CHAPITRE QUATORZIEME.
(SUITE.)
Communion et ravissement.--Le dernier bonnet de nuit.--Sœur
Hélène.--Enthousiasme et vocation.--Opinion de Marie
Alicia.--Elisa Auster.--Le pharisien et le
publicain.--Parallèle de sentimens et d'instincts.
Ce jour de véritable première communion me parut le plus beau de ma
vie, tant je me sentis pleine d'effusion et en même temps de puissance
dans ma certitude. Je ne sais pas comment je m'y prenais pour prier.
Les formules consacrées ne me suffisaient pas, je les lisais pour
obéir à la règle catholique, mais j'avais ensuite des heures entières
où, seule dans l'église, je priais d'abondance, répandant mon âme aux
pieds de l'Éternel et, avec mon âme, mes pleurs, mes souvenirs du
passé, mes élans vers l'avenir, mes affections, mes dévouemens, tous
les trésors d'une jeunesse embrasée qui se consacrait et se donnait
sans réserve à une idée, à un rêve insaisissable, à un rêve d'amour
éternel.
C'était puéril et étroit dans la forme, cette orthodoxie où je me
plongeais, mais j'y portais le sentiment de l'infini. Et quelle flamme
ce sentiment n'allume-t-il pas dans un cœur vierge! Quiconque a
passé par là, sait bien que nulle affection terrestre ne peut donner
de pareilles satisfactions intellectuelles. Ce Jésus, tel que les
mystiques l'ont interprété et refait à leur usage, est un ami, un
frère, un père, dont la présence éternelle, la sollicitude
infatigable, la tendresse, la mansuétude infinies, ne peuvent se
comparer à rien de réel et de possible; je n'aime pas que les
religieuses en aient fait leur époux. Il y a là quelque chose qui doit
servir d'aliment au mysticisme hystérique, la plus répugnante des
formes que le mysticisme puisse prendre. Cet amour idéal pour le
Christ n'est sans danger que dans l'âge où les passions humaines sont
muettes. Plus tard, il prête aux aberrations du sentiment et aux
chimères de l'imagination troublée. Nos religieuses anglaises
n'étaient pas mystiques du tout, heureusement pour elles.
L'été se passa pour moi dans la plus complète béatitude. Je communiais
tous les dimanches et quelquefois deux jours de suite. J'en suis
revenue à trouver fabuleuse et inouïe l'idée matérialisée de manger la
chair et de boire le sang d'un Dieu; mais que m'importait alors? Je
n'y songeais pas, j'étais sous l'empire d'une fièvre qui ne raisonnait
pas et je trouvais ma joie à ne pas raisonner. On me disait: «Dieu est
en vous, il palpite dans votre cœur, il remplit tout votre être de sa
divinité; la grâce circule en vous avec le sang de vos veines!» Cette
identification complète avec la Divinité se faisait sentir à moi comme
un miracle. Je brûlais littéralement comme sainte Thérèse: je ne
dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m'apercevoir du
mouvement de mon corps; je me condamnais à des austérités qui étaient
sans mérite, puisque je n'avais plus rien à immoler, à changer ou à
détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne. Je portais au
cou un chapelet de filigrane qui m'écorchait, en guise de cilice. Je
sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une douleur
c'était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l'extase, mon
corps était insensible, il n'existait plus. La pensée prenait un
développement insolite et impossible. Était-ce même la pensée? Non,
les mystiques ne pensent pas. Ils rêvent sans cesse, ils contemplent,
ils aspirent, ils brûlent, ils se consument comme des lampes, et ils
ne sauraient se rendre compte de ce mode d'existence qui est tout
spécial et ne peut se comparer à rien.
Je crains donc d'être peu intelligent pour ceux qui n'ont pas subi
cette maladie sacrée, car je me rappelle l'état où j'ai vécu durant
quelques mois sans pouvoir bien me le définir à moi-même.
