Je crois qu'il vit la supérieure et Mme Alicia. Quand je fus le

retrouver, il me dit en souriant: «Je savais bien que vous étiez

folle, et c'est de cela que je veux vous gronder. Votre conduite est

excellente, vos dames en sont enchantées: vous êtes un modèle de

douceur, de ponctualité, de piété sincère; mais vous êtes malade, et

cela réagit sur votre imagination: vous devenez triste, sombre et

comme extatique. Vos compagnes ne vous reconnaissent plus, elles

s'étonnent et vous plaignent. Prenez-y garde, si vous continuez ainsi,

vous ferez haïr et craindre la piété, et l'exemple de vos souffrances

et de vos agitations empêchera plus de conversions qu'il n'en

attirera. Vos parens s'inquiètent de votre exaltation. Votre mère

pense que le régime du couvent vous tue; votre grand'mère écrit qu'on

vous fanatise et que vos lettres se ressentent d'un grand trouble dans

l'esprit. Vous savez bien qu'au contraire on cherche à vous calmer.

Quant à moi, à présent que je sais la vérité, j'exige que vous sortiez

de cette exagération. Plus elle est sincère, plus elle est dangereuse.

Je veux que vous viviez pleinement et librement de corps et d'esprit:

et comme dans la maladie _des scrupules_ que vous avez il entre

beaucoup d'orgueil à votre insu sous forme d'humilité, je vous donne

pour pénitence de retourner aux jeux et aux amusemens innocens de

votre âge. Dès ce soir, vous courrez au jardin comme les autres, au

lieu de vous prosterner à l'église en guise de récréation. Vous

sauterez à la corde, vous jouerez aux barres. L'appétit et le sommeil

vous reviendront vite, et quand vous ne serez plus malade

physiquement, votre cerveau appréciera mieux ces prétendues fautes

dont vous croyez devoir vous accuser. O mon Dieu! m'écriai-je, vous

m'imposez là une plus rude pénitence que vous ne pensez. J'ai perdu le

goût du jeu et l'habitude de la gaîté. Mais je suis d'un esprit si

léger, que si je ne m'observe à toute heure, j'oublierai Dieu et mon

salut.--Ne croyez pas cela, reprit-il. D'ailleurs, si vous allez trop

loin, votre conscience, qui aura recouvré la santé, vous avertira à

coup sûr, et vous écouterez ses reproches. Songez que vous êtes

malade, et que Dieu n'aime pas les élans fiévreux d'une âme en délire.

Il préfère un hommage pur et soutenu. Allons, obéissez à votre

médecin. Je veux que dans huit jours on me dise qu'un grand changement

s'est opéré dans votre air et dans vos manières. Je veux que vous

soyez aimée et écoutée de toutes vos compagnes, non pas seulement de

celles qui sont sages, mais encore (et surtout) de celles qui ne le

sont pas. Faites-leur connaître que l'amour du devoir est une douce

chose, et que la foi est un sanctuaire d'où l'on sort avec un front

serein et une âme bienveillante. Rappelez-vous que Jésus voulait que

ses disciples eussent les mains lavées et la chevelure parfumée. Cela

voulait dire, n'imitez pas ces fanatiques et ces hypocrites qui se

couvrent de cendres et qui ont le cœur impur comme le visage: soyez

agréables aux hommes, afin de leur rendre agréable la doctrine que

vous professez. Eh bien, mon enfant, il s'agit pour vous de ne pas

enterrer votre cœur dans les cendres d'une pénitence mal entendue.

Parfumez ce cœur d'une grande aménité et votre esprit d'un aimable

enjouement. C'était votre naturel, il ne faut pas qu'on pense que la

piété rend l'humeur farouche. Il faut que l'on aime Dieu dans ses

serviteurs. Allons, faites votre acte de contrition et je vous

donnerai l'absolution.--Quoi, mon père, lui dis-je, je me distrairai,

je me dissiperai ce soir, et vous voulez que je communie demain?--Oui,

vraiment, je le veux, reprit-il, et puisque je vous ordonne de vous

amuser par pénitence, vous aurez accompli un devoir.--Je me soumets à

tout si vous me promettez que Dieu m'en saura gré et qu'il me rendra

ces doux transports, ces élans spirituels qui me faisaient sentir et

savourer son amour.--Je ne puis vous le promettre de sa part, dit-il

en souriant, mais je vous en réponds, vous verrez.»

