Je souffrais bien un peu des doutes de Mme Alicia sur mon compte; mais

je me défendais de cette souffrance comme d'une révolte de mon

orgueil. Seulement je persistais à croire, sans en rien dire, que la

sœur Hélène avait une plus grande vocation. Marie Alicia était

heureuse, elle le disait sans affectation et sans emphase, et on

voyait bien qu'elle était sincère. Elle disait parfois: «Le plus grand

bonheur, c'est d'être en paix avec Dieu. Je ne l'aurais pas été dans

le monde, je ne suis pas une héroïne, j'ai la crainte et peut-être le

sentiment de ma faiblesse. Le cloître me sert de refuge et la règle

monastique d'hygiène morale; moyennant ces puissans secours, je suis

mon chemin sans trop d'efforts ni de mérite.»

Ainsi raisonnait cette âme profondément humble, ou, si on l'aime

mieux, cet esprit parfaitement modeste. Elle était d'autant plus forte

qu'elle croyait ne pas l'être.

Quand j'essayais de raisonner avec elle à la manière de la sœur

Hélène, elle secouait doucement la tête: «Mon enfant, me disait-elle,

si vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de

reste dans le monde. Croyez bien qu'une mère de famille, ne fût-ce que

pour mettre ses enfans au monde, a plus de douleur et de travail que

nous. Je ne regarde pas la vie claustrale comme un sacrifice

comparable à ceux qu'une épouse et une bonne mère doit s'imposer tous

les jours. Ne vous tourmentez donc pas l'esprit, et attendez ce que

Dieu vous inspirera quand vous serez en âge de choisir. Il sait mieux

que vous et moi ce qui vous convient. Si vous désirez de souffrir,

soyez tranquille, la vie vous servira à souhait, et peut-être

trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c'est dans

le monde, et non dans le couvent, qu'il faut aller chercher votre

martyre.»

Sa sagesse me pénétrait de respect, et ce fut elle qui me préserva de

prononcer ces vœux imprudens que les jeunes filles font quelquefois

d'avance dans le secret de leur effusion devant Dieu: sermens

terribles qui pèsent quelquefois pour toute la vie sur des

consciences timorées, et qu'on ne viole pas, quelque non recevable

qu'ils aient été devant Dieu, sans porter une grave atteinte à la

dignité et à la santé de l'âme.

Cependant je ne me défendais pas de l'enthousiasme de sœur Hélène; je

la voyais tous les jours, j'épiais l'occasion et le moyen de l'aider

dans ses rudes travaux, consacrant mes récréations de la journée à les

partager, et celles du soir à lui donner des leçons de français dans

sa cellule. Elle avait, je l'ai dit, fort peu d'intelligence et savait

à peine écrire. Je lui appris plus d'anglais que de français, car je

m'aperçus bientôt que c'était par l'anglais que nous eussions dû

commencer. Nos leçons ne duraient guère qu'une demi-heure. Elle se

fatiguait vite. Cette tête si forte avait plus de volonté que de

puissance.

Nous avions donc une demi-heure pour causer, et j'aimais son

entretien, qui était pourtant celui d'un enfant. Elle ne savait rien,

elle ne désirait rien savoir hors du cercle étroit où sa vie s'était

renfermée. Elle avait le profond mépris de toute science étrangère à

la vie pratique qui caractérise le paysan. Elle parlait mal à froid,

ne trouvait pas de mots à son usage, et ne pouvait pas enchaîner ses

idées; mais quand l'enthousiasme revenait, elle avait des élans d'une

profondeur étrange dans leur concision enfantine.

Elle ne doutait pas de ma vocation, elle ne cherchait pas à me

retenir et à me faire hésiter dans mon entraînement; elle croyait à la

force des autres comme à la sienne propre. Elle ne s'embarrassait

l'esprit d'aucun obstacle et se persuadait qu'il serait très facile de

m'obtenir une dispense pour entrer dans la communauté en dépit des

statuts de la règle, qui n'admettaient que des Anglaises, des

Écossaises ou des Irlandaises dans le couvent. J'avoue que l'idée

d'être religieuse ailleurs qu'aux Anglaises me faisait frémir, preuve

que je n'avais pas de vocation véritable, et comme je lui avouais le

doute que cette préférence pour notre couvent élevait en moi, elle me

rassurait avec une adorable indulgence. Elle voulait trouver ma

préférence légitime, et cette mollesse de cœur n'altérait pas,

suivant elle, l'excellence de ma vocation. J'ai déjà dit quelque part

dans cet ouvrage, à propos de la Tour d'Auvergne, je crois, que le

cachet de la véritable grandeur est de ne jamais songer à exiger des

autres les grandes choses qu'on s'impose à soi-même. La sœur Hélène,

cette créature toute d'instincts sublimes, agissait de même avec moi.

