Ses manies divertissaient la famille, bien qu'on n'osât pas en rire

devant lui. Je l'osai pourtant, ayant l'habitude de faire rire

Deschartres de lui-même, et croyant la plaisanterie ouverte plus

acceptable que la moquerie détournée. Je le rendis furieux, et puis il

en revint. Et puis, il se refâcha et se défâcha, je ne sais combien de

fois. Tantôt il avait un faible pour mes taquineries et les

provoquait. Tantôt elles l'irritaient d'une façon burlesque. Il était

pourtant très obligeant pour moi en général. Le beau cheval que je

montais était à lui. C'était un andalou noir appelé Figaro, qui avait

vingt-cinq ans, mais qui avait encore la souplesse, l'ardeur et la

solidité d'un jeune cheval. Quelquefois son maître me le refusait,

quand je l'avais mis de mauvaise humeur. Figaro se trouvait tout à

coup boiteux. Mon père James allait me le chercher pendant que M.

Stanislas avait le dos tourné. Nous partions au grand galop, et, au

bout de deux heures, nous revenions lui dire que Figaro allait

beaucoup mieux, l'air lui ayant fait du bien. Il s'en vengeait, au

dire de James, par une bonne note bien méchante dans son journal; car

il faisait un journal jour par jour, heure par heure, de tout ce qui

se disait et se faisait autour de lui, et il avait ainsi, disait-on,

vingt cinq ans de sa vie consignés, jusqu'aux plus insignifians

détails, dans une montagne de cahiers pour lesquels il lui fallait une

voiture de transport dans ses déplacemens et une chambre particulière

dans ses établissemens. Je ne crois pas qu'il y ait eu d'homme plus

chargé de ses souvenirs et plus embarrassé de son passé.

Une autre manie consistait à ne rien laisser perdre de ce qui

traînait. Il ramassait, dans tous les coins de la maison et du jardin,

les objets oubliés ou abandonnés, une bêche cassée, un mouchoir de

poche, un vieux soulier, un vieux chenet, une paire de ciseaux.

L'appartement qu'il occupait au Plessis était un musée encombré,

jusqu'au plafond, de guenilles et de vieilles ferrailles. Ce n'était

ni avarice ni penchant au larcin, car tout cela était pour lui sans

usage, et une fois entré dans son capharnaüm, n'en devait sortir qu'à

sa mort. Tout ce qu'on peut présumer de la cause de cette fantaisie,

c'est que son vieux fonds de malice et de critique le portait à faire

chercher aux gens peu soigneux les objets égarés. C'était une secrète

joie pour lui de mettre les domestiques, les enfans et les hôtes de la

maison en peine et en recherches. On n'avait pas la liberté de poser

un livre sur le piano ou sur la table du salon, d'accrocher son

chapeau à un arbre, de mettre un râteau contre un mur, ou un bougeoir

sur l'escalier, sans qu'au retour, fût-ce au bout de cinq minutes,

l'objet n'eût disparu pour ne jamais reparaître, tandis qu'il vous

épiait, riant en sa barbe et se frottant le menton. «Ne cherchez pas,

disait Mme Angèle, ou pénétrez, si vous pouvez, dans le magasin du

père Stanislas.» Or, c'était la chose impossible. Le père Stanislas se

renfermait au verrou quand il entrait chez lui et emportait sa clé

quand il en sortait. Jamais _âme vivante_ n'avait balayé ou épousseté

son cabinet de _curiosités_. Il a été mourir dans un autre château,

chez M. de Rochambeau, où il avait, je crois, transporté dans des

fourgons tout son attirail, et quand tous ces trésors sortirent de la

poussière pour être inventoriés, on m'a dit qu'il y en aurait eu pour

des frais considérables d'inventaire, si l'on n'eût pris le parti

d'estimer le tout à dix-huit francs.

Ce vieux renard avait, disait-on, douze mille livres de rentes. Il

avait été administrateur des guerres, si j'ai bonne mémoire. Ne

voulant pas dépenser sa petite fortune, il se mettait en pension chez

des amis, au moindre prix possible et accumulait son revenu. C'était

un pensionnaire insupportable à la longue, grognant à sa manière, qui

consistait à railler amèrement le café trouble ou la sauce tournée, et

à déchirer à belles dents la gouvernante ou le cuisinier. Il était le

parrain de la dernière fille de James, paraissait l'aimer beaucoup, et

faisait entendre adroitement qu'il se chargeait de sa dot dans

l'avenir; mais il n'en fit rien, et content d'avoir fait enrager son

monde, mourut sans songer à personne.

