Celui-là avait de grands pantalons rouges et des petits brodequins
verts, qui me donnaient grande envie qu'il me fît danser; mais c'est
un désir qu'il n'a pas partagé.... On ne danse pas pendant l'Avent.
Maman a donné des concerts où nous avons brillé comme tu penses.
J'avais très peur, mais le public d'ici ne s'y connaît guère. Ma harpe
est très bonne, quoique pas plus grande que la tienne, au couvent.
Elle a des sons charmans. Elle est en bois satiné gris et toute dorée.
Je chante toujours un peu, et on met mon peu de voix sur le compte de
ma timidité.»
«18 janvier 1822.
«Il est plus de trois heures. Je sors du bal, et pendant que la femme
de chambre déshabille maman, j'ai le temps de commencer une lettre
pour ma petite Aurore. Puisque les extrêmes se cherchent, j'aime à
babiller avec toi, et je veux de conter tout chaud, tout bouillant,
mes plaisirs de ce soir. Hélas! malgré tout ce que je t'en dis pour te
monter la tête, ils n'ont pas été sans mélange. J'ai encore dansé avec
tout le monde, excepté avec ces petites bottes vertes qui m'avaient
déjà tentée. Et comme les difficultés augmentent les fantaisies, j'en
ai plus envie que jamais. J'ai grand besoin de me reposer après trois
bals de suite. C'est une vie désordonnée, et tu as peut-être bien
raison de n'en pas désirer une pareille. Mais passer l'hiver seule à
la campagne! pour cela, c'est effrayant, je ne m'en sentirais pas le
courage. La vie est toute couleur de rose autour de moi, et je me
figure que la réflexion me rendrait triste.»
La personne qui m'écrivait ainsi était extrêmement jolie, malgré les
moqueries qu'elle fait d'elle-même. Elle était un peu grasse et un peu
louche, il est vrai; mais cela ne l'empêchait pas d'être légère dans
sa démarche et d'avoir le plus doux regard et les plus jolis yeux.
Elle avait peu de voix, en effet, mais chantait d'une manière
ravissante. C'était une nature narquoise, remplie de bienveillance, et
voyant en toutes choses le côté comique. Elle avait de grandes
originalités, aimant le plaisir sans coquetterie, et laissant prendre
à son esprit un tour assez hardi quelquefois, sans manquer dans ses
manières et dans ses actions à une réserve exquise.
Ces charmantes puérilités de jeune fille m'arrivaient quelquefois en
même temps qu'une argumentation de philosophie matérialiste de
Claudius et une exhortation pleine d'onction et de suavité de l'abbé
de Prémord. Ma vie intellectuelle était donc bien variée, et si
j'étais triste souvent, je ne m'ennuyais du moins jamais. Au
contraire, même au milieu de mes plus grands dégoûts de l'existence,
je me plaignais de la rapidité du temps, qui ne suffisait à rien de ce
dont j'aurais voulu le remplir.
J'aimais toujours la musique. J'avais dans ma chambre un piano, une
harpe et une guitare. Je n'avais plus le temps de rien étudier, mais
je déchiffrais beaucoup de partitions. Cette impossibilité où j'étais
d'acquérir un talent quelconque m'assurait du moins une source de
jouissances en m'habituant à lire et à comprendre.
Je voulais aussi apprendre la géologie et la minéralogie. Deschartres
remplissait ma chambre de moellons. Je n'apprenais rien qu'à voir et à
observer les détails de la création, sur lesquels il attirait mes
regards; mais le temps manquait toujours. Il eût fallu que notre chère
malade pût guérir.
Vers la fin de l'automne, elle devint très calme, et je me flattais
encore; mais Deschartres regardait cette amélioration comme un nouveau
pas vers la dissolution de l'être. Ma grand'mère n'était pourtant pas
d'un âge à ne pouvoir se relever. Elle avait soixante-quinze ans, et
n'avait été malade qu'une fois déjà dans toute sa vie. L'épuisement de
ses forces et de ses facultés était donc assez mystérieux. Deschartres
attribuait cette absence de puissance réactive à la mauvaise
circulation de son sang dans un système de vaisseaux trop étroits. Il
fallait l'attribuer plutôt à l'absence de volonté et d'épanouissement
moral, depuis l'affreux chagrin de la perte de son fils.
