autrefois, mais je ne les avais pas toujours comprises. Je n'y avais
vu que des rigueurs à blâmer, des ridicules à supporter. Maintenant
elle était accusée de vices de cœur, cette pauvre sainte femme! Ma
mère, je dois dire aussi, ma pauvre mère, disait des choses inouïes
dans la colère.
Ma résistance ferme et droite à ce torrent d'injustice la révolta.
J'étais, certes bien émue intérieurement, mais la voyant si exaltée,
je pensai devoir me contenir, et lui montrer dès le premier orage, une
volonté inébranlable de respecter le souvenir de ma bienfaitrice.
Comme cette révolte contre ses sentimens était par elle-même bien
assez offensante pour son dépit, je ne croyais pas pouvoir y mettre
trop de formes, trop de calme apparent, trop d'empire sur ma secrète
indignation.
Cet effort de raison, ce sacrifice de ma propre colère intérieure au
sentiment du devoir, était précisément ce que je pouvais imaginer de
pire avec une nature comme celle de ma mère. Il eût fallu faire comme
elle, crier, tempêter, casser quelque chose, l'effrayer enfin, lui
faire croire que j'étais aussi violente qu'elle et qu'elle n'aurait
pas bon marché de moi.
«Tu t'y prends tout de travers, me dit ma tante quand nous fûmes
seules ensemble. Tu es trop tranquille et trop fière; ce n'est pas
comme cela qu'il faut se conduire avec ma sœur. Je la connais bien,
moi! Elle est mon aînée, et elle m'aurait rendue bien malheureuse dans
mon enfance et dans ma jeunesse si j'avais fait comme toi; mais quand
je la voyais de mauvaise humeur et couvant une grosse querelle, je la
taquinais et me moquais d'elle jusqu'à ce que je l'eusse fait éclater.
Ça allait plus vite. Alors quand je la sentais bien montée, je me
fâchais aussi, et tout à coup je lui disais: «En voilà assez; veux-tu
m'embrasser et faire la paix? Dépêche-toi, car sans cela, je te
quitte.» Elle revenait aussitôt, et la crainte de me voir recommencer,
l'empêchait de recommencer trop souvent elle-même.»
Je ne pus profiter de ce conseil. Je n'étais pas la sœur, l'égale par
conséquent, de cette femme ardente et infortunée. J'étais sa fille. Je
ne pouvais oublier le sentiment et les formes du respect. Quand elle
revenait elle-même, je lui restituais ma tendresse avec tous ses
témoignages; mais il m'était impossible de prévenir ce retour en
allant baiser des lèvres encore chaudes d'injures contre celle que je
vénérais.
L'ouverture du testament amena de nouvelles tempêtes. Ma mère,
prévenue par quelqu'un qui trahissait tous les secrets de ma
grand'mère (je n'ai jamais su qui), connaissait depuis longtemps la
clause qui me séparait d'elle. Elle savait aussi mon adhésion à cette
clause: de là sa colère anticipée.
Elle feignit d'ignorer tout jusqu'au dernier moment, et nous nous
flattions encore, mon cousin et moi, que l'espèce d'aversion qu'elle
me témoignait lui ferait accepter avec empressement cette disposition
testamentaire, mais elle était armée de toutes pièces pour en
accueillir la déclaration. Sans doute quelqu'un l'avait influencée
d'avance, et lui avait fait voir là une injure qu'elle ne devait point
accepter. Elle déclara donc très nettement qu'elle ne se laisserait
pas réputer indigne de garder sa fille, qu'elle savait la clause
nulle, puisqu'elle était ma tutrice naturelle et légitime, qu'elle
invoquait la loi, et que ni prières ni menaces ne la feraient renoncer
à son droit, qui était effectivement complet et absolu.
Qui m'eût dit cinq ans auparavant que cette réunion tant désirée
serait un chagrin et un malheur pour moi? Elle me rappela ces jours
de ma passion pour elle et me reprocha amèrement d'avoir laissé
corrompre mon cœur par ma grand'mère et par Deschartres. «Ah! ma
pauvre mère, m'écriai-je, que ne m'avez-vous prise au mot dans ce
temps-là! Je n'aurais rien regretté alors. J'aurais tout quitté pour
vous. Pourquoi m'avez-vous trompée dans mes espérances et abandonnée
si complétement? J'ai douté de votre tendresse, je l'avoue. Et à
présent, que faites-vous? Vous brisez, vous blessez mortellement ce
cœur que vous voulez guérir et ramener! Vous savez qu'il a fallu
quatre ans à ma grand'mère pour me faire oublier un moment d'injustice
contre vous, et vous m'accablez tous les jours, à toute heure, de vos
injustices contre elle!»
