Bien qu'il m'assommât souvent, je consentais à satisfaire son besoin

de discuter et de disserter, en lui sacrifiant des heures que j'aurais

préféré donner à mes propres recherches. Il croyait tout savoir, il se

trompait. Mais comme il savait beaucoup de choses et possédait une

mémoire admirable, il n'était pas ennuyeux à l'intelligence;

seulement, il était fatiguant pour le caractère, à cause de

l'exubérance de vanité du sien. Avec la figure la plus refrognée et le

langage le plus absolu qui se puissent imaginer, il avait soif de

quelques momens de gaîté et d'abandon. Il plaisantait lourdement, mais

il riait de bon cœur quand je le plaisantais. Enfin il souffrait tout

de moi, et tandis qu'il prenait en aversion violente quiconque ne

l'admirait pas, il ne pouvait se passer de mes contradictions et de

mes taquineries. Ce dogue hargneux était un chien fidèle, et, mordant

tout le monde, se laissait tirer les oreilles par l'enfant de la

maison.

Voilà par quel concours de circonstances toutes naturelles j'arrivai à

scandaliser effroyablement les commères mâles et femelles de la ville

de La Châtre. A cette époque, aucune femme du pays ne se permettait de

monter à cheval, si ce n'est en croupe de son _valet_ des champs. Le

costume, non pas seulement du garçon pour les courses à pied, mais

encore l'amazone et le chapeau rond, étaient une abomination: l'étude

des _os de mort_, une profanation; la chasse, une destruction;

l'étude, une aberration, et mes relations enjouées et tranquilles avec

des jeunes gens, fils des amis de mon père, que je n'avais pas cessé

de traiter comme des camarades d'enfance, et que je voyais, du reste,

fort rarement, mais à qui je donnais une poignée de main sans rougir

et me troubler comme une dinde amoureuse, c'était de l'effronterie,

de la dépravation, que sais-je? Ma religion même fut un sujet de

glose et de calomnie stupide. Était-il convenable d'être pieuse, quand

on se permettait des choses si étonnantes? Cela n'était pas possible.

Il y avait là-dessous quelque diablerie. Je me livrais aux sciences

occultes. J'avais fait semblant une fois de communier, mais j'avais

emporté l'hostie sainte dans mon mouchoir, on l'avait bien vu! J'avais

donné rendez-vous à Claudius et à ses frères, et nous en avions fait

une cible; nous l'avions traversée à coups de pistolet. Une autre fois

j'étais entrée à cheval dans l'église, et le curé m'avait chassée au

moment où je caracolais autour du maître-autel. C'était depuis ce

jour-là qu'on ne me voyait plus à la messe et que je n'approchais plus

des sacremens. André, mon pauvre page rustique, n'était pas bien net

dans tout cela. C'était ou mon amant, ou une espèce d'appariteur, dont

je me servais dans mes conjurations. On ne pouvait rien lui faire

avouer de mes pratiques secrètes: mais j'allais la nuit dans le

cimetière déterrer des cadavres avec Deschartres; je ne dormais

jamais, je ne m'étais pas mise au lit depuis un an. Les pistolets

chargés qu'André avait toujours dans les fontes de sa selle en

m'accompagnant à cheval, et les deux grands chiens qui nous suivaient,

n'étaient pas non plus une chose bien naturelle. Nous avions tiré sur

des paysans, et des enfans avaient été étranglés par ma chienne

Velléda. Pourquoi non? Ma férocité était bien connue. J'avais du

plaisir à voir des bras cassés et des têtes fendues, et chaque fois

qu'il y avait du sang à faire couler, Deschartres m'appelait pour m'en

donner le divertissement.

Cela peut paraître exagéré. Je ne l'aurais pas cru moi-même, si, par

la suite, je ne l'avais vu _écrit_. Il n'y a rien de plus bêtement

méchant que l'habitant des petites villes. Il en est même

divertissant, et quand ces folies m'étaient rapportées, j'en riais de

bon cœur, ne me doutant guère qu'elles me causeraient plus tard de

grands chagrins.

