Châtre. Au village, c'était la vue des _bons saints_ et des _bonnes
dames_ de dévotion traditionnelle, horribles fétiches qu'on eût dits
destinés à effrayer quelque horde sauvage; les beuglemens absurdes de
chantres inexpérimentés, qui faisaient en latin les plus grotesques
calembours de la meilleure foi du monde; et les bonnes femmes qui
s'endormaient sur leur chapelet en ronflant tout haut; et le vieux
curé qui jurait au beau milieu du prône contre les indécences des
chiens introduits dans l'église. A la ville, c'étaient les toilettes
provinciales des dames, leurs chuchotemens, leurs médisances et
cancans apportés en pleine église comme en un lieu destiné à
s'observer et à se diffamer les unes les autres, c'était aussi la
laideur des idoles et les glapissemens atroces des collégiens qu'on
laissait chanter la messe, et qui se faisaient des niches tout le
temps qu'elle durait. Et puis tout ce tripotage de pain bénit et de
gros sous qui se fait pendant les offices, les querelles des
sacristains et des enfans de chœur à propos d'un cierge qui coule ou
d'un encensoir mal lancé. Tout ce dérangement, tous ces incidens
burlesques et le défaut d'attention de chacun qui empêchait celle de
tous à la prière m'étaient odieux. Je ne voulais pas songer à rompre
avec les pratiques obligatoires, mais j'étais enchantée qu'un jour de
pluie me forçât à lire la messe dans ma chambre et à prier seule à
l'abri de ce grossier concours de chrétiens pour rire.
Et puis, ces formules de prières quotidiennes, qui n'avaient jamais
été de mon goût, me devenaient de plus en plus insipides. M. de
Prémord m'avait permis d'y substituer les élans de mon âme quand je
m'y sentirais entraînée, et insensiblement je les oubliais si bien,
que je ne priais plus que d'inspiration et par improvisation libre. Ce
n'était pas trop catholique, mais on m'avait laissée _composer_ des
prières au couvent. J'en avais fait circuler quelques-unes en anglais
et en français, qu'on avait trouvées si _fleuries_ qu'on les avait
beaucoup goûtées. Je les avais aussitôt dédaignées en moi-même, ma
conscience et mon cœur décrétant que les mots ne sont que des mots,
et qu'un élan aussi passionné que celui de l'âme à Dieu ne peut
s'exprimer par aucune parole humaine. Toute formule était donc une
règle que j'adoptais par esprit de pénitence et qui finit par me
sembler une corvée abrutissante et mortelle pour ma ferveur.
Voilà dans quelle situation j'étais quand je lus l'_Émile_, la
_Profession de foi du vicaire savoyard_, les _Lettres de la montagne_,
le _Contrat social_ et les _discours_.
La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s'emparèrent
de moi comme une musique superbe éclairée d'un grand soleil. Je le
comparais à Mozart; je comprenais tout! Quelle jouissance pour un
écolier malhabile et tenace d'arriver enfin à ouvrir les yeux tout à
fait et à ne plus trouver de nuages devant lui! Je devins, en
politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien
longtemps sans restrictions. Quant à la religion, il me parut le plus
chrétien de tous les écrivains de son temps, et, faisant la part du
siècle de croisade philosophique où il avait vécu, je lui pardonnai
d'autant plus facilement d'avoir abjuré le catholicisme, qu'on lui en
avait octroyé les sacremens et le titre d'une manière irréligieuse
bien faite pour l'en dégoûter. Protestant né, redevenu protestant par
le fait de circonstances justifiables, peut-être inévitables, sa
nationalité dans l'hérésie ne me gênait pas plus que n'avait fait
celle de Leibnitz. Il y a plus, j'aimais fort les protestans, parce
que, n'étant pas forcée de les admettre à la discussion du dogme
catholique, et me souvenant que l'abbé de Prémord ne damnait personne
et me permettait cette hérésie dans le silence de mon cœur, je voyais
en eux des gens sincères, qui ne différaient de moi que par des formes
sans importance absolue devant Dieu.
