des anges, paraîtra pour entendre les leçons de tous les hommes,
c'est-à-dire pour examiner la conscience de chacun. Alors, _la lampe à
la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui était caché
dans les ténèbres sera mis au jour_, et les raisonnemens des hommes
n'auront point de lieu.
«C'est moi qui élève un esprit humble, au point qu'il pénètre en un
moment plus de secrets de la vérité éternelle, qu'un autre n'en
apprendrait dans les écoles en dix années d'étude.--J'instruis sans
bruit de paroles, sans mélange d'opinions, sans faste d'honneur et
sans agitation d'argumens...
«Mon fils, ne sois point curieux, et ne te charge point de soins
inutiles.
«_Qu'est-ce que ceci ou cela vous regarde? Pour vous, suivez-moi!_
«En effet, que vous importe que celui-ci soit de telle ou telle
humeur, que celui-là agisse ou parle de telle ou telle manière?
«Vous n'avez point à répondre pour les autres. Vous rendrez compte
pour vous-même. De quoi vous embarrassez-vous donc?
«Je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous le
soleil, et je sais l'état de chacun en particulier, ce qu'il pense, ce
qu'il désire, à quoi tendent ses desseins...
«Ne vous mettez point en peine de choses qui sont une source de
distractions et de grands obscurcissemens de cœur................
«Apprenez à obéir, poussière que vous êtes! apprenez, terre et boue, à
vous abaisser sous les pieds de tout le monde.......................
«Demeure ferme et espère en moi, car que sont des paroles, sinon des
paroles? Elles frappent l'air, mais elles ne blessent point la
pierre...............................................
«L'homme a pour ennemis _ceux de sa propre maison, et il ne faut
point ajouter foi à ceux qui diront: Le Christ est ici, ou il est
là!_.......
«Ne te réjouis en aucune chose, mais dans le mépris de toi-même et
dans l'accomplissement de ma seule volonté.......
«Quitte-toi toi-même, et tu me trouveras. Demeure sans choix et sans
propriété d'aucune chose, et tu gagneras ainsi beaucoup.
«Tu t'abandonneras ainsi toujours, à toute heure, dans les petites
choses comme dans les grandes. Je n'excepte rien. Je veux, en tout, te
trouver dégagé de tout.
«Quitte-toi, résigne-toi. Donne tout pour tout. Ne cherche rien, ne
reprends rien, et tu me posséderas. Tu auras la liberté du cœur et
les ténèbres ne t'offusqueront plus.
«Que tes efforts, et tes prières, et tes désirs aient pour but de te
dépouiller de toute propriété, et de suivre nu, Jésus-Christ nu, de
mourir à toi-même et de vivre éternellement à moi......
«_Rougissez, Sidon, dit la mer!..._ Rougissez donc, serviteurs
paresseux et plaintifs, de voir que les gens du monde sont plus ardens
pour leur perte que vous ne l'êtes pour votre salut!»
Voilà, non pas le véritable esprit de l'Évangile, mais la véritable
loi du prêtre, la vraie prescription de l'Église orthodoxe:
«Quitte-toi, abîme-toi, méprise-toi; détruis ta raison, confonds ton
jugement; fuis le bruit des paroles humaines. Rampe, et fais-toi
poussière sous la loi du mystère divin; n'aime rien, n'étudie rien, ne
sache rien, ne possède rien, ni dans tes mains, ni dans ton âme.
Deviens une abstraction fondue et prosternée dans l'abstraction
divine; méprise l'humanité, détruis la nature; fais de toi une poignée
de cendres, et tu seras heureux. Pour avoir tout, il faut tout
quitter.» Ainsi se résume ce livre à la fois sublime et stupide, qui
peut faire des saints, mais qui ne fera jamais un homme.
J'ai dit sans aigreur et sans dédain, j'espère, les délices de la
dévotion contemplative. Je n'ai point combattu en moi le souvenir
tendre et reconnaissant de l'éducation monastique. J'ai jugé le passé
de mon cœur avec mon cœur. Je chéris et bénis encore les êtres qui
m'ont plongée dans ces extases par le doux magnétisme de leur
angélique simplicité. On me pardonnera bien, par la suite, à quelque
croyance qu'on appartienne, de me juger moi-même et d'analyser
l'essence des choses dont on m'a nourrie.