J'avais déjà subi, de la part de ces imbéciles, une petite

persécution, dont j'avais triomphé. Au milieu de l'été, à l'époque où

ma grand'mère était le mieux portante, j'avais dansé la bourrée sans

encombre à la fête du village, en dépit de menaces qui avaient été

faites contre moi à mon insu. Voici à quelle occasion:

Je voyais souvent une bonne vieille fille qui demeurait à un quart de

lieue de chez moi, dans la campagne. C'était encore Deschartres qui

m'y avait menée et qui la jugeait la plus honnête personne du monde.

Je crois encore qu'il ne s'était pas trompé, car j'ai toujours vu

cette bonne fille ou occupée de son vieux oncle, qui mourait d'une

maladie de langueur et qu'elle soignait avec une piété vraiment

filiale, ou vaquant aux soins de la campagne et du ménage avec une

activité et une bonhomie touchantes. J'aimais son petit intérieur

demi-rustique, tenu avec une propreté hollandaise, ses poules, son

verger, ses galettes qu'elle tirait du four elle-même pour me les

servir toutes chaudes. J'aimais surtout sa droiture, son bon sens, son

dévoûment pour l'oncle et le réalisme de ses préoccupations

domestiques, qui me faisait descendre de mes nuages et se présentait à

moi avec un charme très pur et très bienfaisant.

Il lui vint une sœur qui me parut aussi très bonne femme, mais dont

il plut aux moralistes de la ville de penser et de dire beaucoup de

mal, j'ai toujours ignoré pourquoi, et je crois encore qu'il n'y avait

pas d'autre raison à cela que la fantaisie de diffamation qui dévore

les esprits provinciaux.

Il y avait une quinzaine de jours que cette sœur était au pays et je

l'avais vue plusieurs fois. Elle me dit qu'elle viendrait à la fête de

notre village; elle y vint, et je lui parlai comme à une personne que

l'on connaît sous de bons rapports.

Ce fut une indignation générale, et on décréta que je foulais aux

pieds, avec affectation, toutes les convenances. C'était une insulte à

l'_opinion_ des messieurs et dames de la ville. Je ne me doutais de

rien. Quelqu'un de charitable vint m'avertir, et comme, en somme, on

ne me disait contre cette femme rien qui eût le sens commun, je

trouvai lâche de lui tourner le dos et continuai à lui parler chaque

fois que je me trouvai auprès d'elle dans le mouvement de la fête.

Plusieurs garçons judicieux, artisans et bourgeois, prétendirent que

je le faisais _à l'exprès_ pour narguer le _monde_, et s'entendirent

pour me faire ce qu'ils appelaient _un affront_, c'est-à-dire qu'ils

ne me feraient pas danser. Je ne m'en aperçus pas du tout, car tous

les paysans de chez nous m'invitèrent, et comme de coutume, je ne

savais à qui entendre.

Mais il paraît que je risquais bien de n'avoir pas l'honneur d'être

invitée par les gens de la ville, s'ils eussent été tous aussi bêtes

les uns que les autres. Il se trouva que les premiers n'étaient pas en

nombre, et que j'avais là des amis inconnus qui s'entendirent pour

conjurer l'orage: entre autres, un tanneur à qui j'ai toujours su gré

de s'être posé pour moi en chevalier dans cette belle affaire, quoique

je ne lui eusse jamais parlé. Il se fit donc autour de lui un groupe

toujours grossissant de mes défenseurs, et je dansai avec eux jusqu'à

en être lasse, un peu étonnée de les voir si empressés autour de moi

qui ne les connaissais pas du tout, tandis que Deschartres se

promenait à mes côtés d'un air terrible.

