«Je crains que l'orgueil ne s'empare de moi, écrivais-je à l'abbé de

Prémord. Il est encore temps pour moi de revenir sur mes pas,

d'oublier toutes ces pompes de l'esprit dont ma grand'mère était

avide, mais dont elle ne jouira plus et qu'elle ne songera plus à me

demander. Ma mère y sera fort indifférente. Aucun devoir immédiat ne

me pousse donc plus vers l'abîme, si c'est, en effet, un abîme, comme

l'esprit d'a Kempis[26] me le crie dans l'oreille. Mon âme est

fatiguée et comme assoupie. Je vous demande la vérité. Si ce n'est

qu'une satisfaction à me refuser, rien de plus facile que de renoncer

à l'étude; mais si c'est un devoir envers Dieu, envers mes frères?...

Je crains ici, comme toujours, de m'arrêter à quelque sottise.»

[26] Dans ce temps-là, je croyais, comme beaucoup d'autres, que

Thomas a Kempis était l'auteur de l'_Imitation_. Les preuves

invoquées par M. Henri Martin sur la paternité légitime de Jean

Gerson m'ont semblé si concluantes, que je n'hésite pas à m'y

rendre.

L'abbé de Prémord avait la gaîté de sa force et de sa sérénité. Je

n'ai pas connu d'âme plus pure et plus sûre d'elle-même. Il me

répondit cette fois avec l'aimable enjouement qu'il avait coutume

d'opposer aux terreurs de ma conscience.

«Mon cher casuiste, me disait-il, si vous craignez l'orgueil, vous

avez donc déjà de l'amour-propre? Allons, c'est un progrès sur vos

_timeurs_ accoutumées. Mais, en vérité, vous vous pressez beaucoup! A

votre place, j'attendrais, pour m'examiner sur le chapitre de

l'orgueil, que j'eusse déjà assez de savoir pour donner lieu à la

tentation; car, jusqu'ici, je crains bien qu'il n'y ait pas de quoi.

Mais, tenez, j'ai tout à fait bonne idée de votre bon sens, et me

persuade que quand vous aurez appris quelque chose, vous verrez

d'autant mieux ce qui vous manque pour savoir beaucoup. Laissez donc

la crainte de l'orgueil aux imbéciles. La vanité, qu'est-ce que cela

pour les cœurs fidèles! Ils ne savent ce que c'est.--Étudiez,

apprenez, lisez tout ce que votre grand'mère vous eût permis de lire.

Vous m'avez écrit qu'elle vous avait indiqué dans sa bibliothèque tout

ce qu'une jeune personne pure doit laisser de côté et n'ouvrir jamais.

En vous disant cela, elle vous en a confié les clés. J'en fais autant.

J'ai en vous la plus entière confiance, et mieux fondée encore, moi

qui sais le fond de votre cœur et de vos pensées. Ne vous faites pas

si gros et si terribles tous ces esprits forts et beaux-esprits

mangeurs d'enfans. On peut aisément troubler les faibles en calomniant

les _gens d'église_; mais peut-on calomnier Jésus et sa doctrine?

Laissez passer toutes les invectives contre nous. Elles ne prouvent

pas plus contre _lui_ que ne prouveraient nos fautes, si ce blâme

était mérité. Lisez les poètes. Tous sont religieux. Ne craignez pas

les philosophes, tous sont impuissans contre la foi. Et si quelque

doute, quelque peur s'élève dans votre esprit, fermez ces pauvres

livres, relisez un ou deux versets de l'Évangile, et vous vous

sentirez docteur à tous ces docteurs.»

Ainsi parlait ce vieillard exalté, naïf et d'un esprit charmant, à une

pauvre fille de dix-sept ans, qui lui avouait la faiblesse de son

caractère et l'ignorance de son esprit. Était-ce bien prudent, pour un

homme qui se croyait parfaitement orthodoxe? Non, certes; c'était bon,

c'était brave et généreux. Il me poussait en avant comme l'enfant

poltron à qui l'on dit: Ce n'est rien, ce qui t'effraie. Regarde et

touche. C'est une ombre, une vaine apparence, un risible épouvantail.

Et, en effet, la meilleure manière de fortifier le cœur et de

rassurer l'esprit, c'est d'enseigner le mépris du danger et d'en

donner l'exemple.

