une dont je ne me départis pas tant que je fus seule et maîtresse de
mes heures. Je me fis naïvement un _tableau_ de l'emploi de ma
journée. Je consacrais une heure à l'histoire, une au dessin, une à la
musique, une à l'anglais, une à l'italien, etc. Mais le moment de
m'instruire réellement un peu n'était pas encore venu. Au bout d'un
mois, je n'avais fait encore que résumer, sur des cahiers _ad hoc_,
mes petites études du couvent, lorsque arrivèrent invitées par ma
bonne maman, Mme de Pontcarré et sa charmante fille Pauline, ma
blonde et enjouée compagne du couvent.
Pauline, à seize ans comme à six, était toujours cette belle
indifférente qui se laissait aimer sans songer à vous rendre la
pareille. Son caractère était charmant comme sa figure, comme sa
taille, comme ses mains, comme ses cheveux d'ambre, comme ses joues de
lis et de roses; mais comme son cœur ne se manifestait jamais, je
n'ai jamais su s'il existait, et je ne pourrais dire que cette aimable
compagne ait été mon amie.
Sa mère était bien différente. C'était une âme passionnée jointe à un
esprit éblouissant. Trop sanguine et trop replète pour être encore
belle (j'ignore même si elle l'avait jamais été), elle avait des yeux
noirs si magnifiques et une physionomie si vivante, une si belle voix
et tant d'âme pour chanter, une conversation si réjouissante, tant
d'idées, tant d'activité, tant d'affection dans les manières, qu'elle
exerçait un charme irrésistible. Elle était de l'âge de mon père, et
ils avaient joué ensemble dans leur enfance. Ma grand'mère aimait à
parler de son cher fils avec elle, et s'était prise d'amitié pour elle
assez récemment, bien qu'elle l'eût toujours connue; mais cette amitié
fit bientôt place chez elle à un sentiment contraire, dont je ne
m'aperçus pas assez tôt pour ne pas la faire souffrir.
Dans les commencemens, tout allait si bien entre elles, que je ne me
défendis point de l'attrait de cette amitié pour mon compte. Très
naturellement, je passais beaucoup plus de temps avec Pauline et sa
mère, ingambes et actives toutes deux, qu'auprès du fauteuil où ma
grand'mère écrivait ou sommeillait presque toute la journée. Elle-même
exigeait que je fisse soir et matin de grandes courses, et de la
musique avec ces dames dans la journée. Mme de Pontcarré était un
excellent professeur. Elle nous lançait, Pauline et moi, dans les
partitions à livre ouvert, nous accompagnant avec feu et soutenant nos
voix de l'énergie sympathique de la sienne. Nous avons déchiffré
ensemble _Armide_, _Iphigénie_, _Œdipe_, etc. Quand nous étions un
peu ferrées sur un morceau, nous ouvrions les portes pour que bonne
maman pût entendre, et son jugement n'était pas la moins bonne leçon.
Mais bien souvent la porte se trouvait fermée au verrou. Ma grand'mère
avait conservé l'habitude d'être seule, ou avec Mlle Julie, qui lui
faisait la lecture. Nous étions trop jeunes et trop vivantes pour que
notre compagnie assidue lui fût agréable. La pauvre femme s'éteignait
doucement, et il n'y paraissait pas encore. Elle se montrait aux repas
avec un peu de rouge sur les joues, des diamans aux oreilles, la
taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pensée, causant
bien et répondant à propos; esclave d'un savoir-vivre aimable qui lui
faisait cacher ou surmonter de fréquentes défaillances, elle semblait
jouir d'une belle vieillesse exempte d'infirmités. Longtemps elle
dissimula une surdité croissante, et jusqu'à ses derniers momens fit
un mystère de son âge: affaire d'étiquette apparemment, car elle
n'avait jamais été vaine, même dans tout l'éclat de la jeunesse et de
la beauté. Cependant elle s'en allait, comme elle le disait souvent
tout bas à Deschartres, qui, l'ayant toujours connue délicate et
affaissée, n'y croyait pas et se flattait de mourir avant elle. Elle
craignait le moindre bruit, l'éclat du jour lui était insupportable,
et quand elle avait fait l'effort de tenir le salon une ou deux
heures, elle éprouvait le besoin d'aller s'enfermer dans son boudoir,
nous priant d'aller nous occuper ou nous promener un peu loin de son
sommeil, qui était fort léger.
