant.
Mais je pris vite mon parti sur ce qui devait être rompu entre nous
tous: les liens de l'affection et de la famille, non, certes, mais
bien ceux de la solidarité d'opinion et de position.
Quant au beau mariage qu'ils devaient me procurer, je confesse que ce
fut une grande satisfaction pour moi d'en être débarrassée. J'avais
donné mon assentiment à une proposition de Mme de Pontcarré, que ma
mère repoussa. Je vis que, d'une part, ma mère ne voudrait jamais de
noblesse, que, de l'autre, la noblesse ne voulait plus de moi. Je me
sentis enfin libre, par la force des choses, de rompre le vœu de ma
grand'mère et de me marier selon mon cœur (comme avait fait mon
père), le jour où je m'y sentirais portée.
Je l'étais encore si peu que je ne renonçais point à l'idée de me
faire religieuse. Ma courte visite au couvent avait ravivé mon idéal
de bonheur de ce côté-là. Je me disais bien que je n'étais plus dévote
à la manière de mes chères recluses: mais l'une d'elles, Mme
Françoise, ne l'était pas et passait pour s'occuper de science. Elle
vivait là en paix comme un père dominicain des anciens jours. La
pensée de m'élever par l'étude et la contemplation des plus hautes
vérités au-dessus des orages de la famille et des petitesses du monde
me souriait une dernière fois.
Il est bien possible que j'eusse pris ce parti à ma majorité,
c'est-à-dire après trois ans d'attente, si ma vie eût été tolérable
jusque-là. Mais elle le devenait de moins en moins. Ma mère ne se
laissait toucher et persuader par aucune de mes résignations. Elle
s'obstinait à voir en moi une ennemie secrètement irréconciliable.
D'abord elle triompha de se voir débarrassée du contrôle de mon tuteur
et me railla du désespoir qu'elle m'attribuait. Elle fut étonnée de me
voir si bien détachée des grandeurs du monde; mais elle n'y crut pas
et jura qu'elle _briserait ma sournoiserie_.
Soupçonneuse à l'excès et portée d'une manière toute maladive, toute
délirante, à incriminer ce qu'elle ne comprenait pas, elle élevait, à
tout propos des querelles incroyables. Elle venait m'arracher mes
livres des mains, disant qu'elle avait essayé de les lire, qu'elle
n'y avait entendu goutte, et que ce devait être de mauvais livres.
Croyait-elle réellement que je fusse vicieuse ou égarée, ou bien
avait-elle besoin de trouver un prétexte à ses imputations, afin de
pouvoir dénigrer la _belle éducation_ que j'avais reçue? Tous les
jours c'étaient de nouvelles découvertes qu'elle me faisait faire sur
ma _perversité_.
Quand je lui demandais, avec insistance, où elle avait pris de si
étranges notions sur mon compte, elle disait avoir eu des
correspondances à La Châtre, et savoir, jour par jour, heure par
heure, tous les désordres de ma conduite. Je n'y croyais pas, je
n'effrayais pas de l'idée que ma pauvre mère était folle. Elle le
devina, un jour, au redoublement de silence et de soins qui étaient ma
réponse habituelle à ses invectives. «Je vois bien, dit-elle, que tu
fais semblant de me croire en délire. Je vais te prouver que je vois
clair et que je marche droit.»
Elle exhiba alors cette correspondance sans vouloir me laisser jeter
les yeux sur l'écriture, mais en me lisant des pages entières qu'elle
n'improvisait certes pas. C'était le tissu de calomnies monstrueuses
et d'aberrations stupides dont j'ai déjà parlé et dont je m'étais tant
moquée à Nohant. Les ordures de la petite ville s'étaient emparées de
l'imagination vive et faible de ma mère. Elles s'y étaient gravées
jusqu'à détruire le plus simple raisonnement. Elles n'en sortirent
entièrement qu'au bout de plusieurs années, quand elle me vit sans
prévention et que tous ses sujets d'amertume eurent disparu.