Il m'expliqua ensuite tout ce qui s'était passé. Je lui reprochai de

ne pas m'avoir avertie. J'aurais quitté la fête plutôt que de servir

de prétexte à quelque rixe. Mais ce n'était pas la manière de voir de

Deschartres. «Je l'aurais bien voulu! s'écria-t-il tout malade de

n'avoir pas trouvé l'occasion d'éclater; j'aurais voulu qu'un de ces

ânes dît un mot qui me permit de lui casser bras et jambes!--Bah! lui

dis-je, cela vous aurait forcé à les leur remettre, et vous avez bien

assez de besogne sans cela.» Deschartres, exerçant gratis, avait une

grosse clientèle.

Ce petit fait nous occupa fort peu l'un et l'autre, mais nous donna

lieu de parler de l'opinion, et je pensai, pour la première fois, à me

demander quelle importance on devait y attacher. Deschartres, qui

était toujours en contradiction ouverte avec lui-même, ne s'en était

jamais préoccupé dans sa conduite, et s'imaginait devoir la respecter

en principe. Quant à moi, j'avais encore dans l'oreille toutes les

paroles sacrées, et celle-ci entre autres: «Malheur à celui par qui le

scandale arrive!»

Mais il s'agissait de définir ce que c'est que le scandale.

«Commençons par là, disais-je à mon pédagogue. Nous verrons ensuite à

définir ce que c'est que l'opinion.--L'opinion, c'est très vague,

disait Deschartres. Il y en a de toutes sortes. Il y a l'opinion des

sages de l'antiquité, qui n'est pas celle des modernes; celle des

théologiens, qui n'est que controverse éternelle; celle des gens du

monde, qui varie encore selon les cultes. Il y a l'opinion des

ignorans, qu'on doit nommer préjugés; enfin, il y a celle des sots,

qu'on doit mépriser profondément. Quant au scandale, c'est bien clair!

C'est l'impudeur dans le mal, dans le vice, dans toutes les actions

mauvaises.

--Vous dites l'impudeur dans le mal: il peut donc y avoir de la pudeur

dans le vice, dans toutes les mauvaises actions?

--Non, c'est une manière de dire: mais enfin, une certaine honte des

égaremens où l'on tombe est encore un hommage rendu à la morale

publique.

--Oui et non, grand homme! Celui qui fait le mal par légèreté, par

entraînement, par passion, enfin sans en avoir conscience, ne songe

pas à s'en cacher. S'il peut oublier le jugement de Dieu, il n'est

guère étonnant qu'il oublie celui des hommes. Je plains sa folie. Mais

celui qui se cache habilement et sait se préserver du blâme me paraît

beaucoup plus odieux. Il pèche donc bien sciemment contre Dieu,

celui-là, puisqu'il y porte assez de réflexion pour ne pas se laisser

juger par les hommes. Je le méprise!

--C'est très juste. Donc, il ne faut avoir rien de mauvais à cacher.

--Croyez-vous que vous et moi, par exemple, nous ayons à rougir de

quelque vice, de quelque penchant au mal?

--Non certainement.

--Alors, pourquoi crie-t-on au scandale autour de nous?

--Le fait de certaines imbécillités ne prouve rien. Mais cependant il

ne faudrait pas pousser à l'extrême l'esprit d'indépendance que, dans

cette occasion-ci, je partage avec vous. Vous êtes appelée à vivre

dans le monde; si telle ou telle chose innocente en soi-même, et que

je juge sans inconvénient, venait à blesser les idées de votre

entourage, il faudrait bien y renoncer.