Jean-Jacques fut le point d'arrêt de mes travaux d'esprit. A partir de
cette lecture enivrante, je m'abandonnai aux poètes et aux moralistes
éloquens, sans plus de souci de la philosophie transcendante. Je ne
lus pas Voltaire. Ma grand'mère m'avait fait promettre de ne le lire
qu'à l'âge de trente ans. Je lui ai tenu parole. Comme il était pour
elle ce que Jean-Jacques a été si longtemps pour moi: l'apogée de son
admiration, elle pensait que je devais être dans toute la force de ma
raison pour en goûter les conclusions. Quand je l'ai lu, je l'ai
beaucoup goûté, en effet, mais sans en être modifiée en quoi que ce
soit. Il y a des natures qui ne s'emparent jamais de certaines autres
natures, quelque supérieures qu'elles leur soient. Et cela ne tient
pas, comme on pourrait se l'imaginer, à des antipathies de caractère,
pas plus que l'influence entraînante de certains génies ne tient à des
similitudes d'organisation chez ceux qui la subissent. Je n'aime pas
le caractère privé de Jean-Jacques Rousseau; je ne pardonne à son
injustice, à son ingratitude, à son amour-propre malade, et à mille
autres choses bizarres, que par la compassion que ses douleurs me
causent. Ma grand'mère n'aimait pas les rancunes et les cruautés
d'esprit de Voltaire, et faisait fort bien la part des égaremens de sa
dignité personnelle.
D'ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs
livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les
cherchais encore moins sous l'arche sainte de leurs écrits. J'avais un
grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres
d'alors. Je ne désirais pas du tout le voir, et ne l'ai vu dans la
suite qu'à regret.
Pour mettre de l'ordre dans mes souvenirs, je devrais peut-être
continuer le chapitre de mes lectures; mais on risque fort d'ennuyer
en parlant trop longtemps de soi seul, et j'aime mieux entremêler cet
examen rétrospectif de moi-même de quelques-unes des circonstances
extérieures qui s'y rattachent.
CHAPITRE DIX-HUITIEME.
Le fils de Mme d'Épinay et de mon grand-père.--Étrange système de
prosélytisme.--Attitude admirable de ma grand'mère.--Elle exige
que j'entende sa confession.--Elle reçoit les sacremens.--Mes
réflexions et les sermons de l'archevêque.--Querelle sérieuse
avec mon confesseur.--Le vieux curé et sa servante.--Conduite
déraisonnable d'un squelette.--Claudius.--Bonté et simplicité
de Deschartres.--Esprit et charité des gens de _la Châtre_.--La
fête du village.--Causeries avec mon pédagogue, réflexions sur
le _scandale_.--Définition de l'_opinion_.
Aux plus beaux jours de l'été, ma grand'mère éprouva un mieux très
sensible et s'occupa même de reprendre ses correspondances, ses
relations de famille et d'amitié. J'écrivais sous sa dictée des
lettres aussi charmantes et aussi judicieuses qu'elle les eût jamais
faites. Elle reçut ses amis, qui ne comprirent pas qu'elle eût subi
l'altération de facultés dont nous nous étions tant affligés et dont
nous nous affligions encore, Deschartres et moi. Elle avait des heures
où elle causait si bien, qu'elle semblait être redevenue elle-même, et
même plus brillante et plus gracieuse encore que par le passé.
Mais quand la nuit arrivait, peu à peu la lumière faiblissait dans
cette lampe épuisée. Un grand trouble se faisait sentir dans les
idées, ou une apathie plus effrayante encore, et les nuits n'étaient
pas toutes sans délire, un délire inquiet, mélancolique et enfantin.
Je ne pensais plus du tout à lui demander de faire acte de religion,
bien que ma bonne Alicia me conseillât de profiter de ce moment de
santé pour l'amener sans effroi à mes fins. Ses lettres me troublaient
et me ramenaient quelques scrupules de conscience; mais elles n'eurent
jamais le pouvoir de me décider à rompre la glace.
Pourtant la glace fut rompue d'une manière tout à fait imprévue.
L'archevêque d'Arles en écrivit à ma grand'mère, lui annonça sa visite
et arriva.
