ne veux pas entendre parler de ce mariage. Ce n'est pas tant l'âge qui
m'offusque que la condition dont je t'ai parlé. J'ai été si heureuse
avec mon vieux mari que je n'ai pas trop peur pour toi d'un homme de
cinquante ans; mais je sais que tu ne souscrirais pas... Ne dis rien;
je te connais, à présent, et je regrette de n'avoir pas toujours aussi
bien jugé ta situation que je le fais à cette heure. Tu aimes ta mère
par devoir et par religion, comme tu l'aimais par habitude et par
instinct dans ton enfance. J'ai cru devoir te mettre en garde contre
trop de confiance et d'entraînement. J'ai peut-être eu tort de le
faire dans un moment de douleur et d'irritation. J'ai bien vu que je
te brisais. Il me semblait, dans ce moment-là, que c'était de moi que
tu devais apprendre la vérité, et qu'elle te serait plus insupportable
de la part de tout autre. Si tu penses que j'aie exagéré quelque
chose, ou que j'aie jugé trop durement ta mère, oublie-le, et sache
que malgré tout le mal qu'elle m'a fait, je rends justice à ses
qualités et à sa conduite depuis la mort de ton pauvre père.
D'ailleurs, fût-elle, comme je me le suis imaginé parfois, la dernière
des femmes, je comprends ce que tu lui dois d'égards et de fidélité de
cœur. Elle est ta mère! tout est là! Oui, je le sais. J'ai craint de
te voir trop aveuglée, ensuite j'ai craint de te voir devenir trop
dévote. Je suis tranquille sur ton compte à présent. Je te vois
pieuse, tolérante et conservant les goûts de l'intelligence. Je
regrette presque de ne pas croire à tout ce que tu pratiques; car je
vois que tu y puises une force qui n'est pas dans ta nature et qui m'a
frappée quelquefois comme au-dessus de ton âge. Ainsi, pendant que tu
étais au couvent, enfermée toute l'année, sans vacances, privée de
sortir pendant neuf ou dix mois que je passais ici, tu m'as écrit à
différentes reprises pour me conjurer de ne pas te permettre de sortir
avec les Villeneuve ou avec Mme de Pontcarré. J'en ai été affligée et
jalouse d'abord, mais j'en ai été touchée aussi, et maintenant je sens
que si je te proposais de rompre avec ta mère pour faire un grand
mariage, je révolterais ton cœur et ta conscience. Sois tranquille,
et va te coucher. Il ne sera jamais question de rien de pareil.»
J'embrassai ardemment ma chère grand'mère, et, la voyant parfaitement
calme et lucide, je me retirai dans ma chambre, la laissant aux soins
accoutumés de ses deux femmes, qui la mirent au lit à minuit, après
les deux heures de toilette et de tranquille flânerie dont elle avait
l'habitude.
C'était, comme je l'ai déjà dit, tout un étrange petit cérémonial que
le coucher de ma grand'mère: des camisoles de satin piqué, des bonnets
à dentelles, des cocardes de rubans, des parfums, des bagues
particulières pour la nuit, une certaine tabatière, enfin tout un
édifice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et il fallait
l'arranger de manière qu'elle se réveillât sans avoir fait un
mouvement. On eût dit que chaque soir elle se préparait à une
réception d'apparat, et cela avait quelque chose de bizarre et de
solennel où elle avait l'air de se complaire.
J'aurais dû me dire que l'espèce d'hallucination auditive qu'elle
avait eue en écoutant ma lecture, et la clarté subite de ses idées,
même le retour sur elle-même qu'elle avait voulu faire en me parlant
de ma mère, indiquaient une situation morale et physique inusitée.
Revenir sur ses propres arrêts, s'attribuer un tort, demander, pour
ainsi dire, pardon d'une erreur de jugement, cela était bien contraire
à ses habitudes. Ses actions démentaient continuellement ses paroles,
mais elle n'en convenait pas et maintenait volontiers son dire. En y
réfléchissant, j'eus une vague inquiétude, et je redescendis chez elle
vers minuit, comme pour reprendre mon livre oublié. Elle était déjà
couchée et enfermée, s'étant sentie assoupie un peu plus tôt que de
coutume. Ses femmes n'avaient rien trouvé d'extraordinaire en elle, et
je remontai fort tranquille.