Tout le mois de décembre fut lugubre. Ma grand'mère ne se leva plus et
parla rarement. Cependant, habitués à être tristes, nous n'étions pas
terrifiés. Deschartres pensait qu'elle pouvait vivre longtemps ainsi
dans un engourdissement entre la mort et la vie. Le 22 décembre, elle
me fit lever pour me donner un couteau de nacre, sans pouvoir
expliquer pourquoi elle songeait à ce petit objet et voulait le voir
dans mes mains. Elle n'avait plus d'idées nettes. Cependant elle
s'éveilla encore une fois pour me dire: «_Tu perds ta meilleure
amie._»
Ce furent ses dernières paroles. Un sommeil de plomb tomba sur sa
figure calme, toujours fraîche et belle. Elle ne se réveilla plus et
s'éteignit sans aucune souffrance, au lever du jour et au son de la
cloche de Noël.
Nous n'eûmes de larmes ni Deschartres ni moi. Quand le cœur eut cessé
de battre et le souffle de ternir légèrement la glace, il y avait
trois jours que nous la pleurions définitivement, et en ce moment
suprême nous n'éprouvions plus que la satisfaction de penser qu'elle
avait franchi sans souffrance du corps et sans angoisses de l'âme le
seuil d'une meilleure existence. J'avais redouté les horreurs de
l'agonie: la Providence les lui épargnait. Il n'y eut point de lutte
entre le corps et l'esprit pour se séparer. Peut-être que déjà l'âme
était envolée vers Dieu, sur les ailes d'un songe qui la réunissait à
celle de son fils, tandis que nous avions veillé ce corps inerte et
insensible.
Julie lui fit une dernière toilette, avec le même soin que dans les
meilleurs jours. Elle lui mit son bonnet de dentelle, ses rubans, ses
bagues. L'usage, chez nous, est d'enterrer les morts avec un crucifix
et un livre de religion. J'apportai ceux que j'avais préférés au
couvent. Quand elle fut parée pour la tombe, elle était encore belle.
Aucune contraction n'avait altéré ses traits nobles et purs.
L'expression en était sublime de tranquillité.
Dans la nuit, Deschartres vint m'appeler, il était fort exalté et me
dit d'une voix brève: «Avez-vous du courage? Ne pensez-vous pas qu'il
faut rendre aux morts un culte plus tendre encore que celui des
prières et des larmes? Ne croyez-vous pas que de là-haut ils nous
voient et sont touchés de la fidélité de nos regrets? Si vous pensez
toujours ainsi, venez avec moi.»
Il était environ une heure du matin. Il faisait une nuit claire et
froide. Le verglas, venu par dessus la neige, rendait la marche si
difficile, que, pour traverser la cour et entrer dans le cimetière qui
y touche, nous tombâmes plusieurs fois.
«Soyez calme, me dit Deschartres toujours exalté sous une apparence de
sang-froid étrange. Vous allez voir celui qui fut votre père.» Nous
approchâmes de la fosse ouverte pour recevoir ma grand'mère. Sous un
petit caveau, formé de pierres brutes, était un cercueil que l'autre
devait rejoindre dans quelques heures.
«J'ai voulu voir cela, dit Deschartres, et surveiller les ouvriers qui
ont ouvert cette fosse dans la journée; le cercueil de votre père est
encore intact; seulement les clous étaient tombés. Quand j'ai été
seul, j'ai voulu soulever le couvercle. J'ai vu le squelette. La tête
s'était détachée d'elle-même. Je l'ai soulevée, je l'ai baisée. J'en
ai éprouvé un si grand soulagement, moi qui n'ai pu recevoir son
dernier baiser, que je me suis dit que vous ne l'aviez pas reçu non
plus. Demain cette fosse sera fermée. On ne la rouvrira sans doute
plus que pour vous. Il faut y descendre, il faut baiser cette relique.
Ce sera un souvenir pour toute votre vie. Quelque jour, il faudra
écrire l'histoire de votre père, ne fût-ce que pour le faire aimer à
vos enfans qui ne l'auront pas connu. Donnez maintenant à celui que
vous avez connu à peine vous-même, et qui vous aimait tant, une marque
d'amour et de respect. Je vous dis que de là où il est maintenant, il
vous verra et vous bénira.»