Et le bonhomme me congédia, stupéfaite, bouleversée, effrayée de son

ordonnance. J'obéis cependant, l'obéissance passive étant le premier

devoir du chrétien, et je reconnus bien vite qu'il n'est pas fort

difficile à quinze ans de reprendre goût à la corde et aux balles

élastiques. Peu à peu je me remis au jeu avec complaisance, et puis

avec plaisir, et puis avec passion, car le mouvement physique était un

besoin de mon âge, de mon organisation, et j'en avais été trop

longtemps privée pour n'y pas trouver un attrait nouveau.

Mes compagnes revinrent à moi avec une grâce extrême, ma chère Fanelly

la première, et puis Pauline, et puis Anna, et puis toutes les autres,

les diables comme les sages. En me voyant si gaie, on crut un instant

que j'allais redevenir terrible. Elisa m'en gronda un peu, mais je lui

raconta, ainsi qu'à celles qui recherchaient et méritaient ma

confiance, ce qui s'était passé entre l'abbé de Prémord et moi, et ma

gaîté fut acceptée comme légitime et même comme méritoire.

Tout ce que mon bon directeur m'avait prédit m'arriva. Je recouvrai

promptement la santé physique et morale. Le calme se fit dans mes

pensées; en interrogeant mon cœur, je le trouvai si sincère et si pur

que la confession devint une courte formalité destinée à me donner le

plaisir de communier. Je goûtai alors l'indicible bien-être que

l'esprit jésuitique sait donner à chaque nature selon son penchant et

sa portée. Esprit de conduite admirable dans son intelligence du cœur

humain et dans les résultats qu'il pourrait obtenir pour le bien, si,

comme l'abbé de Prémord, tout homme qui le professe et le répand avait

l'amour du bien et l'horreur du mal; mais les remèdes deviennent des

poisons dans certaines mains, et le puissant levier de l'école

jésuitique a semé la mort et la vie avec une égale puissance dans la

société et dans l'Église.

Il se passa alors environ six mois qui sont restées dans ma mémoire

comme un rêve, et que je ne demande qu'à retrouver dans l'éternité

pour ma part de paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes mes idées

étaient riantes. Il ne poussait que des fleurs dans mon cerveau,

naguère hérissé de rochers et d'épines. Je voyais à toute heure le

ciel ouvert devant moi, la Vierge et les anges me souriaient en

m'appelant; vivre ou mourir m'était indifférent. L'empyrée m'attendait

avec toutes ses splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de

poussière qui pût ralentir le vol de mes ailes. La terre était un lieu

d'attente où tout m'aidait et m'invitait à faire mon salut. Les anges

me portaient sur leurs mains, comme le prophète, pour empêcher que,

dans la nuit, _mon pied ne heurtât la pierre du chemin_. Je ne priais

plus autant que par le passé, cela m'était défendu, mais chaque fois

que je priais, je retrouvais mes élans d'amour, moins impétueux

peut-être, mais mille fois plus doux. La coupable et sinistre pensée

du courroux du Père céleste et de l'indifférence de Jésus ne se

présentait plus à moi. Je communiais tous les dimanches et à toutes

les fêtes, avec une incroyable sérénité de cœur et d'esprit. J'étais

libre comme l'air dans cette douce et vaste prison du couvent. Si

j'avais demandé la clé des souterrains on me l'eût donnée. Les

religieuses me gâtaient comme leur enfant chéri: ma bonne Alicia, ma

chère Hélène, Mme Eugénie, Poulette, la sœur Thérèse, Mme

Anne-Joseph, la supérieure, Elisa, et les anciennes pensionnaires, et

les nouvelles, et la grande et la petite classe, je _traînais tous les

cœurs après moi_. Tant il est facile d'être parfaitement aimable

quand on se sent parfaitement heureux.