Depuis trois ou quatre mois, je dormais fort peu. Je n'avais point
passé une semaine dans la véritable intimité de ma grand'mère sans
m'aviser du peu d'instruction que j'avais acquise au couvent, et sans
reconnaître avec le sincère Deschartres que j'étais, selon son
expression favorite, d'une _ignorance crasse_. Le désir de ne pas
impatienter la bonne maman, qui me reprochait bien un peu vivement
quelquefois de lui avoir fait dépenser trois années de couvent pour ne
rien apprendre, me poussa, plus que la curiosité ou l'amour-propre, à
vouloir m'instruire un peu. Je souffrais de lui entendre dire que
l'éducation religieuse était abrutissante, et j'apprenais un peu en
cachette, afin de lui en laisser attribuer l'honneur à mes
religieuses.
J'entreprenais là une chose impossible. Quiconque manque de mémoire ne
peut jamais être instruit réellement, et j'en étais complétement
dépourvue. Je me donnais un mal inouï pour mettre de l'ordre dans mes
petites notions d'histoire. Je n'avais pas même la mémoire des mots,
et déjà j'oubliais l'anglais, qui naguère m'avait été aussi familier
que ma propre langue. Je m'évertuais donc à lire et à écrire, depuis
dix heures du soir jusqu'à deux ou trois du matin. Je dormais quatre
ou cinq heures. Je montais à cheval avant le réveil de ma grand'mère.
Je déjeunais avec elle, je lui faisais de la musique et ne la quittais
presque plus de la journée; car, insensiblement, elle s'était habituée
à vivre moins avec Julie, et j'avais pris sur moi de lui lire les
journaux ou de rester à dessiner dans sa chambre pendant que
Deschartres les lui lisait. Cela m'était particulièrement odieux. Je
ne saurais dire pourquoi cette chronique journalière du monde réel
m'attristait profondément. Elle me sortait de mes rêves, et je crois
que la jeunesse ne vit pas d'autre chose que de la contemplation du
passé, ou de l'attente de l'inconnu.
Je me souviens que cette nuit-là fut extraordinairement belle et
douce. Il faisait un clair de lune voilé par ces petits nuages blancs
que Chateaubriand comparait à des flocons de ouate. Je ne travaillai
point, je laissai ma fenêtre ouverte et jouai de la harpe en
déchiffrant la Nina de Paesiello. Puis je sentis le froid et me
couchai en rêvant à la douceur et à l'épanchement de ma grand'mère
avec moi. En donnant enfin la sécurité à mon sentiment filial, et en
détournant de moi l'effroi d'une lutte qui avait pesé sur toute ma
vie, elle me faisait respirer pour la première fois. Je pouvais enfin
réunir et confondre mes deux mères rivales dans le même amour. A ce
moment-là, je sentis que je les aimais également, et je me flattai de
leur faire accepter cette idée. Puis, je pensai au mariage, à l'homme
de cinquante ans, au prochain voyage de Paris, au monde où l'on
menaçait de me produire. Je ne fus effrayée de rien. Pour la première
fois j'étais optimiste. Je venais de remporter une victoire qui me
paraissait décisive sur le grand obstacle de l'avenir. Je me persuadai
que j'avais acquis sur ma grand'mère un ascendant de tendresse et de
persuasion qui me permettrait d'échapper à ses sollicitudes pour mon
établissement, que peu à peu elle verrait par mes yeux, me laisserait
vivre libre et heureuse à ses côtés, et qu'après lui avoir consacré ma
jeunesse, je pourrais lui fermer les yeux sans qu'elle exigeât de moi
la promesse de renoncer au cloître. «Tout est bien ainsi, pensai-je.
Il est fort inutile de la tourmenter de mes secrets desseins. Dieu les
protégera.» Je savais qu'Elisa était sortie du couvent, qu'on la
menait dans le monde, qu'elle se résignait à aller au bal, et que rien
n'ébranlait sa résolution. Elle m'écrivit qu'elle acceptait l'épreuve
à laquelle ses parens avaient voulu la soumettre, qu'elle se sentait
chaque jour plus forte dans sa vocation, et que nous nous
retrouverions peut-être à Cork sous le voile, si ma qualité de
Française m'excluait de la communauté des Anglaises de Paris.
Je m'endormis donc dans une situation d'esprit que je n'avais pas
connue depuis longtemps; mais à sept heures du matin Deschartres entra
dans ma chambre, et, en ouvrant les yeux, je vis un malheur dans les
siens. «Votre grand'mère est perdue, je le crains, me dit-il. Elle a
voulu se lever cette nuit. Elle a été prise d'une attaque d'apoplexie
et de paralysie. Elle est tombée et n'a pu se relever. Julie vient de
la trouver par terre froide, immobile, sans connaissance. Elle est
couchée, réchauffée et un peu ranimée; mais elle ne se rend compte de
rien et ne peut faire aucun mouvement. J'ai envoyé chercher le docteur
Decerfz. Je vais la saigner. Venez vite à mon aide.»