Je fus donc bien étonnée et presque effrayée un jour qu'elle me dit
que j'étais inséparable de Mme de Pontcarré et de sa fille, que je la
négligeais, que je me jetais tête baissée dans des amitiés nouvelles,
que j'avais trop d'imagination, que je ne l'aimais pas, et tout cela
avec une douleur et des larmes inexplicables.
Je sentais ces reproches si peu mérités qu'ils me consternèrent. Je ne
trouvais rien à y répondre à force d'en voir l'injustice; mais cette
injustice dans un cœur si bon et si droit ressemblait à un accès de
démence triste et douce. Je ne sus que pleurer avec ma pauvre bonne
maman, la caresser et la consoler de mon mieux. Comme elle me
reprochait de parler bas souvent à ces dames et d'avoir avec elles un
air de cachoterie, je lui fis promettre, en riant, le secret vis-à-vis
d'elle-même, et lui confessai que depuis huit jours nous bâtissions un
théâtre et répétions une pièce pour le jour de sa fête; mais que
j'aimais bien mieux en trahir la surprise que de la laisser souffrir
un seul jour de plus de ses chimères. «Eh! mon Dieu, me dit-elle en
riant aussi à travers ses pleurs, je le sais bien que vous me préparez
une belle fête et une belle surprise! Comment peux-tu t'imaginer que
Julie ne me l'ait pas dit?
--Elle a très bien fait, sans doute, puisqu'elle vous a vue inquiète
de nos mystères; mais alors comment se fait-il, chère maman, que vous
vous en tourmentiez encore?»
Elle m'avoua qu'elle ne savait pas pourquoi elle s'en était fait un
chagrin; et comme je lui proposai de laisser aller la comédie sans
m'en mêler afin de passer tout mon temps auprès d'elle, elle s'écria:
«Non pas, non pas! Je ne veux point de cela! Mme de Pontcarré fera
bien assez valoir sa fille; je ne veux pas que, comme à l'ordinaire,
tu sois mise de côté et éclipsée par elle!»
Je n'y comprenais plus rien. Jamais l'idée d'une rivalité quelconque
n'avait pu éclore dans la tête de Pauline ou dans la mienne. Mme de
Pontcarré n'y pensait probablement pas davantage; mais ma pauvre
jalouse de bonne maman ne pardonnait pas à Pauline d'être plus belle
que moi, et en même temps qu'elle supposait sa mère portée à me
dénigrer, elle était jalouse aussi de l'affection que cette mère me
témoignait.
Comme la jalousie est grosse d'inconséquences, il me fallut donc voir
ces petites scènes se renouveler, et je crois qu'elles furent
envenimées par Mlle Julie, qui, décidément, ne m'aimait point. Je ne
lui avais fait ni mal ni dommage: tout au contraire, facile au retour
comme je le suis, j'appréciais l'intelligence de cette froide
personne, et j'aimais à consulter sa merveilleuse mémoire des faits
historiques; mais ma mère l'avait trop blessée pour qu'elle pût me
pardonner d'être sa fille et de l'aimer.
Ce fut donc en essuyant de secrètes larmes, et entre plusieurs nuées
de ces orages étouffés par le savoir-vivre, que je me travestis en
Colin pour jouer la comédie et faire rire ma grand'mère. Le théâtre,
tout en feuillages naturels, formait un berceau charmant. M. de
Trémoville, un officier ami de Mme de Pontcarré, lequel, se trouvant
en remonte de cavalerie dans le département, était venu passer chez
nous une quinzaine, avait tout disposé avec beaucoup d'adresse et de
goût. Il jouait lui-même le rôle de _mon capitaine_, car je
_m'engageais_ par désespoir des caprices de mon amoureuse Colette. Je
ne sais plus quel proverbe de Carmontelle nous avions ainsi arrangé à
notre usage. Pauline, en villageoise d'opéra-comique, était belle
comme un ange. Deschartres jouait aussi, et jouait très mal. Tout alla
néanmoins le mieux du monde, malgré les terreurs de Pauline, qui
pleura de peur en entrant en scène. N'ayant jamais connu ce genre de
timidité, je jouai très résolument, ce qui consola un peu ma bonne
maman de me voir travestie en garçon, pendant que Pauline brillait de
tout le charme de sa beauté et de tous les atours de son sexe.
