«Un temps viendra où Jésus-Christ, le maître des maîtres, le seigneur

des anges, paraîtra pour entendre les leçons de tous les hommes,

c'est-à-dire pour examiner la conscience de chacun. Alors, _la lampe à

la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui était caché

dans les ténèbres sera mis au jour_, et les raisonnemens des hommes

n'auront point de lieu.

«C'est moi qui élève un esprit humble, au point qu'il pénètre en un

moment plus de secrets de la vérité éternelle, qu'un autre n'en

apprendrait dans les écoles en dix années d'étude.--J'instruis sans

bruit de paroles, sans mélange d'opinions, sans faste d'honneur et

sans agitation d'argumens...

«Mon fils, ne sois point curieux, et ne te charge point de soins

inutiles.

«_Qu'est-ce que ceci ou cela vous regarde? Pour vous, suivez-moi!_

«En effet, que vous importe que celui-ci soit de telle ou telle

humeur, que celui-là agisse ou parle de telle ou telle manière?

«Vous n'avez point à répondre pour les autres. Vous rendrez compte

pour vous-même. De quoi vous embarrassez-vous donc?

«Je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous le

soleil, et je sais l'état de chacun en particulier, ce qu'il pense, ce

qu'il désire, à quoi tendent ses desseins...

«Ne vous mettez point en peine de choses qui sont une source de

distractions et de grands obscurcissemens de cœur................

«Apprenez à obéir, poussière que vous êtes! apprenez, terre et boue, à

vous abaisser sous les pieds de tout le monde.......................

«Demeure ferme et espère en moi, car que sont des paroles, sinon des

paroles? Elles frappent l'air, mais elles ne blessent point la

pierre...............................................

«L'homme a pour ennemis _ceux de sa propre maison, et il ne faut

point ajouter foi à ceux qui diront: Le Christ est ici, ou il est

là!_.......

«Ne te réjouis en aucune chose, mais dans le mépris de toi-même et

dans l'accomplissement de ma seule volonté.......

«Quitte-toi toi-même, et tu me trouveras. Demeure sans choix et sans

propriété d'aucune chose, et tu gagneras ainsi beaucoup.

«Tu t'abandonneras ainsi toujours, à toute heure, dans les petites

choses comme dans les grandes. Je n'excepte rien. Je veux, en tout, te

trouver dégagé de tout.

«Quitte-toi, résigne-toi. Donne tout pour tout. Ne cherche rien, ne

reprends rien, et tu me posséderas. Tu auras la liberté du cœur et

les ténèbres ne t'offusqueront plus.

«Que tes efforts, et tes prières, et tes désirs aient pour but de te

dépouiller de toute propriété, et de suivre nu, Jésus-Christ nu, de

mourir à toi-même et de vivre éternellement à moi......

«_Rougissez, Sidon, dit la mer!..._ Rougissez donc, serviteurs

paresseux et plaintifs, de voir que les gens du monde sont plus ardens

pour leur perte que vous ne l'êtes pour votre salut!»

Voilà, non pas le véritable esprit de l'Évangile, mais la véritable

loi du prêtre, la vraie prescription de l'Église orthodoxe:

«Quitte-toi, abîme-toi, méprise-toi; détruis ta raison, confonds ton

jugement; fuis le bruit des paroles humaines. Rampe, et fais-toi

poussière sous la loi du mystère divin; n'aime rien, n'étudie rien, ne

sache rien, ne possède rien, ni dans tes mains, ni dans ton âme.

Deviens une abstraction fondue et prosternée dans l'abstraction

divine; méprise l'humanité, détruis la nature; fais de toi une poignée

de cendres, et tu seras heureux. Pour avoir tout, il faut tout

quitter.» Ainsi se résume ce livre à la fois sublime et stupide, qui

peut faire des saints, mais qui ne fera jamais un homme.

J'ai dit sans aigreur et sans dédain, j'espère, les délices de la

dévotion contemplative. Je n'ai point combattu en moi le souvenir

tendre et reconnaissant de l'éducation monastique. J'ai jugé le passé

de mon cœur avec mon cœur. Je chéris et bénis encore les êtres qui

m'ont plongée dans ces extases par le doux magnétisme de leur

angélique simplicité. On me pardonnera bien, par la suite, à quelque

croyance qu'on appartienne, de me juger moi-même et d'analyser

l'essence des choses dont on m'a nourrie.