Mais ce procédé, si certain dans le domaine de la réalité, est-il

applicable aux choses abstraites? La foi d'un néophyte peut-elle être

soumise ainsi d'emblée aux grandes épreuves?

Mon vieil ami suivait avec moi la méthode de son institution: il la

suivait avec candeur, car il n'est rien de plus candide qu'un jésuite

né candide. On le développe dans ce sens pour le bien, et on

l'exploite dans ce même sens pour le mal, selon que la pensée de

l'_ordre_ est dans la bonne ou dans la mauvaise voie de sa politique.

Il me voyait capable d'effusion intellectuelle, mais entravée par une

grande rigidité de conscience, qui pouvait me rejeter dans la voie

étroite du vieux catholicisme. Or, dans la main du jésuite, tout être

pensant est un instrument qu'il faut faire vibrer dans le concert

qu'il dirige. L'esprit du corps suggère à ses meilleurs membres un

grand fond de prosélytisme, qui chez les mauvais est vanité ardente,

mais toujours collective. Un jésuite qui, rencontrant une âme douée de

quelque vitalité, la laisserait s'étioler ou s'annihiler dans une

quiétude stérile, aurait manqué à son devoir et à sa règle. Ainsi M.

de Chateaubriand faisait peut-être à dessein, peut-être sans le

savoir, l'affaire des jésuites, en appelant _les enchantemens de

l'esprit et les intérêts du cœur_ au secours du christianisme. Il

était héroïque, il était novateur, il était mondain; il était confiant

et hardi avec eux, ou à leur exemple.

Après avoir lu avec entraînement, je savourai donc son livre avec

délices, rassurée enfin par mon bon père et criant à mon âme inquiète:

En avant! en avant! Et puis je me mis aux prises sans façon avec

Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote,

Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont ma grand'mère elle-même m'avait

marqué les chapitres et les feuillets à passer. Puis, vinrent les

poètes ou les moralistes: La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile,

Shakspeare, que sais-je? Le tout sans ordre et sans méthode, comme ils

me tombèrent sous la main, et avec une facilité d'intuition que je

n'ai jamais retrouvée depuis, et qui est même en dehors de mon

organisation lente à comprendre. La cervelle était jeune, la mémoire

toujours fugitive, mais le sentiment rapide et la volonté tendue.

Tout cela était à mes yeux une question de vie et de mort, à savoir,

si après avoir compris tout ce que je pouvais me proposer à

comprendre, j'irais à la vie du monde ou à la mort volontaire du

cloître.

Il s'agit bien, pensais-je, de prouver ma vocation dans des bals et

des parures comme on contraint Elisa à le faire! Moi qui déteste ces

choses par elles-mêmes, plus j'aurai vu les amusements puérils et

supporté les fatigues du monde, moins je serai sûre que c'est mon zèle

et non ma paresse qui me rejette dans la paix du monastère. Mon

épreuve n'est donc pas là. (En ceci j'avais bien raison et ne me

trompais pas sur moi-même.) Elle est dans l'examen de la vérité

religieuse et morale. Si je résiste à toutes les objections du siècle,

sous forme de raisonnement philosophique, ou sous forme d'imagination

de poète, je saurai que je suis digne de me vouer à Dieu seul.

Si je voulais rendre compte de l'impression de chaque lecture et en

dire les effets sur moi, j'entreprendrais là un livre de critique qui

pourrait faire bien des volumes; mais qui les lirait en ce temps-ci?

Et ne mourrais-je pas avant de l'avoir fini?

D'ailleurs, le souvenir de tout cela n'est plus assez net en moi, et

je risquerais de mettre mes impressions présentes dans mon récit du

passé. Je ferai donc grâce aux gens pour qui j'écris des détails

personnels de cette étrange éducation, et j'en résumerai le résultat

par époques successives.

Je lisais, dans les premiers temps, avec l'audace de conviction que

m'avait suggérée mon bon abbé. Armée de toutes pièces, je me défendais

aussi vaillament qu'il était permis à mon ignorance. Et puis, n'ayant

pas de plan, entremêlant dans mes lectures les croyans et les

opposans, je trouvais dans les premiers le moyen de répondre aux

derniers. La métaphysique ne m'embarrassait guère, je la comprenais

fort peu, en ce sens qu'elle ne concluait jamais rien pour moi. Quand

j'avais plié mon entendement, docile comme la jeunesse, à suivre les

abstractions, je ne trouvais que vide ou incertitude dans les

conséquences. Mon esprit était et a toujours été trop vulgaire et trop

peu porté aux recherches scientifiques pour avoir besoin de demander à

Dieu l'initiation de mon âme aux grands mystères. J'étais un être de

sentiment, et le sentiment seul tranchait sur moi les questions à mon

usage, qui toute expérience faite, devinrent bientôt les seules

questions à ma portée.