Si on ne me le pardonnait pas, je n'en serais pas moins sincère. Ce
livre n'est pas une protestation systématique. Dieu me garde d'altérer
pour moi, par un parti pris d'avance, le charme de mes propres
souvenirs; mais c'est l'histoire de ma vie, et, dans tout ce que j'en
veux dire, je veux être vraie.
Je n'hésiterai donc pas à le dire: Le catholicisme de Jean Gerson est
anti-évangélique, et, pris au pied de la lettre, c'est une doctrine
d'abominable égoïsme. Je m'en aperçus le jour où je le comparai, non
avec le _Génie du Christianisme_, qui est un livre d'art, et nullement
un livre de doctrine, mais avec toutes les pensées que ce livre d'art
me suggéra. Je sentis qu'il y avait une lutte ouverte en moi, et
complète, entre l'esprit et le résultat de ces deux lectures. D'un
côté, l'annihilation absolue de l'intelligence et du cœur en vue du
salut personnel; de l'autre, le développement de l'esprit et du
sentiment, en vue de la religion commune.
Je relus alors l'_Imitation_ dans l'exemplaire que m'avait donné Marie
Alicia, et qui est encore là sous mes yeux, avec le nom, écrit de
cette main chérie et vénérée.--Je savais par cœur ce chef-d'œuvre de
forme et d'éloquente concision. Il m'avait charmée et persuadée de
tous points; mais la logique est puissante dans le cœur des enfans.
Ils ne connaissent pas le sophisme et les capitulations de conscience.
L'_Imitation_ est le livre du cloître par excellence, c'est le code du
tonsuré. Il est mortel à l'âme de quiconque n'a pas rompu avec la
société des hommes et les devoirs de la vie humaine. Aussi avais-je
rompu, dans mon âme et dans ma volonté, avec les devoirs de fille, de
sœur, d'épouse et de mère; je m'étais dévouée à l'éternelle solitude
en buvant à cette source de béate personnalité.
En le relisant après le _Génie du Christianisme_, il me sembla
entièrement nouveau, et je vis toutes les conséquences terribles de
son application dans la pratique de la vie. Il me commandait d'oublier
toute affection terrestre, d'éteindre toute pitié dans mon sein, de
briser tous les liens de la famille, de n'avoir en vue que moi-même et
de laisser tous les autres au jugement de Dieu. Je commençai à être
effrayée et à me repentir sérieusement d'avoir marché entre la famille
et le cloître sans prendre un parti décisif. Trop sensible au chagrin
de mes parens ou au besoin qu'ils pouvaient avoir de moi, j'avais été
irrésolue, craintive. J'avais laissé mon zèle se refroidir, ma
résolution vaciller et se changer en un vague désir mêlé d'impuissans
regrets. J'avais fait de nombreuses concessions à ma grand'mère, qui
voulait me voir instruite et lettrée. J'étais le serviteur _paresseux
et plaintif, qui ne se veut point dégager de toute affection charnelle
et de toute condescendance particulière_. J'avais donc répudié la
doctrine, à partir du jour où, cédant aux ordres de mon directeur,
j'étais devenue gaie, affectueuse, obligeante avec mes compagnes,
soumise et dévouée envers mes parens. Tout était coupable en moi, même
mon admiration pour sœur Hélène, même mon amitié pour Marie Alicia,
même ma sollicitude pour ma grand'mère infirme.... Tout était criminel
dans ma conscience et dans ma conduite.--Ou bien le livre, le divin
livre avait menti.
