Cette nouvelle nous fut apportée le lendemain matin, et commentée par

nos religieuses d'une manière saisissante et dramatique. Pendant huit

jours, on ne s'entretint pas d'autre chose, et les moindres détails de

la mort chrétienne du prince, le désespoir de sa femme, qui coupa,

disait-on, ses blonds cheveux sur sa tombe; toutes les circonstances

de cette tragédie royale et domestique, rapportées, embellies,

amplifiées et poétisées par les journaux royalistes et les lettres

particulières, défrayèrent nos récréations de soupirs et de larmes.

Presque toutes nous appartenions à des familles nobles, royalistes ou

bonapartistes ralliées. Les Anglaises, qui étaient en majorité,

prenaient part au deuil royal par principe, et d'ailleurs le récit

d'une mort tragique, et les larmes d'une illustre famille étaient

émouvans pour nos jeunes imaginations comme une pièce de Corneille ou

de Racine. On ne nous disait pas que le duc de Berry avait été un peu

brutal et débauché, on nous le peignait comme un héros, comme un

second Henri IV, sa femme comme une sainte et le reste à l'avenant.

Moi seule peut-être je luttais contre l'entraînement général. J'étais

restée bonapartiste et je ne m'en cachais pas, sans cependant me

prendre de dispute avec personne à ce sujet.

Dans ce temps-là, quiconque était bonapartiste était traité de

libéral. Je ne savais ce que c'était que le libéralisme: on me

disait que c'était la même chose que le jacobinisme, que je

connaissais encore moins. Je fus donc émue quand on me répéta sur

tous les tons: «Qu'est-ce qu'un parti qui prêche, commet et préconise

l'assassinat?--S'il en est ainsi, répondis-je, je suis tout ce qu'il

vous plaira, excepté libérale,» et je me laissai attacher au cou je ne

sais plus quelle petite médaille frappée en l'honneur du duc de Berry,

qui était devenue comme un ordre pour tout le couvent.

Huit jours de tristesse, c'est bien long pour un couvent de jeunes

filles. Un soir, je ne sais qui fit une grimace, une autre sourit, une

troisième dit un bon mot, et voilà le rire qui fait le tour de la

classe, d'autant plus violent et nerveux, qu'il succédait aux pleurs.

Peu à peu on nous laissa reprendre nos amusemens. Ma grand'mère était

à Paris. Comme on lui rendait bon témoignage de ma conduite, elle

n'avait plus sujet de me gronder sérieusement, et elle s'apercevait

aussi que ma simplicité et mon absence de coquetterie n'allaient pas

mal à une figure de seize ans. Elle me traitait donc avec toute sa

bonté maternelle; mais un nouveau souci s'était emparé d'elle à propos

de moi: c'était ma dévotion et le secret désir que je conservais, et

qu'elle avait appris vraisemblablement par Mme de Pontcarré (qui

devait le tenir de Pauline), de me faire religieuse. Elle avait su

l'été précédent, par diverses lettres de personnes qui m'avaient vue

au parloir, que j'étais souffrante, triste et _toute confite en Dieu_.

Cette dévotion triste ne l'avait pas beaucoup inquiété. Elle s'était

dit avec raison que cela n'était pas de mon âge et ne pouvait durer.

Mais quand elle me vit bien portante, fraîche, gaie, ne prenant avec

personne d'airs révêches, et néanmoins rentrant chaque fois dans mon

cloître avec plus de plaisir que je n'en étais sortie, elle eut peur,

et résolut de me reprendre avec elle aussitôt qu'elle repartirait pour

Nohant.

Cette nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre, au milieu du

plus parfait bonheur que j'eusse goûté de ma vie. Le couvent était

devenu mon paradis sur la terre. Je n'y étais ni pensionnaire ni

religieuse, mais quelque chose d'intermédiaire, avec la liberté

absolue dans un intérieur que je chérissais et que je ne quittais pas

sans regret, même pour une journée. Personne n'était donc aussi

heureux que moi. J'étais l'amie de tout le monde, le conseil et le

meneur de tous les plaisirs, l'idole des petites. Les religieuses, me

voyant si gaie et persistant dans ma vocation, commençaient à y

croire, et, sans l'encourager, ne disaient plus non. Elisa, qui seule

ne s'était pas laissé distraire et égayer par mon entrain, y croyait

fermement; sœur Hélène, plus que jamais. J'y croyais moi-même et j'y

ai cru encore longtemps après ma sortie du couvent. Mme Alicia et

l'abbé de Prémord étaient les deux seules personnes qui n'y comptaient

pas, me connaissant probablement mieux que les autres, et tous deux me

disaient à peu près la même chose: «Gardez cette idée si elle vous est

bonne; mais pas de vœux imprudens, pas de secrètes promesses à Dieu,

surtout pas d'aveu à vos parens avant le moment où vous serez certaine

de vouloir pour toujours ce que vous voulez aujourd'hui. L'intention

de votre grand'mère est de vous marier. Si dans deux ou trois ans vous

ne l'êtes pas et que vous n'ayez pas envie de l'être, nous reparlerons

de vos projets.»