Je saluai donc respectueusement les métaphysiciens; et tout ce que je

peux dire à ma louange, à propos d'eux, c'est que je m'abstins de

regarder comme vaine et ridicule une science qui fatiguait trop mes

facultés. Je n'ai pas à me reprocher d'avoir dit alors: «A quoi bon la

métaphysique?» J'ai été un peu plus superbe quand, plus tard, j'y ai

regardé davantage. Je me suis réconciliée, plus tard encore, avec

elle, en voyant encore un peu mieux. Et en somme, je dis aujourd'hui

que c'est la recherche d'une vérité à l'usage des grands esprits, et

que, n'étant pas de cette race, je n'en ai pas grand besoin. Je trouve

ce qu'il me faut dans les religions et les philosophies qui sont ses

filles, ses incarnations, si l'on veut.

Alors, comme aujourd'hui, mordant mieux à la philosophie, et surtout à

la philosophie facile du dix-huitième siècle, qui était encore celle

de mon temps, je ne me sentis ébranlée par rien et par personne. Mais

Rousseau arriva, Rousseau, l'homme de passion et de sentiment par

excellence, et je fus enfin entamée.

Étais-je encore catholique au moment où, après avoir réservé, comme

par instinct, Jean-Jacques pour la _bonne bouche_, j'allais subir

enfin le charme de son raisonnement ému et de sa logique ardente? Je

ne le pense pas. Tout en continuant à pratiquer cette religion, tout

en refusant de rompre avec ses formules commentées à ma guise, j'avais

quitté, sans m'en douter le moins du monde, l'étroit sentier de sa

doctrine. J'avais brisé à mon insu, mais irrévocablement, avec toutes

ses conséquences sociales et politiques. L'esprit de l'Église n'était

plus en moi: il n'y avait peut-être jamais été.

Les idées étaient en grande fermentation à cette époque. L'Italie et

la Grèce combattaient pour leur liberté nationale. L'Église et la

monarchie se prononçaient contre ses généreuses tentatives. Les

journaux royalistes de ma grand'mère tonnaient contre l'insurrection,

et l'esprit prêtre, qui eût dû embrasser la cause des chrétiens

d'Orient, s'évertuait à prouver les droits de l'empire turc. Cette

monstrueuse inconséquence, ce sacrifice de la religion à l'intérêt

politique me révoltaient étrangement. L'esprit libéral devenait pour

moi synonyme de sentiment religieux. Je n'oublierai jamais, je ne peux

jamais oublier que l'élan chrétien me poussa résolument, pour la

première fois, dans le camp du progrès, dont je ne devais plus sortir.

Mais déjà, et depuis mon enfance, l'idéal religieux et l'idéal

pratique avaient prononcé au fond de mon cœur et fait sortir de mes

lèvres, aux oreilles effarouchées du bon Deschartres, le mot sacré

d'égalité. La liberté, je ne m'en souciais guère alors, ne sachant ce

que c'était, et n'étant pas disposée à me l'accorder plus tard à

moi-même. Du moins, ce qu'on appelait la liberté civile ne me disait

pas grand'chose. Je ne la comprenais pas sans l'égalité absolue et la

fraternité chrétienne. Il me semblait, et il me semble encore, je

l'avoue, que ce mot de liberté placé dans la formule républicaine, en

tête des deux autres, aurait dû être à la fin, et pouvait même être

supprimé comme un pleonasme.

Mais la liberté nationale, sans laquelle il n'est ni fraternité ni

égalité à espérer, je la comprenais fort bien, et la discuter

équivalait pour moi à la théorie du brigandage, à la proclamation

impie et farouche du droit du plus fort.

Il ne fallait pas être un enfant bien merveilleusement doué, ni une

jeune fille bien intelligente pour en venir là. Aussi étais-je

confondue et révoltée de voir mon ami Deschartres, qui n'était ni

dévot ni religieux en aucune façon, combattre à la fois la religion

dans la question des Hellènes et la philosophie dans la question du

progrès. Le pédagogue n'avait qu'une idée, qu'une loi, qu'un besoin,

qu'un instinct, l'autorité absolue en face de la soumission aveugle.