Si on ne me le pardonnait pas, je n'en serais pas moins sincère. Ce

livre n'est pas une protestation systématique. Dieu me garde d'altérer

pour moi, par un parti pris d'avance, le charme de mes propres

souvenirs; mais c'est l'histoire de ma vie, et, dans tout ce que j'en

veux dire, je veux être vraie.

Je n'hésiterai donc pas à le dire: Le catholicisme de Jean Gerson est

anti-évangélique, et, pris au pied de la lettre, c'est une doctrine

d'abominable égoïsme. Je m'en aperçus le jour où je le comparai, non

avec le _Génie du Christianisme_, qui est un livre d'art, et nullement

un livre de doctrine, mais avec toutes les pensées que ce livre d'art

me suggéra. Je sentis qu'il y avait une lutte ouverte en moi, et

complète, entre l'esprit et le résultat de ces deux lectures. D'un

côté, l'annihilation absolue de l'intelligence et du cœur en vue du

salut personnel; de l'autre, le développement de l'esprit et du

sentiment, en vue de la religion commune.

Je relus alors l'_Imitation_ dans l'exemplaire que m'avait donné Marie

Alicia, et qui est encore là sous mes yeux, avec le nom, écrit de

cette main chérie et vénérée.--Je savais par cœur ce chef-d'œuvre de

forme et d'éloquente concision. Il m'avait charmée et persuadée de

tous points; mais la logique est puissante dans le cœur des enfans.

Ils ne connaissent pas le sophisme et les capitulations de conscience.

L'_Imitation_ est le livre du cloître par excellence, c'est le code du

tonsuré. Il est mortel à l'âme de quiconque n'a pas rompu avec la

société des hommes et les devoirs de la vie humaine. Aussi avais-je

rompu, dans mon âme et dans ma volonté, avec les devoirs de fille, de

sœur, d'épouse et de mère; je m'étais dévouée à l'éternelle solitude

en buvant à cette source de béate personnalité.

En le relisant après le _Génie du Christianisme_, il me sembla

entièrement nouveau, et je vis toutes les conséquences terribles de

son application dans la pratique de la vie. Il me commandait d'oublier

toute affection terrestre, d'éteindre toute pitié dans mon sein, de

briser tous les liens de la famille, de n'avoir en vue que moi-même et

de laisser tous les autres au jugement de Dieu. Je commençai à être

effrayée et à me repentir sérieusement d'avoir marché entre la famille

et le cloître sans prendre un parti décisif. Trop sensible au chagrin

de mes parens ou au besoin qu'ils pouvaient avoir de moi, j'avais été

irrésolue, craintive. J'avais laissé mon zèle se refroidir, ma

résolution vaciller et se changer en un vague désir mêlé d'impuissans

regrets. J'avais fait de nombreuses concessions à ma grand'mère, qui

voulait me voir instruite et lettrée. J'étais le serviteur _paresseux

et plaintif, qui ne se veut point dégager de toute affection charnelle

et de toute condescendance particulière_. J'avais donc répudié la

doctrine, à partir du jour où, cédant aux ordres de mon directeur,

j'étais devenue gaie, affectueuse, obligeante avec mes compagnes,

soumise et dévouée envers mes parens. Tout était coupable en moi, même

mon admiration pour sœur Hélène, même mon amitié pour Marie Alicia,

même ma sollicitude pour ma grand'mère infirme.... Tout était criminel

dans ma conscience et dans ma conduite.--Ou bien le livre, le divin

livre avait menti.