M. L... de B..., longtemps évêque de S..., et nommé récemment alors
archevêque d'A... _in partibus_, ce qui équivalait à une belle
sinécure de retraite, était mon oncle par bâtardise. Il était né des
amours très passionnées et très divulguées de mon grand-père Francueil
et de la célèbre Mme d'Épinay. Ce roman a été trahi par la
publication, bien indiscrète et bien inconvenante, d'une
correspondance charmante, mais trop peu voilée entre les deux amans.
Le bâtard, né au ***, nourri et élevé au village ou à la ferme de
B..., reçut ces deux noms et fut mis dans les ordres dès sa jeunesse.
Ma grand'mère le connut tout jeune encore lorsqu'elle épousa M. de
Francueil, et veilla sur lui maternellement. Il n'était rien moins que
dévot à cette époque; mais il le devint à la suite d'une maladie grave
où les terreurs de l'enfer bouleversèrent son esprit faible.
Il était étrange que le fils de deux êtres remarquablement intelligens
fût à peu près stupide. Tel était cet excellent homme, qui, par
compensation, n'avait pas un grain de malice dans sa balourdise. Comme
il y a beaucoup de bêtes fort méchantes, il faut tenir compte de la
bonté, qu'elle soit privée ou accompagnée, d'intelligence.
Ce bon archevêque était le portrait frappant de sa mère, qui, comme
Jean-Jacques a pris soin de nous le dire, et comme elle le proclame
elle-même avec beaucoup de coquetterie, était positivement laide. J'ai
encore un des portraits qu'elle donna à mon grand-père; mais elle
était fort bien faite. Ma bonne maman en a donné un autre à mon cousin
Villeneuve, où elle était représentée en costume de naïade,
c'est-à-dire avec aussi peu de costume que possible.
Mais elle avait beaucoup de physionomie, dit-on, et fit toutes les
conquêtes qu'elle put souhaiter. L'archevêque avait sa laideur toute
crue et pas plus d'expression qu'une grenouille qui digère. Il était,
avec cela, ridiculement gras, gourmand ou plutôt goinfre, car la
gourmandise exige un certain discernement qu'il n'avait pas; très vif,
très rond de manières, insupportablement gai, quelque chagrin qu'on
eût autour de lui; intolérant en paroles, débonnaire en actions; grand
diseur de calembours et de calembredaines monacales; vaniteux comme
une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses
priviléges; cynique dans son besoin de bien-être; bruyant, colère,
évaporé, bonnasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de
sommeiller, ou envie de rire pour se désennuyer, enfin le chrétien le
plus sincère à coup sûr, mais le plus impropre au prosélytisme que
l'on puisse imaginer.
C'était justement le seul prêtre qui pût amener ma grand'mère à
remplir les formalités catholiques, parce qu'il était incapable de
soutenir aucune discussion contre elle, et ne l'essaya même pas.
«_Chère maman_, lui dit-il, résumant sa lettre, sans préambule, dès la
première heure qu'il passa auprès d'elle, vous savez pourquoi je suis
venu; je ne vous ai pas prise _en traître_ et n'irai pas _par quatre
chemins_. Je veux sauver votre âme. Je sais bien que cela vous fait
rire; vous ne croyez pas que vous serez damnée parce que vous n'aurez
pas fait ce que je vous demande; mais moi, je le crois, et comme,
grâce à Dieu, vous voilà guérie, vous pouvez bien me faire ce
plaisir-là, sans qu'il vous en coûte la plus petite frayeur d'esprit.
Je vous prie donc, vous qui m'avez toujours traité comme votre fils,
d'être _bien gentille et bien complaisante_ pour votre gros enfant.
Vous savez que je vous crains trop pour discuter contre vous et vos
beaux esprits _reliés en veau_. Vous en savez beaucoup trop long pour
moi; mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de me donner une grande
marque d'amitié, et me voilà tout prêt à vous la demander à genoux.
Seulement, comme mon ventre me gênerait fort, voilà votre petite fille
qui va s'y mettre à ma place.»
Je restai stupéfaite d'un pareil discours, et ma grand'mère se prit à
rire. L'archevêque me poussa à ses pieds: «Allons donc, dit-il, je
crois que tu te fais prier pour m'aider, toi!»