Nous passâmes la journée à la soigner. Elle recouvra ses esprits, se
rappela être tombée, se plaignit seulement des contusions qu'elle
s'était faites, s'aperçut qu'elle avait tout un côté _mort_ depuis
l'épaule jusqu'au talon, mais n'attribua cet engourdissement qu'à la
courbature de la chute. La saignée lui rendit cependant un peu
d'aisance dans les mouvemens qu'on l'aidait à faire, et vers le soir
il y eut un mieux si sensible, que je me rassurai et que le docteur
partit en me tranquillisant; mais Deschartres ne se flattait pas. Elle
me demanda de lui lire son journal après dîner et parut l'entendre.
Puis elle demanda des cartes et ne put les tenir dans sa main. Alors
elle commença à divaguer et à se plaindre de ce que nous ne voulions
pas la soulager en lui faisant une application de la dame de pique sur
le bras. Effrayée, je dis tout bas à Deschartres: «C'est le
délire?--Hélas, non! me répondit-il; elle n'a pas de fièvre, c'est
l'_enfance_!»
Cet arrêt tomba sur moi pire que l'annonce de la mort. J'en fus si
bouleversée que je sortis de la chambre et m'enfuis dans le jardin, où
je tombai à genoux dans un coin, voulant prier et ne pouvant pas. Il
faisait un temps d'une beauté et d'une tranquillité insolentes. Je
crois que j'étais en enfance moi-même dans ce moment-là, car je
m'étonnais machinalement que tout semblât sourire autour de moi
pendant que j'avais la mort dans l'âme. Je rentrai vite. «Du courage!
me dit Deschartres, qui devenait bon et tendre dans la douleur. Il ne
faut pas que vous soyez malade; elle a besoin de nous!»
Elle passa la nuit à divaguer doucement. Au jour, elle s'endormit
profondément jusqu'au soir. Ce sommeil apoplectique était un nouveau
danger à combattre. Le docteur et Deschartres l'en tirèrent avec
succès; mais elle s'éveilla aveugle. Le lendemain elle voyait, mais
les objets placés à droite lui paraissaient transportés à gauche. Un
autre jour elle bégaya et perdit la mémoire des mots. Enfin, après une
série de phénomènes étranges et de crises imprévues, elle entra en
convalescence. Sa vie était momentanément sauvée. Elle avait des
heures lucides. Elle souffrait peu, mais elle était paralytique, et
son cerveau affaibli et brisé entrait véritablement dans la phase de
l'enfance signalée par Deschartres. Elle n'avait plus de volonté, mais
des velléités continuelles et impossibles à satisfaire. Elle ne
connaissait plus ni la réflexion ni le courage. Elle voyait mal,
n'entendait presque plus. Enfin sa belle intelligence, sa belle âme
étaient mortes.
Il y eut beaucoup de phases différentes dans l'état de ma pauvre
malade. Au printemps, elle fut mieux. Durant l'été, nous crûmes un
instant à une guérison radicale, car elle retrouva de l'esprit, de la
gaîté et une sorte de mémoire relative. Elle passait la moitié de sa
journée sur son fauteuil. Elle se traînait, appuyée sur nos bras,
jusque dans la salle à manger, où elle mangeait avec appétit. Elle
s'asseyait dans le jardin, au soleil; elle écoutait encore quelquefois
son journal et s'occupait même de ses affaires et de son testament
avec sollicitude pour tous les siens. Mais à l'entrée de l'automne,
elle retomba dans une torpeur constante et finit sans souffrance et
sans conscience de sa fin, dans un sommeil léthargique, le 25 décembre
1821.
J'ai beaucoup vécu, beaucoup pensé, beaucoup changé dans ces dix mois,
pendant lesquels ma grand'mère ne recouvra, dans ses meilleurs
momens, qu'une demi-existence. Aussi raconterai-je comment la mienne
pivota autour du lit de la pauvre moribonde, sans vouloir trop
attrister mes lecteurs des détails douloureux d'une lente et
inévitable destruction.
CHAPITRE DIX-SEPTIEME.