J'étais assez émue et exaltée moi-même pour trouver tout simple ce que
me disait mon pauvre précepteur. Je n'y éprouvai aucune répugnance, je
n'y trouvais aucune bizarrerie; j'aurais blâmé et regretté qu'ayant
conçu cette pensée, il ne l'eût pas exécutée. Nous descendîmes dans la
fosse et je fis religieusement l'acte de dévotion dont il me donna
l'exemple.
«Ne parlons de cela à personne, me dit-il, toujours calme en
apparence, après avoir refermé le cercueil, et sortant avec moi du
cimetière: on croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le
sommes pas, n'est-il pas vrai?
--Non, certes,» répondis-je avec conviction.
Depuis ce moment j'ai observé que les croyances de Deschartres avaient
complétement changé. Il avait toujours été matérialiste et n'avait pas
réussi à me le cacher, bien qu'il eût soin de chercher dans ses
paroles des termes moyens pour ne pas s'expliquer sur la Divinité et
l'immatérialité de l'âme humaine. Ma grand'mère était déiste, comme on
disait de son temps, et lui avait défendu de me rendre athée. Il avait
eu bien de la peine à s'en défendre, et, pour peu que j'eusse été
portée à la négation, il m'y aurait confirmée malgré lui.
Mais il se fit en lui une révolution soudaine et même extrême dans son
caractère, car peu de temps après je l'entendis soutenir avec feu
l'autorité de l'Église. Sa conversion avait été un mouvement du cœur,
comme la mienne. En présence de ces froids ossemens d'un être chéri,
il n'avait pu accepter l'horreur du néant. La mort de ma grand'mère
ravivant le souvenir de celle de mon père, il s'était trouvé devant
cette double tombe écrasé sous les deux plus grandes douleurs de sa
vie, et son âme ardente avait protesté, en dépit de sa raison froide,
contre l'arrêt d'une éternelle séparation.
Dans la journée qui suivit cette nuit d'une étrange solennité, nous
conduisîmes ensemble la dépouille de la mère auprès de celle du fils.
Tous nos amis y vinrent et tous les habitans du village y assistèrent.
Mais le bruit, les figures hébétées, les batailles des mendians qui,
pressés de recevoir la distribution d'usage, nous poussaient jusque
dans la fosse pour se trouver les premiers à la portée de l'aumône,
les complimens de condoléance, les airs de compassion fausse ou vraie,
les pleurs bruyans et les banales exclamations de quelques serviteurs
bien intentionnés, enfin tout ce qui est de forme et de regret
extérieur me fut pénible et me parut irréligieux. J'étais impatiente
que tout ce monde fût parti. Je savais un gré infini à Deschartres de
m'avoir amenée là, dans la nuit, pour rendre à cette tombe un hommage
grave et profond.
Le soir, toute la maison, vaincue par la fatigue, s'endormit de bonne
heure, Deschartres lui-même, brisé d'une émotion qui avait pris une
forme toute nouvelle dans sa vie.
Je ne me sentis pas accablée. J'avais été profondément pénétrée de la
majesté de la mort; mes émotions, conformes à mes croyances, avaient
été d'une tristesse paisible. Je voulus revoir la chambre de ma
grand'mère et donner cette dernière nuit de veille à son souvenir,
comme j'en avais donné tant d'autres à sa présence.
Aussitôt que tout le bruit eut cessé dans la maison, et que je me fus
assurée d'y être bien seule debout, je descendis et m'enfermai dans
cette chambre. On n'avait pas encore songé à la remettre en ordre. Le
lit était ouvert, et le premier détail qui me saisit fut l'empreinte
exacte du corps, que la mort avait frappé d'une pesanteur inerte et
qui se dessinait sur le matelas et sur le drap. Je voyais là toute sa
forme gravée en creux. Il me sembla, en y appuyant mes lèvres, que
j'en sentais encore le froid.
Des fioles à demi vides étaient encore à côté de son chevet. Les
parfums qu'on avait brûlés autour du cadavre remplissaient
l'atmosphère. C'était du benjoin, qu'elle avait toujours préféré
pendant sa vie, et qui lui avait été rapporté de l'Inde, dans une
noix de coco, par M. Dupleix. Il y en avait encore, j'en brûlai
encore. J'arrangeai ses fioles comme la dernière fois elle les avait
demandées; je tirai le rideau à demi, comme il avait coutume d'être
quand elle le faisait disposer. J'allumai la veilleuse, qui avait
encore de l'huile. Je ranimai le feu, qui n'était pas encore éteint.