Pourquoi donc alors le docte et savant abbé de Prémord, qui me voulait
aimante et charitable, pourquoi ma douce mère Alicia, qui repoussait
l'idée de ma vocation religieuse, m'avaient-ils donné et recommandé ce
livre? Il y avait là une inconséquence énorme; car, sans m'amener à la
pratique véritable de l'insensibilité pour les autres, le livre
m'avait fait du mal. Il m'avait tenue dans un juste milieu entre
l'inspiration céleste et les sollicitudes terrestres. Il m'avait
empêchée d'embrasser avec franchise les goûts de la vie domestique et
les aptitudes de la famille. Il m'avait amenée à une morne révolte
intérieure, dont ma soumission passive était la manifestation, trop
cruelle si elle eût été comprise! J'avais trompé ma grand'mère par le
silence, quand elle croyait m'avoir convaincue. Et qui sait si ses
chagrins, ses susceptibilités, ses injustices n'avaient pas rencontré
en moi une cause secrète qui les légitimait, encore qu'elle l'ignorât?
Elle avait souvent trouvé mes caresses froides et mes promesses
évasives. Peut-être avait-elle senti en moi, sans pouvoir s'en rendre
compte, un obstacle à la sécurité de sa tendresse.
De plus en plus épouvantée par mes réflexions, je m'affligeai
profondément de la faiblesse de mon caractère et de l'_obscurcissement_
de mon esprit, qui ne m'avaient pas permis de suivre une route évidente
et droite. J'étais d'autant plus désolée que je m'avisais de cela alors
qu'il était trop tard pour le réparer, et au lendemain du malheureux
jour où ma grand'mère avait perdu la faculté de comprendre mon retour
à ses idées sur mon présent et mon avenir.
Tout était consommé maintenant; qu'elle vécût infirme de corps et
d'âme pendant un an ou dix, ma place assidue était bien marquée à ses
côtés; mais pour la suite de mon existence, il me fallait faire un
choix entre le ciel et la terre; ou la manne d'ascétisme dont je
m'étais à moitié nourrie était un aliment pernicieux dont il fallait à
tout jamais me débarrasser, ou bien le livre avait raison, je devais
repousser l'art et la science, et la poésie et le raisonnement, et
l'amitié et la famille, passer les jours et les nuits, en extase et en
prières auprès de ma moribonde, et de là, divorcer avec toutes choses
et m'envoler vers les lieux saints pour ne jamais redescendre dans le
commerce de l'humanité.
Voici ce que Chateaubriand répondait à ma logique exaltée:
«Les défenseurs des chrétiens tombèrent (au dix-huitième siècle) dans
une faute qui les avait déjà perdus. Ils ne s'aperçurent pas qu'il ne
s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait
absolument les bases. En partant de la mission de Jésus-Christ, et
remontant de conséquence en conséquence, ils établissaient sans doute
fort solidement les vérités de la foi; mais cette manière
d'argumenter, bonne au dix-septième siècle, lorsque le fond n'était
point contesté, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre
la route contraire, passer de l'effet à la cause, _ne pas prouver que
le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
vient de Dieu parce qu'il est excellent_...........................
_Il fallait prouver_ que, de toutes les religions qui ont jamais
existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine,
la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres. On devait
montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale; rien de plus
aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte. On
devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les
passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée...... qu'il n'y a
point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine;
enfin il fallait appeler tous les enchantemens de l'imagination et
tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre
laquelle on les avait armés.....
«Mais, n'y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour
parfaitement humain? Et pourquoi? Notre religion craint-elle la
lumière? Une grande preuve de sa céleste origine, c'est qu'elle
souffre l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison.
Veut-on qu'on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos
dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on découvre la fausseté? Le
christianisme sera-t-il moins vrai parce qu'il paraîtra plus beau?
Bannissons une frayeur pusillanime. Par excès de religion, ne laissons
pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps où il était
bon de dire: _Croyez, et n'examinez pas_. On examinera malgré nous, et
notre silence timide, augmentant le triomphe des incrédules, diminuera
le nombre des fidèles.»
On voit que la question était bien nettement posée devant mes yeux.
D'une part, abrutir en soi-même tout ce qui n'est pas la contemplation
immédiate de Dieu seul; de l'autre chercher autour de soi et
s'assimiler tout ce qui peut donner à l'âme des élémens de force et de
vie pour rendre gloire à Dieu. L'alpha et l'oméga de la doctrine.