Mon retour à la gaîté fut comme une résurrection pour la grande

classe. Depuis ma conversion la diablerie n'avait plus battu que d'une

aile. Elle se réveilla sous une forme tout à fait inattendue: on

devint anodin, diable à l'eau de rose, c'est-à-dire franchement

espiègle, sans esprit de révolte, sans rupture avec le devoir. On

travailla aux heures de travail, on rit et on joua aux heures de

récréation comme on n'avait jamais fait. Il n'y eut plus de coteries,

plus de camps séparés entre les diables, les sages et les bêtes. Les

diables se radoucirent, les sages s'égayèrent, les bêtes prirent du

jugement et de la confiance, parce qu'on sut les utiliser et les

divertir.

Ce grand progrès dans les mœurs du couvent se fit au moyen des

amusemens en commun. Nous imaginâmes, entre cinq ou six de la grande

classe, d'improviser des charades ou plutôt de petites comédies,

arrangées d'avance par _scénarios_ et débitées d'abondance. Comme

j'avais, grâce à ma grand'mère, un peu plus de littérature que mes

camarades et une sorte de facilité à mettre en scène des caractères,

je fus l'auteur de la troupe. Je choisis mes acteurs, je commandai les

costumes; je fus fort bien secondée et j'eus des sujets très

remarquables. Le fond de la classe, donnant sur le jardin, devint

théâtre aux heures permises. Nos premiers essais furent comme le début

de l'art à son enfance; la comtesse les toléra d'abord, puis elle y

prit plaisir, et engagea Mme Eugénie et Mme Françoise à venir voir

s'il n'y avait rien d'illicite dans ce divertissement. Ces dames

rirent et approuvèrent.

Il se fit rapidement de grands progrès dans nos représentations. On

nous prêta de vieux paravens pour faire nos coulisses. Les accessoires

nous vinrent de toutes parts. Chacune apporta de chez ses parens des

matériaux pour les costumes. La difficulté était de s'habiller en

homme. La pudeur et les nonnes ne l'eussent pas souffert. J'imaginai

le costume Louis XIII, qui conciliait la décence et la possibilité de

s'arranger. Nos jupes froncées en bas jusqu'à mi-jambes formèrent les

haut-de-chausses; nos corsages mis sens devant derrière, un peu

arrangés et ouverts sur des mouchoirs froncés en devant de chemise, et

en crevés de manches, formèrent les pourpoints. Deux tabliers cousus

ensemble firent des manteaux. Les rubans, perruques, chapeaux et

fanfreluches ne furent pas difficiles à se procurer. Quand on manquait

de plumes, on en faisait en papier découpé et frisé. Les pensionnaires

sont adroites, inventives et savent tirer parti de tout. On nous

permit les bottes, les épées et les feutres. Les parens en fournirent.

Bref, les costumes furent satisfaisans, et l'on fut indulgent pour la

mise en scène. On voulut bien prendre une grande table pour un pont et

un escabeau couvert d'un tapis vert pour un banc de gazon.

On permit à la petite classe de venir assister à nos représentations,

et on enrôla quiconque voulut s'engager. La supérieure, qui aimait

beaucoup à s'amuser, nous fit dire enfin un beau jour, qu'elle avait

ouï conter des merveilles de notre théâtre, et qu'elle désirait y

assister avec toute la communauté. Déjà la classe et Mme Eugénie

avaient prolongé la récréation jusqu'à dix heures, et puis jusqu'à

onze, les jours de spectacle. La supérieure la prolongea pour le jour

en question jusqu'à minuit: c'est-à-dire qu'elle voulut un

divertissement complet. Sa demande et sa permission furent accueillies

avec transport. On se précipita sur moi: «Allons, _l'auteur_, allons,

_boute en train_ (c'était le dernier surnom qu'on m'avait donné), à

l'œuvre! Il nous faut un spectacle admirable: il nous faut six actes,

en deux ou trois pièces. Il faut tenir notre public en haleine depuis

huit heures jusqu'à minuit. C'est ton affaire, nous t'aiderons pour

tout le reste; mais pour cela, nous ne comptons que sur toi.»