Le bon abbé m'avait rendue bien facile la tâche d'être aimable. Dans

les premiers temps, j'avais été un peu effrayée de l'idée que mon

devoir, aussitôt que j'aurais pris quelque ascendant sur mes

compagnes, serait de les prêcher et de les convertir. Je lui avais

avoué que je ne me sentais pas propre à ce rôle. «Vous voulez que je

sois aimée de tout le monde ici, lui avais-je dit: eh bien, je me

connais assez pour vous dire que je ne pourrai pas me faire aimer sans

aimer moi-même, et que je ne serai jamais capable de dire à une

personne aimée: «Faites-vous dévote, mon amitié est à ce prix.» Non,

je mentirais. Je ne sais pas obséder, persécuter, pas même insister,

je suis trop faible.--Je ne demande rien de semblable, m'avait répondu

l'indulgent directeur; prêcher, obséder serait de mauvais goût à votre

âge. Soyez pieuse et heureuse, c'est tout ce que je vous demande,

votre exemple prêchera mieux que tous les discours que vous pourriez

faire.»

Il avait eu raison d'une certaine manière, mon excellent vieux ami. Il

est certain que l'on était devenu meilleur autour de moi; mais la

religion ainsi prêchée par la gaîté avait donné bien de la force à la

vivacité des esprits, et je ne sais pas si c'était un moyen très sûr

pour persister dans le catholicisme.

J'y persistais avec confiance, j'y aurais persisté, je crois, si je

n'eusse pas quitté le couvent; mais il fallut le quitter, il fallut

cacher à ma grand'mère, qui en aurait mortellement souffert, le regret

mortel que j'avais de me séparer des nombreux et charmans objets de ma

tendresse: mon cœur fut brisé. Je ne pleurai pourtant pas, car j'eus

un mois pour me préparer à cette séparation, et quand elle arriva,

j'avais pris une si forte résolution de me soumettre sans murmure, que

je parus calme et satisfaite devant ma pauvre bonne maman. Mais

j'étais navrée, et je l'étais pour bien longtemps.

Je ne dois pourtant pas fermer le dernier chapitre du couvent sans

dire que j'y laissai tout le monde triste ou consterné de la mort de

Mme Canning. J'étais arrivée, pour son caractère, au respect que lui

devait ma piété; mais jamais ma sympathie ne m'avait poussée vers

elle. Je fus pourtant une des dernières personnes qu'elle nomma avec

affection dans son agonie.

Cette femme, d'une puissante organisation, avait eu sans doute les

qualités de son rôle dans la vie monastique, puisqu'elle avait

conservé, depuis la révolution, le gouvernement absolu de sa

communauté. Elle laissait la maison dans une situation florissante,

avec un nombre considérable d'élèves et de grandes relations dans le

monde, qui eussent dû assurer à l'avenir une clientèle durable et

brillante.

Néanmoins, cette situation prospère s'éclipsa avec elle. J'avais vu

élire Mme Eugénie, et comme elle m'aimait toujours, si je fusse restée

au couvent, j'y aurais été encore plus gâtée; mais Mme Eugénie se

trouva impropre à l'exercice de l'autorité absolue. J'ignore si elle

en abusa, si le désordre se mit dans sa gestion ou la division dans

ses conseils; mais elle demanda, au bout de peu d'années, à se

retirer du pouvoir, et fut prise au mot, m'a-t-on dit, avec un

empressement général. Elle avait laissé les affaires péricliter, ou

bien je crois plutôt qu'elle n'avait pu les empêcher d'aller ainsi.

