Hélène venait de rentrer; sa figure était bouleversée, son visage

inondé de larmes. Mon premier mouvement fut de regarder si elle

n'avait pas de traces de violences, si son voile n'était pas déchiré

ou ses mains ensanglantées. J'étais devenue tout à coup soupçonneuse

comme ceux qui passent subitement d'une confiance aveugle à un doute

poignant. Sa robe seule était poudreuse comme si elle eût été jetée

par terre, ou comme si elle se fût roulée sur le plancher. Elle me

repoussa en me disant: «Ce n'est rien, ce n'est rien! Je suis fort

malade, il faut que je me mette au lit; laissez-moi.»

Je sortis pour lui laisser le temps de se coucher, mais je restai dans

le corridor, protégée par l'obscurité, l'oreille collée à la porte.

Elle gémissait à me déchirer le cœur. Du côté de la chambre de la

supérieure, il y avait de l'agitation. On ouvrait et on fermait les

portes, j'entendais des frôlemens de robes passer non loin de moi.

Cette incertitude était fantastique, affreuse. Quand tout fut rentré

dans le silence, je revins auprès de la sœur Hélène.

«Je ne dois pas vous interroger, lui dis-je, et je sais que vous ne

voudriez pas me répondre; mais laissez-moi vous assister et vous

soigner.» Elle avait la fièvre, disait-elle, mais ses mains étaient

glacées, et elle était agitée d'un tremblement nerveux. Elle me

demanda seulement à boire; il n'y avait que de l'eau dans sa cellule.

Je courus malgré elle trouver madame Marie-Augustine (Poulette), qui

demeurait, je crois, dans le même dortoir[23]. Poulette était

l'infirmière en chef, c'est elle qui avait les clefs et la

surveillance de la pharmacie. Je lui dis que sœur Hélène était fort

malade. Mais quoi! la bonne, la rieuse, la maternelle Poulette haussa

les épaules d'un air d'insouciance et me répondit: «Sœur Hélène? bah!

bah! elle n'est pas bien malade, elle n'a besoin de rien!»

[23] On appelait dortoirs non-seulement la salle commune de la

petite classe, mais aussi les corridors longs, étroits et obscurs

qui séparaient les doubles rangées de cellules fermées.

Révoltée de cette inhumanité, j'allai trouver la sœur Thérèse, la

vieille converse aux alambics, la grande Irlandaise de la cave à la

menthe. Elle travaillait aussi à la cuisine; elle pouvait faire

chauffer de l'eau, préparer une tisane. Elle m'accueillit sans plus de

sollicitude que Poulette. «_Sister Helen!_ dit-elle en riant: _she is

in her bad spirits_»[24]. Elle ajouta pourtant: «Allons, allons, je

vais lui faire du tilleul,» et elle se mit à l'œuvre sans se presser

et en ricanant toujours. Elle me remit la tisane et un peu d'eau de

menthe en me disant: «Buvez-en aussi, c'est très bon pour le mal

d'estomac et pour la folie.»

[24] Sœur Hélène! Elle est dans ses vapeurs. Littéralement:

_Dans ses mauvais esprits_.

Je n'en pus rien tirer autre chose, et je retournai auprès de ma

malade, qui était dans le plus complet abandon. Elle grelotait de

froid; j'allai lui chercher la couverture de mon lit, et la tisane

chaude la réchauffa un peu. On disait la prière à la classe, on allait

se retirer. Je fus demander à la _Comtesse_, qui véritablement ne me

refusait jamais rien, la permission de veiller sœur Hélène qui était

malade. «Comment?» dit-elle d'un air étonné, «Sœur Hélène est malade,

et il n'y a que vous pour la soigner?»--«C'est comme cela, madame; me

le permettez-vous?»--«Allez, ma très chère,» répondit-elle, «tout ce

que vous faites ne peut-être que fort agréable à Dieu.» Ainsi me

traitait cette excellente personne dont je m'étais tant moquée, et qui

n'avait souci et rancune d'aucune chose au monde quand il ne

s'agissait que de son perroquet et du chat de la mère Alippe.

