de conscience de la part de l'archevêque, puisque l'archevêque, faute
de ces sacremens, l'eût damnée en pleurant, mais sans appel. Que l'on
observe et sache bien qu'il n'était pas hypocrite, ce bon prélat. Il
ne s'agissait pas pour lui de faire triompher l'Église devant des
provinciaux ébahis; il était étranger à la politique et croyait _dur
comme fer_, c'était son expression, à l'infaillibilité des papes et à
la lettre des conciles. Il aimait réellement ma grand'mère; n'ayant
pas connu d'autre mère, il la regardait comme la sienne; il s'en
allait disant: «Qu'elle meure maintenant, ça m'est égal, je ne suis
pas jeune, et je la rejoindrai bientôt. La vie n'est pas une si grosse
affaire! mais je ne me serais jamais consolé de sa perte, si elle eût
persisté dans l'_impénitence finale_.»
Je me permettais de le contredire. «Je vous jure, monseigneur, lui
disais-je, qu'elle ne croit pas plus aujourd'hui qu'hier à
l'_infaillibilité_. Ce qu'elle a fait est très chrétien. Avec ou sans
cela, elle eût été sauvée; mais ce n'est pas catholique, ou bien
l'Église admet deux catholicismes, l'un qui s'abandonne à toutes ses
prescriptions, l'autre qui fait ses réserves et proteste contre la
lettre.
--Ah çà! mais tu deviens très ergoteuse! s'écriait monseigneur,
marchant à grands pas, ou plutôt roulant comme une toupie à travers le
jardin. Est-ce que, par hasard, tu donnes aussi dans le Voltaire?
Cette chère maman est capable de t'avoir empestée de ces bavards-là!
Voyons, que fais-tu? Comment vis-tu ici? Qu'est-ce que tu lis?
--En ce moment, monseigneur, je lis les Pères de l'Église, et j'y
trouve beaucoup de points de vue contradictoires.
--Il n'y en a pas!
--Pardon, cher monseigneur! les avez-vous lus?
--Qu'elle est bête! Ah çà, pourquoi lis-tu les Pères de l'Église? Il y
a beaucoup de choses qu'une jeune personne peut lire; mais je suis sûr
que tu fais l'esprit fort, et que tu te mêles de juger. C'est un
ridicule, à ton âge!
--Il est pour moi seul, puisque je ne fais part à personne de mes
réflexions.
--Oui, mais ça viendra. Prends-y garde. Tu étais dans le bon chemin
quand tu as quitté le couvent: à présent tu _bats la breloque_. Tu
montes à cheval, tu chantes de l'italien, tu tires le pistolet, à ce
qu'on m'a dit! Il faut que je te confesse. Fais ton examen de
conscience pour demain. Je parie que j'aurai à te laver la tête!
--Pardon, monseigneur, mais je ne me confesserai point à vous.
--Pourquoi donc ça?
--Parce que nous ne nous entendrions pas. Vous me passeriez tout ce
que je ne me passe point, et me gronderiez de ce que je considère
comme innocent. Ou je ne suis plus catholique, ou je le suis autrement
que vous.
--Qu'est-ce à dire, oison bridé?
--Je m'entends, mais ce n'est pas vous qui résoudrez la question.
--Allons, allons, il faut que je te gronde... Sache donc, malheureuse
enfant.... Mais voilà l'heure du dîner, je te dirai cela après. J'ai
une faim de chien. Dépêchons-nous de rentrer.»
Et après le dîner, il avait oublié de me prêcher. Il l'oublia jusqu'à
la fin, et partit en me laissant très attachée à sa bonté, mais très
peu édifiée de son genre de piété, qui ne pouvait pas être le mien.
La veille de son départ, il fit une chose des plus bêtes. Il entra
dans la bibliothèque et procéda à l'incendie de quelques livres et à
la mutilation de plusieurs autres. Deschartres le trouva brûlant,
coupant, rognant, et se réjouissant fort de son œuvre. Il l'arrêta
avant que le dommage fût considérable, le menaça d'aller avertir ma
grand'mère de ce dégât, et ne put lui arracher des mains le fer et le
feu qu'en lui remontrant que cette bibliothèque était une propriété
confiée à sa garde, qu'il en était responsable, et que, comme maire de
la commune, il était d'ailleurs autorisé à verbaliser, même contre un
archevêque dilapidateur. J'arrivai pour mettre la paix; la scène était
vive et des plus grotesques.