«Soyons boue et poussière; soyons flamme et lumière.--N'examinez rien
si vous voulez croire.--Pour tout croire, il faut tout examiner.» A
qui entendre?
L'un de ces livres était-il complètement hérétique? Lequel? Tous deux
m'avaient été donnés par les directeurs de ma conscience. Il y avait
donc deux vérités contradictoires dans le sein de l'Église?
Chateaubriand proclamait la vérité relative. Gerson la déclarait
absolue.
J'étais dans de grandes perplexités. Au galop de Colette, j'étais tout
Chateaubriand. A la clarté de ma lampe, j'étais tout Gerson, et me
reprochais le soir mes pensées du matin.
Une considération extérieure donna la victoire au néo-chrétien. Ma
grand'mère avait été de nouveau, pendant quelques jours, en danger de
mort. Je m'étais cruellement tourmentée de l'idée qu'elle ne se
réconcilierait pas avec la religion et mourrait sans sacremens; mais,
bien qu'elle eût été parfois en état de m'entendre, je n'avais pas osé
lui dire un mot qui pût l'éclairer sur son état et la faire
condescendre à mes désirs. Ma foi m'ordonnait cependant impérieusement
cette tentative: mon cœur me l'interdisait avec plus d'énergie
encore.
J'eus d'affreuses angoisses à ce sujet, et tous mes scrupules et cas
de conscience du couvent me revinrent. Après des nuits d'épouvante et
des jours de détresse, j'écrivis à l'abbé de Prémord pour lui demander
de me dicter ma conduite et lui avouer toutes les faiblesses de mon
affection filiale. Loin de les condamner, l'excellent homme les
approuva: «Vous avez mille fois bien agi, ma pauvre enfant, en gardant
le silence, m'écrivait-il dans une longue lettre pleine de tolérance
et de suavité. Dire à votre grand'mère qu'elle était en danger, c'eût
été la tuer. Prendre l'initiative dans l'affaire délicate de sa
conversion, cela serait contraire au respect que vous lui devez. Une
telle inconvenance eût été vivement sentie par elle, et l'eût
peut-être éloignée sans retour des sacremens. Vous avez été bien
inspirée de vous taire et de prier Dieu de l'assister directement.
_N'ayez jamais d'effroi quand c'est votre cœur qui vous conseille: le
cœur ne peut pas se tromper._ Priez toujours, espérez, et, quelle que
soit la fin de votre pauvre grand'mère, comptez sur la sagesse et la
miséricorde infinies. Tout votre devoir auprès d'elle est de continuer
à l'entourer des plus tendres soins. En voyant votre amour, votre
modestie, l'humilité et, si je puis parler ainsi, la _discrétion_ de
votre foi, elle voudra peut-être, pour vous récompenser, répondre à
votre secret désir et faire acte de foi elle-même. Croyez à ce que je
vous ai toujours dit: Faites aimer en vous la grâce divine. C'est la
meilleure exhortation qui puisse sortir de nous.»
Ainsi, l'aimable et vertueux vieillard transigeait aussi avec les
affections humaines. Il laissait percer l'espoir du salut de ma
grand'mère, dût-elle mourir sans réconciliation officielle avec
l'Église, dût-elle mourir même sans y avoir songé! Cet homme était un
saint, un vrai chrétien, dirai-je, _quoique_ jésuite, ou _parce que_
jésuite?
Soyons équitables. Au point de vue politique, en tant que
républicains, nous haïssons ou redoutons cette secte éprise de pouvoir
et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de
Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante
modification à l'orthodoxie romaine. C'est une hérésie bien
conditionnée. Elle ne s'est jamais déclarée telle, voilà tout. Elle a
sapé et conquis la papauté sans lui faire une guerre apparente, mais
elle s'est ri de son infaillibilité tout en la déclarant souveraine.
Bien plus habile en cela que toutes les autres hérésies, et partant,
plus puissante et plus durable.
Oui, l'abbé de Prémord était plus chrétien que l'Église intolérante,
et il était hérétique parce qu'il était jésuite. La doctrine de Loyola
est la boîte de Pandore. Elle contient tous les maux et tous les
biens. Elle est une assise de progrès et un abîme de destruction, une
loi de vie et de mort. Doctrine officielle, elle tue, doctrine cachée,
elle ressuscite ce qu'elle a tué.