Je restai auprès de sœur Hélène jusqu'au moment où l'on vint fermer

les portes de communication des dortoirs. Elle dormait enfin et

paraissait tranquille quand je la quittai. Elle avait mortellement

souffert pendant quelques heures, et il lui était arrivé de dire en se

tordant sur son lit: «On ne peut donc pas mourir!» Mais pas une

plainte contre qui que ce fût ne lui était échappée, et le lendemain

je la trouvai au travail, souriante, et presque gaie. C'était la

bienfaisante mobilité de l'enfant unie à la résignation et au courage

d'une sainte.

Cette mystérieuse aventure avait laissé en moi plus de traces qu'en

elle: je vis bien, aux manières des religieuses avec moi et à la

liberté qu'on me laissait de la voir à toute heure du jour, que je

n'étais pour rien dans l'orage qui avait passé sur sa tête. Mais je

n'en restai pas moins pensive et brisée, non pas ébranlée dans ma foi,

mais troublée dans mon bonheur et dans ma confiance.

Vers ce même temps, je crois, la mère Alippe mourut d'un catarrhe

pulmonaire endémique qui mit aussi en danger la vie de la supérieure

et de plusieurs autres religieuses. Je n'avais jamais été

particulièrement liée avec la mère Alippe. Pourtant je l'aimais

beaucoup: j'avais pu apprécier, à la petite classe, la droiture et la

justice de son caractère. Elle fut fort regrettée, et sa mort presque

subite (après quelques jours de maladie seulement) fut accompagnée de

circonstances déchirantes. Sa sœur Poulette, qui la soignait et qui

avait aussi, comme infirmière, à soigner les autres et la supérieure,

montra un courage admirable dans sa douleur, au point de tomber

évanouie et comme morte elle-même dans l'infirmerie, au milieu de ses

fonctions, le jour de l'enterrement de mère Alippe.

Cet enterrement fut beau de tristesse et de poésie: les chants, les

larmes, les fleurs, la cérémonie dans le cimetière, les pensées

plantées immédiatement sur sa tombe et que nous nous hâtâmes de

cueillir pour nous les partager, la douleur profonde et résignée des

religieuses, tout sembla donner un caractère de sainteté et comme un

charme secret à cette mort sereine, à cette séparation d'un jour,

comme disait la bonne et courageuse Poulette.

Mais j'avais été violemment troublée par une circonstance

incompréhensible pour moi. Nous avions appris la mort de la mère

Alippe le matin en sortant de nos cellules. On s'abordait tristement,

on pleurait, on était triste, mais calme, car dès la veille la digne

créature était condamnée et était entrée dans son agonie. On nous

avait caché cette lutte suprême, mais sans nous laisser d'espoir. Par

un sentiment de respect pour le repos de l'enfance, ces tristes heures

s'étaient écoulées sans bruit. Nous n'avions entendu ni son de cloche

ni prières des agonisans. Le lugubre appareil de la mort nous avait

été voilé. Nous nous mîmes en prières. C'était par une matinée froide

et brumeuse. Un jour terne se glissait sur nos têtes inclinées. Tout à

coup, au milieu de l'_Ave Maria_, un cri déchirant, horrible, part du

milieu de nous: tout le monde se lève épouvanté. Elisa seule ne se

lève pas; elle tombe par terre et se roule, en proie à des convulsions

terribles.

Par un effort de sa volonté, elle fut debout pour aller entendre la

messe, mais elle y fut reprise des mêmes crises nerveuses, et obligée

de sortir. Toute la journée, elle fut plus morte que vive; le

lendemain et les jours suivans, il lui échappait un cri strident, au

milieu de ses méditations ou de ses études; elle promenait des yeux

hagards autour d'elle, elle était comme poursuivie par un spectre.