Quelques jours après, j'allai à confesse à mon curé de la Châtre, qui
était un homme de belles manières, assez instruit et en apparence
intelligent. Il me fit des questions qui ne blessaient en rien la
chasteté, mais qui, selon moi, blessaient toute convenance et toute
délicatesse. Je ne sais à quel cancan de petite ville il avait ouvert
l'oreille. Il pensait que j'avais un commencement d'amour pour
quelqu'un et voulait savoir de moi si la chose était vraie. «Il n'en
est rien, lui répondis-je, je n'y ai même pas songé.--Cependant,
reprit-il, on assure......»
Je me levai du confessional sans en écouter davantage et saisie d'une
indignation irrésistible: «Monsieur le curé, lui dis-je, comme
personne ne me force à venir me confesser tous les mois, pas même
l'Église qui ne me prescrit que les sacremens annuels, je ne comprends
pas que vous doutiez de ma sincérité. Je vous ai dit que je ne
connaissais pas seulement par la pensée le sentiment que vous
m'attribuez. C'était trop répondre déjà. J'eusse dû vous dire que cela
ne vous regardait pas.
--Pardonnez-moi, reprit-il d'un ton hautain, le confesseur doit
interroger les pensées, car il en est de confuses qui peuvent
s'ignorer elles-mêmes et nous égarer!
--Non, monsieur le curé, les pensées qu'on ignore n'existent pas.
Celles qui sont confuses existent déjà, et peuvent être cependant si
pures qu'elles n'exigent pas qu'on s'en confesse. Vous devez croire ou
que je n'ai pas de pensées confuses, ou qu'elles ne causent aucun
trouble à ma conscience, puisque avant votre interrogatoire je vous
avais dit la formule qui termine la confession.
--Je suis fort aise, répliqua-t-il, qu'il en soit ainsi. J'ai toujours
été édifié de vos confessions; mais vous venez d'avoir un mouvement
de vivacité qui prend sa source dans l'orgueil, et je vous engage à
vous en repentir et à vous en accuser ici même, si vous voulez que je
vous donne l'absolution.
--Non, monsieur, lui répondis-je. Vous êtes dans votre tort, et vous
avez causé le mien dont je vous avoue n'être pas disposée à me
repentir dans ce moment-ci.»
Il se leva à son tour et me parla avec beaucoup de sécheresse et de
colère. Je ne répondis rien. Je le saluai et ne le revis jamais. Je
n'allai même plus à la messe à sa paroisse.
A l'heure qu'il est, je ne sais pas encore si j'ai eu tort ou raison
de rompre ainsi avec un très honnête homme et un très bon prêtre.
Puisque j'étais chrétienne et croyais devoir pratiquer encore le
catholicisme, j'aurais dû, peut-être, accepter avec l'esprit
d'humilité le soupçon qu'il m'exprimait. Cela ne me fut point
possible, et je ne sentis aucun remords de ma fierté. Toute la pureté
de mon être se révoltait contre une question indiscrète, imprudente et
selon moi étrangère à la religion. J'aurais tout au plus compris les
questions de l'amitié, hors du confessional, dans l'abandon de la vie
privée; mais cet abandon n'existait pas entre lui et moi. Je le
connaissais fort peu, il n'était pas très vieux, et, en outre, il ne
m'était pas sympathique. Si j'avais eu quelque chaste confidence à
faire, je ne voyais pas de raison pour m'adresser à lui, qui n'était
pas mon directeur et mon père spirituel. Il me semblait donc vouloir
usurper sur moi une autorité morale que je ne lui avais pas donnée, et
cet essai maladroit, au beau milieu d'un sacrement où je portais tant
d'austérité d'esprit, me révolta comme un sacrilége. Je trouvai qu'il
avait confondu la curiosité de l'homme avec la fonction du prêtre.
D'ailleurs, l'abbé de Prémord, scrupuleux gardien de la sainte
innocence des filles, m'avait dit: _On ne doit point faire de
questions, je n'en fais jamais_, et je ne pouvais, je ne devais jamais
avoir foi en un autre prêtre que celui-là.
Il m'était impossible de songer à me confesser à mon vieux curé de
Saint-Chartier. J'étais trop intime, trop familière avec lui. J'avais
trop joué avec lui dans mon enfance; je lui avais fait trop de niches,
et je le sentais aussi incapable de me diriger que je l'étais de
m'accuser à lui sérieusement. J'allais à sa messe: en sortant, je
déjeûnais avec lui, il essuyait lui-même, bon gré, mal gré, mes
souliers crottés. J'étais obligée de lui retenir le bras pour
l'empêcher de boire, parce qu'il me ramenait en croupe sur sa jument.