La responsabilité qui pesait sur moi était grave. Il fallait faire

rire la supérieure, mettre en gaîté les plus graves personnages de la

communauté; et pourtant il ne fallait pas aller trop loin, la moindre

légèreté pouvait faire crier au scandale et faire fermer le théâtre.

Quel désespoir pour mes compagnes! Si j'ennuyais seulement, le

théâtre pouvait être également fermé sous prétexte de trop de désordre

dans les récréations du soir et de dissipation dans les études du

jour, et le prétexte n'eût point été spécieux. Car il est bien certain

que ces divertissemens montaient beaucoup de jeunes têtes, à la petite

classe surtout.

Heureusement, je connaissais assez bien mon Molière, et, en

retranchant les amoureux, on pouvait trouver encore assez de scènes

comiques pour défrayer toute une soirée. Le _Malade imaginaire_

m'offrit un scénario complet. Du dialogue et de l'enchaînement des

scènes je ne pouvais avoir un souvenir exact. Molière était défendu au

couvent, comme bien l'on pense, et, tout directeur de théâtre que

j'étais, je n'en étais pas moins vertueuse. Je me rappelai pourtant

assez la donnée principale pour ne pas trop m'écarter de l'original

dans mon scénario; je soufflai à mes actrices les parties importantes

du dialogue, et je leur communiquai assez de la couleur de l'ensemble.

Pas une n'avait lu Molière, pas une de nos religieuses n'en

connaissait une ligne. J'étais donc bien sûre que ma pièce aurait pour

toutes l'attrait de la nouveauté. Je ne sais plus par qui furent

remplis les rôles, mais ils le furent tous avec beaucoup

d'intelligence et de gaîté. Je retranchai du mien, moitié par oubli,

moitié à dessein, beaucoup de crudités médicales, car je faisais

monsieur Purgon. Mais, à peine eus-je commencé à faire agir et parler

mon monde, à peine eus-je débité quelques phrases que je vis la

supérieure éclater de rire, Mme Eugénie s'essuyer les yeux et toute la

communauté se dérider.

Tous les ans, à la fête de la supérieure, on lui jouait la comédie

avec beaucoup plus de soin et de pompe que ce que nous faisions là. On

dressait alors un véritable théâtre. Il y avait un magasin de décors

_ad hoc_, une rampe, un tonnerre, des rôles appris par cœur et

admirablement joués. Mais les représentations n'étaient point gaies;

c'était toujours les petits drames larmoyans de Mme de Genlis. Moi,

avec mes paravens, mes bouts de chandelles, mes actrices recrutées de

confiance parmi celles que leur instinct poussait à s'offrir; avec mon

_scénario_ bâti de mémoire, notre dialogue improvisé et une répétition

pour toute préparation, je pouvais arriver à un _fiasco_ complet. Il

n'en fut point ainsi. La gaîté, la verve, le vrai comique de Molière,

même récité par bribes et représenté par fragmens incomplets,

enlevèrent l'auditoire. Jamais, de mémoire de nonne, on n'avait ri de

si bon cœur.

Ce succès obtenu dès les premières scènes nous encouragea. J'avais

préparé pour intermède une scène de _Matassins_ avec une poursuite

bouffonne empruntée à _M. de Pourceaugnac_. Seulement, j'avais dit à

mes actrices de se tenir dans les coulisses, c'est-à-dire derrière les

paravens, et de n'exhiber les armes que si j'entrais moi-même en scène

pour leur en donner l'exemple. Quand je vis qu'on était en humeur de

tout accepter, je changeai vite de costume, et, faisant l'apothicaire,

je commençai l'intermède en brandissant l'instrument classique

au-dessus de ma tête. Je fus accueillie par des rires homériques. On

sait que ce genre de plaisanterie n'a jamais scandalisé les dévots.

