vie recueillie et cachée, sont les seuls moyens de conserver la paix
de la conscience, ne voilà-t-il pas que, de par la liberté, je
revenais au stoïcisme catholique de Gerson, et qu'épouvantée du néant
de la vie, je pensais avoir tourné dans un cercle vicieux?
Seulement Gerson promettait et donnait la béatitude au cénobite, et
mes moralistes ainsi que mes poètes ne me laissaient que le désespoir.
Gerson, toujours logique à son point de vue étroit, m'avait conseillé
de n'aimer mes semblables qu'en vue de mon propre salut, c'est-à-dire
de ne les aimer point. J'avais appris des autres à mieux entendre
Jésus et à aimer le prochain littéralement plus que moi-même: de là
une douleur infinie de voir chez mes semblables le mal dont il me
semblait si facile de se préserver, et un regret amer de ne pouvoir
emporter dans la solitude l'espérance de leur conversion.
J'avais résolu de m'abstenir de la vie: à mon rêve de couvent avait
succédé un rêve de claustration libre, de solitude champêtre. Il me
semblait que j'avais, comme _Réné_, le cœur mort avant d'avoir vécu,
et qu'ayant si bien découvert, par les yeux de Rousseau, de La
Bruyère, de Molière même, dont le _Misanthrope_ était devenu mon code,
par les yeux enfin de tous ceux qui ont vécu, senti, pensé et écrit,
la perversité et la sottise des hommes, je ne pourrais jamais en aimer
un seul avec enthousiasme, à moins qu'il ne fût, comme moi, une espèce
de sauvage, en rupture de ban avec cette société fausse et ce monde
fourvoyé.
Si Claudius, avec son esprit, son savoir et son scepticisme à
l'endroit des choses humaines, eût eu, comme moi, l'idéal religieux,
j'eusse peut-être pensé à lui; j'y pensai même, pour me questionner à
ce sujet; mais, tout au contraire de moi, il arrivait rapidement à
nier Dieu, disant qu'il aurait dû commencer par là. Cela creusait un
abîme entre nous, et notre amitié épistolaire en était glacée. Je ne
lui pardonnais que par la pensée qu'il s'éclairerait mieux en
s'instruisant davantage.
Cela n'arriva point. Et, bien que nous ayons été liés plus tard assez
intimement, cette souffrance intérieure que me causait son athéisme ne
s'est jamais dissipée, alors même que je n'avais plus l'esprit tendu
habituellement sur des idées aussi sérieuses. Cet athéisme produisit
chez lui, dans son âge mûr, des théories d'une perversité surprenante,
et l'on se demandait parfois s'il y croyait, ou s'il se moquait de
vous. Il vint même un moment où il fut saisi du vertige du mal et où
il m'effraya au point que je cessai de le voir et refusai de renouer
notre ancienne amitié; mais pourquoi raconterais-je cette phase de son
existence: Il n'y a pas d'utilité à remuer la cendre des morts quand
leur trace dans la vie n'a pas été assez éclatante pour laisser
derrière eux des abîmes entr'ouverts.
Je m'isolais donc, par la volonté, à dix-sept ans, de l'humanité
présente. Les lois de propriété, d'héritage, de répression meurtrière,
de guerre litigieuse; les priviléges de fortune et d'éducation; les
préjugés du rang et ceux de l'intolérance morale: la puérile oisiveté
des gens du monde; l'abrutissement des intérêts matériels; tout ce qui
est d'institution ou de coutume païenne dans une société soi-disant
chrétienne, me révoltait si profondément, que j'étais entraînée à
protester, dans mon âme, contre l'œuvre des siècles. Je n'avais pas
la notion du progrès, qui n'était pas populaire alors, et qui ne
m'était pas arrivée par mes lectures. Je ne voyais donc pas d'issue à
mes angoisses; et l'idée de travailler, même dans mon milieu obscur et
borné, pour hâter les promesses de l'avenir, ne pouvait se présenter à
moi.
Ma mélancolie devint donc de la tristesse, et ma tristesse de la
douleur. De là au dégoût de la vie et au désir de la mort il n'y a
qu'un pas. Mon existence domestique était si morne, si endolorie, mon
corps si irrité par une lutte continuelle contre l'accablement, mon
cerveau si fatigué de pensées sérieuses trop précoces, et de lectures
trop absorbantes aussi pour mon âge, que j'arrivai à une maladie
morale très grave: l'attrait du suicide.