Quelque temps après, Mme de Pontcarré partit avec sa fille et M. de
Trémoville, dont je me souviens comme du meilleur homme du monde; père
de famille excellent, il nous traitait, Pauline et moi, comme ses
enfans, et nous abusions tellement de son facile et aimable caractère,
que ma grand'mère elle-même, dans ses momens de gaîté, l'avait
surnommé la _bonne de ces demoiselles_.
Mais je ne sais quelle irritation profonde resta contre Mme de
Pontcarré et Pauline dans le cœur de ma grand'mère. Affligée de leur
départ, je dus pourtant me trouver soulagée de voir finir les étranges
et incompréhensibles querelles qu'elles m'attiraient. Hippolyte vint
en congé, et nous fûmes d'abord intimidés l'un devant l'autre. Il
était devenu un beau maréchal de logis de hussards, faisant ronfler
les _r_, domptant les chevaux indomptables, et ayant son franc parler
avec Deschartres, qui lui permettait de le taquiner, comme avait fait
mon père, sur le chapitre de l'équitation et sur plusieurs autres. Au
bout de peu de jours notre ancienne amitié revint, et, recommençant à
courir et à folâtrer ensemble, il ne nous sembla plus que nous nous
fussions jamais quittés.
Ce fut lui qui me communiqua le goût de monter à cheval, et cet
exercice physique devait influer beaucoup sur mon caractère et mes
habitudes d'esprit.
Le cours d'équitation qu'il me fit n'était ni long ni ennuyeux.
«Vois-tu, me dit-il un matin que je lui demandais de me donner la
première leçon, je pourrais faire le pédant et te casser la tête du
manuel d'instruction que je professe à Saumur, à des conscrits qui n'y
comprennent rien, et qui, en somme, n'apprennent qu'à force d'habitude
et de hardiesse; mais tout se réduit d'abord à deux choses: tomber ou
ne pas tomber; le reste viendra plus tard. Or, comme il faut
s'attendre à tomber, nous allons chercher un bon endroit pour que tu
ne t'y fasses pas trop de mal.» Et il m'emmena dans un pré immense
dont l'herbe était épaisse. Il monta sur le _général Pepe_, menant
Colette en main.
Pepe était un très beau poulain, petit-fils du fatal Léopardo, et que,
dans mon enthousiasme naissant pour la révolution italienne, j'avais
gratifié du nom d'un homme héroïque qui a été mon ami par la suite des
temps. Colette, que l'on appelait dans le principe mademoiselle
Deschartres, était une _élève_ de notre précepteur, et n'avait jamais
été montée. Elle avait quatre ans et sortait du pacage. Elle
paraissait si douce, que mon frère, après lui avoir fait faire
plusieurs fois le tour du pré, jugea qu'elle se conduirait bien et me
jeta dessus.
Il y a un Dieu pour les fous et pour les enfans. Colette et moi, aussi
novices l'une que l'autre, avions toutes les chances possibles pour
nous contrarier et nous séparer violemment. Il n'en fut rien. A partir
de ce jour, nous devions vivre et galoper quatorze ans de compagnie.
Elle devait gagner ses Invalides et finir tranquillement ses jours à
mon service, sans qu'aucun nuage ait jamais troublé notre bonne
intelligence.
Je ne sais pas si j'aurais eu peur par réflexion, mais mon frère ne
m'en donna pas le temps. Il fouetta vigoureusement Colette, qui débuta
par un galop frénétique, accompagné de gambades et de ruades les plus
folles mais les moins méchantes du monde. «Tiens-toi bien, disait mon
frère. Accroche-toi aux crins si tu veux, mais ne lâche pas la bride
et ne tombe pas. Tout est là, tomber ou ne pas tomber!»