Faire obéir à tout prix ceux qui _doivent_ obéir, tel était son rêve;

mais pourquoi les uns _devaient-ils_ commander aux autres? Voilà à

quoi lui, qui avait du savoir et de l'intelligence pratique, ne

répondait jamais que par des sentences creuses et des lieux communs

pitoyables.

Nous avions des discussions comiques, car il n'y avait pas moyen pour

moi de les trouver sérieuses avec un esprit si baroque et si têtu sur

certains points. Je me sentais trop forte de ma conscience pour être

ébranlée et, par conséquent, dépitée un instant par ses paradoxes. Je

me souviens qu'un jour, dissertant avec feu sur le droit divin du

sultan (je crois, Dieu me pardonne, qu'il n'eût pas refusé la sainte

ampoule au Grand Turc, tant il prenait à cœur la victoire du _maître

sur les écoliers_ mutins), il s'embarrassa le pied dans sa pantoufle

et tomba tout de son long sur le gazon, ce qui ne l'empêcha pas

d'achever sa phrase; après quoi il dit fort gravement en s'essuyant

les genoux: «Je crois vraiment que je suis tombé.--Ainsi tombera

l'empire ottoman,» lui répondis-je en riant de sa figure préoccupée.

Il prit le parti de rire aussi, mais non sans un reste de colère, et

en me traitant de jacobine, de régicide, de philhellène et de

Bonapartiste, toutes injures anonymes dans son horreur pour la

contradiction.

Il était cependant pour moi d'une bonté toute paternelle, et tirait

une grande gloriole de mes _études_, qu'il s'imaginait diriger encore

parce qu'il en discutait l'effet.

Quand j'étais embarrassée de rencontrer dans Leibnitz ou Descartes les

argumens mathématiques, lettres closes pour moi, mêlés à théologie et

à la philosophie, j'allais le trouver, et je le forçais de me faire

comprendre par des analogies ces points inabordables. Il y portait une

grande adresse, une grande clarté, une véritable intelligence de

professeur. Après quoi, voulant conclure pour ou contre le livre, il

battait la campagne et retombait dans ses vieilles _rengaines_.

J'étais donc, en politique, tout à fait hors du sein de l'Église, et

ne songeais pas du tout à m'en fourmenter; car nos religieuses

n'avaient pas d'opinion sur les affaires de la France, et ne

m'avaient jamais dit que la religion commandât de prendre parti pour

ou contre quoi que ce soit. Je n'avais rien vu, rien lu, rien entendu

dans les enseignemens religieux qui me prescrivît, dans cet ordre

d'idées, de demander au spirituel l'appréciation du temporel. Mme de

Pontcarré, très passionnée légitimiste, très ennemie des

_doctrinaires_ d'alors, qu'elle traitait aussi de Jacobins, m'avait

étonnée par son besoin d'identifier la religion à la monarchie

absolue. M. de Chateaubriand, dans ses brochures que je lisais

avidement, identifiait aussi le trône et l'autel; mais cela ne m'avait

pas influencée notablement. Chateaubriand me touchait comme

littérateur, et ne me pénétrait pas comme chrétien. Son œuvre, où

j'avais passé à dessein l'épisode de _Réné_, comme un hors-d'œuvre à

lire plus tard, ne me plaisait déjà plus que comme initiation à la

poésie des œuvres de Dieu et des grands hommes.

Mably m'avait fort mécontentée. Pour moi, c'était une déception

perpétuelle que ces élans de franchise et de générosité, arrêtés sans

cesse par le découragement en face de l'application. «A quoi bon ces

beaux principes, me disais-je, s'ils doivent être étouffés par

l'esprit de _modération_? Ce qui est vrai, ce qui est juste doit être

observé et appliqué sans limites.»

J'avais l'ardeur intolérante de mon âge. Je jetais le livre au beau

milieu de la chambre, ou au nez de Deschartres, en lui disant que cela

était bon pour lui, et il me le renvoyait de même, disant qu'il ne

voulait pas accepter un pareil _brouillon_, un si dangereux

révolutionnaire.