A Dieu ne plaise que j'attribue cependant ce mauvais résultat aux
écrits des maîtres et au désir de la vérité. Dans une plus heureuse
situation de famille, dans une meilleure disposition de santé, ou je
n'aurais pas tant compris les livres, ou ils ne m'eussent pas tant
impressionnée. Comme presque tous ceux de mon âge, peut-être
n'aurais-je été émue que de la forme, et n'aurais-je pas tant cherché
le fond. Les philosophes, pas plus que les poètes, ne sont coupables
du mal qu'ils peuvent nous faire quand nous buvons sans à propos et
sans modération aux sources qu'ils ont creusées. Je sentais bien que
je devais me défendre, non pas d'eux, mais de moi-même, et j'appelais
la foi à mon secours.
Je crois encore à ce que les chrétiens appellent la grâce. Qu'on nomme
comme on voudra les transformations qui s'opèrent en nous quand nous
appelons énergiquement le principe divin de l'infini au secours de
notre faiblesse; que ce bienfait s'appelle secours ou assimilation;
que notre aspiration s'appelle prière ou exaltation d'esprit, il est
certain que l'âme se retrempe dans les élans religieux. Je l'ai
toujours éprouvé d'une manière si évidente pour moi, que j'aurais
mauvaise grâce à en matérialiser l'expression sous ma plume. Prier
comme certains dévots pour demander au ciel la pluie ou le soleil,
c'est-à-dire des pommes de terre et des écus; pour conjurer la grêle
ou la foudre, la maladie ou la mort, c'est de l'idolâtrie pure; mais
lui demander le courage, la sagesse, l'amour, c'est ne pas
intervertir l'ordre de ses lois immuables, c'est puiser à un foyer
qui ne nous attirerait pas sans cesse si, par sa nature, il n'était
pas capable de nous réchauffer.
Je priai donc et reçus la force de résister à la tentation du suicide.
Elle fut quelquefois si vive, si subite, si bizarre, que je pus bien
constater que c'était une espèce de folie dont j'étais atteinte. Cela
prenait la forme d'une idée fixe et frisait par momens la monomanie.
C'était l'eau surtout qui m'attirait comme par un charme mystérieux.
Je ne me promenais plus qu'au bord de la rivière, et, ne songeant plus
à chercher les sites agréables, je la suivais machinalement jusqu'à ce
que j'eusse trouvé un endroit profond. Alors, arrêtée sur le bord et
comme enchaînée par un aimant, je sentais dans ma tête comme une gaîté
fébrile, en me disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à
faire!»
D'abord cette manie eut son charme étrange, et je ne la combattis pas,
me croyant bien sûre de moi-même; mais elle prit une intensité qui
m'effraya. Je ne pouvais plus m'arracher de la rive aussitôt que j'en
formais le dessein, et je commençais à me dire: _Oui_ ou _Non_? assez
souvent et assez longtemps pour risquer d'être lancée par le _oui_ au
fond de cette eau transparente qui me magnétisait.
Ma religion me faisait pourtant regarder le suicide comme un crime.
Aussi je vainquis cette menace de délire. Je m'abstins de m'approcher
de l'eau, et le phénomène nerveux, car je ne puis définir autrement la
chose, était si prononcé, que je ne touchais pas seulement à la
margelle d'un puits sans un tressaillement fort pénible à diriger en
sens contraire.
Je m'en croyais pourtant guérie, lorsque, allant voir un malade avec
Deschartres, nous nous trouvâmes tous deux à cheval au bord de
l'Indre. «Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma
monomanie, marchez derrière moi: le gué est très dangereux. A deux pas
de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d'eau.
--J'aimerais mieux ne point y passer, lui répondis-je, saisie tout à
coup d'une grande méfiance de moi-même. Allez seul, je ferai un détour
et vous rejoindrai par le pont du moulin.»
Deschartres se moqua de moi. «Depuis quand êtes-vous peureuse? me
dit-il; c'est absurde. Nous avons passé cent fois dans des endroits
pires, et vous n'y songiez pas. Allons, allons! le temps nous presse.
Il nous faut être rentrés à cinq heures pour faire dîner votre bonne
maman.»
Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais, au beau
milieu du gué, le vertige de la mort s'empare de moi, mon cœur
bondit, ma vue se trouble, j'entends le _oui_ fatal gronder dans mes
oreilles, je pousse brusquement mon cheval à droite, et me voilà dans
l'eau profonde, saisie d'un rire nerveux et d'une joie délirante.
Si Colette n'eût été la meilleure bête du monde, j'étais débarrassée
de la vie, et fort innocemment, cette fois, car aucune réflexion ne
m'était venue, mais Colette, au lieu de se noyer, se mit à nager
tranquillement et à m'emporter vers la rive: Deschartres faisait des
cris affreux qui me réveillèrent. Déjà il s'élançait à ma poursuite.
Je vis que, mal monté et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai
d'être tranquille et ne m'occupai plus que de me bien tenir. Il n'est
pas aisé de ne pas quitter un cheval qui nage. L'eau vous soulève, et
votre propre poids submerge l'animal à chaque instant; mais j'étais
bien légère, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs.
La plus grande difficulté fut pour aborder. La rive était trop
escarpée. Il y eut un moment d'anxiété terrible pour mon pauvre
Deschartres; mais il ne perdit pas la tête et me cria de m'accrocher à
un têteau de saule qui se trouvait à ma portée, et de laisser noyer la
bête. Je réussis à m'en séparer et à me mettre en sûreté; mais quand
je vis les efforts désespérés de ma pauvre Colette pour franchir le
talus, j'oubliai tout à fait ma situation, et, entraînée une minute
auparavant à ma propre perte, je me désolai de celle de mon cheval,
que je n'avais pas prévue. J'allais me rejeter à l'eau pour essayer,
bien inutilement sans doute, de le sauver, quand Deschartres vint
m'arracher de là, et Colette eut l'esprit de revenir vers le gué où
était restée l'autre jument.
Deschartres ne fit pas comme le maître d'école de la fable, qui débite
son sermon avant de songer à sauver l'enfant; mais le sermon, pour
venir après le secours, n'en fut pas moins rude. Le chagrin et
l'inquiétude le rendaient parfois littéralement furieux. Il me traita
d'_animal_, de _bête brute_. Tout son vocabulaire y passa. Comme il
était d'une pâleur livide et que de grosses larmes coulaient avec ses
injures, je l'embrassai sans le contredire; mais la scène continuant
pendant le retour, je pris le parti de lui dire la vérité comme à un
médecin, et de le consulter sur cette inexplicable fantaisie dont
j'étais possédée.
Je pensais qu'il aurait peine à me comprendre, tant je comprenais peu
moi-même ce que je lui avouais; mais il n'en parut pas surpris. «Ah!
mon Dieu! s'écria-t-il, cela aussi! Allons, c'est héréditaire!» Il me
raconta alors que mon père était sujet à ces sortes de vertiges, et
m'engagea à les combattre par un bon régime et par la _religion_, mot
inusité dans sa bouche, et que je lui entendais invoquer, je pense,
pour la première fois.
Il n'avait pas lieu d'argumenter contre mon mal, puisqu'il était
involontaire et combattu en moi; mais ceci nous conduisit à raisonner
sur le suicide en général.
Je lui accordais d'abord que le suicide raisonné et consenti était
généralement une impiété et une lâcheté. C'eût été le cas pour moi.
Mais cela ne me paraissait pas plus absolu que bien d'autres lois
morales. Au point de vue religieux, tous les martyrs étaient des
suicides: si Dieu voulait, d'une manière absolue et sans réplique, que
l'homme conservât, même parjure et souillée, la vie qu'il lui a
imposée, les héros et les saints du christianisme devaient plutôt
feindre d'embrasser les idoles que de se laisser livrer aux supplices
et dévorer par les bêtes. Il y a eu des martyrs si avides de cette
mort sacrée, qu'on raconte de plusieurs qu'ils se précipitèrent en
chantant dans les flammes, sans attendre qu'on les y poussât. Donc
l'idéal religieux admet le suicide et l'Église le canonise. Elle a
fait plus que de canoniser les martyrs, elle a canonisé les saints
volontairement suicidés par excès de macérations.