Elle avait quitté sa famille et son pays, elle était venue avec joie

s'enterrer dans le premier couvent qu'on lui avait désigné, et elle

consentait à me laisser choisir ma retraite et _arranger_ mon

sacrifice. C'était assez, à ses yeux, qu'une personne comme moi,

qu'elle regardait comme un grand esprit (parce que je savais ma langue

mieux qu'elle ne savait la sienne), acceptât délibérément l'idée

d'être sœur converse au lieu de préférer tenir la classe.

Nous faisions donc des châteaux en Espagne ensemble. Elle me cherchait

un nom: celui de Marie-Augustine, que j'avais pris à la confirmation,

étant déjà porté par Poulette. Elle me désignait une cellule voisine

de la sienne. Elle m'autorisait d'avance à aimer le jardinage et à

cultiver des fleurs dans le préau. J'avais conservé le goût de

tripoter la terre, et comme j'étais trop grande fille pour faire un

petit jardin pour moi-même, je passais une partie des récréations à

brouetter du gazon et à dessiner des allées dans les jardinets des

petites. Aussi il fallait voir quelle adoration ces enfans avaient

pour moi. On me raillait un peu à la grande classe. Anna soupirait de

mon abrutissement sans cesser d'être bonne et affectueuse. Pauline de

Pontcarré, mon amie d'enfance, qui était entrée au couvent depuis six

mois, disait à sa mère, devant moi, que j'étais devenue imbécile,

parce que je ne pouvais plus vivre qu'avec la sœur Hélène ou les

enfans de sept ans.

J'avais pourtant contracté une amitié qui eût dû me relever dans

l'opinion des plus intelligentes, puisque c'était avec la personne la

plus intelligente du couvent. Je n'ai pas encore parlé d'Elisa Auster,

bien que ce soit une des figures les plus remarquables de cette série

de portraits où mon récit m'entraîne. J'ai voulu la garder pour le

joyau principal de cette précieuse couronne.

Un Anglais, M. Auster, neveu de Mme Canning, notre supérieure, avait

épousé à Calcutta une belle Indienne, dont il avait eu grand nombre

d'enfans, douze, peut-être quatorze. Le climat les avait tous dévorés

dans leur bas âge, excepté un fils, qui s'est fait prêtre, et deux

filles: Lavinia, qui a été ma compagne à la petite classe; Elisa, sa

sœur aînée, mon amie de la grande classe, qui est aujourd'hui

supérieure d'un couvent de Cork, en Irlande.

M. et Mme Auster, voyant périr tous leurs enfans, dont l'organisation

splendide semblait se dessécher tout à coup dans un milieu contraire,

et ne pouvant abandonner leurs affaires, firent l'effort de se séparer

des trois qui leur restaient. Ils les envoyèrent en Angleterre à Mme

Blount, sœur de Mme Canning. Voilà du moins l'histoire que l'on

racontait au couvent. Plus tard, j'ai entendu dire autrement; mais

qu'importe? Le fait certain, c'est qu'Elisa et Lavinia se rappelaient

confusément leur mère se roulant de désespoir sur le rivage indien

tandis que le navire s'en éloignait à pleines voiles. Mises au couvent

de Cork, en Irlande, Elisa et Lavinia vinrent en France lorsque Mme

Blount se décida à venir habiter, avec sa fille et ses deux nièces,

notre couvent des Anglaises. Cette famille avait-elle de la fortune?

Je l'ignore, on ne s'occupait guère de cela parmi les dévotes. Je

crois que le père était encore aux Indes quand je connus ses filles.

La mère y était à coup sûr, et n'avait pas vu ses enfans depuis une

douzaine d'années.

Lavinia était une charmante enfant, timide, impressionnable,

rougissant à tout propos, d'une douceur parfaite, ce qui ne

l'empêchait pas d'être un peu diable et fort peu dévote. Ses tantes et

sa sœur la grondaient souvent. Elle ne s'en souciait pas énormément.