Tout est mode en ce monde, même les couvens. Celui des Anglaises avait

eu, sous l'empire et sous Louis XVIII, une grande vogue. Les plus

grands noms de la France et de l'Angleterre y avaient contribué. Les

Mortemart, les Montmorency y avaient eu leurs héritières. Les filles

des généraux de l'Empire ralliés à la Restauration y furent mises, à

dessein sans doute d'établir des relations favorables à l'ambition

aristocratique des parens, mais le règne de la bourgeoisie arrivait,

et quoique j'aie entendu les _vieilles comtesses_ accuser Mme Eugénie

d'avoir laissé _encanailler_ son couvent, je me souviens fort bien

que, lorsque j'en sortis, peu de jours après la mort de Mme Canning,

le _tiers état_ avait déjà fait, par ses soins, une irruption très

lucrative dans le couvent. Ç'avait été, pour ainsi dire, le bouquet de

sa fructueuse administration.

J'avais donc vu notre personnel s'augmenter rapidement d'une quantité

de charmantes filles de négocians ou d'industriels, tout aussi bien

élevées déjà, et, pour la plupart, plus intelligentes (ceci était même

remarquable et remarqué) que les petites personnes de grande maison.

Mais cette prospérité devait être et fut un de paille. Les gens _de la

haute_, comme disent aujourd'hui les bonnes gens, trouvèrent le

milieu trop roturier, et la vogue des beaux noms se porta sur le

Sacré-Cœur et sur l'Abbaye-aux-Bois. Plusieurs de mes anciennes

compagnes furent transférées dans ces monastères, et peu à peu

l'élément patricien catholique rompit avec l'antique retraite des

Stuarts. Alors sans doute les bourgeois, qui avaient été flattés de

l'espérance de voir leurs héritières _frayer_ avec celles de la

noblesse, se sentirent frustrés et humiliés. Ou bien l'esprit

voltairien du règne de Louis-Philippe, qui couvait déjà dès les

premiers jours du règne de son prédécesseur, commença à proscrire les

éducations monastiques. Tant il y a, qu'au bout de quelques années je

trouvai le couvent à peu près vide, sept ou huit pensionnaires au lieu

de soixante-dix à quatre-vingts que nous avions été, la maison trop

vaste et aussi pleine de silence qu'elle l'avait été de bruit;

Poulette, désolée et se plaignant avec âcreté des nouvelles

supérieures et de la ruine de notre _ancienne gloire_.

J'ai eu les derniers détails sur cet intérieur en 1847. La situation

était meilleure, mais ne s'était jamais relevée à son ancien niveau:

grande injustice de la vogue; car, en somme, les Anglaises étaient

sous tous les rapports un troupeau de vierges sages, et leurs

habitudes de raison, de douceur et de bonté n'ont pu se perdre en un

quart de siècle.

CHAPITRE SEIZIEME.

Paris, 1820.--Projets de mariage ajournés.--Amour filial

contristé.--Mme Catalani.--Arrivée à Nohant.--Matinée de

printemps.--Essai de travail.--Pauline et sa mère.--La comédie

à Nohant.--Nouveaux chagrins d'intérieur.--Mon frère.--Colette

et le général Pepe.--L'hiver à Nohant.--Soirée de

février.--Désastre et douleurs.

Je ne me souviens guère des surprises et des impressions qui durent,

ou qui auraient dû m'assaillir dans ces premiers jours que je passai à

Paris, promenée et distraite à dessein par ma bonne grand'mère.

J'étais hébétée, je pense, par le chagrin de quitter mon couvent; et

tourmentée de l'appréhension de quelque projet de mariage. Ma bonne

maman, que je voyais avec douleur très changée et très affaiblie,

parlait de sa mort, prochaine selon elle, avec un grand calme

philosophique; mais elle ajoutait, en s'attendrissant et en me

pressant sur son cœur: «Ma fille, il faut que je te marie bien vite,

car je m'en vas. Tu es bien jeune, je le sais; mais quelque peu

d'envie que tu aies d'entrer dans le monde, tu dois faire un effort

pour accepter cette idée-là. Songe que je finirais épouvantée et

désespérée, si je te laissais sans guide et sans appui dans la vie.»

Devant cette menace de son désespoir et de son épouvante au moment

suprême, j'étais épouvantée et désespérée, moi aussi. «Est-ce qu'on va

vouloir me marier? me disais-je? Est-ce que c'est une affaire

arrangée? M'a-t-on fait sortir du couvent juste pour cela? Quel est

donc ce mari, ce maître, cet ennemi de mes vœux et de mes espérances?

Où se tient-il caché? Quel jour va-t-on me le présenter, en me disant:

Ma fille, il faut dire oui, ou me porter un coup mortel!»