J'étais devenue sage, obéissante et laborieuse, cela va sans dire. Il
ne me fallut aucun effort pour cela. Du moment que le cœur était
pris, rien ne me coûtait pour mettre mes actions d'accord avec ma
croyance. Les religieuses me traitèrent avec une grande affection;
mais, je dois le dire, sans aucune flatterie et sans chercher, par
aucun des moyens de séduction qu'on reproche aux communautés
religieuses d'exercer envers leurs élèves, à m'inspirer plus de
ferveur. Leur dévotion était calme, un peu froide peut-être, digne et
même fière. Hormis une seule, elles n'avait ni le don ni la volonté du
prosélytisme entraînant, soit que cette réserve tînt à l'esprit de
leur ordre, ou au caractère britannique, dont elles ne se départaient
point.
Et puis, quelles remontrances, quelles exhortations aurait-on pu
m'adresser? J'étais si entière dans ma foi, si logique dans mon
enthousiasme! Jamais de tiédeur, jamais d'oubli, jamais de relâchement
possible à un esprit enfiévré comme était le mien. La corde était trop
tendue pour se détendre d'elle-même, elle se serait plutôt brisée.
Marie Alicia continua d'être angéliquement bonne avec moi. Elle ne
m'aima pas davantage après ma conversion qu'elle n'avait fait
auparavant, et ce fut une raison pour moi d'augmenter d'affection pour
elle. En goûtant la douceur de cette amitié maternelle si pure et si
soutenue, je savourais la perfection de cette âme d'élite qui me
chérissait si bien pour moi-même, puisqu'elle avait aimé la
_pécheresse_, l'enfant ingouverné et ingouvernable, autant qu'elle
aimait la convertie, l'enfant soumis et rangé.
Mme Eugénie, qui m'avait toujours traitée avec une indulgence qu'on
taxait de partialité, devint plus sévère en même temps que je devenais
plus raisonnable. Je ne péchais plus que par distraction, et elle me
rabrouait un peu durement pour cela, quelque involontaires que fussent
mes fautes. Un jour même que, perdue dans mes rêveries pieuses, je
n'avais pas entendu un ordre qu'elle me donnait, elle m'infligea sans
miséricorde la punition du bonnet de nuit. Le bonnet de nuit à _sainte
Aurore_ (les diables m'appelaient ainsi en riant)! Ce fut un cri de
surprise et un murmure de stupeur dans toute la classe. «Vous voyez
bien, disait-on, cette femme bizarre et contredisante aime les
diables, et depuis que celui-ci est tombé dans le bénitier, elle ne
peut plus le souffrir!» Le bonnet de nuit ne m'affecta pas, j'avais la
conscience de mon innocence, et je sus même gré à Mme Eugénie de ne
m'avoir pas épargnée plus qu'elle n'eût fait d'une autre en pareil
cas. Je ne pensai pas qu'elle m'aimait moins, car elle me prouvait sa
préférence comme en cachette. Si j'étais souffrante ou triste, elle
venait le soir dans ma cellule m'interroger froidement, d'un ton
railleur même; mais c'était de sa part, beaucoup plus que de la part
de toute autre, cette sollicitude enjouée, cette démarche de venir à
moi qu'elle n'a jamais faite pour aucune autre, que je sache. Je
n'éprouvais pas le besoin de lui ouvrir mon cœur comme avec Marie
Alicia, mais j'étais sensible à la part d'affection qu'elle pouvait me
donner, et baisais avec reconnaissance sa main longue, blanche et
froide.
Ce fut au milieu de ma première ferveur que je contractai une amitié
qui fut trouvée encore plus bizarre que celle que je portais à Mme
Eugénie, mais qui m'a laissé les plus doux et les plus chers
souvenirs.
Dans la liste de nos religieuses, j'ai nommé une sœur converse, sœur
Hélène, dont je me suis réservé de parler amplement quand j'aurais
atteint la phase de mon récit où son existence se mêle à la mienne;
m'y voici arrivée.
Un jour que je traversais le cloître, je vois une sœur converse
assise sur la dernière marche de l'escalier, pâle, mourante, baignée
d'une sueur froide. Elle était placée entre deux seaux fétides qu'elle
descendait du dortoir, et qu'elle allait vider. Leur pesanteur et leur
puanteur avaient vaincu son courage et ses forces. Elle était pâle,
maigre, en chemin de devenir phthisique. C'était Hélène, la plus jeune
des converses, consacrée aux fonctions les plus pénibles et les plus
repoussantes du couvent. A cause de cela, elle était un objet de
dégoût pour les pensionnaires recherchées. On eût frémi de s'asseoir
auprès d'elle, on évitait même de frôler son vêtement.