Aussitôt mon régiment noir à tabliers blancs s'élança sur la scène, et

cette exhibition burlesque (Poulette nous avait prêté tout l'arsenal

de l'infirmerie) mit la communauté de si belle humeur que je pensai

voir crouler la salle.

La soirée fut terminée par la cérémonie de réception, et comme je

savais par cœur tous les vers, on avait pu les apprendre. Le succès

fut complet, l'enthousiasme porté au comble. Ces dames, à force de

réciter des offices en latin, en savaient assez pour apprécier le

comique du latin bouffon de Molière. La supérieure se déclara divertie

au dernier point, et je fus accablée d'éloges pour mon esprit et la

gaîté de mes inventions. Je me tuais de dire tout bas à mes compagnes:

«Mais c'est du Molière, et je n'ai fait merveille que de mémoire.» On

ne m'écoutait pas, on ne voulait pas me croire. Une seule, qui avait

lu Molière aux dernières vacances, me dit tout bas: «Tais-toi! il est

fort inutile de dire à ces dames où tu as pris tout cela. Peut-être

qu'elles feraient fermer le théâtre si elles savaient que nous leur

donnons du Molière. Et puisque rien ne les a choquées, il n'y a aucun

mal à ne leur rien dire, si elles ne te questionnent pas.»

En effet, personne ne songea à douter que l'esprit de Molière fût

sorti de ma cervelle. J'eus un instant de scrupule d'accepter tous ces

complimens. Je me tâtai pour savoir si ma vanité n'y trouvait pas son

compte; je m'aperçus que c'était tout le contraire, et qu'à moins

d'être fou, on ne pouvait que souffrir en se voyant décerner l'hommage

dû à un autre. J'acceptai cette mortification par dévouement pour mes

compagnes, et le théâtre continua à prospérer et à attirer la

supérieure et les religieuses le dimanche.

Ce fut une suite de pastiches puisés dans tous les tiroirs de ma

mémoire et arrangés selon les moyens et les convenances de notre

théâtre. Cet amusement eut l'excellent résultat d'étendre le cercle

des relations et des amitiés entre nous. La camaraderie, le besoin de

s'aider les unes les autres pour se divertir en commun, engendrèrent

la bienveillance, la condescendance, une indulgence mutuelle,

l'absence de toute rivalité. Enfin le besoin d'aimer, si naturel aux

jeunes cœurs, forma autour de moi un groupe qui grossissait chaque

jour et qui se composa bientôt de tout le couvent, religieuses et

pensionnaires, grande et petite classe. Je puis rappeler sans vanité

ce temps où je fus l'objet d'un engouement inouï dans les fastes du

couvent, puisque ce fut l'ouvrage de mon confesseur et le résultat de

la dévotion tendre, expansive et riante où il m'avait entraînée.

On me savait un gré infini d'être dévote, complaisante et amusante. La

gaîté se communiqua aux caractères les plus concentrés, aux dévotions

les plus mélancoliques. Ce fut à cette époque que je contractai une

tendre amitié avec Jane Bazoini, un petit être pâle, réservé, doux,

malingre en apparence, mais qui a vécu pourtant sans maladie et à qui

ses beaux grands yeux noirs, d'une finesse lente et bonne, et son

petit sourire d'enfant tenaient lieu de beauté. C'était, ce sera

toujours une créature adorable que Jane. C'était la bonté, le

dévouement, l'obligeance infatigables de Fanelly avec la piété austère

et ferme d'Elisa, le tout couronné d'une grâce calme et modeste qui ne

pouvait se comparer qu'à Jane elle-même.

Elle avait deux sœurs plus belles et plus brillantes qu'elle: Chérie,

qui était la plus jolie, la plus vivante et la plus recherchée des

trois pour la séduction de ses manières, pauvre charmante fille qui

est morte deux ans après; Aimée, qui était belle de distinction et

d'intelligence, et qui a traversé une jeunesse maladive pour épouser

M. d'Héliand à vingt-sept ans. Aimée était à tous égards une personne

supérieure. Ses manières étaient froides, mais son cœur était

affectueux, et son intelligence la rendait propre à tous les arts, où

elle excellait sans efforts et sans passion apparente.