Je l'appelle doctrine, qu'on ne me chicane pas sur les mots, je dirai
esprit de corps, tendance d'institution, si l'on veut; son esprit
dominant et agissant consiste surtout à ouvrir à chacun la voie qui
lui est propre. C'est pour elle que la vérité est souverainement
relative, et ce principe une fois admis dans le secret des
consciences, l'Église catholique est renversée.
Cette doctrine tant discutée, tant décriée, tant signalée à l'horreur
des hommes de progrès, est encore dans l'Église la dernière arche de
la foi chrétienne. Derrière elle, il n'y a que l'absolutisme aveugle
de la papauté. Elle est la seule religion praticable pour ceux qui ne
veulent pas rompre avec _Jésus-Christ Dieu_. L'Église romaine est un
grand cloître où les devoirs de l'homme en société sont
inconciliables avec la loi du salut. Qu'on supprime l'amour et le
mariage, l'héritage et la famille, la loi du renoncement catholique
est parfaite. Son code est l'œuvre du génie de la destruction; mais
dès qu'elle admet une autre société que la communauté monastique, elle
est un labyrinthe de contradictions et d'inconséquences. Elle est
forcée de se mentir à elle-même et de permettre à chacun ce qu'elle
défend à tous.
Alors, pour quiconque réfléchit, la foi est ébranlée. Mais arrive le
jésuite, qui dit à l'âme troublée: «Va comme tu peux et selon tes
forces. La parole de Jésus est éternellement accessible à
l'interprétation de la conscience éclairée. Entre l'Église et toi, il
nous a envoyés pour lier ou délier. Crois en nous, donne-toi à nous,
qui sommes une nouvelle Église dans l'Église: une Église tolérée et
tolérante, une planche de salut entre la règle et le fait. Nous avons
découvert le seul moyen d'asseoir sur une base quelconque la diffusion
et l'incertitude des croyances humaines. Ayant bien reconnu
l'impossibilité d'une vérité absolue dans la pratique, nous avons
découvert la vérité applicable à tous les cas, à tous les fidèles.
Cette vérité, cette base, c'est l'_intention_. L'intention est tout,
le fait n'est rien. Ce qui est mal peut être bien, et réciproquement,
selon le but qu'on se propose.»
Ainsi, Jésus avait parlé à ses disciples dans la sincérité de son
cœur tout divin, quand il leur avait dit: «_L'esprit vivifie, la
lettre tue._ Ne faites pas comme ces hypocrites et ces stupides qui
font consister toute la religion dans les pratiques du jeûne et de la
pénitence extérieure. Lavez vos mains et repentez-vous dans vos
cœurs.»
Mais Jésus n'avait eu que des paroles de vie d'une extension immense.
Le jour où la papauté et les conciles s'étaient déclarés infaillibles
dans l'interprétation de cette parole, il l'avait tuée, ils s'étaient
substitués à Jésus-Christ. Ils s'étaient octroyé la divinité. Aussi,
forcément entraînés à condamner au feu, en ce monde et en l'autre,
tout ce qui se séparait de leur interprétation et des préceptes qui en
découlent, ils avaient rompu avec le vrai christianisme, brisé le
pacte de miséricorde infinie de la part de Dieu, de tendresse
fraternelle entre tous les hommes, et substitué au sentiment
évangélique si humain et si vaste le sentiment farouche et despotique
du moyen âge.
En principe, la doctrine des jésuites était donc comme son nom
l'indique, un retour à l'esprit véritable de Jésus, une hérésie
déguisée, par conséquent, puisque l'Église a baptisé ainsi toute
protestation secrète ou déclarée contre ses arrêts souverains. Cette
doctrine insinuante et pénétrante avait tourné la difficulté de
concilier les arrêts de l'orthodoxie avec l'esprit de l'Évangile. Elle
avait rajeuni les forces du prosélytisme en touchant le cœur et en
rassurant l'esprit, et tandis que l'Église disait à tous: «Hors de
moi point de salut!» le jésuite disait à chacun: «Quiconque fait de
son mieux et selon sa conscience sera sauvé.»