Elle se disait renseignée ainsi par un des plus intimes amis de notre
maison. Je ne répondis rien, je ne pouvais rien répondre. Le cœur me
levait de dégoût. Elle se mettait au lit, triomphante de m'avoir
écrasée. Je me retirai dans ma chambre; j'y restai sur une chaise
jusqu'au grand jour, hébétée, ne pensant à rien, sentant mourir mon
corps et mon âme tout ensemble.
CHAPITRE VINGT ET UNIEME.
Singularités, grandeurs et agitations de ma mère.--Une nuit
d'expansion.--Parallèle.--Le Plessis.--Mon père James et ma
mère Angèle.--Bonheur de la campagne.--Retour à la santé, à la
jeunesse et à la gaîté.--Les enfans de la maison.--Opinions du
temps.--Loïsa Puget.--M. Stanislas et son cabinet
mystérieux.--Je rencontre mon futur mari.--Sa
prédiction.--Notre amitié.--Son père.--Bizarreries
nouvelles.--Retour de mon frère.--La baronne Dudevant.--Le
régime dotal.--Mon mariage.--Retour à Nohant.--Automne 1823.
Pour supporter une telle existence, il eût fallu être une sainte. Je
ne l'étais pas, malgré mon ambition de le devenir. Je ne sentais pas
mon organisation seconder les efforts de ma volonté. J'étais
affreusement ébranlée dans tout mon être. Ce _bouquet_ à toutes mes
agitations et à toutes mes tristesses portait un si rude coup à mon
système nerveux que je ne dormais plus du tout et que je me sentais
mourir de faim, sans pouvoir surmonter le dégoût que me causait la vue
des alimens. J'étais secouée à tout instant par des sursauts fébriles,
et je sentais mon cœur aussi malade que mon corps. Je ne pouvais plus
prier. J'essayai de faire mes dévotions à Pâques. Ma mère ne voulut
pas me permettre d'aller voir l'abbé de Prémord, qui m'eût fortifiée
et consolée. Je me confessai à un vieux bourru qui ne comprenant rien
aux révoltes intérieures contre le respect filial dont je m'accusais,
me demanda le pourquoi et le comment, et si ces révoltes de mon cœur
étaient bien ou mal fondées.
«Ce n'est pas là la question, lui répondis-je. Selon ma religion,
elles ne doivent jamais être assez fondées pour n'être pas combattues.
Je m'accuse d'avoir soutenu ce combat avec mollesse.»
Il persista à me demander de lui faire la confession de ma mère. Je ne
répondis rien, voulant recevoir l'absolution et ne pas recommencer la
scène de La Châtre.
«Au reste, si je vous interroge, dit-il, frappé de mon silence, c'est
pour vous éprouver. Je voulais voir si vous accuseriez votre mère, et
puisque vous ne le faites pas, je vois que votre repentir est réel et
que je peux vous absoudre.»
Je trouvai cette épreuve inconvenante et dangereuse pour la sûreté des
familles. Je me promis de ne plus me confesser au premier venu, et je
commençai à sentir un grand dégoût pour la pratique d'un sacrement si
mal administré. Je communiai le lendemain, mais sans ferveur, quelque
effort que je fisse, et encore plus dérangée et choquée du bruit qui
se faisait dans les églises que je ne l'avais été à la campagne.