Leibnitz me paraissait le plus grand de tous: mais qu'il était dur à

avaler quand il s'élevait de trente atmosphères au-dessus de moi! Je

me disais avec Fontenelle, en changeant le point de départ de sa

phrase sceptique: «Si j'avais bien pu le comprendre, _j'aurais vu le

bout des matières, ou qu'elles n'ont point de bout_!»

«Et que m'importe, après tout, disais-je, les _monades, les unités,

l'harmonie préétablie et sacrosancta Trinitas per nova inventa logica

defensa, les esprits qui peuvent dire_ MOI, _le carré des vitesses, la

dynamique, le rapport des sinus d'incidence et de réfraction_, et tant

d'autres subtilités où il faut être à la fois grand théologien et

grand savant, _même pour s'y méprendre_!»[27].

[27] Fontenelle, _Éloge de Leibnitz_.

Je me mettais à rire aux éclats toute seule de ma prétention à vouloir

profiter de ce que je n'entendais pas. Mais cette entraînante préface

de la _Théodicée_, qui résumait si bien les idées de Chateaubriand et

les sentimens de l'abbé de Prémord sur l'utilité et même la nécessité

du savoir, venait me relancer.

«La véritable piété, et même la véritable félicité, disait Leibnitz,

consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour éclairé, dont

l'ardeur soit accompagnée de lumière. Cette espèce d'amour fait naître

ce plaisir dans les bonnes actions qui, rapportant tout à Dieu comme

au centre, transporte l'homme au divin.--Il faut que les perfections

de l'entendement donnent l'accomplissement à celles de la volonté. Les

pratiques de la vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent être

l'effet d'une simple habitude; on peut y prendre goût, mais on ne

saurait aimer Dieu sans en connaître les perfections.--Le croirait-on?

des chrétiens se sont imaginé de pouvoir être dévots sans aimer le

prochain, et pieux sans comprendre Dieu! Plusieurs siècles se sont

écoulés sans que le public se soit bien aperçu de ce défaut, et il y a

encore de grands restes du règne des ténèbres... Les anciennes erreurs

de ceux qui ont accusé la divinité, ou qui en ont fait un principe

mauvais, ont été renouvelées de nos jours. On a eu recours à la

puissance irrésistible de Dieu, quand il s'agissait plutôt de faire

voir sa bonté suprême, et on a employé un pouvoir despotique,

lorsqu'on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite

sagesse?»

Quand je relisais cela, je me disais: «Allons, encore un peu de

courage! C'est si beau de voir cette tête sublime se vouer à

l'adoration! Ce qu'elle a conçu et pris soin d'expliquer, n'aurais-je

pas la conscience de vouloir le comprendre? Mais il me manque des

élémens de science, et Deschartres me persécute pour que je laisse là

ces grands résumés pour entrer dans l'étude des détails. Il veut

m'enseigner la physique, la géométrie, les mathématiques! Pourquoi

pas, si cela est nécessaire à la foi en Dieu et à l'amour du prochain?

Leibnitz met bien le doigt sur la plaie quand il dit qu'on peut être

fervent par habitude. Je suis capable d'aller au sacrifice par la

paresse de l'âme; mais ce sacrifice, Dieu ne le rejettera-t-il pas?

J'allais prendre une ou deux leçons. «Continuez, me disait Deschartres.

Vous comprenez!--Vous croyez? lui répondais-je.--Certainement, et tout

est là.--Mais retenir?--Ça viendra.»

Et quand nous avions travaillé quelques heures: «_Grand homme_ lui

disais-je (je l'appelais toujours ainsi), vous me croirez si vous

voulez, mais cela me tue. C'est trop long, le but est trop loin. Vous

avez beau me mâcher la besogne, croyez bien que je n'ai pas la tête

faite comme vous. Je suis pressée d'aimer Dieu, et s'il faut que je

pioche ainsi toute la vie pour arriver à me dire, sur mes vieux jours,

pourquoi et comment je dois l'aimer, je me consumerai en attendant, et

j'aurai peut-être dévoré mon cœur aux dépens de ma cervelle.

--Il s'agit bien d'aimer Dieu! disait le naïf pédagogue. Aimez-le tant

que vous voudrez, mais il vient là comme à propos de bottes!

--Ah! c'est que vous ne comprenez pas pourquoi je veux m'instruire.

--Bah! on s'instruit... pour s'instruire! répondait-il en levant les

épaules.

--Justement, c'est ce que je ne veux pas faire. Allons, bonsoir, je

vais écouter les rossignols.»