Ma mère, ma sœur, et Pierret vinrent rarement passer un jour ou deux

au Plessis, pour savoir si je m'y trouvais bien et si je désirais y

rester. C'était tout mon désir, et tout alla bien entre ma mère et moi

jusque vers la fin du printemps.

A cette époque, M. et Mme Du Plessis allèrent passer quelques jours à

Paris, et, bien que je demeurasse chez ma mère, ils venaient me

prendre tous les matins pour courir avec eux dîner au _cabaret_, comme

ils disaient, et _flâner_ le soir sur les boulevards. Ce cabaret,

c'était toujours le _café de Paris_ ou les _Frères provençaux_; cette

flânerie, c'était l'Opéra, la _Porte Saint-Martin_, ou quelque

mimodrame du Cirque, qui réveillait les souvenirs guerriers de James.

Ma mère était invitée à toutes ces parties: mais bien qu'elle aimât ce

genre d'amusement, elle m'y laissait aller sans elle le plus souvent.

Il semblait qu'elle voulût remettre tous ses droits et toutes ses

fonctions maternelles à Mme Du Plessis.

Un de ces soirs-là, nous prenions après le spectacle des glaces chez

Tortoni, quand ma mère Angèle dit à son mari: «Tiens, voilà Casimir!»

Un jeune homme mince, assez élégant, d'une figure gaie et d'une allure

militaire, vint leur serrer la main, et répondre aux questions

empressées qu'on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très

aimé et respecté de la famille. Il s'assit auprès de Mme Angèle et lui

demanda tout bas qui j'étais. «C'est ma fille, répondit-elle tout

haut.--Alors, reprit-il tout bas, c'est donc ma femme? Vous savez que

vous m'avez promis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce

serait Wilfrid, mais comme celle-ci me paraît d'un âge mieux assorti

au mien, je l'accepte, si vous voulez me la donner.» Mme Angèle se mit

à rire, mais cette plaisanterie fut une prédiction.

Quelques jours après, Casimir Dudevant vint au Plessis et se mit de

nos parties d'enfant avec un entrain et une gaîté, pour son propre

compte, qui ne pouvaient me sembler que de bon augure pour son

caractère. Il ne me fit pas la cour, ce qui eût troublé notre

sans-gêne, et n'y songea même pas. Il se faisait entre nous une

camaraderie tranquille, et il disait à Mme Angèle, qui avait depuis

longtemps l'habitude de l'appeler son gendre: «Votre fille est un bon

garçon;» tandis que je disais de mon côté: «Votre gendre est un bon

enfant.»

Je ne sais qui poussa à continuer tout haut la plaisanterie. Le père

Stanislas, pressé d'y entendre malice, me criait dans le jardin quand

on y jouait aux barres: «Courez donc après _votre mari_!» Casimir,

emporté par le jeu, criait de son côté: «Délivrez donc _ma femme_!»

Nous en vînmes à nous traiter de mari et de femme avec aussi peu

d'embarras et de passion, que le petit Norbert et la petite Justine

eussent pu en avoir.

Un jour, le père Stanislas m'ayant dit à ce propos je ne sais quelle

méchanceté dans le parc, je passai mon bras sous le sien, et demandai

à ce vieux ours pourquoi il voulait donner une tournure amère aux

choses les plus insignifiantes.

«Parce que vous êtes folle de vous imaginer, répondit-il, que vous

allez épouser ce garçon-là. Il aura soixante ou quatre-vingt mille

livres de rente, et certainement il ne veut point de vous pour femme.

--Je vous donne ma parole d'honneur, lui dis-je, que je n'ai pas songé

un seul instant à l'avoir pour mari, et puisqu'une plaisanterie, qui

eût été de mauvais ton si elle n'eût commencé entre des personnes

aussi chastes que nous le sommes toutes ici, peut tourner au sérieux

dans des cervelles chagrines comme la vôtre, je vais prier _mon père_

et _ma mère_ de la faire cesser bien vite.»