Je vis pourtant bien qu'on ne s'occupait que vaguement et comme

préparatoirement de ce grand projet. Mme de Pontcarré proposait

quelqu'un; ma mère proposait, de par mon oncle de Beaumont, une autre

personne. Je vis le parti de Mme de Pontcarré, et elle me demanda mon

opinion. Je lui dis que ce monsieur m'avait semblé fort laid. Il

paraît qu'au contraire il était beau, mais je ne l'avais pas regardé,

et Mme de Pontcarré me dit que j'étais une petite sotte.

Je me rassurai tout à fait en voyant qu'on faisait les paquets pour

Nohant sans rien conclure, et même j'entendis ma bonne maman dire

qu'elle me trouvait si enfant, qu'il fallait encore m'accorder six

mois, peut-être un an de répit.

Soulagée d'une anxiété affreuse, je retombai bientôt dans un autre

chagrin. J'avais espéré que ma petite mère viendrait à Nohant avec

nous. Je ne sais quel orage nouveau venait d'éclater dans ces

derniers temps. Ma mère répondit brusquement à mes questions: «Non,

certes! je ne retournerai à Nohant que quand ma belle-mère sera

morte!»

Je sentis que tout se brisait encore une fois dans ma triste existence

domestique. Je n'osai faire de questions; j'avais une crainte

poignante d'entendre, de part ou d'autre, les amères récriminations du

passé. Ma piété, autant que ma tendresse filiale, me défendait

d'écouter le moindre blâme sur l'une ou sur l'autre. J'essayai en

silence de les rapprocher; elles s'embrassèrent, les larmes aux yeux,

devant moi; mais c'étaient des larmes de souffrance contenue et de

reproche mutuel. Je le vis bien, et je cachai les miennes.

J'offris encore une fois à ma mère de me prononcer afin de pouvoir

rester avec elle, ou tout au moins de décider ma bonne maman à

l'emmener avec moi.

Ma mère repoussa énergiquement cette idée. «Non, non, dit-elle, je

déteste la campagne, et Nohant surtout, qui ne me rappelle que des

douleurs atroces. Ta sœur est une grande demoiselle que je ne peux

plus quitter. Va-t'en sans te désoler, nous nous retrouverons, et

peut-être plus tôt que l'on ne croit!»

Cette allusion obstinée à la mort de ma grand'mère était déchirante

pour moi. J'essayai de dire que cela était cruel pour mon cœur.

«Comme tu voudras! dit ma mère irritée; si tu l'aimes mieux que moi,

tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens à présent corps et âme.

--Je lui appartiens de tout mon cœur par la reconnaissance et le

dévoûment, répondis-je, mais non pas corps et âme contre vous. Ainsi,

il y a une chose certaine, c'est que si elle exige que je me marie, ce

ne sera jamais, je le jure, avec un homme qui refuserait de voir et

d'honorer ma mère.»

Cette résolution était si forte en moi que ma pauvre mère eût bien dû

m'en tenir compte. Moi, brisée désormais à la soumission chrétienne;

moi qui, d'ailleurs, ne me sentais plus l'énergie de résister aux

larmes de ma bonne maman, et qui voyais, par momens, s'effacer mon

meilleur rêve, celui de la vie monastique, devant la crainte de

l'affliger, j'aurais trouvé encore dans mon instinct filial la force

que sœur Hélène avait eue pour briser le sien, quand elle avait

résisté à son père pour aller à Dieu. Moi, moins sainte et plus

humaine, j'aurais, je le crois, passé par-dessus le corps de ma

grand'mère pour tendre les bras à ma mère humiliée et outragée.

Mais ma mère ne comprenait déjà plus mon cœur. Il était devenu trop

sensible et trop tendre pour sa nature entière et sans nuances. Elle

n'eut qu'un sourire d'énergique insouciance pour répondre à mon

effusion: «Tiens, tiens! je crois bien! dit-elle. Je ne m'inquiète

guère de cela. Est-ce tu ne sais pas qu'on ne peut pas te marier sans

mon consentement? Est-ce que je le donnerai jamais quand il s'agira

d'un monsieur qui prendrait de grands airs avec moi? Allons donc! Je

me moque bien de toutes les menaces. Tu m'appartiens, et quand même on

réussirait à te mettre en révolte contre ta mère, ta mère saura bien

retrouver ses droits!»

Ainsi ma mère, exaspérée, semblait vouloir douter de moi et s'en

prendre à ma pauvre âme en détresse pour exhaler ses amertumes. Je

commençai à pressentir quelque chose d'étrange dans ce caractère

généreux, mais indompté, et il y avait, à coup sûr, dans ses beaux

yeux noirs quelque chose de terrible qui, pour la première fois, me

frappa d'une secrète épouvante.