Comme, d'ailleurs, je me soumettais sans murmure à sa volonté de me
garder avec elle, elle parut s'apaiser. La politesse extrême de mon
cousin la désarmait par moment. Elle ne ferma pas tout à fait
l'oreille à l'idée de me permettre de rentrer au couvent, comme
pensionnaire en chambre, et j'en écrivis à Mme Alicia et à la
supérieure, afin d'avoir une retraite toute prête à me recevoir,
aussitôt que j'aurais conquis la permission d'en profiter.
Il ne se trouva pas un logement vacant, grand comme la main, aux
Anglaises. On m'aurait reprise volontiers comme pensionnaire en
classe; mais ma mère ne voulait pas qu'il en fût ainsi, disant
qu'elle comptait me faire sortir sans en être empêchée par les
réglemens, qu'elle voulait me marier à sa guise, par conséquent,
n'avoir pas, dans ses relations avec moi, l'obstacle d'une grille et
d'une consigne de tourière.
Mon cousin me quitta en me disant de prendre courage et de persister
avec douceur et adresse dans le désir d'aller au couvent. Il me
promettait de s'occuper de me caser au Sacré-Cœur ou à
l'Abbaye-aux-Bois.
Ma mère ne voulait pas entendre parler de rester avec moi à Nohant,
encore moins de m'y laisser avec Deschartres et Julie, l'une qui y
conservait son logement selon le désir exprimé par ma grand'mère,
l'autre qui, ayant encore une année de bail, devait y rester comme
fermier. Ma mère ne savait vivre qu'à Paris, et pourtant elle avait
l'intuition vraie de la poésie des champs, l'amour et le talent du
jardinage et une grande simplicité de goûts; mais elle arrivait à
l'âge où les habitudes sont impérieuses. Il lui fallait le bruit de la
rue et le mouvement des boulevards. Ma sœur était tout récemment
mariée; nous devions habiter, ma mère et moi, l'appartement de ma
grand'mère, rue Neuve-des-Mathurins.
Je quittai Nohant avec un serrement de cœur pareil à celui que
j'avais éprouvé en quittant les Anglaises. J'y laissais toutes mes
habitudes studieuses, tous mes souvenirs de cœur, et mon pauvre
Deschartres seul et comme abruti de tristesse.
Ma mère ne me laissa emporter que quelques livres de prédilection.
Elle avait un profond mépris pour ce qu'elle appelait mon originalité.
Elle me permit cependant de garder ma femme de chambre Sophie, à
laquelle j'étais attachée, et d'emmener mon chien.
Je ne sais plus quelle circonstance nous empêcha de nous installer
tout de suite rue Neuve-des-Mathurins. Peut-être une levée de scellés
à faire. Nous descendîmes chez ma tante, rue de Bourgogne, et nous y
passâmes une quinzaine avant de nous installer dans l'appartement de
ma grand'mère.
J'eus une grande consolation à retrouver ma cousine Clotilde, belle et
bonne âme, droite, courageuse, discrète, fidèle aux affections, avec
un caractère charmant, un enjouement soutenu, des talens et la science
du cœur, préférable à celle des livres. Quelque enveloppés d'orages
domestiques que nous fussions alors, il n'y eut jamais, ni alors ni
depuis, un nuage entre nous deux. Elle aussi me trouvait un peu
_originale_; mais elle trouvait cela _très joli, très amusant, et
m'aimait comme j'étais_.
Sa douce gaîté était un baume pour moi. Quelque malheureuse ou
intempestivement tournée aux choses sérieuses que l'on soit, on a
besoin de rire et de folâtrer à dix-sept ans, comme on a besoin
d'exister. Ah! si j'avais eu à Nohant cette adorable compagne, je
n'aurais peut-être jamais lu tant de belles choses, mais j'aurais
aimé et accepté la vie.
Nous fîmes beaucoup de musique ensemble, nous apprenant l'une à
l'autre ce que nous savions un peu, moi lire, elle dire. Sa voix, un
peu voilée, était d'une souplesse extrême et sa prononciation facile
et agréable. Quand je me mettais avec elle au piano, j'oubliais tout.