Le père James, que je rencontrai le premier en rentrant dans la

maison, répondit à ma réclamation que le père Stanislas radotait. «Si

vous voulez faire attention aux épigrammes de ce vieux Chinois,

dit-il, vous ne pourrez jamais lever un doigt qu'il n'y trouve à

gloser. Il ne s'agit pas de ça. Parlons sérieusement. Le colonel

Dudevant a, en effet, une belle fortune, un beau revenu, moitié du

fait de sa femme, moitié du sien; mais dans le sien il faut considérer

comme personnelle sa pension de retraite d'officier de la

Légion-d'Honneur, de baron de l'empire, etc. Il n'a de son chef qu'une

assez belle terre en Gascogne, et son fils, qui n'est pas celui de sa

femme, et qui est fils naturel, n'a droit qu'à la moitié de cet

héritage. Probablement il aura le tout, parce que son père l'aime et

n'aura pas d'autres enfans; mais tout compte fait, sa fortune

n'excèdera jamais la vôtre et même sera moindre au commencement.

Ainsi, il n'y a rien d'impossible à ce que vous soyez réellement mari

et femme, comme nous en faisions la plaisanterie, et ce mariage serait

encore plus avantageux pour lui qu'il ne le serait pour vous. Ayez

donc la conscience en repos, et faites comme vous voudrez. Repoussez

la plaisanterie si elle vous choque; n'y faites pas attention, si elle

vous est indifférente.

--Elle m'est indifférente, répondis-je, et je craindrais d'être

ridicule et de lui donner de la consistance, si je m'en occupais.»

Les choses en restèrent là. Casimir partit et revint. A son retour, il

fut plus sérieux avec moi et me demanda à moi-même ma main avec

beaucoup de franchise et de netteté. «Cela n'est peut-être pas

conforme aux usages, me dit-il; mais je ne veux obtenir le premier

consentement que de vous seule, en toute liberté d'esprit. Si je ne

vous suis pas trop antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas

vous prononcer si vite, faites un peu plus d'attention à moi, et vous

me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez,

si vous m'autorisez à faire agir mon père auprès de votre mère.»

Cela me mettait fort à l'aise. M. et Mme Du Plessis m'avaient dit tant

de bien de Casimir et de sa famille, que je n'avais pas de motifs pour

ne pas lui accorder une attention plus sérieuse que je n'avais encore

fait. Je trouvais de la sincérité dans ses paroles et dans toute sa

manière d'être. Il ne me parlait point d'amour et s'avouait peu

disposé à la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous les cas,

inhabile à l'exprimer d'une manière séduisante. Il parlait d'une

amitié à toute épreuve, et comparait le tranquille bonheur domestique

de nos hôtes à celui qu'il croyait pouvoir jurer de me procurer. «Pour

vous prouver que je suis sûr de moi, disait-il, je veux vous avouer

que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air bon et

raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie, je ne savais pas

qui vous étiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et,

cependant, lorsque j'ai dit en riant à Mme Angèle que vous seriez ma

femme, j'ai senti tout à coup en moi la pensée que si une telle chose

arrivait, j'en serais bien heureux. Cette idée vague m'est revenue

tous les jours plus nette, et quand je me suis mis à rire et à jouer

avec vous, il m'a semblé que je vous connaissais depuis longtemps et

que nous étions deux vieux amis.»

Je crois qu'à l'époque de ma vie où je me trouvais, et au sortir de si

grandes irrésolutions entre le couvent et la famille, une passion

brusque m'eût épouvantée. Je ne l'eusse pas comprise, elle m'eût

peut-être semblé jouée ou ridicule, comme celle du premier prétendant

qui s'était offert au Plessis. Mon cœur n'avait jamais fait un pas en

avant de mon ignorance; aucune inquiétude de mon être n'eût troublé

mon raisonnement ou endormi ma méfiance.

Je trouvai donc le raisonnement de Casimir sympathique, et, après

avoir consulté mes hôtes, je restai avec lui dans les termes de cette

douce camaraderie qui venait de prendre une sorte de droit d'exister

entre nous.

Je n'avais jamais été l'objet de ces soins exclusifs, de cette

soumission volontaire et heureuse qui étonnent et touchent un jeune

cœur. Je ne pouvais pas ne point regarder bientôt Casimir comme le

meilleur et le plus sûr de mes amis.

Nous arrangeâmes avec Mme Angèle une entrevue entre le colonel et ma

mère, et jusque-là nous ne fîmes point de projets, puisque l'avenir

dépendait du caprice de ma mère, qui pouvait faire tout manquer. Si

elle eût refusé, nous devions n'y plus songer et rester en bonne

estime l'un de l'autre.