Elle était laide, d'un type commun, marquée de taches de rousseur sur
un front terne et comme terreux. Et cependant cette laideur avait
quelque chose de touchant; cette figure calme dans la souffrance avait
comme une habitude et une insouciance du malheur qu'on ne comprenait
pas bien au premier abord, et qu'on eût pu prendre pour une
indifférence grossière, mais qui se révélait quand on avait lu dans
son âme, et dont chaque indice venait confirmer le poème obscur et
rude de sa propre vie. Ses dents étaient les plus belles que j'aie
jamais vues, blanches, petites, saines et rangées comme un collier de
perles. Quand on se souhaitait une beauté idéale, on parlait des yeux
d'Eugenia Izquierdo, du nez de Maria Dormer, des cheveux de Sophie et
des dents de _Sister Helen_.
Quand je la vis ainsi défaillante, je courus à elle, comme de juste;
je la soutins dans mes bras, je ne savais que faire pour la secourir.
Je voulais monter à l'ouvroir, appeler quelqu'un. Elle retrouva ses
forces pour m'en empêcher, et, se levant, elle voulut reprendre son
fardeau et continuer son ouvrage; mais elle se traînait d'une si
piteuse façon, qu'il ne me fallut pas beaucoup de vertu pour m'emparer
de ses seaux et pour les emporter à sa place. Je la retrouvai, le
balai à la main et se dirigeant vers l'église. «Ma sœur, lui dis-je,
vous vous tuez. Vous êtes trop malade pour travailler aujourd'hui.
Laissez-moi l'aller dire à Poulette pour qu'elle envoie quelqu'un
nettoyer l'église, et vous irez vous coucher.--Non! non! dit-elle en
secouant sa tête courte et obstinée, je n'ai pas besoin d'aide, on
peut toujours ce qu'on veut, et je veux mourir en travaillant.--Mais
c'est un suicide, lui dis-je, et Dieu vous défend de chercher la mort,
même par le travail.--Vous n'y entendez rien, reprit-elle. J'ai hâte
de mourir, puisqu'il faut que je meure. Je suis condamnée par les
médecins. Eh bien! j'aime mieux être réunie à Dieu dans deux mois que
dans six.»
Je n'osai pas lui demander si elle parlait ainsi par ferveur ou par
désespoir, je lui demandai seulement si elle voulait consentir à ce
que je l'aidasse à nettoyer l'église, puisque c'était l'heure de ma
récréation. Elle y consentit en me disant: «Je n'en ai pas besoin,
mais il ne faut pas empêcher une bonne âme de faire acte de charité.»
Hélène me montra comment il fallait s'y prendre pour cirer le parquet
de l'arrière-chœur, pour épousseter et frotter à la serge les stalles
des nonnes. Ce n'était pas bien difficile, et je fis un côté de
l'hémicycle pendant qu'elle faisait l'autre; mais, toute jeune et
forte que j'étais, le travail me mit en nage, tandis qu'elle, endurcie
à la fatigue, et déjà remise de son évanouissement, avec l'air d'une
mourante et l'apparente lenteur d'une tortue, elle vint à bout de sa
tâche plus vite et mieux que moi.