--Cela dépend, grand homme. Les choses indifférentes en elles-mêmes

doivent être sacrifiées au savoir-vivre, comme disait toujours ma

pauvre bonne-maman quand elle m'enseignait, et, par le savoir-vivre,

elle entendait l'affection, l'obligeance, l'esprit de famille ou de

charité. Mais les choses qui sont essentiellement bonnes, peut-on et

doit-on s'en abstenir parce qu'elles sont méconnues et mal

interprétées? Pour sauver l'honneur d'un parent ou d'un ami, on peut

être forcé d'exposer le sien à des soupçons. Pour lui sauver la vie,

on peut être condamné à mentir. Pour avoir assisté un malheureux

écrasé à tort ou à raison sous le blâme public, il arrive que

l'intolérance vous rend solidaire de la réprobation qui pèse sur lui.

Je vois dans l'exercice de la charité chrétienne, qui est la première

de toutes les vertus, mille devoirs qui doivent scandaliser le monde.

Donc, quand Jésus a dit: «Si l'un de vous scandalise un de ces petits

qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui avoir une pierre au

cou et être jeté dans le fond de la mer,» il a voulu parler de ce qui

est le mal, et il l'a entendu d'une manière absolue toute conforme à

sa doctrine. Il a dit de la pécheresse: «_Que celui de vous qui est

sans péché lui jette la première pierre_,» et ses enseignemens aux

disciples se résument ainsi: «Supportez les injures, le blâme, la

calomnie, tous les genres de persécution de la part de ceux qui ne

croient point en ma parole.»--Or, ce que le monde appelle scandale

n'est pas toujours le scandale, et ce qu'il appelle l'opinion n'est

qu'une convention arbitraire qui change, selon les temps, les lieux et

les hommes.

--Sans doute, sans doute, disait Deschartres. _Vérité en deçà, erreur

au delà_; mais le bon citoyen respecte les croyances du milieu où il

se trouve. Ce milieu se compose de sages et de fous, de gens capables

et d'êtres stupides. Le choix n'est pas difficile à faire!

--Il y a donc deux opinions?

--Oui, la vraie et la fausse, mères de toutes les autres nuances.

--S'il y en a deux, il n'y en a pas.

--Voyez le paradoxe!

--C'est pour l'Église orthodoxe, grand homme! Il n'y en a qu'une ou il

n'y en a pas. Vous me dites que j'aurai à respecter le milieu où la

destinée me jettera. C'est là le paradoxe! Si ce milieu est mauvais,

je ne le respecterai pas; je vous en avertis.

--Vous voilà encore avec votre fausse logique! Je vous ai enseigné la

logique, mais vous allez à l'extrême et rendez faux, par l'abus des

conséquences, ce qui est vrai au point de départ. Le monde n'est pas

infaillible, mais il a l'autorité. Il faut, dans tous les doutes, s'en

remettre à l'autorité. Telle chose excellente en soi peut scandaliser.

--Il faut s'en abstenir?

--Non! il faut la faire, mais avec prudence quelquefois. Il faut

quelquefois se cacher pour faire le bien, malgré le proverbe: Tu te

caches, donc tu fais mal.

--A la bonne heure, grand homme! Vous avez dit le mot: _Prudence_.

C'est tout autre chose, cela. Il ne s'agit plus ni du bien, ni du mal,

ni du scandale, ni de l'opinion à définir. Tout cela est vague dans

l'ordre des choses humaines. Il faut avoir de la prudence! Eh bien! je

vous dis, moi, que la prudence est un agrément et un avantage

personnels, mais que la conscience intime étant le seul juge, à défaut

de juges absolument compétens dans la société, je me crois

complétement libre de manquer de prudence, s'il me plaît de supporter

tout le blâme et toutes les persécutions qui s'attachent aux devoirs

périlleux et difficiles.

--C'est trop présumer de vos forces. Vous ne trouverez pas la chose

si aisée que vous croyez, ou bien vous vous exposerez à de grands

malheurs.

--Je ne me crois pas des forces extraordinaires. Je sais que je

prendrai là une tâche très rude, aussi je m'arrange à l'avance pour me

la faire aussi légère que possible. Pour cela, il y a un moyen très

simple.

--Voyons!