Alors ma grand'mère me regardant agenouillée, passa du rire à une
émotion subite. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle me dit en
m'embrassant: «Eh bien! tu me croiras donc damnée si je te
refuse?--Non! m'écriai-je impétieusement, emportée par l'élan d'une
vérité intérieure plus forte que tous les préjugés religieux. Non,
non! je suis à genoux pour vous bénir et non pas pour vous prêcher.
--En voilà une petite sotte!» s'écria l'archevêque, et me prenant par
le bras, il voulut me mettre à la porte; mais ma grand'mère me retint
contre son cœur. «Laissez-la, mon gros _Jean le blanc_, lui dit-elle.
Elle prêche mieux que vous. Je te remercie, ma fille. Je suis contente
de toi, et pour te le prouver, comme je sais qu'au fond du cœur tu
désires que je dise oui, je dis oui. Êtes-vous content,
_monseigneur_?»
Monseigneur lui baisa la main en pleurant d'aise. Il était
véritablement touché de tant de douceur et de tendresse. Puis il
frotta ses mains et se frappa sur la bedaine en disant: «Allons, voilà
qui est enlevé! Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Demain
matin, votre vieux curé viendra vous confesser et vous administrer. Je
me suis permis de l'inviter à déjeuner avec nous. Ce sera une affaire
faite, et demain soir vous n'y penserez plus.
--C'est probable», dit ma grand'mère avec malice.
Elle fut gaie tout le reste de la journée. L'archevêque encore plus,
riant, batifolant en paroles, jouant avec les gros chiens, répétant à
satiété le proverbe _qu'un chien peut bien regarder un évêque_, me
grondant un peu de l'avoir si mal aidé, d'avoir failli _tout faire
manquer_, et _nous mettre dans de beaux draps_ par ma niaiserie; me
reprochant de n'avoir pas _pour deux sous_ de courage, et disant que
si l'on m'eût laissée faire, _nous étions frais_.
J'étais navrée de voir aller ainsi les choses. Il me semblait que
_fourrer_ ainsi les sacremens à une personne qui n'y croyait pas et
qui n'y voyait qu'une condescendance envers moi, c'était nous charger
d'un sacrilége. J'étais décidée à m'en expliquer avec ma grand'mère,
car de raisonner avec monseigneur, cela faisait pitié.
Mais tout changea d'aspect en un instant, grâce au grand esprit et au
tendre cœur de cette pauvre infirme qui, le lendemain, était mourante
par le corps et comme ressuscitée au moral.
Elle passa une très mauvaise nuit, pendant laquelle il me fut
impossible de songer à autre chose qu'à la soigner. Le lendemain
matin, la raison était nette et la volonté arrêtée. «Laisse-moi faire,
dit-elle, dès les premiers mots que je lui adressai: Je crois qu'en
effet je vais mourir. Eh bien, je devine tes scrupules. Je sais que si
je meurs sans faire ma paix avec ces gens-là, ou tu te le reprocheras,
ou ils te le reprocheront. Je ne veux pas mettre ton cœur aux prises
avec ta conscience, ou te laisser aux prises avec tes amis. J'ai la
certitude de ne faire ni une lâcheté ni un mensonge en adhérant à des
pratiques qui, à l'heure de quitter ceux qu'on aime, ne sont pas d'un
mauvais exemple. Aie l'esprit tranquille, je sais ce que je fais.»
Pour la première fois depuis sa maladie je la sentais redevenue la
grand'mère, le chef de famille capable de diriger les autres et par
conséquent elle-même. Je me renfermai dans l'obéissance passive.
Deschartres lui trouva beaucoup de fièvre et entra en fureur contre
l'archevêque. Il voulait le mettre à la porte, et lui attribuait,
probablement avec raison, la nouvelle crise qui se produisait dans
cette existence chancelante.
Ma grand'mère l'apaisa et lui dit même: «Je _veux_ que vous vous
teniez tranquille, Deschartres.»
Le curé arriva, toujours ce même vieux curé dont j'ai parlé et qu'elle
avait trouvé trop rustique pour être mon confesseur. Elle n'en voulut
pas d'autre, sentant combien elle le dominerait.