C'était le _to be or not to be_ d'Hamlet. Je mis toute mon attention
et ma volonté à ne pas trop quitter la selle. Cinq ou six fois, à
moitié désarçonnée, je me rattrapai comme il plut à Dieu, et au bout
d'une heure, éreintée, échevelée et surtout enivrée, j'avais acquis le
degré de confiance et de présence d'esprit nécessaire à la suite de
mon éducation équestre.
Colette était un être supérieur dans son espèce. Elle était maigre,
laide, grande, dégingandée au repos: mais elle avait une physionomie
sauvage et des yeux d'une beauté qui rachetait ses défauts de
conformation. En mouvement, elle devenait belle d'ardeur, de grâce et
de souplesse. J'ai monté des chevaux magnifiques, admirablement
dressés: je n'ai jamais retrouvé l'intelligence et l'adresse de ma
cavale rustique. Jamais elle ne m'a fait un faux pas, jamais un écart,
et ne m'a jamais jetée par terre que par la faute de ma distraction ou
de mon imprudence.
Comme elle devinait tout ce qu'on désirait d'elle, il ne me fallut pas
huit jours pour savoir la gouverner. Son instinct et le mien s'étaient
rencontrés. Taquine et emportée avec les autres, elle se pliait à ma
domination de son plein gré, à coup sûr. Au bout de huit jours, nous
sautions haies et fossés, nous gravissions les pentes ardues, nous
traversions les eaux profondes; et moi, l'_eau dormante_ du couvent,
j'étais devenue quelque chose de plus téméraire qu'un hussard et de
plus robuste qu'un paysan; car les enfans ne savent pas ce que c'est
que le danger, et les femmes se soutiennent, par la volonté nerveuse,
au delà des forces viriles.
Ma grand'mère ne parut pas surprise d'une métamorphose qui m'étonnait
pourtant moi-même: car, du jour au lendemain, je ne me reconnais
plus, tandis qu'elle disait reconnaître en moi les contrastes de
langueur et d'enivrement qui avaient marqué l'adolescence de mon père.
Il est étrange que, m'aimant d'une manière si absolue et si tendre,
elle n'ait pas été effrayée de me voir prendre le goût de ce genre de
danger. Ma mère n'a jamais pu me voir à cheval sans cacher sa figure
dans ses mains et sans s'écrier que je finirais comme mon père. Ma
bonne maman répondait par un triste sourire à ceux qui lui demandaient
raison de sa tolérance à cet égard par cette anecdote bien connue,
mais bien jolie, du marin et du citadin.
«Eh quoi, monsieur, votre père et votre grand-père ont péri sur mer
dans les tempêtes, et vous êtes marin? A votre place, je n'aurais
jamais voulu monter sur un navire!
--Et vous, monsieur, comment donc sont morts vos parens?
--Dans leurs lits, grâce au ciel!
--En ce cas, à votre place, je ne me mettrais jamais au lit?»
Il m'arriva cependant un jour de tomber juste à la place où s'était
tué mon père, et de m'y faire même assez de mal. Ce ne fut point
Colette, mais le général Pepe qui me joua ce mauvais tour. Ma
grand'mère n'en sut rien. Je ne m'en vantai pas, et remontai à cheval
de plus belle.
Mon frère retourna à son régiment. Le vieux chevalier de Lacoux, qui
était venu nous voir et qui me faisait beaucoup travailler la harpe,
nous quitta aussi. Je restai seule à Nohant, pendant tout l'hiver,
avec ma grand'mère et Deschartres.
Jusqu'à ce moment, malgré l'agréable compagnie de ces divers hôtes,
j'avais lutté en vain contre une profonde mélancolie. Je ne pouvais
pas toujours la dissimuler, mais jamais je n'en voulus dire la cause,
pas même à Pauline ou à mon frère, qui s'étonnaient de mon abattement
et de mes préoccupations. Cette cause, que je laissais attribuer à une
indisposition maladive ou à un vague ennui, était bien claire en
moi-même: je regrettais le couvent. J'avais le mal du couvent ou le
mal du pays. Je ne pouvais pas m'ennuyer, ayant une vie assez remplie;
mais je sentais tout me déplaire, quand je comparais même mes
meilleurs momens aux placides et régulières journées du cloître, aux
amitiés sans nuage, au bonheur sans secousse que j'avais à jamais
laissés derrière moi. Mon âme, déjà lassée dès l'enfance, avait soif
de repos, et là seulement j'avais goûté, après les premières émotions
de l'enthousiasme religieux, presque une année de quiétude absolue.