Les personnes qui entouraient ma mère étaient excellentes envers moi,
mais ne pouvaient ou ne savaient pas me protéger. Ma bonne tante
prétendait qu'il fallait rire des lubies de sa sœur et croyait la
chose possible de ma part. Pierret, plus juste et plus indulgent que
ma mère à l'habitude, mais parfois aussi susceptible et aussi
fantasque, prenait ma tristesse pour de la froideur, et me la
reprochait avec sa manière furibonde et comique qui ne pouvait plus me
divertir. Ma bonne Clotilde ne pouvait rien pour moi. Ma sœur était
froide et avait répondu à mes premières effusions avec une sorte de
méfiance, comme si elle se fût attendue à de mauvais procédé de ma
part. Son mari était un excellent homme qui n'avait aucune influence
sur la famille. Mon grand-oncle de Beaumont ne fut point tendre. Il
avait toujours eu un fonds d'égoïsme qui ne lui permettait plus de
supporter une figure pâle et triste à sa table sans la taquiner
jusqu'à la dureté. Il vieillissait aussi beaucoup, souffrait de la
goutte, et faisait de fréquentes algarades dans son intérieur, et même
à ses convives, quand ils ne s'efforçaient pas de le distraire et ne
réussissaient pas à l'amuser. Il commençait à aimer les commérages, et
je ne sais jusqu'à quel point ma mère ne l'avait pas imprégné de ceux
dont j'étais l'objet à _La Châtre_!
Ma mère n'était cependant pas toujours tendue et irritée. Elle avait
ses bons retours de candeur et de tendresse par où elle me reprenait.
C'était là le pire. Si j'avais pu arriver à la froideur et à
l'indifférence, je serais peut-être arrivée au stoïcisme; mais cela
m'était impossible. Qu'elle versât une larme, qu'elle eût pour moi une
inquiétude, un soin maternel, je recommençais à l'aimer et à espérer.
C'était la route du désespoir: tout était brisé et remis en question
le lendemain.
Elle était malade. Elle traversait une crise qui fut
exceptionnellement longue et douloureuse chez elle, sans jamais
abattre son activité, son courage et son irritation. Cette énergique
organisation ne pouvait franchir, sans un combat terrible, le seuil de
la vieillesse. Encore jolie et rieuse, elle n'avait pourtant aucune
jalousie de femme contre la jeunesse et la beauté des autres. C'était
une nature chaste, quoi qu'on en ait dit et pensé, et ses mœurs
étaient irréprochables. Elle avait le besoin des émotions violentes,
et, quoique sa vie en eût été abreuvée, ce n'était jamais assez pour
cette sorte de haine étrange et bien certainement fatale qu'elle avait
pour le repos de l'esprit et du corps. Il lui fallait toujours
renouveler son atmosphère agitée par des agitations nouvelles, changer
de logement, se brouiller ou se raccommoder avec quelqu'un ou quelque
chose, aller passer quelques heures à la campagne, et se dépêcher de
revenir tout d'un coup pour fuir la campagne; dîner dans un
restaurant, et puis dans un autre; bouleverser même sa toilette de
fond en comble chaque semaine.
Elle avait de petites manies qui résument bien cette mobilité
inquiète. Elle achetait un chapeau qui lui semblait charmant. Le soir
même, elle le trouvait hideux. Elle en ôtait le nœud, et puis les
fleurs, et puis les ruches. Elle transposait tout cela avec beaucoup
d'adresse et de goût. Son chapeau lui plaisait ainsi tout le
lendemain. Mais le jour suivant c'était un autre changement radical,
et ainsi pendant huit jours, jusqu'à ce que le malheureux chapeau,
toujours transformé, lui devînt indifférent. Alors elle le portait
avec un profond mépris, disant qu'elle ne se souciait d'aucune
toilette, et attendant qu'elle se prît de fantaisie pour un chapeau
neuf.
Elle avait encore de très beaux cheveux noirs. Elle s'ennuya d'être
brune et mit une perruque blonde qui ne réussit point à l'enlaidir.
Elle s'aima blonde pendant quelque temps, puis elle se déclara
_filasse_ et prit le châtain clair. Elle revint bientôt à un blond
cendré, puis retourna à un noir doux, et fit si bien que je la vis
avec des cheveux differens pour chaque jour de la semaine.
Cette frivolité enfantine n'excluait pas des occupations laborieuses
et des soins domestiques très minutieux. Elle avait aussi ses délices
d'imagination, et lisait M. d'Arlincourt avec rage jusqu'au milieu de
la nuit, ce qui ne l'empêchait pas d'être debout à six heures du matin
et de recommencer ses toilettes, ses courses, ses travaux d'aiguille,
ses rires, ses désespoirs et ses emportemens.