Ma mère vint au Plessis et fut frappée, comme moi, d'un tendre respect

pour la belle figure, les cheveux d'argent, l'air de distinction et de

bonté du vieux colonel. Ils causèrent ensemble et avec nos hôtes. Ma

mère me dit ensuite: «J'ai dit oui, mais pas de manière à ne pas m'en

dédire. Je ne sais pas encore si le fils me plaît. Il n'est pas beau.

J'aurais aimé un beau gendre pour me donner le bras.» Le colonel prit

le mien pour aller voir une prairie artificielle derrière la maison,

tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement,

ayant eu déjà de violentes attaques de goutte. Quand nous fûmes

séparés, avec James, des autres promeneurs, il me parla avec une

grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairement, et

qu'il regarderait comme un très grand bonheur dans sa vie de m'avoir

pour sa fille.

Ma mère resta quelques jours, fut aimable et gaie, taquina son futur

gendre pour l'éprouver, le trouva bon garçon, et partit en nous

permettant de rester ensemble sous les yeux de Mme Angèle. Il avait

été convenu que l'on attendrait, pour fixer l'époque du mariage, le

retour à Paris de Mme Dudevant, qui avait été passer quelque temps

dans sa famille, au Mans. Jusque-là, on devait prendre connaissance

entre parens de la fortune réciproque, et le colonel devait régler le

sort que, de son vivant, il voulait assurer à son fils.

Au bout d'une quinzaine, ma mère retomba comme une bombe au Plessis.

Elle avait _découvert_ que Casimir, au milieu d'une existence

désordonnée, avait été pendant quelque temps garçon de café. Je ne

sais où elle avait pêché cette billevesée. Je crois que c'était un

rêve qu'elle avait fait la nuit précédente, et qu'au réveil elle avait

pris au sérieux. Ce grief fut accueilli par des rires qui la mirent en

colère. James eut beau lui répondre sérieusement, lui dire qu'il

n'avait presque jamais perdu de vue la famille Dudevant, que Casimir

n'était jamais tombé dans aucun désordre; Casimir lui-même eut beau

protester qu'il n'y avait pas de honte à être garçon de café, mais que

n'ayant quitté l'école militaire que pour faire campagne comme sous

lieutenant, et n'ayant quitté l'armée, au licenciement, que pour faire

son droit à Paris, demeurant chez son père et jouissant d'une bonne

pension, ou le suivant à la campagne où il était sur le pied d'un

fils de famille, il n'avait jamais eu, même pendant huit jours, même

pendant douze heures, le _loisir_ de servir dans un café; elle s'y

obstina, prétendit qu'on se jouait d'elle, et m'emmenant dehors, se

répandit en invectives délirantes contre Mme Angèle, ses mœurs, le

ton de sa maison et les _intrigues_ de Du Plessis qui faisait métier

de marier les héritières avec des aventuriers pour en tirer des

pots-de-vin, etc., etc.

Elle était dans un paroxysme si violent que j'en fus effrayée pour sa

raison et m'efforçai de l'en distraire en lui disant que j'allais

faire mon paquet et partir tout de suite avec elle, qu'à Paris, elle

prendrait toutes les informations qu'elle pourrait souhaiter, et que,

tant qu'elle ne serait pas satisfaite, nous ne verrions pas Casimir.

Elle se calma aussitôt. «Oui, oui, dit-elle. Allons faire nos

paquets!» Mais à peine avais-je commencé, qu'elle me dit: «Réflexion

faite, je m'en vas. Je me déplais ici. Tu t'y plais, restes-y, je

m'informerai, et je te ferai savoir ce que l'on m'aura dit.»

Elle partit le soir même, revint encore faire des scènes du même

genre, et, en somme, sans en être beaucoup priée, me laissa au Plessis

jusqu'à l'arrivée de Mme Dudevant à Paris. Voyant alors qu'elle

donnait suite au mariage et me rappelait auprès d'elle avec des

intentions qui paraissaient sérieuses, je la rejoignis rue

Saint-Lazare, dans un nouvel appartement assez petit et assez laid,

qu'elle avait loué derrière l'ancien Tivoli. Des fenêtres de mon

cabinet de toilette, je voyais ce vaste jardin, et dans la journée, je

pouvais, pour une très mince rétribution, m'y promener avec mon frère,

qui venait d'arriver et qui s'installa dans une soupente au-dessus de

nous.