Dirai-je maintenant pourquoi Pascal eut raison de flétrir Escobar et
sa séquelle? C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de
reste: comment une doctrine qui eût pu être si généreuse et si bien
faisante est devenue entre les mains de certains hommes, l'athéisme et
la perfidie, ceci est de l'histoire réelle et rentre dans la triste
fatalité des faits humains. Les pères de l'Église jésuitique espagnole
ont, du moins sur certains papes de Rome, l'avantage pour nous de
n'avoir pas été déclarés infaillibles par des pouvoirs absolus, ni
reconnus pour tels par une notable portion du genre humain. Ce n'est
jamais par les résultats historiques qu'il faut juger la pensée des
institutions. A ce compte, il faudrait proscrire l'Évangile même,
puisqu'en son nom tant de monstres ont triomphé, tant de victimes ont
été immolées, tant de générations ont passé courbées sous le joug de
l'esclavage. Le même suc, extrait à doses inégales du sein d'une
plante, donne la vie ou la mort. Ainsi de la doctrine des jésuites,
ainsi de la doctrine de Jésus lui-même.
L'_institut_ des jésuites, car c'est ainsi que s'intitula modestement
cette secte puissante, renfermait donc implicitement ou explicitement
dans le principe une doctrine de progrès et de liberté. Il serait
facile de le démontrer par des preuves, mais ceci m'entraînerait trop
loin, et je ne fais point ici une controverse. Je résume une opinion
et un sentiment personnels, appuyés en moi sur un ensemble de leçons,
de conseils et de faits que je ne pourrai pas tous dire (car si le
confesseur doit le secret au pénitent, le pénitent doit au confesseur,
même au delà de la tombe, le silence de la loyauté sur certaines
décisions qui pourraient être mal interprétées), mais cet ensemble
d'expériences personnelles me persuade que je ne juge ni avec trop de
partialité de cœur, ni avec trop de sévérité de conscience la pensée
mère de cette secte. Si on la juge dans le présent, je sais comme tout
le monde ce qu'elle renferme désormais de dangers politiques et
d'obstacles au progrès; mais si on la juge comme pensée ayant servi de
corps à un ensemble de progrès, on ne peut nier qu'elle n'ait fait
faire de grands pas à l'esprit humain et qu'elle n'ait beaucoup
souffert, au siècle dernier, pour le principe de la liberté
intellectuelle et morale, de la part des apôtres de la liberté
philosophique; mais ainsi va le monde sous la loi déplorable d'un
malentendu perpétuel. Trop de besoins d'affranchissement se pressent
et s'encombrent sur la route de l'avenir, dans des moments donnés de
l'histoire des hommes, et qui voit son but sans voir celui du
travailleur qu'il coudoie croit souvent trouver un obstacle là où il
eût trouvé un secours.
Les jésuites se piquaient d'envisager les trois faces de la
perfection: religieuse, politique, sociale. Ils se trompaient; leur
institut même, par ses lois essentiellement théocratiques, et par son
côté ésotérique, ne pouvait affranchir l'intelligence qu'en liant le
corps, la conduite, les actions (_per inde ac cadaver_). Mais quelle
doctrine a dégagé jusqu'ici le grand inconnu de cette triple
recherche?
Je demande pardon de cette digression un peu longue. Avouer de la
prédilection pour les jésuites est, au temps où nous vivons, une
affaire délicate. On risque fort, quand on a ce courage, d'être
soupçonné de duplicité d'esprit. J'avoue que je ne m'embarrasse guère
d'un tel soupçon.
Entre l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le _Génie du Christianisme_, je
me trouvai donc dans de grandes perplexités, comme dans l'affaire de
ma conduite chrétienne auprès de ma grand'mère philosophe. Dès qu'elle
fut hors de danger, je demandai l'intervention du jésuite pour
résoudre la difficulté nouvelle. Je me sentais attirée vers l'étude
par une soif étrange, vers la poésie par un instinct passionné, vers
l'examen par une foi superbe.