Comme elle ne s'expliquait pas, nous attribuâmes d'abord cette

commotion physique au chagrin; mais pourquoi ce chagrin violent,

puisqu'elle n'était pas plus liée d'amitié particulière avec la mère

Alippe que la plupart d'entre nous? Elle m'expliqua ce qu'elle

souffrait aussitôt que nous fûmes seules: sa chambre n'était séparée

que par une mince cloison de l'alcôve de la petite infirmerie, où la

mère Alippe était morte. Pendant toute la nuit, elle avait, pour ainsi

dire, assisté à son agonie. Elle n'avait pas perdu un mot, un

gémissement de la moribonde, et le râle final avait exercé sur ses

nerfs irritables un effet sympathique. Elle était forcée de se faire

violence pour ne pas l'imiter en racontant cette nuit d'angoisses et

de terreurs. Je fis mon possible pour la calmer; nous avions une

prière à la Vierge qu'elle aimait à dire avec moi dans ces heures de

souffrance morale. C'était une prière en anglais qui lui venait de sa

chère madame de Borgia, et qu'il ne fallait pas dire seule, selon la

pensée fraternelle du christianisme primitif, exprimée par cette

parole: «Je vous le dis, en vérité, là où vous serez trois réunis en

mon nom, je serai au milieu de vous.» Faute d'une troisième compagne

aussi assidue que nous à ces pratiques d'une dévotion particulière,

nous la disions à nous deux. Elisa avait un prie-Dieu dans sa cellule,

qui était arrangée comme celle d'une religieuse. Nous allumions un

petit cierge de cire bien blanche, au pied duquel nous déposions un

bouquet des plus belles fleurs que nous pouvions nous procurer. Ces

fleurs et cette cire vierge étaient exclusivement consacrées comme

offrandes dans cette prière. Elisa aimait ces pratiques extérieures de

la dévotion, elle y attachait de l'importance, et leur attribuait des

influences secrètes pour la guérison des peines morales qu'elle

éprouvait souvent. Elle chérissait les formules.

Je pensais bien qu'elle matérialisait un peu son culte, et cela me

faisait l'effet d'un amusement naïf et tendre; mais je le partageais

par affection pour elle plus que par goût. Je trouvais toujours que la

seule vraie prière était l'_oraison mentale_, l'effusion du cœur sans

paroles, sans phrases, et même sans idées. Elisa aimait tout dans la

dévotion, le fond et la forme. Elle avait le goût des _patenôtres_. Il

est vrai qu'elle y savait répandre la poésie qui était en elle.

Néanmoins, l'oraison de Mme Borgia ne la calma qu'un instant, et elle

m'avoua qu'elle se sentait assaillie de terreurs involontaires et

inexplicables. Le fantôme de la mort s'était dressé devant elle dans

toute son horreur; cette riche et vivante organisation frissonnait

d'épouvante devant l'idée de la destruction. A toute heure elle

offrait sa vie à Dieu, et certes elle était d'une trempe à ne pas

reculer devant la résolution du martyre. Mais la souffrance et la

mort, lorsqu'elles se matérialisaient devant ses yeux, ébranlaient

trop fortement son imagination; cette âme si forte avait les nerfs

d'une femmelette. Elle se le reprochait et n'y pouvait rien.

Je ne saurais dire pourquoi cela me déplut. J'étais en humeur de

désenchantement; je trouvai étrange et fâcheux que ma sainte Elisa, le

type de la force et de la vaillance, fût agitée et troublée devant une

chose aussi auguste, aussi solennelle que la mort d'un être sans

péché. Je n'avais jamais eu peur de la mort en général. Ma grand'mère

me l'avait fait envisager avec un calme philosophique dont je

retrouvais l'emploi en face de la mort chrétienne, moins froide et

tout aussi sereine que celle du stoïque. Pour la première fois, cela

m'apparut comme quelque chose de sombre, à travers l'impression

maladive d'Elisa. Tout en la blâmant en moi-même de ne pas l'envisager

comme je l'entendais, je sentis sa terreur devenir contagieuse, et, le

soir, comme je traversais le dortoir où reposait la morte, j'eus comme

une hallucination, je vis passer devant moi l'ombre de la mère Alippe

avec sa robe blanche qu'elle secouait et agitait sur le carreau. J'eus

peine à retenir un cri comme ceux que jetait Elisa. Je m'en défendis:

mais j'eus honte de moi-même. Je m'accusai de cette vaine terreur

comme d'une impiété, et je me sentis presque aussi mécontente d'Elisa

que de moi-même.

Au milieu de ces désillusions que je refoulais de mon mieux, la

tristesse me prit. Un soir j'entrai dans l'église et ne pus prier. Les

efforts que je fis pour ranimer mon cœur fatigué ne servirent qu'à

l'abattre davantage. Je me sentais malade depuis quelque temps,

j'avais des spasmes d'estomac insupportables, plus de sommeil, ni

d'appétit. Ce n'est pas à quinze ans qu'on peut supporter impunément

les austérités auxquelles je me livrais. Elisa en avait dix-neuf,

sœur Hélène en avait vingt-huit. Je faiblissais visiblement sous le

poids de mon exaltation. Le lendemain de cette soirée, qui faisait un

pendant si affligeant à ma veillée du 4 août, je me levai avec effort,

j'eus la tête lourde et distraite à la prière. La messe me trouva sans

ferveur. Il en fut de même le soir. Le jour suivant, je fis de tels

efforts de volonté que je ressaisis mon émotion et mes transports.

Mais le lendemain fut pire. La période de l'effusion était épuisée,

une lassitude insurmontable m'écrasait. Pour la première fois depuis

que j'étais dévote, j'eus comme des doutes, non pas sur la religion;

mais sur moi-même. Je me persuadai que la grâce m'abandonnait. Je me

rappelai cette terrible parole: «_Il y a beaucoup d'appelés, peu

d'élus._» Enfin, je crus sentir que Dieu ne m'aimait plus, parce que

je ne l'aimais pas assez. Je tombai dans un morne désespoir.

Je fis part de mon mal à Mme Alicia. Elle en sourit et me voulut

démontrer que c'était une mauvaise disposition de santé, à l'effet de

laquelle il ne fallait pas attacher trop d'importance.

«Tout le monde est sujet à ces défaillances de l'âme, me dit-elle.

Plus vous vous en tourmenterez, plus elles augmenteront. Acceptez-les

en esprit d'humilité, et priez pour que cette épreuve finisse; mais si

vous n'avez commis aucune faute grave, dont cette langueur soit le

juste châtiment, espérez et priez!»

Ce qu'elle me disait là était le fruit d'une grande expérience

philosophique et d'une raison éclairée. Mais ma faible tête ne sut pas

en profiter. J'avais goûté trop de joie dans ces ardeurs de la

dévotion pour me résigner à en attendre paisiblement le retour. Mme

Alicia m'avait dit: «Si vous n'avez pas commis quelque faute grave!»

Me voilà cherchant la faute que j'ai pu commettre; car de supposer

Dieu assez fantasque et assez cruel pour me retirer la grâce sans

autre motif que celui de m'éprouver, je n'y pouvais consentir. «Qu'il

m'éprouve dans ma vie extérieure, je le conçois, me disais-je; on

accepte, on cherche le martyre; mais pour cela la grâce est

nécessaire, et s'il m'ôte la grâce, que veut-il donc que je fasse? Je

ne puis rien que par lui, s'il m'abandonne, est-ce ma faute?»

Ainsi, je murmurais contre l'objet de mon adoration, et comme une

amante jalouse et irritée, je lui eusse volontiers adressé d'amers

reproches. Mais je frissonnais devant ces instincts de rebellion, et,

me frappant la poitrine: «Oui, me disais-je, il faut que ce soit ma

faute. Il faut que j'aie commis un crime et que ma conscience endurcie

ou hébétée ait refusé de m'avertir.»