Quand elle était de bonne humeur, elle était vraiment charmante, et il
était impossible de ne pas se laisser aller à sa gaîté pleine de verve
et de saillies pittoresques. Malheureusement cela ne durait jamais une
journée entière, et la foudre tombait sur vous, on ne savait de quel
coin du ciel.
Elle m'aimait cependant, ou du moins elle aimait en moi le souvenir de
mon père et celui de mon enfance; mais elle haïssait aussi en moi le
souvenir de ma grand'mère et de Deschartres. Elle avait couvé trop de
ressentimens et dévoré trop d'humiliations intérieures pour n'avoir
pas besoin d'une éruption de volcan longue, terrible, complète. La
réalité ne lui suffisait pas pour accuser et maudire. Il fallait que
l'imagination se mît de la partie. Si elle digérait mal, elle se
croyait empoisonnée et n'était pas loin de m'en accuser.
Un jour, ou plutôt une nuit, je crus que toute amertume devait être
effacée entre nous et que nous allions nous entendre et nous aimer
sans souffrance.
Elle avait été dans le jour d'une violence extrême, et comme de
coutume, elle était bonne et pleine de raison dans son apaisement.
Elle se coucha et me dit de rester près de son lit jusqu'à ce qu'elle
dormît, parce qu'elle se sentait triste. Je l'amenai, je ne sais
comment, à m'ouvrir son cœur, et j'y lus tout le malheur de sa vie et
de son organisation. Elle me raconta plus de choses que je n'en
voulais savoir, mais je dois dire qu'elle le fit avec une simplicité
et une sorte de grandeur singulières. Elle s'anima au souvenir de ses
émotions, rit, pleura, accusa, raisonna même avec beaucoup d'esprit,
de sensibilité et de force. Elle voulait m'initier au secret de toutes
ses infortunes, et, comme emportée par une fatalité de la douleur,
elle cherchait en moi l'excuse de ses souffrances et la réhabilitation
de son âme.
Après tout, dit-elle en se résumant et en s'asseyant sur son lit, où
elle était belle avec son madras rouge sur sa figure pâle
qu'éclairaient de si grands yeux noirs, je ne me sens coupable de
rien. Il ne me semble pas que j'aie jamais commis sciemment une
mauvaise action; j'ai été entraînée, poussée, souvent forcée de voir
et d'agir. Tout mon crime, c'est d'avoir aimé. Ah! si je n'avais pas
aimé ton père, je serais riche, libre, insouciante et sans reproche,
puisque avant ce jour-là je n'avais jamais réfléchi à quoi que ce
soit. Est-ce qu'on m'avait enseigné à réfléchir, moi? Je ne savais ni
_a_ ni _b_. Je n'étais pas plus fautive qu'une linotte. Je disais mes
prières soir et matin comme on me les avait apprises; et jamais Dieu
ne m'avait fait sentir qu'elles ne fussent pas bien reçues.
«Mais à peine me fus-je attachée à ton père que le malheur et le
tourment se mirent après moi. On me dit, on m'apprit que j'étais
indigne d'aimer. Je n'en savais rien et je n'y croyais guère. Je
sentais mon cœur plus aimant et mon amour plus vrai que ceux de ces
grandes dames qui me méprisaient et à qui je le rendais bien. J'étais
aimée. Ton père me disait «Moque-toi de tout cela comme je m'en
moque.» J'étais heureuse et je le voyais heureux. Comment aurais-je pu
me persuader que je le déshonorais?
«Voilà pourtant ce qu'on m'a dit sur tous les tons quand il n'a plus
été là pour me défendre. Il m'a fallu alors réfléchir, m'étonner, me
questionner, arriver à me sentir humiliée et à me détester moi-même,
ou bien à humilier les autres dans leur hypocrisie et à les détester
de toutes mes forces.