Elisa était d'une beauté incomparable et d'une intelligence

supérieure. C'était le plus admirable résultat possible de l'union de

la race anglaise avec le type indien. Elle avait un profil grec d'une

pureté de lignes exquises, un teint de lis et de roses sans hyperbole,

des cheveux châtains superbes, des yeux bleus d'une douceur et d'une

pénétration frappantes, une sorte de fierté caressante dans la

physionomie; le regard et le sourire annonçaient la tendresse d'un

ange, le front droit, l'angle facial fortement accusé, je ne sais quoi

de carré dans une taille magnifique de proportions, révélaient une

grande volonté, une grande puissance, un grand orgueil.

Dès son plus jeune âge, toutes les forces de cette âme vigoureuse

s'étaient tournées vers la piété. Elle nous arriva sainte, comme je

l'ai toujours connue, ferme dans sa résolution de se faire religieuse,

et cultivant dans son cœur une seule amitié exclusive, le souvenir

d'une religieuse de son couvent d'Irlande, sœur Maria Borgia de

Chantal, qui a toujours encouragé sa vocation, et qu'elle est allée

rejoindre plus tard en prenant le voile. La plus grande marque

d'amitié qu'elle m'ait donnée, c'est un petit reliquaire que j'ai

toujours à ma cheminée, et qu'elle tenait de cette religieuse. Je lis

encore sur l'envers: _M. de Chantal, to E. 1816_. Elle y tenait tant

qu'elle me fit promettre de ne jamais m'en séparer, et je lui ai tenu

parole. Il m'a suivie partout. Dans un voyage, le verre s'est cassé,

la relique s'est perdue, mais le médaillon est intact, et c'est le

reliquaire lui-même qui est devenu relique pour moi.

Cette belle Elisa était la première dans toutes les études, la

meilleure pianiste du couvent, celle qui faisait tout mieux que les

autres, puisqu'elle y portait à dose égale les facultés naturelles et

la volonté soutenue. Elle faisait tout cela en vue d'être propre à

diriger l'éducation des jeunes Irlandaises qui lui seraient confiées

un jour à Cork, car elle était pour son couvent de Cork comme moi pour

mon couvent des Anglaises. Marie Borgia était son Alicia et son

Hélène. Elle ne comprenait pas qu'elle pût être religieuse ailleurs,

et sa vocation n'en était pas moins certaine, puisqu'elle y a persisté

avec joie.

Elle avait bien plus raison que moi en songeant à se rendre utile dans

le cloître. Moi, je suivais les études avec soumission, avec le plus

d'attention possible; mais, en réalité, depuis que j'étais dévote, je

ne faisais pas plus de progrès que je n'avais fait de besogne

auparavant. Je n'avais pas d'autre but que celui de me soumettre à la

règle, et mon mysticisme me commandant d'immoler toutes les vanités du

monde, je ne voyais pas qu'une sœur converse eût besoin de savoir

jouer du piano, dessiner et de connaître l'histoire. Aussi, après

trois années de couvent, en suis-je sortie beaucoup plus ignorante que

je n'y étais entrée. J'y avais même perdu ces accès d'amour pour

l'étude dont je m'étais senti prise de temps en temps à Nohant. La

dévotion m'absorbait bien autrement que n'avait fait la diablerie.

Elle usait toute mon intelligence au profit de mon cœur. Quand

j'avais pleuré d'adoration pendant une heure à l'église, j'étais

brisée pour tout le reste du jour. Cette passion, répandue à flots

dans le sanctuaire, ne pouvait plus se rallumer pour rien de

terrestre. Il ne me restait ni force, ni élan, ni pénétration pour

quoi que ce soit. Je m'abrutissais, Pauline avait bien raison de le

dire, mais il me semble pourtant que je grandissais dans un certain

sens. J'apprenais à aimer autre chose que moi-même: la dévotion

exaltée a ce grand effet sur l'âme qu'elle possède que, du moins, elle

y tue l'amour-propre radicalement, et si elle l'hébète à certains

égards, elle la purge de beaucoup de petitesses et de mesquines

préoccupations.