Quant au point de vue social (en outre des faits d'héroïsme
patriotique et militaire, qui sont des suicides glorieux comme le
martyre chrétien), ne pouvait-il pas se présenter des cas où la mort
est un devoir tacitement exigé par nos semblables? Sacrifier sa vie
pour sauver celle d'un autre n'est pas un devoir douteux, lors
même qu'il s'agirait du dernier des hommes; mais la sacrifier pour
réparer sa propre honte, si la société ne le commande pas, ne
l'approuve-t-elle point? N'avons-nous pas tous dans le cœur et sur
les lèvres ce cri instinctif de la conscience en présence d'une
infamie: «Comment peut-on, comment ose-t-on vivre après cela?» L'homme
qui commet un crime et qui se tue après, n'est-il pas à moitié absous?
Celui qui a fait un grand tort à quelqu'un et qui, ne pouvant le
réparer, se condamne à l'expier par le suicide, n'est-il pas plaint et
en quelque sorte réhabilité? Le banqueroutier qui survit à la ruine de
ses commettans est souillé d'une tache ineffaçable; sa mort volontaire
peut seule prouver la probité de sa conduite ou la réalité de son
désastre. Ce peut être parfois un point d'honneur exagéré, mais c'est
un point d'honneur. Quand c'est l'œuvre d'un remords bien fondé,
est-ce un scandale de plus à donner au monde? Le monde, par conséquent
l'esprit des sociétés établies, n'en juge pas ainsi, puisque, par le
pardon qu'il accorde, il considère ceci comme une réparation du
mauvais exemple et un hommage rendu à la morale publique.
Deschartres m'accorda tout cela, mais il fut plus embarrassé quand je
poussai plus loin. «Maintenant, lui dis-je, il peut arriver, comme
conséquence de tout ce que nous avons admis, qu'une âme éprise du beau
et du vrai sente cependant en elle la fatalité de quelque mauvais
instinct, et qu'étant tombée dans le mal, elle ne puisse pas répondre,
malgré ses remords et ses résolutions, de n'y pas retomber tout le
reste de sa vie. Alors elle peut se prendre elle-même en dégoût, en
aversion, en mépris, et non seulement désirer la mort, mais la
chercher comme le seul moyen de s'arrêter dans la mauvaise voie.
--Oh! doucement, dit Deschartres. Vous voilà fataliste à présent, et
que faites-vous du libre arbitre, vous qui êtes chrétienne?
--Je vous confesse qu'aujourd'hui, répondis-je, j'éprouve de grands
doutes là-dessus. Ils sont pénibles plus que je ne puis vous le dire,
et je ne demande pas mieux que vous les combattiez: mais ce qui m'est
arrivé tout à l'heure ne prouve-t-il pas qu'on peut être entraîné vers
la mort physique par un phénomène tout physique, auquel la conscience
et la volonté n'ont point de part, et où l'assistance de Dieu semble
ne vouloir pas intervenir?
--Vous en concluez que si l'instinct physique peut nous faire chercher
la mort physique, l'instinct moral peut nous pousser de même à la mort
morale? La conséquence est fausse. L'instinct moral est plus important
que l'instinct physique, qui ne raisonne pas. La raison est
toute-puissante, non pas toujours sur le mal physique, qui l'engourdit
et la paralyse, mais sur le mal moral, qui n'est pas de force contre
elle. Ceux qui font le mal sont des êtres privés de raison. Complétez
la raison en vous-même, vous serez à l'abri de tous les dangers qui
conspireraient contre elle, et même vous surmonterez en vous les
désordres du sang et des nerfs; vous les préviendrez, tout au moins,
par le régime moral et physique.»
Je donnai pleinement raison, cette fois, à Deschartres: pourtant il me
revint plus tard bien des doutes et des angoisses de l'âme à ce sujet.
Je pensai que le libre arbitre existe dans la pensée saine, mais que
son exercice peut être entravé par des circonstances tout à fait
indépendantes de nous et vainement combattues par notre volonté. Ce
n'était pas ma faute si j'avais la tentation de mourir. Il se peut que
j'eusse aidé à ce mal par un régime trop excitant au moral et au
physique; mais, en somme, j'avais manqué de direction et de repos; ma
maladie était la conséquence inévitable de celle de ma grand'mère.
Depuis mon immersion dans la rivière, je me sentis débarrassée de
l'obsession de la noyade; mais, malgré les soins médicaux et
intellectuels de Deschartres, l'attrait du suicide persista sous
d'autres formes. Tantôt j'avais une étrange émotion en maniant des
armes et en chargeant des pistolets, tantôt les fioles de laudanum que
je touchais sans cesse pour préparer des lotions à ma grand'mère me
donnaient de nouveaux vertiges.