«C'est alors que moi, si gaie, si insouciante, si sûre de moi, si
franche, je me suis senti des ennemis. Je n'avais jamais haï: je me
suis mise à haïr presque tout le monde. Je n'avais jamais pensé à ce
que c'est que votre belle société avec sa morale, ses manières, ses
prétentions. Ce que j'en avais vu m'avait toujours fait rire comme
très drôle. J'ai vu que c'était méchant et faux. Ah! je te déclare
bien que si, depuis mon veuvage, j'ai vécu sagement, ce n'est pas pour
faire plaisir à ces gens-là, qui exigent des autres ce qu'ils ne font
pas. C'est parce que je ne pouvais plus faire autrement. Je n'ai aimé
qu'un homme dans ma vie, et après l'avoir perdu, je ne me souciais
plus de rien, ni de personne.»
Elle pleura, au souvenir de mon père, des torrens de larmes,
s'écriant: «Ah! que je serais devenue bonne si nous avions pu vieillir
ensemble! Mais Dieu me l'a arraché tout au milieu de mon bonheur. Je
ne maudis pas Dieu: il est le maître; mais je déteste et maudis
l'humanité!......»--Et elle ajouta naïvement et comme lasse de cette
effusion: «_Quand j'y pense._ Heureusement je n'y pense pas toujours.»
C'était la contre-partie de la confession de ma grand'mère que
j'entendais et recevais. La mère et l'épouse se trouvaient là en
complète opposition dans l'effet de leur douleur. L'une qui, ne
sachant plus que faire de sa passion et ne pouvant la reporter sur
personne, acceptait l'arrêt du ciel, mais sentait son énergie se
convertir en haine contre le genre humain; l'autre qui, ne sachant
plus que faire de sa tendresse, avait accusé Dieu, mais avait reporté
sur ses semblables des trésors de charité.
Je restais ensevelie dans les réflexions que soulevait en moi ce
double problème. Ma mère me dit brusquement: «Eh bien! je t'en ai trop
dit, je le vois, et à présent tu me condamnes et me méprises en
connaissance de cause! J'aime mieux ça. J'aime mieux t'arracher de mon
cœur et n'avoir plus rien à aimer après ton père, pas même toi!»
--Quant à mon mépris, lui répondis-je en la prenant toute tremblante
et toute crispée entre mes bras, vous vous trompez bien. Ce que je
méprise, c'est le mépris du monde. Je suis aujourd'hui pour vous
contre lui, bien plus que je ne l'étais à cet âge que vous me
reprochez toujours d'avoir oublié. Vous n'aviez que mon cœur, et à
présent ma raison et ma conscience sont avec vous. C'est le résultat
de ma _belle éducation_ que vous raillez trop, de la religion, et de
la philosophie que vous détestez tant. Pour moi, votre passé est
sacré, non pas seulement parce que vous êtes ma mère, mais parce qu'il
m'est prouvé par le raisonnement que vous n'avez jamais été coupable.
--Ah! vraiment! mon Dieu! s'écria ma mère, qui m'écoutait avec
avidité. Alors, qu'est-ce que tu condamnes donc en moi?
--Votre aversion et vos rancunes contre ce monde, ce genre humain tout
entier sur qui vous êtes entraînée à vous venger de vos souffrances.
L'amour vous avait faite heureuse et grande, la haine vous a faite
injuste et malheureuse.
--C'est vrai, c'est vrai! dit-elle. C'est trop vrai! Mais comment
faire? Il faut aimer ou haïr. Je ne peux pas être indifférente et
pardonner par lassitude.
--Pardonnez au moins par charité.
--La charité? oui, tant qu'on voudra pour les pauvres malheureux qu'on
oublie ou qu'on méprise parce qu'ils sont faibles! Pour les pauvres
filles perdues qui meurent dans la crotte pour n'avoir jamais pu être
aimées. De la charité pour ceux qui souffrent sans l'avoir mérité? Je
leur donnerais jusqu'à ma chemise, tu le sais bien! Mais de la charité
pour _les comtesses_, pour madame une telle qui a déshonoré cent fois
un mari aussi bon que le mien, par galanterie; pour monsieur un tel
qui n'a blâmé l'amour de ton père que le jour où j'ai refusé d'être sa
maîtresse...... Tous ces gens-là, vois-tu, sont des infâmes; ils font
le mal, ils aiment le mal, et ils ont de la religion et de la vertu
plein la bouche.