Il me racontait ses peines de ménage, les colères de sa gouvernante;
je les grondais tous deux, tour à tour, de leurs mauvais caractères.
Il n'y avait pas moyen de changer de pareilles relations, ne fût-ce
qu'une heure par mois, au tribunal de la pénitence. Je savais, par mon
frère et par mes petites amies de campagne, comment il écoutait la
confession. Il n'en entendait pas un mot, et comme ces enfans
espiègles s'accusaient par moquerie des plus grandes énormités, à
toutes choses il répondait: «Très bien, très bien. Allons! est-ce
bientôt fini?»
Je n'aurais pu me débarrasser de ces souvenirs, et comme je sentais
bien la dévotion catholique me quitter jour par jour, je ne voulais
pas m'exposer à la voir partir tout d'un coup, malgré moi, sans me
sentir fondée par quelque raison vraiment sérieuse à l'abjurer
volontairement.
Je n'avais jamais fait maigre les vendredis et samedis chez ma
grand'mère. Elle ne le voulait pas. L'abbé de Prémord m'avait
recommandé d'avance de me soumettre à cette infraction à la règle.
Ainsi peu à peu j'arrivai à ne pratiquer que la prière, et encore
était-elle presque toujours rédigée à ma guise.
Chose étrange ou naturelle, jamais je ne fus plus religieuse, plus
enthousiaste, plus absorbée en Dieu qu'au milieu de ce relâchement
absolu de ma ferveur pour le culte. Des horizons nouveaux s'ouvraient
devant moi. Ce que Leibnitz m'avait annoncé, l'amour divin redoublé et
ranimé par la foi mieux éclairée, Jean-Jacques me l'avait fait
comprendre, et ma liberté d'esprit, recouvrée par ma rupture avec le
prêtre, me le faisait sentir. J'éprouvai une grande sécurité, et de ce
jour les bases essentielles de la foi furent inébranlablement posées
dans mon âme. Mes sympathies politiques, ou plutôt mes aspirations
fraternelles, me firent admettre, sans hésitations et sans scrupule,
que l'esprit de l'Église était dévié de la bonne route et que je ne
devais pas le suivre sur la mauvaise. Enfin, je m'arrêtai à ceci: que
nulle Église chrétienne n'avait le droit de dire: Hors de moi, point
de salut.
J'ai entendu depuis des catholiques soutenir, ce que je voulais encore
me persuader alors, à savoir: que cette sentence ne ressortait pas
absolument des arrêts de l'Église papale. Je pense qu'ils se
trompaient, comme j'avais essayé de me tromper moi-même. Mais en
supposant qu'ils eussent raison, il faudrait conclure qu'il n'y a pas,
qu'il n'y a jamais eu, qu'il ne pourra jamais y avoir d'orthodoxie, ni
là, ni ailleurs. Du moment que Dieu ne repousse les fidèles d'aucune
Église, le catholicisme n'existe plus. Qu'il paraisse encore excellent
à un assez grand nombre d'esprits religieux, et qu'il soit décrété
culte de la majorité des Français, je n'y fais aucune opposition de
conscience; mais s'il admet lui-même qu'il ne damne pas les dissidens,
il doit admettre la discussion, et nul pouvoir humain ne peut
légitimement l'entraver, pourvu qu'elle soit sérieuse, tolérante,
sincère et digne; car toute calomnie est une persécution, toute injure
est un attentat contre lesquels les lois de tout pays doivent une
protection impartiale à chacun et à tous.
Le jeune homme pour qui on m'avait supposé de l'inclination était un
des ***. Je l'appellerai Claudius, du premier nom qui me tombe sous la
main et que ne porte aucune personne à moi connue. Sa famille était
une des plus nobles du pays et avait eu de la fortune. L'éducation de
dix enfans avait achevé de ruiner les parens de Claudius. Quelques-uns
avaient entaché leur blason par de grands désordres et une fin
tragique. Trois fils restaient. Des deux aînés, je n'ai rien à dire
qui ait rapport à cette phase de mon existence philosophique et
religieuse. Le seul qui s'y soit trouvé mêlé indirectement, comme on
l'a déjà vu, était le plus jeune.