Je voulus sortir avec tout le monde pour les laisser ensemble. Elle
m'ordonna de rester; puis s'adressant au curé:
«Asseyez-vous là, mon vieux ami, lui dit-elle. Vous voyez que je suis
trop malade pour sortir de mon lit, et je veux que ma fille assiste à
ma confession.
--C'est bien, c'est bien, ma chère dame, répondit le curé tout troublé
et tout tremblant.
--Mets-toi à genoux pour moi, ma fille, reprit ma grand'mère, et prie
pour moi, tes mains dans les miennes. Je vais faire ma confession. Ce
n'est pas une plaisanterie. J'y ai pensé. Il n'est pas mauvais de se
résumer en quittant ce monde, et si je n'avais craint de froisser
quelque usage, j'aurais voulu que tous mes serviteurs fussent présens
à cette récapitulation de ma conscience. Mais, après tout, la présence
de ma fille me suffit. Dites-moi les formules, curé; je ne les connais
pas, ou je les ai oubliées. Quand ce sera fait, je m'accuserai.»
Elle se conforma aux formules et dit ensuite: «Je n'ai jamais ni fait
ni souhaité aucun mal à personne. J'ai fait tout le bien que j'ai pu
faire. Je n'ai à confesser ni mensonge, ni dureté, ni impiété
d'aucune sorte. J'ai toujours cru en Dieu.--Mais écoute ceci, ma
fille: je ne l'ai pas assez aimé. J'ai manqué de courage, voilà ma
faute, et depuis le jour où j'ai perdu mon fils, je n'ai pu prendre
sur moi de le bénir et de l'invoquer en aucune chose. Il m'a semblé
trop cruel de m'avoir frappé d'un coup au-dessus de mes forces.
Aujourd'hui qu'il m'appelle, je le remercie et le prie de me pardonner
ma faiblesse. C'est lui qui me l'avait donné, cet enfant, c'est lui
qui me l'a ôté, mais qu'il me réunisse à lui, et je vais l'aimer et le
prier de toute mon âme.»
Elle parlait d'une voix si douce et avec un tel accent de tendresse et
de résignation que je fus suffoquée de larmes et retrouvai toute ma
ferveur des meilleurs jours pour prier avec elle.
Le vieux curé, attendri profondément, s'éleva et lui dit, avec une
grande onction et dans son parler paysan, qui augmentait avec l'âge:
«Ma chère sœur, je serons tous pardonnés, parce que le bon Dieu nous
aime, et sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons.
Je l'ai bien pleuré aussi, moi, votre cher enfant, allez! et je vous
réponds ben qu'il est à la droite de Dieu, et que vous y serez
avecques lui. Dites avec moi votre acte de contrition, et je vas vous
donner l'absolution.»
Quand il eut prononcé l'absolution, elle lui ordonna de faire rentrer
tout le monde, et me dit dans l'intervalle: «Je ne crois pas que ce
brave homme ait eu le pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais
je crois que Dieu a ce pouvoir, et j'espère qu'il a exaucé nos bonnes
intentions à tous trois.»
L'archevêque, Deschartres, tous les domestiques de la maison et les
ouvriers de la ferme assistèrent à son viatique; elle dirigea
elle-même la cérémonie, me fit placer à côté d'elle et disposa les
autres personnes à son gré, suivant l'amitié qu'elle leur portait.
Elle interrompit plusieurs fois le curé pour lui dire à demi-voix, car
elle entendait fort bien le latin, _je crois à cela_, ou _il importe
peu_. Elle était attentive à toutes choses, et, conservant l'admirable
netteté de son esprit et la haute droiture de son caractère, elle ne
voulait pas acheter sa réconciliation officielle au prix de la moindre
hypocrisie. Ces détails ne furent pas compris de la plupart des
assistans. L'archevêque feignit de ne pas y prendre garde, le curé n'y
tenait nullement. Il était là avec son cœur et avait mis d'avance son
jugement de prêtre à la porte. Deschartres était fort troublé et
irrité, craignant de voir la malade succomber à la suite d'un si grand
effort moral. Moi seule j'étais attentive à toutes choses autant que
ma grand'mère et, ne perdant aucune de ses paroles, aucune de ses
expressions de visage, je la vis avec admiration résoudre le problème
de se soumettre à la religion de son temps et de son pays sans
abandonner un instant ses convictions intimes et sans mentir en rien
à sa dignité personnelle.