Pourquoi donc alors le docte et savant abbé de Prémord, qui me voulait

aimante et charitable, pourquoi ma douce mère Alicia, qui repoussait

l'idée de ma vocation religieuse, m'avaient-ils donné et recommandé ce

livre? Il y avait là une inconséquence énorme; car, sans m'amener à la

pratique véritable de l'insensibilité pour les autres, le livre

m'avait fait du mal. Il m'avait tenue dans un juste milieu entre

l'inspiration céleste et les sollicitudes terrestres. Il m'avait

empêchée d'embrasser avec franchise les goûts de la vie domestique et

les aptitudes de la famille. Il m'avait amenée à une morne révolte

intérieure, dont ma soumission passive était la manifestation, trop

cruelle si elle eût été comprise! J'avais trompé ma grand'mère par le

silence, quand elle croyait m'avoir convaincue. Et qui sait si ses

chagrins, ses susceptibilités, ses injustices n'avaient pas rencontré

en moi une cause secrète qui les légitimait, encore qu'elle l'ignorât?

Elle avait souvent trouvé mes caresses froides et mes promesses

évasives. Peut-être avait-elle senti en moi, sans pouvoir s'en rendre

compte, un obstacle à la sécurité de sa tendresse.

De plus en plus épouvantée par mes réflexions, je m'affligeai

profondément de la faiblesse de mon caractère et de l'_obscurcissement_

de mon esprit, qui ne m'avaient pas permis de suivre une route évidente

et droite. J'étais d'autant plus désolée que je m'avisais de cela alors

qu'il était trop tard pour le réparer, et au lendemain du malheureux

jour où ma grand'mère avait perdu la faculté de comprendre mon retour

à ses idées sur mon présent et mon avenir.

Tout était consommé maintenant; qu'elle vécût infirme de corps et

d'âme pendant un an ou dix, ma place assidue était bien marquée à ses

côtés; mais pour la suite de mon existence, il me fallait faire un

choix entre le ciel et la terre; ou la manne d'ascétisme dont je

m'étais à moitié nourrie était un aliment pernicieux dont il fallait à

tout jamais me débarrasser, ou bien le livre avait raison, je devais

repousser l'art et la science, et la poésie et le raisonnement, et

l'amitié et la famille, passer les jours et les nuits, en extase et en

prières auprès de ma moribonde, et de là, divorcer avec toutes choses

et m'envoler vers les lieux saints pour ne jamais redescendre dans le

commerce de l'humanité.

Voici ce que Chateaubriand répondait à ma logique exaltée:

«Les défenseurs des chrétiens tombèrent (au dix-huitième siècle) dans

une faute qui les avait déjà perdus. Ils ne s'aperçurent pas qu'il ne

s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait

absolument les bases. En partant de la mission de Jésus-Christ, et

remontant de conséquence en conséquence, ils établissaient sans doute

fort solidement les vérités de la foi; mais cette manière

d'argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque le fond n'était

point contesté, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre

la route contraire, passer de l'effet à la cause, _ne pas prouver que

le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il

vient de Dieu parce qu'il est excellent_...........................

_Il fallait prouver_ que, de toutes les religions qui ont jamais

existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine,

la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres. On devait

montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale; rien de plus

aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte. On

devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les

passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée...... qu'il n'y a

point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine;

enfin il fallait appeler tous les enchantemens de l'imagination et

tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre

laquelle on les avait armés.....

«Mais, n'y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour

parfaitement humain? Et pourquoi? Notre religion craint-elle la

lumière? Une grande preuve de sa céleste origine, c'est qu'elle

souffre l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison.

Veut-on qu'on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos

dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on découvre la fausseté? Le

christianisme sera-t-il moins vrai parce qu'il paraîtra plus beau?

Bannissons une frayeur pusillanime. Par excès de religion, ne laissons

pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps où il était

bon de dire: _Croyez, et n'examinez pas_. On examinera malgré nous, et

notre silence timide, augmentant le triomphe des incrédules, diminuera

le nombre des fidèles.»

On voit que la question était bien nettement posée devant mes yeux.

D'une part, abrutir en soi-même tout ce qui n'est pas la contemplation

immédiate de Dieu seul; de l'autre chercher autour de soi et

s'assimiler tout ce qui peut donner à l'âme des élémens de force et de

vie pour rendre gloire à Dieu. L'alpha et l'oméga de la doctrine.