J'y avais oublié tout ce qui était le passé; j'y avais rêvé l'avenir
semblable au présent. Mon cœur aussi s'était fait comme une habitude
d'aimer beaucoup de personnes à la fois et de leur communiquer ou de
recevoir d'elles un continuel aliment à la bienveillance et à
l'enjouement.
Je l'ai dit, mais je le dirai encore une fois, au moment d'enterrer ce
rêve de vie claustrale dans mes lointains mais toujours tendres
souvenirs: l'existence en commun avec des êtres doucement aimables et
doucement aimés est l'idéal du bonheur. L'affection vit de
préférences, mais dans ce genre de société fraternelle, où une
croyance quelconque sert de lien, les préférences sont si pures et si
saines, qu'elles augmentent les sources du cœur au lieu de les
épuiser. On est d'autant meilleur et facilement généreux avec les amis
secondaires qu'on sent devoir leur prodiguer l'obligeance et les bons
procédés, en dédommagement de l'admiration enthousiaste qu'on réserve
pour des êtres plus directement sympathiques. On a dit souvent qu'une
belle passion élargissait l'âme. Quelle plus belle passion que celle
de la fraternité évangélique? Je m'étais sentie vivre de toute ma vie
dans ce milieu enchanté, je m'étais sentie dépérir depuis, jour par
jour, heure par heure, et sans bien me rendre toujours compte de ce
qui me manquait, tout en cherchant parfois à m'étourdir et à m'amuser
comme il convenait à l'innocence de mon âge, j'éprouvais dans la
pensée un vide affreux, un dégoût, une lassitude de toutes choses et
de toutes personnes autour de moi.
Ma grand'mère était seule exceptée; mon affection pour elle se
développait extrêmement. J'arrivais à la comprendre, à avoir le secret
de ses douces faiblesses maternelles, à ne plus voir en elle le froid
esprit fort que ma mère m'avait exagéré, mais bien la femme nerveuse
et délicatement susceptible qui ne faisait souffrir que parce qu'elle
souffrait elle-même à force d'aimer. Je voyais les contradictions
singulières qui existaient, qui avaient toujours existé plus ou moins,
entre son esprit bien trempé et son caractère débile. Forcée de
l'étudier, et reconnaissant qu'il fallait le faire pour lui épargner
tous les petits chagrins que je lui avais causés, je débrouillais
enfin cette énigme d'un cerveau raisonnable aux prises avec un cœur
insensé. La femme supérieure, et elle l'était par son instruction, son
jugement, sa droiture, son courage dans les grandes choses, redevenait
femmelette et petite marquise dans les mille petites douleurs de la
vie ordinaire. Ce fut d'abord une déception pour moi que d'avoir à
mesurer ainsi un être que je m'étais habituée à voir grand dans la
rigueur comme dans la bonté. Mais la réflexion me ramena, et je me mis
à aimer les côtés faibles de cette nature compliquée, dont les défauts
n'étaient que l'excès de qualités exquises. Un jour vint où nous
changeâmes de rôle, et où je sentis pour elle une tendresse des
entrailles qui ressemblait aux sollicitudes de la maternité.
C'était comme un pressentiment intérieur ou comme un avertissement du
ciel, car le moment approchait où je ne devais plus trouver en elle
qu'un pauvre enfant à soigner et à gouverner.
Hélas! il fut bien court, le temps arraché aux rigueurs de notre
commune destinée, où, sortant moi-même des ténèbres de l'enfance, je
pouvais enfin profiter de son influence morale et du bienfait
intellectuel de son intimité. N'ayant plus aucun sujet de jalousie à
propos de moi (Hippolyte aussi lui en avait causé quelques derniers
accès), elle devenait adorable dans le tête-à-tête. Elle savait tant
de choses et jugeait si bien, elle s'exprimait avec une simplicité si
élégante, il y avait en elle tant de goût et d'élévation, que sa
conversation était le meilleur des livres.