Quoique l'être humain soit dans la conduite de sa vie un abîme

d'inconséquences, une certaine logique fatale le ramène toujours à des

situations analogues à celles où son instinct l'a déjà conduit. Si

l'on s'en souvient, j'étais parfois à Nohant, devant les soins et les

leçons de ma grand'mère, dans la même disposition de soumission inerte

et de dégoût secret que celle où je me retrouvais au couvent devant

les études qui m'étaient imposées. A Nohant, ne pensant qu'à me faire

ouvrière avec ma mère, j'avais méprisé l'étude comme trop

aristocratique. Au couvent, ne songeant qu'à me faire servante avec

sœur Hélène, je méprisais l'étude comme trop mondaine.

Je ne sais plus comment il m'arriva de me lier avec Elisa. Elle avait

été froide et même dure avec moi durant mes diableries. Elle avait des

instincts de domination qu'elle ne pouvait contenir, et lorsqu'un

diable dérangeait sa méditation à l'église ou bouleversait ses cahiers

à la classe, elle devenait pourpre; ses belles joues prenaient même

rapidement une teinte violacée, ses sourcils déjà très rapprochés,

s'unissaient par un froncement nerveux; elle murmurait des paroles

d'indignation, son sourire devenait méprisant, presque terrible; sa

nature impérieuse et hautaine se trahissait. Nous disions alors que

le sang asiatique lui montait au visage. Mais c'était un orage

passager. La volonté, plus forte que l'instinct, dominait cette

colère. Elle faisait un effort, pâlissait, souriait, et ce sourire,

passant sur ses traits comme un rayon de soleil, y ramenait la

douceur, la fraîcheur et la beauté.

Toutefois il fallait la connaître beaucoup pour l'aimer, et en

général, elle était plus admirée que recherchée.

Quand elle se fit connaître à moi, ce ne fut point à demi. Elle me

révéla ses propres défauts avec beaucoup de grandeur et m'ouvrit sans

réserve son âme austère et tourmentée.

«Nous marchons au même but par des chemins différens, me disait-elle.

J'envie le tien, car tu y marches sans effort et tu n'as pas de lutte

à soutenir. Tu n'aimes pas le monde, tu n'y pressens qu'ennuis et

lassitudes. La louange ne te cause que du dégoût. On dirait que tu te

laisses glisser du siècle dans le cloître par une pente facile et que

ton être n'a point d'aspérités qui te retiennent. Moi, disait-elle (et

en parlant ainsi sa figure rayonnait comme celle d'un archange), j'ai

_un orgueil de Satan_! Je me tiens dans le temple comme le pharisien

superbe, et il me faut faire un effort pour me mettre moi-même à la

porte, où je te retrouve, toi, endormie et souriante à l'humble place

du publicain. J'ai un sentiment de recherche dans le choix de mon

sort futur en religion. Je veux bien obéir, mais je sens aussi le

besoin de commander. J'aime l'approbation, la critique m'irrite, la

moquerie m'exaspère. Je n'ai ni indulgence instinctive ni patience

naturelle. Pour vaincre tout cela, pour m'empêcher de tomber dans le

mal cent fois par jour, il me faut une continuelle tension de ma

volonté. Enfin, si je surnage au-dessus de l'abîme de mes passions,

j'aurai bien du mal, et il me faudra du Ciel une bien grande

assistance.

Là-dessus elle pleurait et se frappait la poitrine. J'étais forcée de

la consoler, moi qui me sentais un atome auprès d'elle. «Il est

possible, lui disais-je, que je n'aie pas les mêmes défauts que toi,

mais j'en ai d'autres, et je n'ai pas tes qualités. A brebis tondue,

Dieu ménage le vent. Comme je n'ai pas ta force, les vives sensations

me sont épargnées. Je n'ai pas de mérite à être humble, puisque par

caractère, par position sociale peut-être, je méprise beaucoup de

choses qu'on estime dans le monde. Je ne connais pas le plaisir qu'on

goûte à la louange, ni ma personne ni mon esprit ne sont remarquables.

Peut-être serais-je vaine si j'avais ta beauté et tes facultés: si je

n'ai pas le goût du commandement, c'est que je n'aurais pas la

persévérance de gouverner quoi que ce soit. Enfin, rappelle-toi que

les plus grands saints sont ceux qui ont eu le plus de peine à le

devenir.»