Ces trois sœurs étaient en chambre avec une gouvernante pour les

soigner, mais elles suivaient les classes et les prières comme nous.

On jalousait l'amitié de Chérie et d'Aimée. Jane n'avait d'amies que

ses sœurs. Elle était trop timide et trop réservée pour en rechercher

d'autres. Cette modestie me toucha, et je vis bientôt que ce n'était

pas la froideur et la stupidité qui causaient son isolement. Elle

était tout aussi intelligente, tout aussi instruite et beaucoup plus

aimante que ses sœurs. Je découvris en elle un trésor de

bienveillance et de tendresse calme et durable. Nous avons été

intimement liées jusqu'en 1831. Je dirai plus tard pourquoi, sans

cesser de l'aimer comme elle le méritait, j'ai cessé de la voir sans

lui en dire la raison.

Ma petite Jane montra dans nos amusemens qu'elle était aussi capable

de gentillesse et de gaîté que les plus brillantes d'entre nous. Une

fois même, elle fut punie du bonnet de nuit par la comtesse, qui ne

prenait pas toujours en bonne part nos espiègleries; car la gaîté

montait tous les jours d'un cran, et les plus raides s'y laissaient

entraîner. Je me rappelle que cela était devenu pour moi, pour tout

le monde, une commotion électrique et comme irrésistible. Certes, je

m'abstenais désormais de tourner la pauvre comtesse en ridicule, et je

faisais mon possible pour l'épargner quand les autres s'en mêlaient.

Mais quand, pour la centième fois, elle se laissait prendre à la

bougie de pomme qu'Anna ou Pauline plaçaient dans sa lanterne, et

lorsqu'elle disait une parole pour l'autre avec le sang-froid d'une

personne parfaitement distraite, en voyant toute la classe partir d'un

seul éclat de rire, il me fallait en faire autant. Alors elle se

tournait vers moi d'un air de détresse, et, comme Jules César à

Brutus, elle me disait, en se drapant dans son grand châle vert: «Et

vous aussi, Aurore!» J'aurais bien voulu me repentir, mais elle avait

une manière de prononcer les _e_ muets qui sonnait comme un _o_. Anna

la contrefaisait admirablement, et, se tournant vers moi, elle me

criait: _Auroro! Auroro!_ Je n'y pouvais tenir, le rire devenait

nerveux. J'aurais ri dans le feu, comme on disait.

La gaîté alla si loin, que quelques cervelles échauffées la firent

tourner en révolte. C'était à une époque de la Restauration où il y

eut comme une épidémie de rébellion dans tous les lycées, dans les

pensions et même dans les établissemens de notre sexe. Comme ces

nouvelles nous arrivaient coup sur coup, avec le récit de

circonstances tantôt graves, tantôt plaisantes, les plus vives

d'entre nous disaient: «Est-ce que nous n'aurons pas aussi notre

petite révolte? Nous serons donc les seules qui ne suivrons pas la

mode? Nous n'aurons donc pas notre petite note dans les journaux?»

La comtesse émue devenait plus sévère parce qu'elle avait peur. Nos

bonnes religieuses, quelques unes du moins, avaient des figures

allongées, et pendant trois ou quatre jours (je crois que nos voisins

les Écossais avaient fait aussi leur insurrection) il y eut une sorte

de méfiance et de terreur qui nous divertissait beaucoup. Alors on

s'imagina de faire semblant de se révolter pour voir la frayeur de ces

dames, celle de la comtesse surtout. On ne m'en fit point part; on

était si bon pour moi qu'on ne voulait pas me mettre aux prises avec

ma conscience, et on comptait bien m'entraîner dans le rire général

quand l'affaire éclaterait.