Je ne me souviens pas trop comment je me débarrassai de cette manie.
Cela vint de soi-même avec un peu plus de repos que je donnai à mon
esprit, et que Deschartres vint à bout d'assurer à mon sommeil, en se
dévouant plus d'une fois à ma place. Je parvins donc à oublier mon
idée fixe, et peut-être la lecture que Deschartres me fit faire d'une
partie des classiques grecs et latins y contribua-t-elle beaucoup.
L'histoire nous transporte loin de nous-mêmes, surtout celle des temps
reculés et des civilisations évanouies. Je me rassérénai souvent avec
Plutarque, Tite-Live, Hérodote, etc. J'aimai aussi Virgile
passionnément en français et Tacite en latin. Horace et Cicéron
étaient les dieux de Deschartres. Il m'expliquait le mot à mot, car je
m'obstinais à ne vouloir pas rapprendre le latin. Il me traduisit donc
en lisant ses passages de prédilection, et il était là d'une décision,
d'une clarté, d'une couleur que je n'ai jamais retrouvées chez
personne.
Je trouvais aussi une distraction douce à écrire beaucoup de lettres,
à mon frère, à Mme Alicia, à Elisa, à Mme de Pontcarré, et à plusieurs
de mes compagnes restées au couvent, ou sorties comme moi
définitivement. Dans les commencemens, je ne pouvais suffire aux
nombreuses correspondances qui me provoquaient et me réclamaient; mais
il avait fallu bien peu de temps pour que je fusse oubliée du plus
grand nombre. Il ne me restait donc que des amies de choix. J'ai
conservé presque toutes ces lettres, qui me sont de doux souvenirs,
même des personnes que j'ai entièrement perdues de vue. Celles de Mme
Alicia sont simples et toujours tendres. Elles vont de 1820 à 1830.
Tout empreintes de la douce monotonie de la vie religieuse, elles ont
pour la plupart un ton d'enjouement qui atteste la constante sérénité
de cette belle âme. Elle m'appelle toujours mon enfant chéri, ou mon
cher _tourment_, comme dans le temps où j'allais me faire gronder dans
sa cellule[28].
[28] Dans une de ces lettres, elle me raconte comme quoi Clary de
Faudoas a manqué mettre le feu à sa cellule, pour fêter par des
illuminations, la naissance du petit duc (Henri V). Je cite ce
petit fait comme une date de mon récit.
Il y a beaucoup d'esprit, de gaîté ou de grâce dans les lettres de
jeunes filles que j'ai conservées. Pour détacher un point un peu plus
brillant sur la trame lourde et triste de mon récit, je citerai
quelques extraits de la manière espiègle et charmante d'une de ces
aimables compagnes.
A., 5 avril 21.
«Je t'envie bien, chère Aurore, le plaisir de courir les champs à
cheval. Je tourmente mon papa mignon pour qu'il me le procure, car je
rêve de me voir une casquette sur l'oreille. J'ai arraché sa promesse.
En attendant, j'arpente à pied notre immense jardin de la préfecture.
_Figure-toi, ma chère_, comme nous disions à la classe qu'il s'y
trouve des plaines, des allées droites, des terrasses d'une longueur
inouïe, et des tours qui dominent une espèce de promenade où il passe
beaucoup de monde et où je vas souvent regarder. Comme la préfecture
était autrefois une abbaye, il y a encore dans une partie du jardin
entourée de murs, et qui est comme un grand jardin séparé du reste, de
vieilles ruines d'église couvertes de lierre, des ifs taillés en
pointe, et de longues allées sombres, bordées de grands tilleuls. Tout
rappelle les moines dans cet endroit où rien n'a été changé, et je me
les représente lisant leurs offices sous ces ombrages où j'aime à
rêvasser ou à répéter les vers du Tasse.
«Ceux du Dante, que tu m'as envoyés, m'ont semblé magnifiques, et je
ne peux me lasser de les relire.--Non vraiment, je ne chante plus:
Già reide la primavera,
Col suo fiorito aspetto.
Mais j'aime toujours M. l'abbé Métastase.