--Vous voyez pourtant qu'il y a, outre la loi divine, une loi fatale
qui nous prescrit le pardon des injures et l'oubli des souffrances
personnelles, car cette loi nous frappe et nous punit quand nous
l'avons trop méconnue.
--Comment ça! explique-toi clairement.
--A force de nous tendre l'esprit et de nous armer le cœur contre les
gens mauvais et coupables, nous prenons l'habitude de méconnaître les
innocens et d'accabler de nos soupçons et de nos rigueurs ceux qui
nous respectent et nous chérissent.
--Ah! tu dis cela pour toi! s'écria-t-elle.
--Oui, je le dis pour moi, mais je pourrais le dire aussi pour ma
sœur, pour la vôtre, pour Pierret. Ne le croyez-vous pas, ne le
dites-vous pas vous-même, quand vous êtes calme?
--C'est vrai que je fais enrager tout le monde quand je m'y mets,
reprit-elle; mais je ne sais pas le moyen de faire autrement. Plus j'y
pense, plus je recommence, et ce qui m'a paru le plus injuste de ma
part en m'endormant est ce qui me paraît le plus juste quand je me
réveille. Ma tête travaille trop. Je sens quelquefois qu'elle éclate.
Je ne suis bien portante et raisonnable que quand je ne pense à rien;
mais cela ne dépend pas de moi du tout. Plus je veux ne pas penser,
plus je pense. Il faut que l'oubli vienne tout seul, à force de
fatigue. C'est donc ce qu'on apprend dans tes livres, la faculté de ne
rien penser du tout!»
On voit par cet entretien combien il m'était impossible d'agir sur
l'instinct passionné de ma mère par le raisonnement, puisqu'elle
prenait l'émotion de ses pensées tumultueuses pour de la réflexion, et
cherchait son soulagement dans un étourdissement de lassitude qui lui
ôtait toute conscience soutenue de ses injustices. Il y avait en elle
un fonds de droiture admirable, obscurci à chaque instant par une
fièvre d'imagination malade qu'elle n'était plus d'âge à combattre,
ayant d'ailleurs vécu dans une complète ignorance des armes
intellectuelles qu'il eût fallu employer.
C'était pourtant une âme très religieuse, et elle aimait Dieu
ardemment, comme un refuge contre la sienne propre. Elle ne voyait de
clémence et d'équité qu'en lui, et, comptant sur une miséricorde sans
limites, elle ne songeait pas à ranimer et à développer en elle le
reflet de cette perfection. Il n'était même pas possible de lui faire
entendre par des mots l'idée de cette relation de la volonté avec
Celui qui nous la donne. «Dieu, disait-elle, sait bien que nous sommes
faibles, puisqu'il lui a plu de nous faire ainsi.»
La dévotion de ma sœur l'irritait souvent. Elle abhorrait les prêtres
et lui parlait de _ses_ curés comme elle me parlait de _mes_ vieilles
_comtesses_. Elle ouvrait souvent les Évangiles pour en lire quelques
versets. Cela lui faisait du bien ou du mal, selon qu'elle était bien
ou mal disposée. Calme, elle s'attendrissait aux larmes et aux parfums
de Madeleine; irritée, elle traitait le prochain comme Jésus traita
les vendeurs dans le Temple.
Elle s'endormit en me bénissant, en me remerciant _du bien que je lui
avais fait_, et en déclarant qu'elle serait désormais toujours juste
pour moi. «Ne t'inquiète plus, me dit-elle; je vois bien à présent que
tu ne méritais pas tout le chagrin que je t'ai fait. Tu vois juste, tu
as de bons sentimens. Aime-moi, et sois bien certaine qu'au fonds je
t'adore.»