Tristesses, promenades et rêveries.--Luttes contre le
sommeil.--Premières lectures sérieuses.--Le _Génie du
christianisme_ et l'_Imitation de Jésus-Christ_.--La vérité
absolue, la vérité relative.--Scrupules de
conscience.--Hésitation entre le développement et
l'abrutissement de l'esprit.--Solution.--L'abbé de
Prémord.--Mon opinion sur l'esprit des jésuites.--Lectures
métaphysiques.--La guerre des Grecs.--Deschartres prend parti
pour le Grand-Turc.--Leibnitz.--Grande impuissance de mon
cerveau: victoire de mon cœur.
Si ma destinée m'eût fait passer immédiatement de la domination de ma
grand'mère à celle d'un mari ou à celle du couvent, il est possible
que, soumise toujours à des influences acceptées, je n'eusse jamais
été moi-même. Il n'y a guère d'initiative dans une nature endormie
comme la mienne, et la dévotion sans examen qui allait si bien à ma
langueur d'esprit, m'eût interdit de demander à ma raison la sanction
de ma foi. Les petits efforts, insensibles en apparence, mais
continuels, de ma grand'mère pour m'ouvrir les yeux ne produisaient
qu'une sorte de réaction intérieure. Un mari voltairien comme elle eût
fait pis encore. Ce n'était pas par l'_esprit_ que je pouvais être
modifiée; n'ayant pas d'esprit du tout, j'étais insensible à la
raillerie, que, d'ailleurs, je ne comprenais pas toujours.
Mais il était décidé par le sort que, dès l'âge de dix-sept ans, il y
aurait pour moi un temps d'arrêt dans les influences extérieures, et
que je m'appartiendrais entièrement pendant près d'une année, pour
devenir, en bien ou en mal, ce que je devais être à peu près tout le
reste de ma vie.
Il est rare qu'un enfant de famille, un enfant de mon sexe surtout, se
trouve abandonnée si jeune à sa propre gouverne. Ma grand'mère
paralysée n'eut plus, même dans ses momens les plus lucides, la
moindre pensée de direction morale ou intellectuelle à mon égard.
Toujours tendre et caressante, elle s'inquiétait encore quelquefois de
ma santé; mais toute autre préoccupation, même celle de mon mariage,
qu'elle ne pouvait plus traiter par lettres, sembla écartée de son
souvenir.
Ma mère ne vint pas, malgré ma prière, disant que l'état de ma
grand'mère pouvait se prolonger indéfiniment, et qu'elle ne devait pas
quitter Caroline. Je dus me rendre à cette bonne raison et accepter la
solitude.
Deschartres, abattu d'abord, puis résigné, sembla changer entièrement
de caractère avec moi. Il me remit, bon gré mal gré, tous ses
pouvoirs, exigea que je tinsse la comptabilité de la maison, que tous
les ordres vinssent de moi, et me traita comme une personne mûre,
capable de diriger les autres et soi-même.
C'était beaucoup présumer de ma capacité, et cependant bien lui en
prit, comme on le verra par la suite.
Je n'eus pas de grandes peines à me donner pour maintenir l'ordre
établi dans la maison. Tous les domestiques étaient fidèles. Comme
fermier, Deschartres continuait à diriger les travaux de la campagne,
auxquels il m'eût été impossible de rien entendre, malgré tous ses
efforts antérieurs pour m'y faire prendre goût. J'étais née amateur,
et rien de plus.
Ce pauvre Deschartres, voyant que l'état de ma grand'mère, en me
privant de mon unique et de ma plus douce société intellectuelle, me
jetait dans un ennui et dans un découragement profonds, que je
maigrissais à vue d'œil, et que ma santé s'altérait sensiblement, fit
tout son possible pour me distraire et me secouer. Il me donna Colette
en toute propriété, et même, pour me rendre le goût de l'équitation,
que je perdais avec mon activité, il m'amena toutes les pouliches et
tous les poulains de ses domaines, me priant, après les avoir essayés,
de m'en servir pour varier mes plaisirs. Ces essais lui coûtèrent plus
d'une chute sur le pré, et il fut forcé de convenir que, sans rien
savoir, j'étais plus solide que lui qui se piquait de théorie. Il
était si raide et si compassé à cheval, qu'il s'y fatiguait vite, et
j'allais trop vite aussi pour lui. Il me donna donc pour écuyer, ou
plutôt pour _page_, le petit André, qui était solide comme un singe
attaché à un poney; et, me suppliant de ne point passer un jour sans
promenade, il nous laissa courir les champs de compagnie.