Il en fut ainsi: un soir, à la classe, comme nous étions toutes

assises autour d'une longue table, la comtesse au bout, raccommodant

ses nippes à la clarté des chandelles, j'entends ma voisine dire à sa

voisine: «_Exhaussons!_» Le mot fait le tour de la table, qui, enlevée

aussitôt par trente paires de petites mains, s'élève et s'exhausse en

effet jusqu'au-dessus de la tête de la comtesse. Fort distraite comme

d'habitude, la comtesse s'étonne de l'éloignement de la lumière, mais

au moment où elle lève la tête, la table et les lumières s'abaissent

et reprennent leur niveau. On recommença plusieurs fois le même tour

sans qu'elle s'en rendît compte. C'était à peu près la scène du niais

au logis de la sorcière, dans les _Pilules du Diable_. Je trouvai la

chose si plaisante que je ne me fis pas grand scrupule de recevoir le

mot d'ordre et d'_exhausser_ comme les autres. Mais enfin la comtesse

s'aperçut de nos sottises et se leva furieuse. Il était convenu qu'on

ferait aussitôt des mines de mauvais garçons pour l'effrayer. Chacune

se pose en conspirateur, les bras croisés, le sourcil froncé, et des

chuchotemens font entendre autour d'elle le mot terrible de _révolte_.

La comtesse était incapable de tenir tête à l'orage. Persuadée que le

moment fatal est venu, elle s'enfuit en faisant flotter son grand

châle comme une mouette qui étend ses ailes et qui prend son vol à

travers les tempêtes.

Elle avait perdu l'esprit; elle traversa le jardin pour se réfugier et

se barricader dans sa chambre. Pour augmenter sa terreur, nous jetâmes

les flambeaux, les chandelles et les tabourets par la fenêtre au

moment où elle passait. Nous ne voulions ni ne pouvions l'atteindre;

mais ce vacarme accompagné des cris: «Révolte! révolte!» pensa la

faire mourir de peur. Pendant une heure, nous fûmes livrés à

nous-mêmes et à nos rires inextinguibles, sans que personne osât

rétablir l'ordre. Enfin nous entendîmes de loin la grosse voix de la

supérieure qui arrivait avec un bataillon de doyennes. C'était à notre

tour d'avoir peur, car la supérieure était aimée, et comme on n'avait

voulu que faire semblant de se révolter, il en coûtait d'être grondées

et punies comme pour une révolte véritable. Aussitôt on court fermer

au verrou les portes de la classe et de l'avant-classe; on se hâte de

ranger tout, on repêche les tabourets et les flambeaux, on rajuste et

on rallume les chandelles, puis, quand tout est en ordre, tout le

monde se met à genoux et on commence tout haut la prière du soir,

tandis qu'une de nous rouvre les portes au moment où la supérieure s'y

présente, après quelque hésitation.

La comtesse fut regardée comme une folle et comme une visionnaire, et

Marie-Josephe, la servante qui rangeait la classe le matin, et qui

était la meilleure du monde, ne se plaignit pas de la fracture de

quelques meubles et de quelques chandelles. Elle nous garda le secret,

et là finit notre révolution.

Tout allait le mieux du monde, le carnaval arrivait, et nous

préparions une soirée de comédie comme jamais nous n'avions encore

espéré de la réaliser. Je ne sais plus quelle pièce de Molière ou de

Regnard j'avais mise en canevas. Les costumes étaient prêts, les rôles

distribués, le violon engagé. Car ce jour-là nous avions un violon,

un bal, un souper, et toute la nuit pour nous divertir à discrétion.

Mais un événement politique qui devait naturellement retentir comme

une calamité publique dans un couvent vint faire rentrer les costumes

au magasin et la gaîté dans les cœurs.

Le duc de Berry fut assassiné à la porte de l'_Opéra_ par _Louvel_.

Crime isolé, fantasque comme tous les actes de délire sanguinaire, et

qui servit de prétexte à des persécutions, ainsi qu'à un revirement

subit dans l'esprit du règne de Louis XVIII.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 30 / 44 段