--C'est vrai! s'écriait-elle. Il y a de la gloire à souffrir, et les

récompenses sont proportionnées aux mérites.» Puis tout à coup

laissant retomber sa tête charmante dans ses belles mains: «Ah!

disait-elle en soupirant, ce que je pense là est encore de l'orgueil!

Il s'insinue en moi par tous les pores et prend toutes les formes pour

me vaincre. Pourquoi est-ce que je veux trouver de la gloire au bout

de mes combats, et une plus haute place dans le ciel que toi et la

sœur Hélène? En vérité, je suis une âme bien malheureuse. Je ne peux

pas m'oublier et m'abandonner un seul instant.»

C'est dans de telles luttes intérieures que cette vaillante et austère

jeune fille consumait ses plus brillantes années; mais il semblait que

la nature l'eût formée pour cela, car plus elle s'agitait, plus elle

était resplendissante d'embonpoint, de couleur et de santé.

Il n'en était pas ainsi de moi. Sans lutte et sans orage, je

m'épuisais dans mes expansions dévotes. Je commençais à me sentir

malade, et bientôt le malaise physique changea la nature de ma

dévotion. J'entre dans la seconde phase de cette vie étrange.

CHAPITRE QUINZIEME.

Le cimetière.--Mystérieux orage contre sœur Hélène.--Premiers

doutes instinctifs.--Mort de la mère Alippe.--Terreurs

d'Elisa.--Second mécontentement intérieur.--Langueurs et

fatigues.--La maladie des scrupules.--Mon confesseur me donne

pour pénitence l'ordre de m'amuser.--Bonheur parfait.--Dévotion

gaie.--Molière au couvent.--Je deviens auteur et directeur des

spectacles.--Succès inouï du _Malade imaginaire_ devant la

communauté.--Jane.--Révolte.--Mort du duc de Berry.--Mon départ

du couvent.--Mort de Mme Canning.--Son

administration.--Election de Mme Eugénie.--Décadence du

couvent.

J'avais passé plusieurs mois dans la béatitude, mes jours s'écoulaient

comme des heures. Je jouissais d'une liberté absolue depuis que je

n'étais plus d'humeur à en abuser. Les religieuses me menaient avec

elles dans tout le couvent, dans l'ouvroir où elles m'invitaient à

prendre le thé; dans la sacristie, où j'aidais à ranger et à plier les

ornemens d'autel; dans la tribune de l'orgue, où nous répétions les

chœurs et motets; dans la _chambre des novices_, qui était une salle

servant d'école de plain-chant; enfin dans le cimetière, qui était le

lieu le plus interdit aux pensionnaires. Ce cimetière, placé entre

l'église et le mur du jardin des Écossais, n'était qu'un parterre de

fleurs sans tombes et sans épitaphes. Le renflement du gazon

annonçait seul la place des sépultures. C'était un endroit délicieux,

tout ombragé de beaux arbres, d'arbustes et de buissons luxurians.

Dans les soirs d'été, on y était presque asphyxié par l'odeur des

jasmins et des roses; l'hiver, pendant la neige, les bordures de

violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur le linceul

sans tache. Une jolie chapelle rustique, sorte de hangar ouvert qui

abritait une statue de la Vierge, et qui était toute festonnée de

pampres et de chèvrefeuille, séparait ce coin sacré de notre jardin,

et l'ombrage de nos grands marronniers se répandait par-dessus le

petit toit de la chapelle. J'ai passé là des heures de délices à rêver

sans songer à rien. Dans mon temps de diablerie, quand je pouvais me

glisser dans le cimetière, c'était pour y recueillir les bonnes balles

élastiques que les Écossais perdaient par-dessus le mur. Mais je ne

songeais même plus aux balles élastiques. Je me perdais dans le rêve

d'une mort anticipée, d'une existence de sommeil intellectuel, d'oubli

de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma

place dans le cimetière. Je m'étendais là en imagination pour dormir

comme dans le seul lieu du monde où mon cœur et ma cendre pussent

reposer en paix.

Sœur Hélène m'entretenait dans mes songes de bonheur, et pourtant

elle n'était pas heureuse, la pauvre fille. Elle souffrait beaucoup,

quoique sa force physique eût repris le dessus, et qu'elle fût en

voie de guérison; mais je crois que son mal était moral. Je crois

qu'elle était un peu grondée, un peu persécutée pour son mysticisme.