Revenant toujours à Colette, à l'adresse et à l'esprit de laquelle
rien ne pouvait être comparé, je pris donc l'habitude de faire tous
les matins huit ou dix lieues en quatre heures, m'arrêtant quelquefois
dans une ferme pour prendre une jatte de lait, marchant à l'aventure,
explorant le pays au hasard, passant partout, même dans les endroits
réputés impossibles, et me laissant aller à des rêveries sans fin,
qu'André, très bien stylé par Deschartres, ne se permettait pas
interrompre par la moindre réflexion. Il ne retrouvait son esprit
naturel que lorsque je m'arrêtais pour manger, parce que j'exigeais
qu'il s'assît alors, comme par le passé, à la même table que moi chez
les paysans, et là, résumant les impressions de la promenade, il
m'égayait de ses remarques naïves et de son parler berrichon. A peine
remis en selle, il redevenait muet, consigne que je n'aurais pas songé
à lui imposer, mais que je trouvais fort agréable, car cette rêverie
au galop, ou cet oubli de toutes choses que le spectacle de la nature
nous procure, pendant que le cheval au pas, abandonné à lui-même,
s'arrête pour brouter les buissons sans qu'on s'en aperçoive; cette
succession lente ou rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt
délicieux; cette absence de but, ce laisser passer du temps qui
s'envole, ces rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux
voyageurs; le doux bruit de l'eau qui clapote sous les pieds des
chevaux; tout ce qui est repos ou mouvement, spectacle des yeux ou
sommeil de l'âme dans la promenade solitaire, s'emparait de moi et
suspendait absolument le cours de mes réflexions et le souvenir de mes
tristesses.
Je devins donc tout à fait poète, et poète exclusivement par les goûts
et le caractère, sans m'en apercevoir et sans le savoir. Où je ne
cherchais qu'un délassement tout physique, je trouvai une intarissable
source de jouissances morales que j'aurais été bien embarrassée de
définir, mais qui me ranimait et me renouvelait chaque jour davantage.
Si l'inquiétude ne m'eût ramenée auprès de ma pauvre malade, je me
serais oubliée, je crois, des jours entiers dans ses courses; mais
comme je sortais de grand matin, presque toujours à la première aube,
aussitôt que le soleil commençait à me frapper sur la tête, je
reprenais au galop le chemin de la maison. Je m'apercevais souvent
alors que le pauvre André était accablé de fatigue; je m'en étonnais
toujours, car je n'ai jamais vu la fin de mes forces à cheval, où je
crois que les femmes, par leur position en selle et la souplesse de
leurs membres, peuvent, en effet, tenir beaucoup plus longtemps que
les hommes.
Je cédais cependant quelquefois Colette à mon petit page, afin de le
reposer, par la douceur de son allure, et je montais ou la vieille
jument normande qui avait sauvé la vie à mon père dans plus d'une
bataille par son intelligence et la fidélité de ses mouvemens, ou le
terrible général Pepe, qui avait des coups de reins formidables, mais
je n'en étais pas plus lasse au retour, et je rentrais beaucoup plus
éveillée et active que je n'étais partie.
C'est grâce à ce mouvement salutaire que je sentis tout à coup ma
résolution de m'instruire cesser d'être un devoir pénible et devenir
un attrait tout-puissant par lui-même. D'abord, sous le coup du
chagrin et de l'inquiétude, j'avais essayé de tromper les longues
heures que je passais auprès de ma malade, en lisant des romans de
Florian, de Mme de Genlis et de Van der Velde. Ces derniers me
parurent charmans; mais ces lectures, entrecoupées par les soins et
les anxiétés que m'imposait ma situation de garde-malade, ne
laissèrent presque rien dans mon esprit, et à mesure que la crainte de
la mort s'éloignait pour faire place en moi à une mélancolique et
tendre habitude de soins quasi-maternels, je revins à des lectures
plus sérieuses, qui bientôt m'attachèrent passionnément.
J'avais eu d'abord à lutter contre le sommeil, et je puisais sans
cesse dans la tabatière de ma bonne maman pour ne pas succomber à
l'atmosphère sombre et tiède de sa chambre. Je pris aussi beaucoup de
café noir sans sucre et même de l'eau-de-vie quelquefois, pour ne pas
m'endormir, quand elle voulait causer toute la nuit; car il lui
arrivait de temps en temps de prendre la nuit pour le jour, et de se
fâcher de l'obscurité et du silence où nous voulions, disait-elle, la
tenir; Julie et Deschartres essayèrent quelquefois d'ouvrir les
fenêtres, pour lui montrer qu'il faisait nuit en effet. Alors elle
s'affligeait profondément, disant qu'elle était bien sûre que nous
étions en plein midi, et qu'elle devenait aveugle, puisqu'elle ne
voyait pas le soleil.