A cette époque se place une circonstance qui m'impressionne beaucoup,
non qu'elle soit bien importante, mais parce qu'elle me mettait aux
prises, dès mon entrée dans la vie, avec certaines probabilités
entrevues d'avance. Deschartres fut appelé à venir rendre à une
assemblée de famille compte de son administration. Cela se passait
chez ma tante. Mon oncle, qui faisait carrément les choses et qui
était le conseil de ma mère, trouvait une lacune dans le paiement des
fermes, une lacune de trois ans, par conséquent dix-huit mille francs
à Deschartres. On avait appelé, je ne sais plus pourquoi, un avoué à
cette conférence.
En effet il y avait trois ans que Deschartres n'avait payé. J'ignore
si, par tolérance ou par crainte de le laisser ruiné, ma grand'mère
lui avait donné quittance d'une partie, mais ces quittances ne se
trouvèrent point. Quant à moi, je n'avais rien touché de lui et ne lui
avais, par conséquent, donné aucune décharge.
Le pauvre grand homme avait, comme je l'ai dit, acheté un petit
domaine dans les landes, non loin de chez nous. Comme il avait plus
d'imagination que de bonheur dans ses entreprises, il avait rêvé là, à
tort, une fortune; non qu'il aimât l'argent, mais parce que toute sa
science, tout son amour-propre s'engouffraient dans la perspective de
transformer un terrain maigre et inculte en une terre grasse et
luxuriante. Il s'était jeté dans cette aventure agricole avec la foi
et la précipitation de son infaillibilité. Les choses avaient mal
tourné, son régisseur l'avait volé! Et puis il avait voulu, croyant
bien faire, échanger les produits de nos terres avec ceux de la
sienne. Il nous amenait du bétail maigre qui n'engraissait pas chez
nous, ou qui y crevait de pléthore en peu de jours. Il envoyait chez
lui nos bestiaux gourmands et gâtés qui ne s'accommodaient pas de ses
ajoncs et de ses genêts, et qui y dépérissaient rapidement. Il en
était ainsi des grains et de tout le reste. En somme, sa terre lui
avait peu rapporté, en Nohant encore moins, relativement. Des pertes
considérables et répétées l'avaient mis dans la nécessité de vendre
son petit bien, mais il ne trouvait pas d'acquéreurs et ne pouvait
combler son arriéré.
Je savais tout cela, bien qu'il ne m'en eût jamais parlé. Ma
grand'mère m'en avait avertie, et je savais que nous ne vivions à
Nohant que du produit de la maison de la rue de la Harpe et de
quelques rentes sur l'État.
Ce n'était pas suffisant pour les habitudes de ma grand'mère; sa
maladie d'ailleurs avait occasionné d'assez grands frais. La gêne
était réelle dans la maison, et, n'ayant pas de quoi renouveler ma
garderobe, j'arrivais à Paris avec un bagage qui eût tenu dans un
mouchoir de poche, et une robe pour toute toilette.
Deschartres ne pouvant fournir ces malheureuses quittances, auxquelles
nous n'avions pas songé, arrivait donc de son côté pour donner ou
essayer de donner des explications, ou d'obtenir des délais. Il se
présenta fort troublé. J'aurais voulu être un moment seule avec lui
pour le rassurer; ma mère nous garda à vue, et l'interrogatoire
commença autour d'une table chargée de registres et de paperasses.
Ma mère, fortement prévenue contre mon pauvre pédagogue et avide de
lui rendre tout ce qu'il lui avait fait souffrir autrefois, goûtait, à
voir son embarras, une joie terrible. Elle tenait surtout à le faire
passer pour un malhonnête homme vis-à-vis de moi, à qui elle faisait
un principal grief de ne pas partager son aversion.
Je vis qu'il n'y avait pas à hésiter. Ma mère avait laissé échapper le
mot de prison pour dettes; j'espère qu'elle n'eût pas exécuté une si
dure menace; mais l'orgueilleux Deschartres, attaqué dans son honneur,
était capable de se brûler la cervelle. Sa figure pâle et contractée
était celle d'un homme qui a pris cette résolution.
Je ne le laissai pas répondre. Je déclarai qu'il avait payé entre mes
mains, et que, dans le trouble où nous avait si souvent mis l'état de
ma grand'mère, nous n'avions songé ni l'un, ni l'autre à la formalité
des quittances.
Ma mère se leva, les yeux enflammés et la voix brève: «Ainsi, vous
avez reçu dix-huit mille francs, me dit-elle, où sont-ils?