«Bonsoir, ma petite Aurore. Je vais me coucher, bien qu'il ne soit que
neuf heures et demie, car je ne me sens pas disposée du tout à passer,
comme toi, les nuits à travailler. Je n'ai pas d'ardeur et n'en prends
que pour mon plaisir.....................................»
* * * * *
............ 17 juin ............
«J'ai été, il y a quelques jours, à ce qu'on appelle ici un
_tantarare_. C'est une société composée de personnes âgées qui jouent
au boston dans un salon fort peu éclairé. Quelques jeunes personnes,
qui ont suivi leurs mères, bâillent ou en meurent d'envie. Pour moi,
mon sort a été supportable. Je me suis trouvée, par hasard, auprès
d'une jeune dame aimable et de mon âge. Nous avons beaucoup bavardé.
Tu aurais été étonnée de nous entendre raisonner sur l'histoire de
France! Comme je n'y suis pas des plus ferrées, j'ai jeté la
conversation sur ce qui m'en plaît le mieux, sur le temps de la
chevalerie. Nous avons cherché alors des hommes dignes du beau titre
de chevaliers dans ceux que nous connaissons, et nous n'avons pas pu
en trouver plus de deux ou trois. Il fallait leur donner des dames: la
chose nous parut trop difficile, quoique, au fond, chacune de nous
pensât que c'était elle.
«Tu me demandes si je versifie encore. Vraiment non. J'ai laissé ce
goût au couvent, où je ne pouvais avoir à chanter d'autres romances
que celles que je composais moi-même. Maintenant ce n'est pas un petit
plaisir pour moi de pouvoir chanter toutes celles que je veux........
* * * * *
«Comment! tu tires le pistolet dans une cible, avec ton ami Hippolyte?
Et moi qui me vantais à toi de brûler de la poudre! Décidément, tu es
bien plus gâtée que moi, et je vas m'en plaindre à mon papa, qui me
refuse des balles. Il croit que le bruit et le feu me suffiront
longtemps!--Par exemple, je déteste toujours le travail d'aiguille. Je
le reconnais pourtant bien nécessaire à une femme; mais j'ai trouvé
un ouvrage qui me plaît: c'est de filer. J'ai un petit rouet charmant,
avec une belle quenouille d'ébène, qui vaut bien la quenouille de bois
de rose d'_Amélie_, dans _Gaston de Foix_.--Mais que tu es donc
heureuse d'avoir un cheval à toi! Je n'ai, en fait de bêtes, qu'une
tourterelle qui se charge de me réveiller le matin en volant sur mon
lit.--Je ne partage guère ton désir singulier de retourner au couvent.
En fait de religieuses, je n'aimais que Poulette; mais la nouvelle
supérieure, point. Je m'étonne toujours que tu puisses supporter son
souvenir et ne pourrais m'attacher à elle que pour l'amour de
Dieu.--J'ai eu des nouvelles de G***. Elle est au Sacré-Cœur, et
toujours méchante comme elle l'était chez nous. C'est encore quelqu'un
que tu aimais et que je ne peux pas souffrir. Il paraît qu'elle se
plaît beaucoup, dans cette nouvelle pension, à raconter tous les
affreux tours qu'elle jouait à nos vieilles locataires de la rue des
Boulangers.»
27 septembre ...
«... Je n'ai plus de nouvelles de notre couvent que par toi, et tu es
la seule avec qui je puisse me livrer un peu à mon babil, car
l'inspection des lettres par Mme Eugénie m'empêche d'écrire davantage
aux amies que nous y avons laissées. Cela mettrait trop de contrainte
dans mes lettres. Par exemple, je ne me risquerais pour rien au monde
à leur parler de M. de la ***, qui est maintenant le seul beau danseur
du régiment du Calvados, M. de Lauzun étant absent.
«Tu te représenteras facilement le premier, quand je te dirai qu'il me
ressemble comme deux gouttes d'eau, surtout au bal, où nous avons tous
deux de très vives couleurs. Nous sommes de la même taille. Il jouit,
comme moi, d'un honnête embonpoint. Il a des cheveux blondasses et des
petits yeux bleus mal ouverts. Enfin, quand nous dansons ensemble, on
le prendrait pour mon frère. Maman dit que si elle s'était mariée deux
ou trois ans plus tôt, elle aurait pu avoir un fils _aussi charmant_.