Il était d'une belle figure et ne manquait ni de savoir, ni
d'intelligence, ni d'esprit. Il se destinait aux sciences, où il a eu
depuis une certaine notoriété. Pauvre à cette époque, encore plus par
le fait de l'avarice sordide de sa mère que par sa situation, il se
destinait à être médecin. De grandes privations et beaucoup d'ardeur
au travail avaient ébranlé sa santé. On le croyait phthisique. Il en a
été appelé: mais il est mort de maladie dans la force de l'âge.
Deschartres, qui avait été lié avec son père, et qui s'intéressait à
un gentilhomme étudiant, me l'avait présenté et l'avait même engagé à
me donner quelques leçons de physique. Je m'occupais aussi
d'ostéologie, voulant apprendre un peu de chirurgie et d'anatomie par
conséquent, pour seconder Deschartres, au besoin, dans les opérations
où je pouvais être initiée, pour le remplacer même dans le cas de
blessures peu graves. Il avait coupé des bras, amputé des doigts,
remis des poignets, rafistolé des têtes fendues en ma présence et avec
mon aide. Il me trouvait très adroite, très prompte et sachant vaincre
la douleur et le dégoût quand il le fallait. De très bonne heure il
m'avait habituée à retenir mes larmes et à surmonter mes défaillances.
C'était un très grand service qu'il m'avait rendu que de me rendre
capable de rendre service aux autres.
Ce Claudius apporta des têtes, des bras, des jambes dont Deschartres
avait besoin pour me démontrer le point de départ. Il me les faisait
dessiner d'après nature (le temps nous manqua pour aller plus loin que
la théorie de la charpente osseuse). Un médecin de la Châtre nous
prêta même un squelette de petite fille tout entier, qui resta
longtemps étendu sur ma commode; et, à ce propos, je dois me rappeler
et constater un effet de l'imagination qui prouve que toute femmelette
peut se vaincre.
Une nuit, je rêvais que mon squelette se levait et venait tirer les
rideaux de mon lit. Je m'éveillai, et le voyant fort tranquille à la
place où je l'avais mis, je me rendormis fort tranquillement.
Mais le rêve s'obstina, et cette petite fille desséchée se livra à
tant d'extravagances qu'elle me devint insupportable. Je me levai et
la mis à la porte, après quoi je dormis fort bien. Le lendemain elle
recommença ses sottises; mais cette fois je me moquai d'elle, et elle
prit de parti de rester sage, pendant tout le reste de l'hiver, sur ma
commode.
Je reviens à Claudius. Il était moins facétieux que mon squelette, et
je n'eus jamais avec lui, à cette époque, que des conversations toutes
pédagogiques. Il retourna à Paris, et, chargé par moi de m'envoyer une
centaine de volumes, il m'écrivit plusieurs fois pour me donner des
renseignemens et me demander mon goût sur le choix des éditions. Je
voulais avoir à moi plusieurs ouvrages qui m'avaient été prêtés, une
série de poètes que je ne connaissais pas, et divers traités
élémentaires, je ne sais plus lesquels, dont Deschartres lui avait
donné la liste.
Je ne sais pas s'il chercha des prétextes pour m'écrire plus souvent
que de besoin: il n'y parut point jusqu'à une lettre très sérieuse, un
peu pédante et pourtant assez belle, qui, je m'en souviens, commençait
ainsi: «Ame vraiment philosophique, vous avez bien raison, mais vous
êtes la vérité qui tue.»
Je ne me souviens pas du reste, mais je sais que j'en fus étonnée et
que je la montrai à Deschartres en lui demandant, avec une naïveté
complète, pourquoi de grands éloges sur ma logique étaient mêlés d'une
sorte de reproche désespéré.
Deschartres n'était pas beaucoup plus expert que moi sur ces matières.
Il fut étonné aussi, lui, relut, et me dit avec candeur: «Je crois
bien que cela veut être une déclaration d'amour. Qu'est-ce que vous
avez donc écrit à ce garçon?
--Je ne m'en souviens déjà plus, lui dis-je. Peut-être quelques lignes
sur La Bruyère, dont je suis coiffée pour le moment. Cela lui sert de
prétexte pour revenir, comme vous voyez, sur la conversation que nous
avons eue tous les trois à sa dernière visite.