Il y avait des soirs où je la trouvais en pleurs dans sa cellule.

J'osais à peine l'interroger, car à mon premier mot, elle secouait sa

tête carrée d'un air dédaigneux, comme pour me dire: «J'en ai supporté

bien d'autres, et vous n'y pouvez rien.» Il est vrai qu'aussitôt elle

se jetait dans mes bras et pleurait sur mon épaule; mais pas une

plainte, pas un murmure, pas un aveu ne s'échappa jamais de ses lèvres

scellées.

Un soir que je passais dans le jardin au-dessous de la fenêtre de la

chambre de la supérieure, j'entendis le bruit d'une vive altercation.

Je ne pouvais ni ne voulais saisir le dialogue, mais je reconnaissais

le son des voix. Celle de la supérieure était rude et irritée, celle

de sœur Hélène navrante et entre-coupée de gémissemens. Dans le temps

où je cherchais le secret de la _victime_, j'aurais trouvé là matière

à de belles imaginations; je me serais glissée dans l'escalier, dans

l'antichambre, j'aurais surpris le mystère dont j'étais avide. Mais ma

religion me défendait d'espionner désormais, et je passai le plus vite

que je pus. Pourtant cette voix déchirante de ma chère Hélène me

suivait malgré moi. Elle ne paraissait pas supplier; je ne crois pas

que cette robuste nature eût pu se ployer à cela, elle semblait

protester énergiquement et se plaindre d'une accusation injuste.

D'autres voix que je ne reconnus pas semblaient la charger et la

reprendre. Enfin, quand je fus assez loin pour ne rien entendre

clairement, il me sembla que des cris inarticulés venaient jusqu'à moi

à travers les brises de la nuit et les rires des pensionnaires en

récréation.

Ce fut le premier coup porté à la sérénité de mon âme? Que se

passait-il donc dans le secret du chapitre? Etaient-elles injustement

soupçonneuses, étaient-elles impitoyables devant une faute, ces nonnes

à l'air si doux, aux manières si tranquilles? Et quelle faute pouvait

donc commettre une sainte comme la sœur Hélène? N'était-ce pas son

trop de foi et de dévoûment qu'on lui reprochait? Etais-je pour

quelque chose là dedans? Lui faisait-on un crime de notre sainte

amitié? J'avais entendu distinctement la supérieure articuler d'une

voix courroucée: «_Shame! shame! Honte! honte!_» Ce mot de honte

appliqué à une âme naïve et pure comme celle d'un petit enfant, à un

être véritablement angélique, me froissait comme une insulte gratuite

et cruelle; le vers de Boileau me revenait sur les lèvres malgré moi:

Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?

Mme Canning n'était pas un Tartufe femelle, bien certainement. Elle

avait des vertus solides, mais elle était dure et pas très franche. Je

l'avais éprouvé par moi-même. Où pouvait-elle avoir puisé dans une

âme béate ce flot de reproches amers ou de menaces humiliantes que

l'accent de sa voix trahissait à mon oreille? Je me demandais s'il

était possible, à moins qu'on n'eût une âme stupide, de ne pas chérir

et admirer sœur Hélène; et s'il était possible, quand on avait de

l'estime et de l'affection pour quelqu'un, de le gronder, de

l'humilier, de le faire souffrir à ce point, même pour son bien, même

en vue de lui faire son salut. «Est-ce une querelle? est-ce une

épreuve? me disais-je: si c'est une querelle, elle est ignoble de

formes. Si c'est une épreuve, elle est odieuse de cruauté.»

Tout à coup j'entendis des cris (mon imagination troublée me les fit

seule entendre peut-être), un vertige passa devant mes yeux, une sueur

froide inonda mon corps tremblant: «On la frappe, on la martyrise!»

m'écriai-je.

Que Dieu me pardonne cette pensée, probablement folle et injuste, mais

elle s'empara de moi comme une obsession. J'étais dans la grande allée

au fond du jardin, torturée par ces bruits confus qui semblaient m'y

poursuivre. Je ne fis qu'un bond jusqu'à la cellule de sœur Hélène;

je croirais volontiers que mes pieds ne m'y portaient pas, tant il me

sembla voler aussi rapidement que ma pensée. Si je n'avais pas trouvé

Hélène dans sa cellule, je crois que j'aurais été la chercher dans

celle de la supérieure.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 28 / 44 段