Je m'étendis dans le grand fauteuil, et je m'imaginai qu'elle était
encore là, et qu'en tâchant de m'assoupir j'entendrais peut-être
encore une fois sa faible voix m'appeler.
Je ne dormis pas, et cependant il me sembla entendre deux ou trois
fois sa respiration, et l'espèce de gémissement, de réveil que mes
oreilles connaissaient si bien. Mais rien de net ne se produisit à mon
imagination, trop désireuse de quelque douce vision pour arriver à
l'exaltation qui eût pu la produire.
J'avais eu dans mon enfance des accès de terreur à propos des
spectres, et au couvent il m'en était revenu quelques appréhensions.
Depuis mon retour à Nohant, cela s'était si complétement dissipé, que
je le regrettais, craignant, quand je lisais les poètes, d'avoir
l'imagination morte. L'acte religieux et romanesque que Deschartres
m'avait fait accomplir la veille était de nature à me ramener les
troubles de l'enfance; mais loin de là, il m'avait pénétrée d'une
désespérance absolue de ne pouvoir communiquer directement avec les
morts aimés. Je ne pensais donc pas que ma pauvre grand'mère pût
m'apparaître réellement, mais je me flattais que ma tête fatiguée
pourrait éprouver quelque vertige qui me ferait revoir sa figure
éclairée du rayon de la vie éternelle.
Il n'en fût rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans
l'âtre, et aussi le grillon, que ma grand'mère n'avait jamais voulu
laisser persécuter par Deschartres, bien qu'il la réveillât souvent.
La pendule sonna les heures. La montre à répétition, accrochée au
chevet de la malade, et qu'elle avait la coutume d'interroger souvent
du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui
m'endormit profondément.
Quand je m'éveillai, au bout de quelques heures, j'avais tout oublié,
et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le
souvenir me revint avec des larmes qui me soulagèrent, et dont je
couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tête. Puis je
sortis de cette chambre, où les scellés furent mis le lendemain et qui
me parut profanée par les formalités d'intérêt matériel.
CHAPITRE VINGTIEME.
Mon tuteur.--Arrivée de ma mère et de ma tante.--Étrange
changement de relations.--Ouverture du testament.--Clause
illégale.--Résistance de ma mère.--Je quitte Nohant.--Paris,
Clotilde.--1823.--Deschartres à Paris.--Mon serment.--Rupture
avec ma famille paternelle.--Mon cousin Auguste.--Divorce avec
la noblesse.--Souffrances domestiques.
Mon cousin Réné de Villeneuve, puis ma mère, avec mon oncle et ma
tante Maréchal, arrivèrent peu de jours après. Ils venaient assister à
l'ouverture du testament et à la levée des scellés. De la valeur de ce
testament allait dépendre mon existence nouvelle; je ne parle pas sous
le rapport de l'argent, je n'y pensais pas, et ma grand'mère y avait
pourvu de reste; mais sous le rapport de l'autorité qui allait
succéder pour moi à la sienne.
Elle avait désiré, par-dessus tout, que je ne fusse point confiée à ma
mère, et la manière dont elle me l'avait exprimé, à l'époque de la
pleine lucidité où elle avait rédigé ses dernières volontés, m'avait
fortement ébranlée. «Ta mère, m'avait-elle dit, est plus bizarre que
tu ne penses, et tu ne la connais pas du tout. Elle est si inculte
qu'elle aime ses petits à la manière des oiseaux, avec de grands
soins et de grandes ardeurs pour la première enfance; mais quand ils
ont des ailes, quand il s'agit de raisonner et d'utiliser la tendresse
instinctive, elle vole sur un autre arbre et les chasse à coups de
bec. Tu ne vivrais pas à présent trois jours avec elle sans te sentir
horriblement malheureuse. Son caractère, son éducation, ses goûts, ses
habitudes, ses idées te choqueront complétement, quand elle ne sera
plus retenue par mon autorité entre vous deux. Ne t'expose pas à ces
chagrins, consens à aller habiter avec la famille de ton père, qui
veut se charger de toi après ma mort. Ta mère y consentira très
volontiers, comme tu peux déjà le pressentir, et tu garderas avec elle
des relations douces et durables que vous n'aurez point si vous vous
rapprochez davantage. On m'assure que, par une clause de mon
testament, je peux confier la suite de ton éducation et le soin de
t'établir à Réné de Villeneuve, que je nomme ton tuteur, mais je veux
que tu acquisses d'avance à cet arrangement, car Mme de Villeneuve
surtout ne se chargerait pas volontiers d'une jeune personne qui la
suivrait à contre-cœur.»