--Je les ai dépensés apparemment, puisque je ne les ai plus.
--Vous devez les représenter ou en prouver l'emploi.»
J'invoquai l'avoué. Je lui demandai si, étant unique héritière, je me
devais des comptes à moi-même, et si ma tutrice avait le droit
d'exiger ceux de ma gestion des revenus de ma grand'mère.
«Non, certes, répondit l'avoué. On n'a pas de questions à vous faire
là-dessus. Je demande qu'on insiste seulement sur la réalité de vos
recettes. Vous êtes mineure et n'avez pas le droit de remettre une
dette. Votre tutrice a celui d'exiger les rentrées qui vous sont
acquises.»
Cette réponse me rendit la force prête à m'abandonner. Tomber dans une
série de mensonges et de fausses explications ne m'eût peut-être pas
été possible. Mais, du moment qu'il ne s'agissait que de persister
dans un _oui_ pour sauver Deschartres, je crois que je ne devais pas
hésiter. Je ne sais pas s'il était en aussi grand péril que je me
l'imaginais. Sans doute on lui eût donné le temps de vendre son
domaine pour s'acquitter, et l'eût-il vendu à bas prix, il lui restait
pour vivre la pension que lui avait assignée ma grand'mère par son
testament[29]. Mais les idées de déshonneur et de prison pour dettes
me bouleversaient l'esprit.
[29] Elle avait été de quinze cents francs dans le premier
brouillon du testament. Il l'avait fait réduire à mille francs,
avec beaucoup d'instance et même d'emportement.
Ma mère insista comme le lui suggéra l'avoué. «Si M. Deschartres vous
a versé dix-huit mille francs, c'est ce qu'on saura bien. Vous n'en
donneriez pas votre parole d'honneur?»
Je sentis un frisson, et je vis Deschartres prêt à tout confesser.
«Je la donnerais, m'écriai-je.
--Donne-la en ce cas, me dit ma tante, qui me croyait sincère et qui
voulait voir finir ce débat.
--Non, mademoiselle, reprit l'avoué, ne la donnez pas.
--Je veux qu'elle la donne! s'écria ma mère, à qui j'eus ensuite bien
de la peine à pardonner de m'avoir infligé cette torture.
--Je la donne, lui répondis-je très émue, et Dieu est avec moi contre
vous dans cette affaire-ci!
--Elle a menti, elle ment! cria ma mère. Une dévote! une
philosophailleuse! Elle ment et se vole elle-même!
--Oh! pour cela, dit l'avoué en souriant, elle en a bien le droit, et
ne fait de tort qu'à sa dot.
--Je la conduirai, avec son Deschartres, jusque chez le juge de paix,
dit ma mère. Je lui ferai faire serment sur le Christ, sur l'Évangile!
--Non, madame, dit l'avoué, tranquille comme un homme d'affaires; vous
vous en tiendrez là; et quant à vous, mademoiselle, me dit-il avec une
certaine bienveillance, soit d'approbation, soit de pitié pour mon
désintéressement, je vous demande pardon de vous avoir tourmentée.
Chargé de soutenir vos intérêts, je m'y suis cru obligé. Mais personne
ici n'a le droit de révoquer votre parole en doute, et je pense que
l'on doit passer outre sur ce détail.»
J'ignore ce qu'il pensait de tout ceci. Je ne m'en occupai point et je
n'eusse point su lire à travers la figure d'un avoué. La dette de
Deschartres fut rayée au registre, on s'occupa d'autre chose et on se
sépara.
Je réussis à me trouver seule un instant sur l'escalier avec mon
pauvre précepteur. «Aurore, me dit-il avec les larmes dans les yeux,
je vous paierai, n'en doutez pas?
--Certes, je n'en doute pas, répondis-je, voyant qu'il éprouvait
quelque humiliation. La belle affaire! Dans deux ou trois ans votre
domaine sera en plein rapport.
--Sans doute! bien certainement! s'écria-t-il, rendu à la joie de ses
illusions. Dans trois ans, ou il me rapportera trois mille livres de
rente, ou je le vendrai cinquante mille francs. Mais j'avoue que, pour
le moment, je n'en trouve que douze mille, et que si l'on m'eût retenu
la pension de votre grand'mère pendant six années, il m'aurait fallu
mendier, je ne sais quel gagne pain. Vous m'avez sauvé, vous avez
souffert. Je vous remercie.»