--C'est de rompre dès à présent, dès ce premier jour où mes yeux

s'ouvrent à l'inconséquence des choses humaines, avec le commerce de

ce qu'on appelle le monde. Vivre dans la retraite en faisant le bien,

soit dans un couvent, soit ici, ne quêtant l'approbation de personne,

n'ayant aucun besoin de la société banale des indifférens, me souciant

de Dieu, de quelques amis et de moi-même, voilà tout. Qu'y a-t-il de

si difficile? ma grand'mère n'a-t-elle pas arrangé ainsi toute la

dernière moitié de sa vie?»

Quand je me laissais aller à la pensée de reculer le plus possible le

choix d'un état dans la vie; quand je parlais d'attendre l'âge de

vingt-cinq ou trente ans pour me décider au mariage ou à la profession

religieuse, et de m'adonner, jusque-là, à la science avec Deschartres,

dans notre tranquille solitude de Nohant, il n'avait plus d'argumens

pour me combattre, tant ce rêve lui souriait aussi. Malgré son peu

d'imagination, il m'aidait à faire des châteaux en Espagne, et

finissait par croire qu'à force de m'inculquer la sagesse, il m'avait

rendue supérieure à lui-même.

Dans nos entretiens, je l'amenais donc presque toujours à mes

conclusions, et même dans les choses d'enthousiasme où il n'était

certainement pas inférieur à moi. Tout en raillant son amour-propre et

ses contradictions, je sentais fort bien qu'il était tout au moins mon

égal pour le cœur. Seulement le mien, plus jeune et plus excité,

avait des élans plus soutenus, et le sien, engourdi par l'âge et

l'habitude des soins matériels, avait besoin d'être réveillé de temps

en temps. Il affectait de préférer la sagesse à la vertu, et la raison

à l'enthousiasme; mais, au fond, il avait bien réellement dans l'âme

des vertus dont je n'avais encore que l'ambition, et une conscience du

devoir qui lui faisait fouler aux pieds, à chaque instant, tous ses

intérêts personnels.

Le résumé que je viens de faire de nos entretiens d'une semaine ou

deux n'a pas été arrangé après coup. J'ai changé de point de vue

plusieurs fois dans ma vie, sur la marche et le détail des choses en

voie d'éclaircissement et de progrès; mais tout ce qui a été

conclusion de philosophie à mon usage dans les choses essentielles a

été réglé une fois pour toutes, la première fois que mon esprit a été

conduit par un fait d'expérience, frivole ou sérieux, à se poser

nettement la question du devoir. Quand j'avais, au couvent, des

scrupules de dévotion, c'est à dire des incertitudes de jugement, je

crois que j'étais plus logique que l'abbé de Prémord et Mme Alicia.

Catholique, je ne voulais pas l'être à moitié et croyais n'avoir pas

touché le but tant qu'un grain de sable m'avait fait trébucher.

J'entreprenais l'impossible, parce que rien ne semble impossible aux

enfans. Je croyais à quelque chose d'absolu qui n'existe pas pour

l'humanité et dont la suprême sagesse lui a refusé le secret. Aussitôt

que je me crus fondée à raisonner ma croyance et à l'épurer en lui

cherchant l'appui et la sanction de mes meilleurs instincts, je n'eus

plus de doute et je n'eus plus à revenir sur mes décisions. Ce ne fut

pas force de caractère. Les doutes ne reparurent pas, voilà tout.

Beaucoup de points importants furent ainsi tranchés dès lors en moi,

avec ou sans Deschartres, avec et sans l'abbé de Prémord. Beaucoup

d'autres restèrent encore lettres closes, entre autres tout ce qui

était relatif à l'amour ou au mariage. Le temps n'était pas venu pour

moi d'y songer, puisque aucune de ces fibres n'avait encore vibré en

moi.