Nous pensâmes qu'il valait mieux lui céder en toute chose et détourner
surtout la tristesse. Nous allumions donc beaucoup de bougies derrière
son lit et lui laissions croire qu'elle voyait la clarté du jour. Nous
nous tenions éveillés autour d'elle, et prêts à lui répondre quand, à
tout moment, elle sortait de sa somnolence pour nous parler.
Les commencemens de cette existence bizarre me furent très pénibles.
J'avais un impérieux besoin du peu de sommeil que je m'étais accordé
précédemment. Je grandissais encore. Mon développement, contrarié par
ce genre de vie, devenait une angoisse nerveuse indicible. Les
excitans, que j'abhorrais comme antipathiques à ma tendance calme, me
causaient des maux d'estomac et ne me réveillaient pas.
Mais la reprise de l'équitation imposée par Deschartres m'ayant fait
en peu de jours une santé et une force nouvelles, je pus veiller et
travailler sans stimulans comme sans fatigue, et c'est alors seulement
que, sentant changer en moi mon organisation physique, je trouvai dans
l'étude un plaisir et une facilité que je ne connaissais pas.
C'était mon confesseur, le curé de La Châtre, qui m'avait prêté le
_Génie du Christianisme_. Depuis six semaines je n'avais pu me décider
à le rouvrir, l'ayant fermé sur une page qui marquait une si vive
douleur dans ma vie. Il me le redemanda. Je le priai d'attendre encore
un peu et me résolus à le recommencer pour le lire en entier avec
réflexion, ainsi qu'il me le recommandait.
Chose étrange, cette lecture destinée par mon confesseur à river mon
esprit au catholicisme, produisit sur moi l'effet tout contraire de
m'en détacher pour jamais. Je dévorai le livre, je l'aimai
passionnément, fond et forme, défauts et qualités. Je le fermai,
persuadée que mon âme avait grandi de cent coudées; que cette lecture
avait été pour moi un second effet du _Tolle, lege_ de saint Augustin;
que désormais j'avais acquis une force de persuasion à toute épreuve,
et que non-seulement je pouvais tout lire, mais encore que je devais
étudier tous les philosophes, tous les profanes, tous les hérétiques,
avec la douce certitude de trouver dans leurs erreurs la confirmation
et la garantie de ma foi.
Un instant renouvelée dans mon ardeur religieuse, que l'isolement et
la tristesse de ma situation avaient beaucoup refroidie, je sentis ma
dévotion se redorer de tout le prestige de la poésie romantique. La
foi ne se fit plus sentir comme une passion aveugle, mais comme une
lumière éclatante. Jean Gerson m'avait tenue longtemps sous la cloche,
doucement pesante, de l'humilité d'esprit, de l'anéantissement de
toute réflexion, de l'absorption en Dieu et du mépris pour la science
humaine, avec un salutaire mélange de crainte de ma propre faiblesse.
L'_Imitation de Jésus-Christ_ n'était plus mon guide. Le saint des
anciens jours perdait son influence; Chateaubriand l'homme de
sentiment et d'enthousiasme, devenait mon prêtre et mon initiateur. Je
ne voyais pas le poète sceptique, l'homme de la gloire mondaine, sous
ce catholique dégénéré des temps modernes.
Ceci ne fut point ma faute, et je ne songeai pas à m'en confesser. Le
confesseur lui-même avait mis le poison dans mes mains. Je m'en étais
nourrie de confiance. L'abîme de l'examen était ouvert, et je devais y
descendre, non comme Dante, sur le _tard de la vie_, mais à la fleur
de mes ans et dans toute la clarté de mon premier réveil.
Hélas! toi seul es logique, toi seul es réellement catholique, pécheur
converti, assassin de Jean Huss, coupable et repentant Gerson! C'est
toi qui as dit:
«Mon fils, ne vous laissez point toucher par la beauté et la finesse
des discours des hommes. Ne lisez jamais ma parole dans l'intention
d'être plus habile ou plus sage. Vous profiterez plus à détruire le
mal en vous-même qu'à approfondir des questions difficiles.
«Après beaucoup de lectures et de connaissances, il en faut toujours
revenir à un seul principe: C'est moi _qui donne la science aux
hommes_, et j'accorde aux petits une intelligence plus claire que les
hommes n'en peuvent communiquer.