«Soyons boue et poussière; soyons flamme et lumière.--N'examinez rien

si vous voulez croire.--Pour tout croire, il faut tout examiner.» A

qui entendre?

L'un de ces livres était-il complètement hérétique? Lequel? Tous deux

m'avaient été donnés par les directeurs de ma conscience. Il y avait

donc deux vérités contradictoires dans le sein de l'Église?

Chateaubriand proclamait la vérité relative. Gerson la déclarait

absolue.

J'étais dans de grandes perplexités. Au galop de Colette, j'étais tout

Chateaubriand. A la clarté de ma lampe, j'étais tout Gerson, et me

reprochais le soir mes pensées du matin.

Une considération extérieure donna la victoire au néo-chrétien. Ma

grand'mère avait été de nouveau, pendant quelques jours, en danger de

mort. Je m'étais cruellement tourmentée de l'idée qu'elle ne se

réconcilierait pas avec la religion et mourrait sans sacremens; mais,

bien qu'elle eût été parfois en état de m'entendre, je n'avais pas osé

lui dire un mot qui pût l'éclairer sur son état et la faire

condescendre à mes désirs. Ma foi m'ordonnait cependant impérieusement

cette tentative: mon cœur me l'interdisait avec plus d'énergie

encore.

J'eus d'affreuses angoisses à ce sujet, et tous mes scrupules et cas

de conscience du couvent me revinrent. Après des nuits d'épouvante et

des jours de détresse, j'écrivis à l'abbé de Prémord pour lui demander

de me dicter ma conduite et lui avouer toutes les faiblesses de mon

affection filiale. Loin de les condamner, l'excellent homme les

approuva: «Vous avez mille fois bien agi, ma pauvre enfant, en gardant

le silence, m'écrivait-il dans une longue lettre pleine de tolérance

et de suavité. Dire à votre grand'mère qu'elle était en danger, c'eût

été la tuer. Prendre l'initiative dans l'affaire délicate de sa

conversion, cela serait contraire au respect que vous lui devez. Une

telle inconvenance eût été vivement sentie par elle, et l'eût

peut-être éloignée sans retour des sacremens. Vous avez été bien

inspirée de vous taire et de prier Dieu de l'assister directement.

_N'ayez jamais d'effroi quand c'est votre cœur qui vous conseille: le

cœur ne peut pas se tromper._ Priez toujours, espérez, et, quelle que

soit la fin de votre pauvre grand'mère, comptez sur la sagesse et la

miséricorde infinies. Tout votre devoir auprès d'elle est de continuer

à l'entourer des plus tendres soins. En voyant votre amour, votre

modestie, l'humilité et, si je puis parler ainsi, la _discrétion_ de

votre foi, elle voudra peut-être, pour vous récompenser, répondre à

votre secret désir et faire acte de foi elle-même. Croyez à ce que je

vous ai toujours dit: Faites aimer en vous la grâce divine. C'est la

meilleure exhortation qui puisse sortir de nous.»

Ainsi, l'aimable et vertueux vieillard transigeait aussi avec les

affections humaines. Il laissait percer l'espoir du salut de ma

grand'mère, dût-elle mourir sans réconciliation officielle avec

l'Église, dût-elle mourir même sans y avoir songé! Cet homme était un

saint, un vrai chrétien, dirai-je, _quoique_ jésuite, ou _parce que_

jésuite?

Soyons équitables. Au point de vue politique, en tant que

républicains, nous haïssons ou redoutons cette secte éprise de pouvoir

et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de

Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante

modification à l'orthodoxie romaine. C'est une hérésie bien

conditionnée. Elle ne s'est jamais déclarée telle, voilà tout. Elle a

sapé et conquis la papauté sans lui faire une guerre apparente, mais

elle s'est ri de son infaillibilité tout en la déclarant souveraine.

Bien plus habile en cela que toutes les autres hérésies, et partant,

plus puissante et plus durable.

Oui, l'abbé de Prémord était plus chrétien que l'Église intolérante,

et il était hérétique parce qu'il était jésuite. La doctrine de Loyola

est la boîte de Pandore. Elle contient tous les maux et tous les

biens. Elle est une assise de progrès et un abîme de destruction, une

loi de vie et de mort. Doctrine officielle, elle tue, doctrine cachée,

elle ressuscite ce qu'elle a tué.