Quand je me souviens de ces contentions d'esprit et de la joie que me

donnaient tout à coup mes certitudes, il me semble bien que j'avais le

ridicule des écoliers qui croient avoir découvert eux-mêmes la sagesse

des siècles; mais quand je me demande aujourd'hui, fort

tranquillement et après longue expérience de la vie, si j'avais

raison de mépriser si hardiment les idées fausses et les vains devoirs

qui tuent la foi aux devoirs sérieux, je trouve que je n'avais pas

tort, et je sens que si c'était à recommencer, je ne ferais pas mieux.

CHAPITRE DIX-NEUVIEME.

La maladie de ma grand'mère s'aggrave encore.--Fatigues

extrêmes.--_Réné_, _Byron_, _Hamlet_.--Etat maladif de

l'esprit.--Maladie du suicide.--La rivière.--Sermon de

Deschartres.--Les classiques.--Correspondances.--Fragmens de

lettres d'une jeune fille.--Derniers jours de ma

grand'mère.--Sa mort.--La nuit de Noël.--Le cimetière.--La

veillée du lendemain.

On a vu comment une circonstance très minime m'avait amenée à soulever

des problèmes. Il en est toujours ainsi pour tout le monde, et bien

qu'on soit convenu de dire qu'il ne faut pas se placer à un point de

vue personnel, il n'en pourra jamais être autrement dans les choses

pratiques. Tel qui ferait une mauvaise action, s'il se révoltait

contre l'opinion des gens vertueux et éclairés qui le guident et

l'entourent, est nécessairement porté, s'il a le sentiment du juste, à

regarder l'opinion comme une loi; mais celui qui n'est aux prises

qu'avec des niais injustes doit s'interroger avant de leur céder, et

partir de là pour reconnaître qu'il n'y a nulle part, entre Dieu et

lui, de contrôle légitimement absolu pour les faits de sa vie intime.

La conséquence étendue à tous de cette vérité certaine, c'est que la

liberté de conscience est inaliénable. En appréciant le fait par

l'intention, les jésuites avaient proclamé ce principe, probablement

sans en voir tous les résultats en dehors de leur ordre.

La petite aventure de la fête du village avait donc été le prélude des

calomnies monstrueusement ridicules qui se forgèrent sur mon compte

peu de temps après, avec un _crescendo_ des plus brillans. Il semblait

que le mépris que j'en faisais fût un motif de fureur pour ces bonnes

gens de La Châtre, et que mon indépendance d'esprit (présumée,

puisqu'ils ne me connaissaient que de vue) fût un outrage au code

d'étiquette de leur clocher.

J'ai déjà dit que la bicoque de La Châtre était remarquable par un

nombre de gens d'esprit, considérable relativement à sa population.

Cela est encore vrai, mais partout les bons esprits sont l'exception,

même dans les grandes villes, et dans les petites, on sait que la

masse fait loi. C'est comme un troupeau de moutons où chacun, poussé

par tous, donne du nez là où la moutonnerie entière se jette. De là

une aversion instinctive contre celui qui se tient à part;

l'indépendance du jugement est le loup dévorant qui bouleverse les

esprits dans cette bergerie.

Mes relations d'amitié avec les familles amies de la mienne n'en

souffrirent pas, et je les ai gardées intactes et douces tout le reste

de ma vie.

Mais on pense bien que ma volonté de ne point voir par les yeux du

premier venu ne fit que croître et embellir quand tout ce

déchaînement vint à ma connaissance. Je trouvai un si grand calme dans

ce parti pris, que j'étais presque reconnaissante envers les sots qui

me l'avaient suggéré.