Avant de recevoir l'hostie, elle prit encore la parole et dit très
haut: «Je veux mourir en paix ici avec tout le monde. Si j'ai fait du
tort à quelqu'un, qu'il le dise, pour que je le répare. Si je lui ai
fait de la peine, qu'il me le pardonne, car je le regrette.»
Un sanglot d'affection et de bénédiction lui répondit de toutes parts.
Elle fut administrée, puis demanda du repos et resta seule avec moi.
Elle était épuisée et dormit jusqu'au soir. Quelques jours
d'accablement succédèrent à cette émotion. Puis les apparences de la
santé revinrent, et nous retrouvâmes encore quelques semaines d'une
sorte de sécurité.
Cet événement de famille me fit et me laissa une forte impression. Ma
grand'mère, bien qu'elle fût retombée dans un demi-engourdissement de
ses facultés, avait, par ce jour de courage et de pleine raison,
repris, à mes yeux, toute l'importance de son rôle vis-à-vis de moi,
et je ne m'attribuais plus aucun droit de juger sa conscience et sa
conduite. J'étais frappée d'un grand respect en même temps que d'une
tendre gratitude pour l'intention qu'elle avait eue de me complaire,
et il m'était impossible de ne pas accepter de tous points sa manière
de se repentir et de se réconcilier avec le ciel, comme digne,
méritoire et agréable à Dieu. Je récapitulais toute la phase de
sa vie dont j'avais été le témoin et le but; j'y trouvais, à l'égard
de ma mère, de ma sœur et de moi, quelques injustices irréfléchies
ou involontaires, toujours réparées par de grands efforts sur
elle-même et par de véritables sacrifices. Dans tout le reste,
une longanimité sage, une douceur généreuse, une droiture parfaite,
un désintéressement, un mépris du mensonge, une horreur du mal,
une bienfaisance, une assistance de cœur pour tous, vraiment
inépuisables, enfin les plus admirables qualités, les vertus
chrétiennes les plus réelles.
Et ce qui couronnait cette noble carrière, c'était précisément cette
faute dont elle avait voulu s'accuser avant de mourir. C'était cette
douleur immense, inconsolable, qu'elle n'avait pu offrir à Dieu comme
un hommage de soumission, mais qui ne l'avait pas empêchée de rester
grande et généreuse avec tous ses semblables. Ah! qu'elles me
semblaient vénielles et pardonnables maintenant, ces crises
d'amertume, ces paroles d'injustice, ces larmes de jalousie qui
m'avaient tant fait souffrir dans mon plus jeune âge! Comme je me
sentais petite et personnelle, moi qui ne les avais pas pardonnées sur
l'heure! Avide de bonheur, indignée de souffrir, lâche dans mes
muettes rancunes d'enfant, je n'avais pas compris ce que souffrait
cette mère désespérée, et je m'étais comptée pour quelque chose, quand
j'aurais dû deviner les profondes racines de son mal et l'adoucir par
un complet abandon de moi-même!
Mon cœur gagna beaucoup dans ces repentirs. J'y noyai, dans des
larmes abondantes, l'orgueil de mes résistances, et toute intolérance
dévote s'y dissipa pour jamais. Ce cœur qui n'avait encore connu que
la passion dans l'amour filial et dans l'amour divin s'ouvrit à des
tendresses inconnues; et, faisant sur moi-même un retour aussi sérieux
que celui que j'avais fait au couvent, lors de ma _conversion_, je
sentis toutes les puissances du sentiment et de la raison me commander
l'humilité, non plus seulement comme une vertu chrétienne, mais comme
une conséquence forcée de l'équité naturelle.
Tout cela me faisait sentir d'autant plus vivement que la vérité
_absolue_ n'était pas plus dans l'Église que dans toute autre forme
religieuse, qu'il y eût plus de vérité relative, voilà ce que je
pouvais lui accorder, et voilà pourquoi je ne songeais pas encore à me
séparer d'elle.