A ces momens de courte mais vive lueur de sagesse, ma grand'mère avait
pris sur moi un empire complet. Ce qui donnait aussi beaucoup de poids
à ses paroles, c'était l'attitude singulière et même blessante de ma
mère, son refus de venir me soutenir dans mes angoisses, le peu de
pitié que l'état de ma grand'mère lui inspirait, et l'espèce
d'amertume railleuse, parfois menaçante de ses lettres rares et
singulièrement irritées. N'ayant pas mérité cette sourde colère qui
paraissait gronder en elle, je m'en affligeais, et j'étais forcée de
constater qu'il y avait chez elle soit de l'injustice, soit de la
bizarrerie. Je savais que ma sœur Caroline n'était point heureuse
avec elle, et ma mère m'avait écrit: «Caroline va se marier. Elle est
lasse de vivre avec moi. Je crois, après tout, que je serai plus libre
et plus heureuse quand je vivrai seule.»
Mon cousin était venu bientôt après passer une quinzaine avec nous. Je
crois que pour se bien décider, ou tout au moins pour décider sa femme
à se charger de moi, il avait voulu me connaître davantage. De mon
côté, je désirais aussi connaître ce père d'adoption que je n'avais
pas beaucoup vu depuis mon enfance. Sa douceur et la grâce de ses
manières m'avaient toujours été sympathiques, mais il me fallait
savoir s'il n'y avait pas derrière ces formes agréables un fond de
croyances quelconques, inconciliables avec celles qui avaient surgi en
moi.
Il était gai, d'une égalité charmante de caractère, d'un esprit
aimable et cultivé, et d'une politesse si exquise que les gens de
toute condition en étaient satisfaits ou touchés. Il avait beaucoup de
littérature, et une mémoire si fidèle qu'il avait retenu, je crois,
tous les vers qu'il avait lus. Il m'interrogeait sur mes lectures, et
dès que je lui nommais un poète, il m'en récitait les plus beaux
passages d'une manière aisée, sans déclamation, avec une voix et une
prononciation charmantes. Il n'avait point d'intolérance dans le goût
et se plaisait à Ossian aussi bien qu'à Gresset. Sa causerie était un
livre toujours ouvert et qui vous présentait toujours une page
choisie.
Il aimait la campagne et la promenade. Il n'avait, à cette époque, que
quarante-cinq ans, et comme il n'en paraissait que trente, on ne
manqua pas de dire à La Châtre, en nous voyant monter à cheval
ensemble, qu'il était mon prétendu, et que c'était une nouvelle
impertinence de ma part de courir seule avec lui, _au nez du monde_.
Je ne trouvai en lui aucun des préjugés étroits et des appréciations
mesquines des provinciaux. Il avait toujours vécu dans le plus grand
monde, et mes _excentricités_ ne le blessaient en rien. Il tirait le
pistolet avec moi, il se laissait aller à lire et à causer jusqu'à
deux ou trois heures du matin; il luttait avec moi d'adresse à sauter
les fossés à cheval; il ne se moquait pas de mes essais de
philosophie, et même il m'exhortait à écrire, assurant que c'était ma
vocation, et que je m'en tirerais agréablement.
Par son conseil, j'avais essayé de faire encore un roman, mais
celui-ci ne réussit pas mieux que ceux du couvent. Il ne s'y trouva
pas d'amour. C'était toujours une fiction en dehors de moi et que je
sentais ne pouvoir peindre. Je m'en amusai quelque temps et y renonçai
au moment où cela tournait à la dissertation. Je me sentais pédante
comme un livre, et, ne voulant pas l'être, j'aimais mieux me taire et
poursuivre intérieurement l'éternel poème de _Corambé_, où je me
sentais dans le vrai de mes émotions.
En trouvant mon tuteur si conciliant et d'un commerce si agréable, je
ne songeais pas qu'une lutte d'idées pût jamais s'engager entre nous.