Nous passâmes ensemble les dernières soirées de février, à lire une
partie du _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand. Elle n'aimait pas
cette forme et le fond lui paraissait faux; mais les nombreuses
citations de l'ouvrage lui suggéraient des jugemens admirables sur les
chefs-d'œuvre dont je lui lisais les fragmens. Je m'étonnais qu'elle
m'eût si peu permis de lire avec elle; je le lui disais, exprimant le
charme que je goûtais dans de tels enseignemens, lorsqu'elle me dit un
soir: «Arrête-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si étrange que j'ai
peur d'être malade et d'entendre autre chose que ce que j'écoute.
Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux?
Si tu composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des idées
noires dans l'esprit.»
Je m'arrêtai épouvantée: je venais de lui lire une page fraîche et
riante, une description des savanes, où rien de semblable à ce qu'elle
avait cru entendre ne se trouvait. Elle se remit bien vite et me dit
en souriant: «Tiens, je crois que j'ai dormi et rêvé pendant ta
lecture. Je suis bien affaiblie. Je ne peux plus lire, et je ne peux
plus écouter. J'ai peur de connaître l'oisiveté et l'ennui à présent.
Donne-moi des cartes, et jouons au grabuge; cela me distraira.»
Je m'empressai de faire sa partie, et je réussis à l'égayer. Elle joua
avec l'attention et la lucidité ordinaires. Puis, rêvant un instant,
elle rassembla ses idées comme pour un entretien suprême; car, à coup
sûr, elle sentait son âme s'échapper. «Ce mariage ne te convenait pas
du tout, dit-elle, et je suis contente de l'avoir rompu.
--Quel mariage? lui dis-je.
--Est-ce que je ne t'en ai pas parlé? Eh bien! je t'en parle. C'est un
homme immensément riche, mais cinquante ans et un grand coup de sabre
à travers la figure. C'est un général de l'empire. Je ne sais pas où
il t'a vue, au parloir de ton couvent, peut-être. Te souviens-tu de
cela?
--Pas du tout.
--Enfin, il te connaît apparemment, et il te demande en mariage avec
ou sans dot: mais conçoit-on que ces hommes de Bonaparte aient des
préjugés comme nous autres? Il mettait pour première condition que tu
ne reverrais jamais ta mère.
--Et vous avez refusé, n'est-ce pas, maman?
--Oui, me dit-elle; en voici la preuve.»
Elle me remit une lettre que j'ai encore sous les yeux, car je l'ai
gardée comme un souvenir de cette triste soirée. Elle était de mon
cousin René de Villeneuve, et ainsi conçue:
«Je ne me console pas, chère grand'mère, de n'être pas auprès de vous
pour insister sur la proposition faite pour Aurore. L'âge vous
offusque; mais réellement la personne de cinquante ans a l'air presque
aussi jeune que moi. Elle a beaucoup d'esprit, d'instruction, tout ce
qu'il faut enfin pour assurer le bonheur d'un lien pareil, car on
trouvera bien des jeunes gens, mais on ne peut être sûr de leur
caractère, et l'avenir avec eux est fort incertain; au lieu que là, la
position élevée, la fortune, la considération, tout se trouve. Je vous
citerai plusieurs exemples à l'appui du raisonnement que je pourrais
vous faire. Le duc de C..., qui a soixante-cinq ans, a épousé, il y a
deux ans, Mlle de la G..., qui en avait seize. Elle est la plus
heureuse des femmes, se conduisant à merveille, bien que lancée dans
le grand monde et entourée d'hommages, car elle est belle comme un
ange[25]. Elle a reçu une excellente éducation et de bons principes.
Tout est là. Venez donc sans faute à Paris au commencement de mars. Je
vous somme de faire ce voyage dans l'intérêt de notre chère enfant,
etc.»
[25] J'ai connu dans la suite la belle et véritablement angélique
personne dont il est question. Elle avait épousé M. de R... en
secondes noces. Elle m'a raconté toute l'histoire de son union
avec le duc de C... «Ah! mon bon cousin René, si vous l'aviez
entendue décrire _ce parfait bonheur_ de sa première union!»
--Eh bien, maman, m'écriai-je effrayée, est-ce que nous allons à
Paris?