Et me voilà épluchant ma conscience et cherchant mon péché avec une

incroyable rigueur envers moi-même, comme si l'on était coupable quand

on cherche ainsi sans pouvoir rien trouver! Alors je me persuadai

qu'une suite de péchés véniels équivalait à un péché mortel, et je

cherchai de nouveau cette quantité de péchés véniels que j'avais dû

commettre, que je commettais sans doute à toute heure, sans m'en

rendre compte, puisqu'il est écrit que le juste pèche _sept fois par

jour_, et que le chrétien humble doit se dire qu'il pèche jusqu'à

_septante fois sept fois_.

Il y avait peut-être eu beaucoup d'orgueil dans mon enivrement. Il y

eut excès d'humilité dans mon retour sur moi-même. Je ne savais rien

faire à demi. Je pris la funeste habitude de scruter en moi les

petites choses. Je dis funeste, parce qu'on n'agit pas ainsi sur sa

propre individualité sans y développer une sensibilité déréglée, et

sans arriver à donner une importance puérile aux moindres mouvemens du

sentiment, aux moindres opérations de la pensée. De là à la

disposition maladive qui s'exerce sur les autres et qui altère les

rapports de l'affection par une susceptibilité trop grande et par une

secrète exigence, il n'y a qu'un pas, et si un jésuite vertueux n'eût

été à cette époque le médecin de mon âme, je serais devenue

insupportable aux autres comme je l'étais déjà à moi-même.

Pendant un mois ou deux, je vécus dans ce supplice de tous les

instans, sans retrouver la grâce: c'est-à-dire la juste confiance qui

fait que l'on se sent véritablement assisté de l'esprit divin. Ainsi,

tout mon pénible travail pour retrouver la grâce ne servait qu'à me la

faire perdre davantage. J'étais devenue ce qu'en style de dévots on

appelait _scrupuleuse_.

Une dévote tourmentée de scrupules de conscience devenait misérable.

Elle ne pouvait plus communier sans angoisses, parce que, entre

l'absolution et le sacrement, elle ne se pouvait préserver de la

crainte d'avoir commis un péché, le péché véniel ne fait pas perdre

l'absolution; un acte fervent de contrition en efface la souillure et

permet d'approcher de la sainte table; mais si le péché est mortel, il

faut ou s'abstenir, ou commettre un sacrilége. Le remède, c'est de

recourir bien vite au directeur, ou, à son défaut, au premier prêtre

qui se peut trouver, pour obtenir une nouvelle absolution! Sot remède,

abus véritable d'une institution dont la pensée primitive fut grande

et sainte, et qui pour les dévots devient un commérage, une taquinerie

puérile, une obsession auprès du Créateur rabaissé au niveau de la

créature inquiète et jalouse.

Si un péché mortel avait été commis au moment ou seulement à la veille

de la communion, ne faudrait-il pas s'abstenir et attendre une plus

longue expiation, une plus difficile réconciliation que celles qui

s'opèrent, en cinq minutes de confession, entre le prêtre et le

pénitent? Ah! les premiers chrétiens ne l'eussent pas entendu ainsi,

eux qui faisaient à la porte du temple une confession publique avant

de se croire lavés de leurs fautes, eux qui se soumettaient à des

épreuves terribles, à des années de pénitence. Ainsi entendue, la

confession pouvait et devait transformer un être, et faire surgir

véritablement l'homme nouveau de la dépouille du vieil homme. Le vain

simulacre de la confession secrète, la courte et banale exhortation du

prêtre, cette niaise pénitence qui consiste à dire quelque prière,

est-ce là l'institution pure, efficace et solenelle des premiers

temps?