Hippolyte avait fini son temps, et, bien qu'à la veille d'être nommé

officier, il n'avait pas voulu renouveler son engagement. Il avait

pris en horreur l'état militaire, où il s'était jeté avec passion, il

avait compté y faire un avancement plus rapide: mais il voyait bien

que l'abandon des Villeneuve s'était étendu jusqu'à lui, et il

trouvait ce métier de troupier en garnison, sans espoir de guerre et

d'honneur, abrutissant pour l'intelligence et infructueux pour

l'avenir. Il pouvait vivre sans misère avec sa petite pension, et je

lui offris, sans être contrariée par ma mère, qui l'aimait beaucoup,

de demeurer chez moi jusqu'à ce qu'il eût avisé, comme il en avait

dessein, à se pourvoir d'un nouvel état.

Son intervention entre ma mère et moi fut très bonne. Il savait,

beaucoup mieux que moi, trouver le joint de ce caractère malade. Il

riait de ses emportemens, la flattait ou la raillait. Il la grondait

même, et de lui elle souffrait tout. Son _cuir_ de hussard n'était pas

aussi facile à entamer que ma susceptibilité de jeune fille, et

l'insouciance qu'il montrait devant ses algarades les rendait

tellement inutiles qu'elle y renonçait aussitôt. Il me récomfortait de

son mieux, trouvant que j'étais folle de me tant affecter de ces

inégalités d'humeur, qui lui semblaient de bien petites choses en

comparaison de la salle de police et des _coups de torchon_ du

régiment.

Mme Dudevant vint faire sa visite officielle à ma mère. Elle ne la

valait certes pas pour le cœur et l'intelligence, mais elle avait des

manières de grande dame et l'extérieur d'un ange de douceur. Je donnai

tête baissée dans la sympathie que son petit air souffrant, sa voix

faible et sa jolie figure distingué inspiraient dès l'abord, et

m'inspirèrent, à moi, plus longtemps que de raison. Ma mère fut

flattée de ses avances qui caressaient justement l'endroit froissé de

son orgueil. Le mariage fut décidé; et puis il fut remis en question,

et puis rompu, et puis repris au gré de caprices qui durèrent jusqu'à

l'automne et qui me rendirent encore souvent bien malheureuse et bien

malade; car j'avais beau reconnaître avec mon frère qu'au fond de tout

cela ma mère m'aimait et ne pensait pas un mot des affronts que

prodiguait sa langue, je ne pouvais m'habituer à ces alternatives de

gaîté folle et de sombre colère, de tendresse expansive et

d'indifférence apparente ou d'aversion fantasque.

Elle n'avait point de retours pour Casimir. Elle l'avait pris en

grippe parce que, disait-elle, son nez ne lui plaisait pas. Elle

acceptait ses soins et s'amusait à exercer sa patience, qui n'était

pas grande, et qui pourtant se soutint avec l'aide d'Hippolyte et

l'intervention de Pierret. Mais elle m'en disait pis que pendre, et

ces accusations portaient si à faux qu'il leur était impossible de ne

pas produire une réaction d'indulgence ou de foi dans les cœurs

qu'elle voulait aigrir ou désabuser.

Enfin elle se décida, après bien des pourparlers d'affaires assez

blessans. Elle voulait me marier sous le régime dotal, et M. Dudevant

père y faisait quelque résistance à cause des motifs de méfiance

contre son fils, qu'elle lui exprimait sans ménagement. J'avais engagé

Casimir à résister de son mieux à cette mesure conservatrice de la

propriété, qui a presque toujours pour résultat de sacrifier la

liberté morale de l'individu à l'immobilité tyrannique de l'immeuble.

Pour rien au monde je n'eusse vendu la maison et le jardin de Nohant,

mais bien une partie des terres, afin de me faire un revenu en rapport

avec la dépense qu'entraînait l'importance relative de l'habitation.

Je savais que ma grand'mère avait toujours été gênée à cause de cette

disproportion: mais mon mari dut céder devant l'obstination de ma

mère, qui goûtait le plaisir de faire un dernier acte d'autorité.

Nous fûmes mariés en septembre 1822, et après les visites et retours

de noces, après une pause de quelques jours chez nos chers amis du

Plessis, nous partîmes avec mon frère pour Nohant, où nous fûmes reçus

avec joie par le bon Deschartres.

FIN DU TOME NEUVIÈME.

Typographie L. Schnauss.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 44 / 44 段