Je trouvai, par contraste, ma grand'mère plongée dans une tristesse

abattue et plaintive qui me toucha profondément. «Que veux-tu, mon

enfant? me dit-elle lorsque j'essayai de rompre la glace; ta mère ne

peut pas ou ne veut pas me savoir gré des efforts immenses que j'ai

faits et que je fais tous les jours pour la rendre heureuse. Ce n'est

ni sa faute ni la mienne, si nous ne nous chérissons pas l'une

l'autre: mais j'ai mis les bons procédés de mon côté en toutes choses,

et les siens sont si durs que je ne peux plus les supporter. Ne

peut-elle me laisser finir en paix? Elle a si peu de temps à

attendre!»

Comme j'ouvrais la bouche pour la distraire de cette pensée: «Laisse,

laisse! reprit-elle. Je sais ce que tu veux me dire. J'ai tort

d'attrister tes seize ans de mes idées noires. N'y pensons pas. Va

t'habiller. Je veux te mener ce soir aux Italiens!»

J'avais bien besoin de me distraire, et par cela même que j'étais

mortellement triste, je ne m'en sentais ni l'envie ni la force. Je

crois que c'est ce soir-là que j'entendis pour la première fois Mme

Catalani dans _Il fanatico per la musica_. Je crois aussi que c'était

Galli qui faisait le rôle du dilettante burlesque, mais je vis et

entendis bien mal, préoccupée comme je l'étais. Il me sembla que la

cantatrice abusait de la richesse de ses moyens, et que sa fantaisie

de chanter des variations écrites pour le violon était antimusicale.

Je sortais des chœurs et des motets de notre chapelle, et, dans le

nombre de nos morceaux à _effet_, ceux qu'on chantait pendant le salut

du saint sacrement, il se trouvait bien des antiennes vocalisées dans

le goût rococo de la musique sacrée du dernier siècle; mais nous

n'étions pas trop dupes de ces abus, et, en somme, on nous mettait sur

la voie des bonnes choses. La musique bouffe des Italiens, si

artistement brodée par la cantatrice à la mode, ne me causa donc que

de l'étonnement. J'avais plus de plaisir à écouter le chevalier de

Lacoux, vieil émigré, ami de ma grand'mère, me jouer sur la harpe ou

sur la guitare des airs espagnols dont quelques-uns m'avaient bercée à

Madrid, et que je retrouvais comme un rêve du passé endormi dans ma

mémoire.

Rose était mariée et devait nous quitter pour aller vivre à la Châtre

aussitôt que nous serions de retour à Nohant. Impatiente de retrouver

son mari, qu'elle avait épousé la veille du voyage à Paris, elle ne

cachait guère sa joie et me disait avec sa passion rouge qui me

faisait frémir de peur: «Soyez tranquille, votre tour viendra

bientôt!»

J'allai embrasser une dernière fois toutes mes chères amies du

couvent. J'étais véritablement désespérée.

Nous arrivâmes à Nohant aux premiers jours du printemps de 1820, dans

la grosse calèche bleue de ma grand'mère, et je retrouvai ma petite

chambre livrée aux ouvriers qui en renouvelaient les papiers et les

peintures; car ma bonne maman commençait à trouver ma tenture de toile

d'orange à grands ramages trop surannée pour mes jeunes yeux, et

voulait les réjouir par une fraîche couleur lilas. Cependant mon lit à

colonnes, en forme de corbillard, fut épargné, et les quatre plumets

rongés des vers échappèrent encore au vandalisme du goût moderne.

On m'installa provisoirement dans le grand appartement de ma mère. Là,

rien n'était changé, et je dormis délicieusement dans cet immense lit

à grenades dorées qui me rappelait toutes les tendresses et toutes les

rêveries de mon enfance.

Je vis enfin, pour la première fois depuis notre séparation décisive,

le soleil entrer dans cette chambre déserte où j'avais tant pleuré.

Les arbres étaient en fleurs, les rossignols chantaient, et

j'entendais au loin la classique et solennelle cantilène des

laboureurs, qui résume et caractérise toute la poésie claire et

tranquille du Berry. Mon réveil fut pourtant un indicible mélange de

joie et de douleur. Il était déjà neuf heures du matin. Pour la

première fois depuis trois ans, j'avais dormi la grasse matinée, sans

entendre la cloche de l'angélus et la voix criarde de Marie-Josephe

m'arracher aux douceurs des derniers rêves. Je pouvais encore paresser

une heure sans en courir aucune pénitence. Echapper à la règle, entrer

dans la liberté, c'est une crise sans pareille dont ne jouissent pas à

demi les âmes éprises de rêverie et de recueillement.