--Oui, oui, j'y suis, dit Deschartres. Vous avez prononcé, de par vos
moralistes chagrins, de si beaux anathèmes contre la société, que je
vous ai dit: «Quand on voit les choses si en noir, il n'y a qu'un
parti à prendre, c'est de se faire religieuse! Vous voyez à quelles
conséquences stupides cela mènerait un esprit aussi absolu que le
vôtre. Claudius s'est récrié. Vous avez parlé de la vie de retraite et
de renoncement d'une manière assez spécieuse, et à présent ce jeune
homme vous dit que vous n'avez d'amour que pour les choses abstraites
et qu'il en mourra de chagrin.
Espérons que non, répondis-je, mais je crois que vous vous trompez. Il
me dit plutôt que mon détachement des choses du monde est contagieux,
et qu'il tourne lui-même au scepticisme à cet endroit-là.»
La lettre relue, nous nous convainquîmes que ce n'était pas une
déclaration, mais au contraire une adhésion à ma manière de voir, un
peu trop solennelle, et du ton d'un homme qui se pose en philosophe
vainqueur des illusions de la vie.
En effet, Claudius m'écrivit d'autres lettres où il s'expliqua
nettement sur la résolution qui s'était faite en lui depuis qu'il me
connaissait. J'étais à ses yeux un être supérieur qui avait d'un mot
tranché toutes ses irrésolutions. Il n'y avait de but que la science;
la médecine n'était qu'une branche secondaire; il voulait s'élever aux
idées transcendantes, n'avoir pas d'autre passion, et demander aux
sciences exactes le but de la création.
Ne cherchant plus de prétextes pour m'écrire, il m'écrivit souvent.
Ses lettres avaient quelque valeur par leur sincérité froide et
tranchante. Deschartres trouva que ce commerce d'esprit ne m'était pas
inutile, et rien ne lui sembla plus naturel qu'une correspondance
sérieuse entre deux jeunes gens qui eussent pu fort bien être épris
l'un de l'autre, tout en se parlant de Malebranche et consorts.
Il n'en fut pourtant rien. Claudius était trop pédant pour ne pas
trouver une sorte de satisfaction à ne pas être amoureux en dépit de
l'occasion. J'étais trop étrangère à tout sentiment de coquetterie et
encore trop éloignée de la moindre notion d'amour pour voir en lui
autre chose qu'un professeur.
Ma vie s'arrangeait en cela, et en plusieurs autres points, pour une
marche indépendante de tous les usages reçus dans le monde, et
Deschartres, loin de me retenir, me poussait à ce qu'on appelle
l'excentricité, sans que ni lui ni moi en eussions le moindre soupçon.
Un jour, il m'avait dit: «Je viens de rendre visite au comte de.... et
j'ai eu une belle surprise. Il chassait avec un jeune garçon qu'à sa
blouse et à sa casquette, j'allais traiter peu cérémonieusement, quand
il m'a dit: «C'est ma fille. Je la fais habiller en gamin pour qu'elle
puisse courir avec moi, grimper et sauter sans être gênée par des
vêtemens qui rendent les femmes impotentes à l'âge où elles ont le
plus besoin de développer leurs forces.»
Ce comte de *** s'occupait, je crois, d'idées médicales, et, à ses
yeux, ce travestissement était une mesure d'hygiène excellente.
Deschartres abondait dans son sens. N'ayant jamais élevé que des
garçons, je crois qu'il était pressé de me voir en homme, afin de
pouvoir se persuader que j'en étais un. Mes jupes gênaient sa gravité
de cuistre, et il est certain que quand j'eus suivi son conseil et
adopté le sarrau masculin, la casquette et les guêtres, il devint dix
fois plus magister, et m'écrasa sous son latin, s'imaginant que je le
comprenais bien mieux.
Je trouvai, pour mon compte, mon nouveau costume bien plus agréable
pour courir, que mes jupons brodés qui restaient en morceaux accrochés
à tous les buissons. J'étais devenue maigre et alerte, et il n'y avait
pas si longtemps que je ne portais plus mon _uniforme d'aide-de-camp
de Murat_, pour ne plus m'en souvenir.
Il faut se souvenir aussi qu'à cette époque les jupes sans plis
étaient si étroites, qu'une femme était littéralement comme dans un
étui, et ne pouvait franchir décemment un ruisseau sans y laisser sa
chaussure.