Et je m'en allais, non pas fatiguée d'esprit (Deschartres démontrait

trop bien pour irriter les fibres du cerveau), mais accablée de cœur,

chercher à l'air libre de la nuit et dans les délices de la rêverie la

vie qui m'était propre et que je combattais en vain. Ce cœur avide se

révoltait dans l'inaction où le laissait le travail sec de l'attention

et de la mémoire. Il ne voulait s'instruire que par l'émotion, et je

trouvais dans la poésie des livres d'imagination et dans celle de la

nature, se renouvelant et se complétant l'une par l'autre, un

intarissable élément à cette émotion intérieure, à ce continuel

transport divin que j'avais goûtés au couvent, et qu'alors j'appelais

la grâce.

FIN DU TOME HUITIÈME.

Typographie L. Schnauss.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME NEUVIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

(SUITE.)

Leibnitz.--Relâchement dans les pratiques de la dévotion, avec un

redoublement de foi.--Les églises de campagne et de

province.--Jean-Jacques Rousseau, le _Contrat social_.

Je dois donc dire que les poètes et les moralistes à formes éloquentes

ont agi en moi plus que les métaphysiciens et les philosophes profonds

pour y conserver la foi religieuse.

Serai-je ingrate envers Leibnitz pourtant, et dirai-je qu'il ne m'a

servi de rien, parce que je n'ai pas tout compris et tout retenu? Non,

je mentirais. Il est certain que nous profitons des choses dont nous

oublions la lettre, quand leur esprit a passé en nous, même à petites

doses. On ne se souvient guère du dîner de la veille, et pourtant il a

nourri notre corps. Si ma raison s'embarrasse peu, encore à cette

heure, des systèmes contraires à mon sentiment; si les fortes

objections que soulève contre la Providence, à mes propres yeux, le

spectacle du terrible dans la nature et du mauvais dans l'humanité,

sont vaincues par un instant de rêverie tendre; si, enfin, je sens mon

cœur plus fort que ma raison, pour me donner foi en la sagesse et en

la bonté suprême de Dieu, ce n'est peut-être pas uniquement au besoin

inné d'aimer et de croire, que je dois ce rassérénement et ces

consolations. J'ai assez compris de Leibnitz, sans être capable

d'argumenter de par sa science, pour savoir qu'il y a encore plus de

bonnes raisons pour garder la loi que pour la rejeter.

Ainsi, par ce coup d'œil rapide et troublé que j'avais hasardé dans

le royaume des merveilles ardues, j'avais à peu près rempli mon but en

apparence. Cette pauvre miette d'instruction que Deschartres trouvait

surprenante de ma part, réalisait parfaitement la prédiction de

l'abbé, en m'apprenant que j'avais tout à apprendre, et le démon de

l'orgueil, que l'Église présente toujours à ceux qui désirent

s'instruire, m'avait laissée bien tranquille, en vérité. Comme je n'en

ai jamais beaucoup plus appris depuis, je peux dire que j'attends

encore sa visite, et qu'à tous les complimens erronés, sur ma science

et ma capacité, je ris toujours intérieurement, en me rappelant la

plaisanterie de mon jésuite: _Peut-être que jusqu'à présent il n'y a

pas sujet de craindre beaucoup cette tentation_.

Mais le peu que j'avais arraché au _règne des ténèbres_ m'avait

fortifiée dans la foi religieuse en général, dans le christianisme en

particulier. Quant au catholicisme... y avais-je songé?

Pas le moins du monde. Je m'étais à peine doutée que Leibnitz fût

protestant et Mably philosophe. Cela n'était pas entré pour moi dans

la discussion intérieure. M'élevant au-dessus des formes de la

religion, j'avais cherché à embrasser l'idée mère. J'allais à la messe

et n'analysais pas encore le culte.

Cependant, en me le rappelant bien, je dois le dire, le culte me

devenait lourd et malsain. J'y sentais refroidir ma piété. Ce n'était

plus les pompes charmantes, les fleurs, les tableaux, la propreté, les

doux chants de notre chapelle, et les profonds silences du soir, et

l'édifiant spectacle des belles religieuses prosternées dans leurs

stalles. Plus de recueillement, plus d'attendrissement, plus de

prières du cœur possibles pour moi dans ces églises publiques où le

culte est dépouillé de sa poésie et de son mystère.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 35 / 44 段