Je l'appelle doctrine, qu'on ne me chicane pas sur les mots, je dirai

esprit de corps, tendance d'institution, si l'on veut; son esprit

dominant et agissant consiste surtout à ouvrir à chacun la voie qui

lui est propre. C'est pour elle que la vérité est souverainement

relative, et ce principe une fois admis dans le secret des

consciences, l'Église catholique est renversée.

Cette doctrine tant discutée, tant décriée, tant signalée à l'horreur

des hommes de progrès, est encore dans l'Église la dernière arche de

la foi chrétienne. Derrière elle, il n'y a que l'absolutisme aveugle

de la papauté. Elle est la seule religion praticable pour ceux qui ne

veulent pas rompre avec _Jésus-Christ Dieu_. L'Église romaine est un

grand cloître où les devoirs de l'homme en société sont

inconciliables avec la loi du salut. Qu'on supprime l'amour et le

mariage, l'héritage et la famille, la loi du renoncement catholique

est parfaite. Son code est l'œuvre du génie de la destruction; mais

dès qu'elle admet une autre société que la communauté monastique, elle

est un labyrinthe de contradictions et d'inconséquences. Elle est

forcée de se mentir à elle-même et de permettre à chacun ce qu'elle

défend à tous.

Alors, pour quiconque réfléchit, la foi est ébranlée. Mais arrive le

jésuite, qui dit à l'âme troublée: «Va comme tu peux et selon tes

forces. La parole de Jésus est éternellement accessible à

l'interprétation de la conscience éclairée. Entre l'Église et toi, il

nous a envoyés pour lier ou délier. Crois en nous, donne-toi à nous,

qui sommes une nouvelle Église dans l'Église: une Église tolérée et

tolérante, une planche de salut entre la règle et le fait. Nous avons

découvert le seul moyen d'asseoir sur une base quelconque la diffusion

et l'incertitude des croyances humaines. Ayant bien reconnu

l'impossibilité d'une vérité absolue dans la pratique, nous avons

découvert la vérité applicable à tous les cas, à tous les fidèles.

Cette vérité, cette base, c'est l'_intention_. L'intention est tout,

le fait n'est rien. Ce qui est mal peut être bien, et réciproquement,

selon le but qu'on se propose.»

Ainsi, Jésus avait parlé à ses disciples dans la sincérité de son

cœur tout divin, quand il leur avait dit: «_L'esprit vivifie, la

lettre tue._ Ne faites pas comme ces hypocrites et ces stupides qui

font consister toute la religion dans les pratiques du jeûne et de la

pénitence extérieure. Lavez vos mains et repentez-vous dans vos

cœurs.»

Mais Jésus n'avait eu que des paroles de vie d'une extension immense.

Le jour où la papauté et les conciles s'étaient déclarés infaillibles

dans l'interprétation de cette parole, il l'avait tuée, ils s'étaient

substitués à Jésus-Christ. Ils s'étaient octroyé la divinité. Aussi,

forcément entraînés à condamner au feu, en ce monde et en l'autre,

tout ce qui se séparait de leur interprétation et des préceptes qui en

découlent, ils avaient rompu avec le vrai christianisme, brisé le

pacte de miséricorde infinie de la part de Dieu, de tendresse

fraternelle entre tous les hommes, et substitué au sentiment

évangélique si humain et si vaste le sentiment farouche et despotique

du moyen âge.

En principe, la doctrine des jésuites était donc comme son nom

l'indique, un retour à l'esprit véritable de Jésus, une hérésie

déguisée, par conséquent, puisque l'Église a baptisé ainsi toute

protestation secrète ou déclarée contre ses arrêts souverains. Cette

doctrine insinuante et pénétrante avait tourné la difficulté de

concilier les arrêts de l'orthodoxie avec l'esprit de l'Évangile. Elle

avait rajeuni les forces du prosélytisme en touchant le cœur et en

rassurant l'esprit, et tandis que l'Église disait à tous: «Hors de

moi point de salut!» le jésuite disait à chacun: «Quiconque fait de

son mieux et selon sa conscience sera sauvé.»