Tant que je pus rester chez ma tante auprès de Clotilde, mon
existence, malgré de fréquentes secousses, me parut tolérable. Mais
quand je fus installée rue Neuve-des-Mathurins, elle ne le fut point.
Ma mère, irritée contre tout ce que j'aimais, me déclara que je
n'irais point au couvent. Elle m'y laissa aller embrasser une fois mes
religieuses et mes compagnes, et me défendit d'y retourner. Elle
renvoya brusquement ma femme de chambre, qui lui déplaisait, et chassa
même mon chien. Je le pleurai, parce que c'était la goutte d'eau qui
faisait déborder le vase.
M. de Villeneuve vint lui demander de m'emmener dîner chez lui. Elle
lui répondit que Mme de Villeneuve eût à venir elle-même lui faire
cette demande. Elle était dans son droit sans doute, mais elle parlait
si sèchement que mon cousin perdit patience, lui répondit que jamais
sa femme ne mettrait les pieds chez elle, et partit pour ne plus
revenir. Je ne l'ai revu que plus de vingt ans après.
De même que mon bon cousin m'a pardonné et me pardonne encore de ne
pas partager toutes ses idées, je lui pardonne de m'avoir abandonnée
ainsi à mon triste sort. Pouvait-il ne pas le faire? Je ne sais. Il
eût fallu de sa part une patience que je n'aurais certes pas eue pour
mon compte, si je n'eusse eu affaire à ma propre mère. Et puis, quand
même il eût dévoré en silence cette première algarade, n'eût-elle pas
recommencé le lendemain?
Cependant il m'a fallu des années, je le confesse, pour oublier la
manière dont il me quitta, sans même me dire un mot d'adieu et de
consolation, sans jeter les yeux sur moi, sans me laisser une
espérance, sans m'écrire le lendemain pour me dire que je trouverais
toujours un appui en lui quand il me serait possible de l'invoquer. Je
m'imaginai qu'il était las des ennuis que lui suscitait son
impuissante tutelle, et qu'il était content de trouver une vive
occasion de s'en débarrasser. Je me demandai si Mme de Villeneuve, qui
avait déjà l'âge d'une matrone, n'aurait pas pu, par un léger
simulacre de politesse, dont ma mère eût été flattée, la décider à me
laisser continuer mes visites chez elle, si tout au moins, on n'eût
pas pu tenter un peu plus, sauf à me laisser là, avec la confiance
d'inspirer quelque intérêt et de pouvoir y recourir plus tard sans
crainte d'être importune. Je m'attendais à quelque chose de semblable.
Il n'en fut rien. La famille de mon père resta muette. L'appréhension
de la trouver close m'empêcha d'y jamais frapper. Je ne sais si ma
fierté fut exagérée, mais il me fut impossible de la faire plier à des
avances. J'étais un enfant, il est vrai, et, bien que je n'eusse aucun
tort, je devais faire les premiers pas; mais on va voir ce qui m'en
empêcha.
Mon autre cousin, Auguste de Villeneuve, frère de Réné, vint me voir
aussi une dernière fois. Sans être liée avec lui, j'étais plus
familière, je ne sais pourquoi. Il était aussi très bon, mais il
manquait un peu de tact. Je me plaignis à lui de l'abandon de Réné:
«Ah dame, me dit-il avec son grand sang-froid indolent, tu n'as pas
agi comme on te le recommandait. On voulait te voir entrer au couvent,
tu ne l'as pas fait. Tu sors avec ta mère, avec sa fille, avec le mari
de sa fille, avec M. Pierret. On t'a vue dans la rue avec tout ce
monde-là. C'est une société impossible: je ne dis pas pour moi, ça me
serait bien égal, mais pour ma belle-sœur et pour les femmes de toute
famille honorable où nous aurions pu te faire entrer par un bon
mariage.»
Sa franchise éclaircissait une grande question d'avenir pour moi. Je
lui demandai d'abord comment il m'était possible, ayant affaire à une
personne que la résistance la plus polie et la plus humble exaspérait,
d'entrer au couvent contre sa volonté, de refuser de sortir avec elle
et de ne pas voir son entourage. Comme il ne pouvait me donner une
réponse satisfaisante, je lui demandai si, d'ailleurs, refuser de voir
ma sœur, son mari et Pierret, au cas où cela me serait possible, lui
paraissait conciliable avec les liens du sang, de l'amitié et du
devoir.