La confession n'a plus qu'une utilité sociale fort restreinte, parce

que le secret qui s'y est glissé a ouvert la porte à plus

d'inconvéniens que d'avantages pour la sécurité et la dignité des

familles. Devenue une vaine formalité pour permettre l'approche des

sacremens, elle n'imprime point au croyant un respect assez profond

et un repentir assez durable. Son effet est à peu près nul sur les

chrétiens tièdes et tolérans. Il est grand, au contraire, sur les

fervens; mais c'est à titre de directeur de conscience, et non comme

confesseur, que le prêtre agit sur ces esprits-là. Cela est si vrai,

qu'on voit souvent ces deux fonctions distinctes et remplies par deux

personnes différentes. Dans cette situation, le confesseur est effacé,

puisque le directeur décide de ce qui doit lui être révélé. Il est

comme l'infirmier à qui le médecin en chef abandonne et prescrit les

soins vulgaires. De toute main l'absolution est bonne, mais le

directeur a seul le secret de la maladie et la science de la guérison.

L'ascendant du confesseur n'est donc réel que lorsqu'il est en même

temps le directeur de la conscience. Pour cela, il faut qu'il

connaisse l'individu et qu'il le choye ou le guide assidûment: c'est

alors que le prêtre devient le véritable chef de la famille, et c'est

presque toujours par la femme qu'il règne, comme l'a si bien démontré

M. Michelet dans un beau livre terrible de vérité. Pourtant, quand le

prêtre et le pénitent sont sincères, la confession peut être encore

secourable; mais la faiblesse humaine, l'esprit dominateur du clergé,

la foi perdue au sein de l'Église, plus encore que dans celui de la

femme, ont assez prouvé que les bienfaits de cette institution

détournée de son but et dénaturée par le laisser-aller des siècles

sont devenus exceptionnels, tandis que ses dangers et le mal produit

habituellement sont immenses.

J'en parle par esprit de justice et d'examen, mon expérience

personnelle me conduirait à d'autres conclusions, si je me renfermais

dans ma personnalité pour juger le reste du monde. J'eus le bonheur de

rencontrer un digne prêtre, qui fut longtemps pour moi un ami

tranquille, un conseiller fort sage. Si j'avais eu affaire à un

fanatique, je serais morte ou folle, comme je l'ai dit; à un

imposteur, je serais peut-être athée, du moins j'aurais pu l'être par

réaction pendant un temps donné.

L'abbé de Prémord fut pendant quelque temps la dupe généreuse de mes

confessions. Je m'accusais de froideur, de relâchement, de dégoût, de

sentimens impies, de tiédeur dans mes exercices de piété, de paresse à

la classe, de distraction à l'église, de désobéissance par conséquent,

et cela, disais-je, toujours, à toute heure, sans contrition efficace,

sans progrès dans ma conversion, sans force pour arriver à la

victoire. Il me grondait bien doucement, me prêchait la persévérance

et me renvoyait en disant: «Allons, espérons, ne vous découragez pas:

vous avez du repentir, donc vous triompherez.»

Enfin, un jour que je m'accusais plus énergiquement encore, et que je

pleurais amèrement, il m'interrompit au beau milieu de ma confession

avec la brusquerie d'un brave homme ennuyé de perdre son temps.

«Tenez, me dit-il, je ne vous comprends plus, et j'ai peur que vous

n'ayez l'esprit malade. Voulez-vous m'autoriser à m'informer de votre

conduite auprès de la supérieure ou de telle personne que vous me

désignerez?--Qu'apprendrez-vous par là? lui dis-je. Des personnes

indulgentes et qui me chérissent vous diront que j'ai les apparences

de la vertu; mais si le cœur est mauvais et l'âme égarée, moi seule

puis en être juge, et le bon témoignage que l'on vous portera de moi

ne me rendra que plus coupable.--Vous seriez donc hypocrite?

reprit-il. Eh non, c'est impossible! Laissez-moi m'informer de vous.

J'y tiens essentiellement. Revenez à quatre heures, nous causerons.»

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 29 / 44 段