Dirai-je maintenant pourquoi Pascal eut raison de flétrir Escobar et

sa séquelle? C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de

reste: comment une doctrine qui eût pu être si généreuse et si bien

faisante est devenue entre les mains de certains hommes, l'athéisme et

la perfidie, ceci est de l'histoire réelle et rentre dans la triste

fatalité des faits humains. Les pères de l'Église jésuitique espagnole

ont, du moins sur certains papes de Rome, l'avantage pour nous de

n'avoir pas été déclarés infaillibles par des pouvoirs absolus, ni

reconnus pour tels par une notable portion du genre humain. Ce n'est

jamais par les résultats historiques qu'il faut juger la pensée des

institutions. A ce compte, il faudrait proscrire l'Évangile même,

puisqu'en son nom tant de monstres ont triomphé, tant de victimes ont

été immolées, tant de générations ont passé courbées sous le joug de

l'esclavage. Le même suc, extrait à doses inégales du sein d'une

plante, donne la vie ou la mort. Ainsi de la doctrine des jésuites,

ainsi de la doctrine de Jésus lui-même.

L'_institut_ des jésuites, car c'est ainsi que s'intitula modestement

cette secte puissante, renfermait donc implicitement ou explicitement

dans le principe une doctrine de progrès et de liberté. Il serait

facile de le démontrer par des preuves, mais ceci m'entraînerait trop

loin, et je ne fais point ici une controverse. Je résume une opinion

et un sentiment personnels, appuyés en moi sur un ensemble de leçons,

de conseils et de faits que je ne pourrai pas tous dire (car si le

confesseur doit le secret au pénitent, le pénitent doit au confesseur,

même au delà de la tombe, le silence de la loyauté sur certaines

décisions qui pourraient être mal interprétées), mais cet ensemble

d'expériences personnelles me persuade que je ne juge ni avec trop de

partialité de cœur, ni avec trop de sévérité de conscience la pensée

mère de cette secte. Si on la juge dans le présent, je sais comme tout

le monde ce qu'elle renferme désormais de dangers politiques et

d'obstacles au progrès; mais si on la juge comme pensée ayant servi de

corps à un ensemble de progrès, on ne peut nier qu'elle n'ait fait

faire de grands pas à l'esprit humain et qu'elle n'ait beaucoup

souffert, au siècle dernier, pour le principe de la liberté

intellectuelle et morale, de la part des apôtres de la liberté

philosophique; mais ainsi va le monde sous la loi déplorable d'un

malentendu perpétuel. Trop de besoins d'affranchissement se pressent

et s'encombrent sur la route de l'avenir, dans des moments donnés de

l'histoire des hommes, et qui voit son but sans voir celui du

travailleur qu'il coudoie croit souvent trouver un obstacle là où il

eût trouvé un secours.

Les jésuites se piquaient d'envisager les trois faces de la

perfection: religieuse, politique, sociale. Ils se trompaient; leur

institut même, par ses lois essentiellement théocratiques, et par son

côté ésotérique, ne pouvait affranchir l'intelligence qu'en liant le

corps, la conduite, les actions (_per inde ac cadaver_). Mais quelle

doctrine a dégagé jusqu'ici le grand inconnu de cette triple

recherche?

Je demande pardon de cette digression un peu longue. Avouer de la

prédilection pour les jésuites est, au temps où nous vivons, une

affaire délicate. On risque fort, quand on a ce courage, d'être

soupçonné de duplicité d'esprit. J'avoue que je ne m'embarrasse guère

d'un tel soupçon.

Entre l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le _Génie du Christianisme_, je

me trouvai donc dans de grandes perplexités, comme dans l'affaire de

ma conduite chrétienne auprès de ma grand'mère philosophe. Dès qu'elle

fut hors de danger, je demandai l'intervention du jésuite pour

résoudre la difficulté nouvelle. Je me sentais attirée vers l'étude

par une soif étrange, vers la poésie par un instinct passionné, vers

l'examen par une foi superbe.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 34 / 44 段