Il ne me répondit pas davantage, seulement il me dit: «Je vois que tu
tiens à ta famille maternelle et que tu es décidée à ne jamais rompre
avec tous ces braves gens-là. Je croyais le contraire. C'est
différent.
--J'ai pu, lui dis-je, dans des momens de douleur et de colère
intérieure, souhaiter de quitter ma mère, qui me rend fort
malheureuse, et comme je ne vois pas qu'elle soit heureuse de notre
réunion, je désirerais encore beaucoup le couvent, ou bien je
m'arrangerais d'un mariage qui me soustrairait à son autorité absolue;
mais quelque tort qu'elle puisse avoir, j'ai toujours été résolue à la
fréquenter et à ne me rendre complice d'aucun affront qui lui serait
fait.
--Eh bien! reprit-il, toujours aussi froid et faisant des grimaces
nerveuses qui lui étaient habituelles, et qui semblaient lui servir à
rassembler ses idées et ses paroles, en bonne religion, tu as raison,
mais ainsi ne va pas le monde. Ce que nous appelons un bon mariage
pour toi, c'est un comme ayant quelque fortune et de la naissance. Je
t'assure qu'aucun de ces hommes-là ne viendra te trouver ici, et que,
même quand tu auras attendu trois ans, l'époque de ta majorité, tu ne
seras pas plus facile à bien marier qu'aujourd'hui. Quant à moi, je ne
m'en chargerais pas: on me jetterait à la tête que tu as vécu trois
ans chez ta mère et avec toutes sortes de bonnes gens qu'on ne serait
pas fort aise de fréquenter. Ainsi, je te conseille de te marier
toi-même comme tu pourras. Qu'est-ce que ça me fait, à moi, que tu
épouses un roturier? S'il est honnête homme, je le verrai parfaitement
et je ne t'en aimerai certainement car je vois que ta mère tourne
autour de nous, et qu'elle va me flanquer à la porte!»
Là-dessus, il prit son chapeau et s'enfuit en me disant: «Adieu, ma
tante!»
Je ne lui en voulus pas, à lui, il ne s'était jamais chargé de moi. Sa
franchise me mettait à l'aise, et sa promesse d'amitié constante me
consolait amplement de la perte d'un bon parti. Je l'ai retrouvé aussi
amicalement insouciant et tranquillement bon peu d'années après mon
mariage.
Mais cette rupture momentanée de sa part, absolue de celle de tout le
reste de la famille, me donna bien à penser.
J'avais peut-être oublié, depuis quelques années, qui j'étais, et
comme quoi mon sang royal s'était perdu dans mes veines en s'alliant,
dans le sein de ma mère au sang plébéïen. Je ne crois pas, je suis
même certaine que je n'avais pas cru m'élever au-dessus de moi-même en
regardant comme naturelle et inévitable l'idée d'entrer dans une
famille noble, de même que je ne me crus pas déchue pour n'avoir pas à
y prétendre. Au contraire, je me sentais soulagée d'un grand poids.
J'avais toujours eu de la répugnance, d'abord par instinct, ensuite
par raisonnement, à m'incorporer dans une caste qui n'existait que par
la négation de l'égalité. A supposer que j'eusse été décidée au
mariage, ce qui n'était réellement pas encore, j'aurais, autant que
possible, suivi le vœu de ma grand'mère, mais sans être persuadé que
la naissance eût la moindre valeur sérieuse, et dans le cas seulement
où j'aurais rencontré un patricien sans morgue et sans préjugés.
Mon cousin Auguste me signifiait, de par la loi du monde, qu'il n'en
est pas et qu'il ne peut y en avoir. Tout en avouant que ma manière de
voir était religieuse et honorable pour moi, il déclarait qu'elle me
déshonorait aux yeux du monde, que personne ne m'y pardonnerait
d'avoir fait de trouver quelqu'un qui dût m'approuver.
Que devais-je donc faire selon lui et selon son monde? M'enfuir de
chez ma mère, faire connaître, par un éclat, qu'elle ne me rendait pas
heureuse, ou faire supposer pis encore, c'est-à-dire que mon honneur
était en danger auprès d'elle? Cela n'était pas, et si cela eût été,
le retentissement de ma situation ainsi proclamée m'eût-il rendue
beaucoup plus _mariable_ au gré de mes cousins?
Devais-je, à défaut de la fuite, me révolter ouvertement contre ma
mère, l'injurier, la menacer? quoi? que voulait-on de moi? Tout ce que
j'eusse pu faire eût été si impossible et si odieux, que je ne le
comprends pas encore.