A cette époque, les idées philosophiques étaient toutes spéculatives
dans mon imagination. Je n'en croyais pas l'application générale
possible. Elles n'excitaient ni alarmes ni antipathies personnelles
chez ceux qui ne s'en occupaient pas sérieusement. Mon cousin riait de
mon libéralisme et ne s'en fâchait guère. Il voyait la nouvelle cour,
mais il restait attaché aux souvenirs de l'empire, et comme, en ce
temps-là, bonapartisme et libéralisme se fondaient souvent dans un
même instinct d'opposition, il m'avouait que ce monde de dévots et
d'obscurantistes lui donnait des nausées, et qu'il ne supportait
qu'avec dégoût l'intolérance religieuse et monarchique de certains
salons.
Il me faisait bien certaines recommandations de respect et de
déférence envers madame de Villeneuve, qui me donnaient à penser qu'il
n'était pas le maître absolu chez lui; mais ma cousine n'était pas
dévote alors, et tenait surtout aux manières et au savoir-vivre. Comme
je m'inquiétais de ma rusticité, il m'assura qu'il n'y paraissait pas
quand je voulais, et qu'il ne s'agissait que de vouloir toujours. «Au
reste, me disait-il, si tu trouves quelquefois ta cousine un peu
sévère, tu feras à ses exigences du moment le sacrifice de la petite
vanité d'écolier, et aussitôt qu'elle t'aura vue plier de bonne grâce,
elle t'en récompensera par un grand esprit de justice et de
générosité. Chenonceaux te semblera un paradis terrestre, à toi qui
n'a jamais rien vu, et si tu y as quelques momens de contrainte je
saurai te les faire oublier. Je sens que tu me seras une société
charmante: nous lirons, nous disserterons, nous courrons, et même nous
rirons ensemble, car je vois que tu es gaie aussi, quand tu n'a pas
trop de sujets de chagrin.»
Je m'en remettais donc à lui de mon sort futur avec une grande
confiance. Il m'assurait aussi que sa fille Emma, Mme de la
Roche-Aymon, partageait la sympathie particulière que j'avais toujours
eue pour elle, et qu'à nous trois nous oublierions la gêne du monde,
que ni elle ni lui n'aimaient plus que moi.
Il m'avait également parlé de ma mère, sans aigreur et en termes très
convenables, en me confirmant tout ce que ma grand'mère m'avait dit en
dernier lieu de son peu de désir de m'avoir avec elle. Loin de me
prescrire une rupture absolue, il m'encourageait à persister dans ma
déférence envers elle. «Seulement, me disait-il, puisque le lien entre
vous semble se détendre de lui-même, ne le resserre pas imprudemment,
ne lui écris pas plus qu'elle ne paraît le souhaiter et ne te plains
pas de la froideur qu'elle te témoigne. C'est ce qui peut arriver de
mieux.»
Cette prescription me fut pénible. Malgré tout ce que j'y trouvais de
sage, et peut-être de nécessaire au bonheur de ma mère elle-même, mon
cœur avait toujours pour elle des élans passionnés, suivis d'une
morne tristesse. Je ne me disais pas qu'elle ne m'aimait point: je
sentais qu'elle m'en voulait trop d'aimer ma grand'mère pour n'être
pas jalouse aussi à sa manière: mais cette manière m'effrayait, je ne
la connaissais pas. Jusqu'à ces derniers temps, ma préférence pour
elle lui avait été trop bien démontrée.
Quand après quelques mois, et au lendemain de la mort de ma
grand'mère, mon cousin Réné revint pour m'emmener, j'étais bien
décidée à le suivre. Pourtant l'arrivée de ma mère bouleversa. Ses
premières caresses furent si ardentes et si vraies, j'étais si
heureuse aussi de revoir ma petite tante Lucie, avec son parler
populaire, sa gaîté, sa vivacité, sa franchise et ses maternelles
gâteries, que je me flattai d'avoir retrouvé le rêve de bonheur de mon
enfance dans la famille de ma mère.
Mais au bout d'un quart d'heure tout au plus, ma mère, très irritée
par la fatigue du voyage, par la présence de M. de Villeneuve, par les
airs refrognés de Deschartres, et surtout par les douloureux souvenirs
de Nohant, exhala toutes les amertumes amassées dans son cœur contre
ma grand'mère. Incapable de se contenir, malgré les efforts de ma
tante pour la calmer et pour atténuer par des plaisanteries l'effet de
ce qu'elle appelait ses _exagérations_, elle me fit voir qu'un abîme
s'était creusé à mon insu entre nous, et que le fantôme de la pauvre
morte se placerait là longtemps pour nous désespérer.