Aux approches de l'automne, ma pauvre grand'mère perdit le peu de

forces qu'elle avait recouvrées; elle n'eut plus ni mémoire des choses

immédiates, ni appréciation des heures, ni désir d'aucune distraction

sérieuse. Elle sommeillait toujours et ne dormait jamais. Deux femmes

ne la quittaient ni la nuit ni le jour. Deschartres, Julie et moi, à

tour de rôle, nous passions ou le jour ou la nuit, pour surveiller ou

compléter leurs soins. Dans ces fonctions fatigantes, Julie, bien que

très malade elle-même, fut extrêmement courageuse et patiente. Ma

pauvre grand'mère ne lui laissait guère de repos. Plus exigeante avec

elle qu'avec les autres, elle avait besoin de la gronder et de la

contredire, et Julie était forcée de nous faire intervenir souvent

pour que sa malade renonçât à des caprices impossibles à satisfaire

sans danger pour elle.

Voulant mener de front le soin de ma bonne maman, les promenades

nécessaires à ma santé et mon éducation, j'avais pris le parti, voyant

que quatre heures de sommeil ne me suffisaient pas, de ne plus me

coucher que de deux nuits l'une. Je ne sais si c'était un meilleur

système, mais je m'y habituai vite, et me sentis beaucoup moins

fatiguée ainsi que par le sommeil à petites doses. Parfois, il est

vrai, la malade me demandait à deux heures du matin, quand j'étais

dans toute la jouissance de mon repos. Elle voulait savoir de moi s'il

était réellement deux heures du matin, comme on le lui assurait. Elle

ne se calmait qu'en me voyant, et, certaine enfin de la vérité, elle

avait encore des paroles tendres pour me renvoyer dormir; mais il ne

fallait guère compter qu'elle ne recommencerait pas à s'agiter au bout

d'un quart d'heure, et je prenais le parti de lire auprès d'elle et de

renoncer à ma nuit de sommeil.

Ce dur régime ne prenait plus sensiblement sur ma santé: la jeunesse

se plie vite au changement d'habitudes; mais mon esprit s'en ressentit

profondément: mes idées s'assombrirent, et je tombai peu à peu dans

une mélancolie intérieure que je n'avais même plus le désir de

combattre.

Comme Deschartres s'en affligeait, je m'appliquai à lui cacher cette

disposition maladive. Elle redoubla dans le silence. Je n'avais pas lu

_Réné_, ce hors-d'œuvre si brillant du _Génie du Christianisme_, que,

pressée de rendre le livre à mon confesseur, j'avais réservé pour le

moment où je posséderais un exemplaire à moi. Je le lus enfin, et j'en

fus singulièrement affectée. Il me semblait que _Réné_ c'était moi.

Bien que je n'eusse aucun effroi semblable au sien dans ma vie réelle,

et que je n'inspirasse aucune passion qui pût motiver l'épouvante et

l'abattement, je me sentis écrasée par ce dégoût de la vie qui me

paraissait puiser bien assez de motifs dans le néant de toutes les

choses humaines. J'étais déjà malade; il m'arriva ce qui arrive aux

gens qui cherchent leur mal dans les livres de médecine. Je pris, par

l'imagination, tous les maux de l'âme décrits dans ce poème désolé.

Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitôt porter un coup

encore plus rude à ma pauvre cervelle. L'enthousiasme que m'avaient

causé les poètes mélancoliques d'un ordre moins élevé ou moins sombre,

Gilbert, Millevoie, Young, Pétrarque, etc., se trouva dépassé.

_Hamlet_ et _Jacques_ de Shakspeare m'achevèrent. Tous ces grands cris

de l'éternelle douleur humaine venaient couronner l'œuvre de

désenchantement que les moralistes avaient commencée. Ne connaissant

encore que quelques faces de la vie, je tremblais d'aborder les

autres. Le souvenir de ce que j'avais déjà souffert me donnait

l'effroi et presque la haine de l'avenir. Trop croyante en Dieu pour

maudire l'humanité, je m'arrangeais du paradoxe de Rousseau qui

proclame, la bonté innée dans l'homme, en maudissant l'œuvre de la

société, et en attribuant à l'action collective ce dont l'action

individuelle ne se fût jamais avisée.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 38 / 44 段