J'allai ouvrir ma fenêtre et retournai me mettre au lit. La senteur

des plantes, la jeunesse, la vie, l'indépendance m'arrivaient par

bouffées; mais aussi le sentiment de l'avenir inconnu qui s'ouvrait

devant moi m'accablait d'une inquiétude et d'une tristesse profondes.

Je ne saurais à quoi attribuer cette désespérance maladive de

l'esprit, si peu en rapport avec la fraîcheur des idées et la santé

physique de l'adolescence. Je l'éprouvai si poignante, que le souvenir

très net m'en est resté après tant d'années, sans que je puisse

retrouver clairement par quelle liaison d'idées, quels souvenirs de la

veille, quelles appréhensions du lendemain, j'arrivai à répandre des

larmes amères, en un moment où j'aurais dû reprendre avec transport

possession du foyer paternel et de moi-même.

Que de petits bonheurs, cependant, pour une pensionnaire hors de cage!

Au lieu du triste uniforme de serge amarante, une jolie femme de

chambre m'apportait une fraîche robe de guingamp rose. J'étais libre

d'arranger mes cheveux à ma guise, sans que Mme Eugénie me vînt

observer qu'il était indécent de se découvrir les tempes. Le déjeuner

était relevé de toutes les friandises que ma grand'mère aimait et me

prodiguait. Le jardin était un immense bouquet. Tous les domestiques,

tous les paysans venaient me faire fête. J'embrassais toutes les

bonnes femmes de l'endroit, qui me trouvaient fort embellie parce que

j'étais devenue _plus grossière_, c'est-à-dire, dans leur langage, que

j'avais pris de l'embonpoint. Le parler berrichon sonnait à mon

oreille comme une musique aimée, et j'étais tout émerveillée qu'on ne

m'adressât pas la parole avec le blaisement et le sifflement

britanniques. Les grands chiens, mes vieux amis, qui m'avaient

grondée la veille au soir me reconnaissaient et m'accablaient de

caresses avec ces airs intelligens et naïfs qui semblent vous demander

pardon d'avoir un instant manqué de mémoire.

Vers le soir, Deschartres, qui avait été à je ne sais plus quelle

soirée éloignée, arriva enfin, avec sa veste, ses grandes guêtres et

sa casquette en soufflet. Il ne s'était pas encore avisé, le cher

homme, que je dusse être changée et grandie depuis trois ans, et

tandis que je lui sautais au cou, il demandait où était Aurore. Il

m'appelait mademoiselle; enfin, il fit comme mes chiens, il ne me

reconnut qu'au bout d'un quart d'heure.

Tous mes anciens camarades d'enfance étaient aussi changés que moi.

Liset était _loué_, comme on dit chez nous. Je ne le revis pas; il

mourut peu de temps après. Cadet était devenu aide valet de chambre.

Il servait à table et disait naïvement à Mlle Julie, qui lui

reprochait de casser toutes les carafes: «Je n'en ai cassé que sept la

semaine dernière.» Fanchon était bergère chez nous. Marie Aucante

était devenue la reine de beauté du village. Marie et Solange Croux

étaient des jeunes filles charmantes. Pendant trois jours ma chambre

ne désemplit pas des visites qui m'arrivaient. Ursule ne fut pas des

dernières.

Mais, comme Deschartres, tout le monde m'appelait mademoiselle.

Plusieurs étaient intimidés devant moi. Cela me fit sentir mon

isolement. L'abîme de la hiérarchie sociale s'était creusé entre des

enfans qui jusque-là s'étaient sentis égaux. Je n'y pouvais rien

changer, on ne l'eût pas souffert. Je me pris à regretter davantage

mes compagnes de couvent.

Pendant quelques jours ensuite, je fus tout au plaisir physique de

courir les champs, de revoir la rivière, les plantes sauvages, les

prés en fleur. L'exercice de marcher dans la campagne, dont j'avais

perdu l'habitude, et l'air printanier me grisaient si bien, que je ne

pensais plus et dormais de longues nuits avec délices; mais bientôt

l'inaction de l'esprit me pesa, et je songeai à occuper ces éternels

loisirs qui m'étaient faits par l'indulgente gâterie de ma grand'mère.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 31 / 44 段