Deschartres avait la passion de la chasse, et il m'y emmenait
quelquefois à force d'obsessions. Cela m'ennuyait, justement à cause
de la difficulté de traverser les buissons, qui sont multipliés à
l'infini et garnis d'épines meurtrières dans nos campagnes. J'aimais
seulement la chasse aux cailles avec le hallier et l'appeau dans les
blés verts. Il me faisait lever avant le jour. Couchée dans un sillon,
_j'appelais_, tandis qu'à l'autre extrémité du champ il rabattait le
gibier. Nous rapportions tous les matins huit ou dix cailles vivantes
à ma grand'mère, qui les admirait et les plaignait beaucoup, mais qui,
ne se nourrissant que de menu gibier, m'empêchait de trop regretter le
destin de ces pauvres créatures si jolies et si douces.
Deschartres, très affectueux pour moi et très occupé de ma santé, ne
songeait plus à rien quand il entendait glousser la caille auprès de
son filet. Je me laissais aussi emporter un peu à cet amusement
sauvage de guetter et de saisir une proie. Aussi mon rôle d'_appeleur_
consistant à être couchée dans les blés inondés de la rosée du matin,
me ramena les douleurs aiguës dans tous les membres que j'avais
ressenties au couvent. Deschartres vit qu'un jour je ne pouvais monter
sur mon cheval et qu'il fallait m'y porter. Les premiers mouvemens de
ma monture m'arrachaient des cris, et ce n'était qu'après de vigoureux
temps de galop aux premières ardeurs du soleil que je me sentais
guérie. Il s'étonna un peu et constata enfin que j'étais couverte de
rhumatismes. Ce lui fut une raison de plus pour me prescrire les
exercices violens et l'habit masculin qui me permettait de m'y livrer.
Ma grand'mère me vit ainsi et pleura. «Tu ressembles trop à ton père,
me dit-elle. Habille-toi comme cela pour courir, mais rhabille-toi en
femme en rentrant, pour que je ne m'y trompe pas, car cela me fait un
mal affreux, et il y a des momens où j'embrouille si bien le passé
avec le présent, que je ne sais plus à quelle époque j'en suis de ma
vie.»
Ma manière d'être ressortait si naturellement de la position
exceptionnelle où je me trouvais, qu'il me paraissait tout simple de
ne pas vivre comme la plupart des autres jeunes filles. On me jugea
très bizarre, et pourtant je l'étais infiniment moins que j'aurais pu
l'être, si j'y eusse porté le goût de l'affectation et de la
singularité. Abandonnée à moi-même en toutes choses, ne trouvant plus
de contrôle chez ma grand'mère, oubliée en quelque sorte de ma mère,
poussée à l'indépendance absolue par Deschartres, ne sentant en moi
aucun trouble de l'âme ou des sens, et pensant toujours, malgré la
modification qui s'était faite dans mes idées religieuses, à me
retirer dans un couvent, avec ou sans vœux monastiques, ce qu'on
appelait autour de moi l'_opinion_ n'avait pour moi aucun sens, aucune
valeur, et ne me paraissait d'aucun usage.
Deschartres n'avait jamais vu le monde à un point de vue pratique.
Dans son amour pour la domination, il n'acceptait aucune entrave à ses
jugemens, rapportant tout à sa sagesse, à son _omnicompétence_,
infaillible à ses propres yeux,
Et comme du fumier regardant tout le monde,
excepté ma grand'mère, lui et moi; il ne riait pourtant pas comme moi
de la critique. Elle le mettait en colère. Il s'indignait jusqu'à
l'invective furibonde contre les sottes gens qui se permettaient de
blâmer mon peu d'égards pour leurs coutumes.
Il faut dire aussi qu'il s'ennuyait. Il avait eu une vie
extraordinairement active, dont il lui fallait retrancher beaucoup
depuis la maladie de ma grand'mère. Il avait acheté, avec ses
économies, un petit domaine à dix ou douze lieues de chez nous, où il
allait autrefois passer des semaines entières. N'osant plus découcher,
dans la crainte de retrouver sa malade plus compromise, il commençait
à étouffer dans son embonpoint bilieux. Et puis, surtout, il était
privé de la société de cette amie qui lui avait tenu lieu de tout ce
qu'il avait ignoré dans la vie. Il avait besoin de s'attacher
exclusivement à quelqu'un et de lui reporter l'admiration et
l'engouement qu'il n'accordait à personne autre. J'étais donc devenue
son Dieu, et peut-être plus encore que ma grand'mère ne l'avait
jamais été, puisqu'il me regardait comme son ouvrage et croyait
pouvoir s'aimer en moi comme dans un reflet de ses perfections
intellectuelles.