Le lendemain était un jour de fête; il n'y en avait pas pour elle,
puisque tous les jours exigeaient les mêmes soins domestiques. Le
hasard me la fit rencontrer encore comme elle allait faire les lits au
dortoir. Il y en avait trente et quelques. Elle me demanda d'elle-même
si je voulais l'aider, non pas qu'elle voulût être soulagée de son
travail, mais parce que ma société commençait à lui plaire. Je la
suivis par un mouvement de complaisance qui eût été bien naturel,
quand même je n'aurais pas été poussée par le dévouement religieux qui
inspire l'amour de la peine. Quand l'ouvrage fut terminé, et abrégé de
moitié par mon concours, il nous resta quelques instans de loisir, et
la sœur Hélène, s'asseyant sur un coffre, me dit: «Puisque vous êtes
si complaisante, vous devriez bien m'enseigner un peu de français, car
je n'en peux pas dire un mot, et cela me gêne avec les servantes
françaises que j'ai à diriger.--Cette demande de votre part me
réjouit, lui dis-je. Elle me prouve que vous ne songez plus à mourir
dans deux mois, mais à vous conserver le plus longtemps possible.--Je
ne veux que ce que Dieu voudra, reprit-elle. Je ne cherche pas la
mort, je ne l'évite pas. Je ne peux pas m'empêcher de la désirer, mais
je ne la demande pas. Mon épreuve durera tant qu'il plaira au
Seigneur.--Ma bonne sœur, lui dis-je, vous êtes donc bien
sérieusement malade?--Les médecins prétendent que oui, répondit-elle,
et il y a des momens où je souffre tant que je crois qu'ils ont
raison. Mais, après tout, je me sens si forte qu'ils pourraient bien
se tromper. Allons! qu'il en soit comme Dieu voudra!»
Elle se leva en ajoutant: «Voulez-vous venir ce soir dans ma cellule,
vous me donnerez la première leçon?»
J'y consentis à regret, mais sans hésiter. Cette pauvre sœur
m'inspirait, malgré moi, de la répugnance, non pas elle, mais ses
vêtemens qui étaient immondes et dont l'odeur me causait des nausées.
Et puis, j'aimais mieux mon heure d'extase, le soir à l'église, que de
donner une leçon de français à une personne fort peu intelligente et
qui ne savait que fort mal l'anglais.
Je m'y résignai pourtant, et le soir venu, j'entrai pour la première
fois dans la cellule de sœur Hélène. Je fus agréablement surprise de
la trouver d'une propreté exquise et toute parfumée de l'odeur du
jasmin qui montait du préau jusqu'à sa fenêtre. La pauvre sœur était
propre aussi, elle avait sa robe de serge violette neuve; ses petits
objets de toilette bien rangés sur un table attestaient le soin
qu'elle prenait de sa personne. Elle vit dans mes yeux ce qui me
préoccupait. «Vous voilà étonnée, me dit-elle, de trouver propre et
même recherchée sous ce rapport une personne qui remplit sans chagrin
les plus viles fonctions. C'est parce que j'ai horreur de la saleté et
des mauvaises odeurs que j'ai accepté gaîment ces fonctions-là. Quand
je suis arrivée en France, j'ai été révoltée de voir des chenets
ternes et des serrures rouillées. _Chez nous_, on se mirait dans le
bois des meubles et dans la ferrure des moindres ustensiles. J'ai cru
que je ne m'habituerais jamais à vivre dans un pays où l'on était si
négligent. Mais, pour faire de la propreté, il faut toucher à des
choses malpropres. Vous voyez bien que mon goût devait me faire
prendre l'état qui m'a suggéré l'envie de faire mon salut.»
«Elle dit tout cela en riant; car elle était gaie comme les personnes
d'un grand courage. Je lui demandai ce qu'elle était avant d'être
religieuse, et elle se mit à me raconter son histoire en mauvais
anglais, dans un langage simple et rustique dont il me serait
impossible de rendre la grandeur et la naïveté. Je ne l'essaierai pas,
mais voici la substance de son récit:
«Je suis une montagnarde écossaise; mon père[22] est un paysan aisé
chargé d'une nombreuse famille. C'est un homme bon et juste, mais
aussi rude dans sa volonté que courageux pour son travail. Je gardais
ses troupeaux, je ne m'épargnais pas aux soins du ménage et à la
surveillance de mes petits frères et sœurs, qui m'aimaient
tendrement; je les aimais de même. J'étais heureuse, j'aimais la
campagne, les prés, les animaux. Il ne me semblait pas que je pusse
vivre renfermée, seulement dans une ville; je ne pensais pas beaucoup
à mon salut. Un sermon que j'entendis changea toutes mes idées et
m'inspira un si grand désir de plaire à Dieu que je n'eus plus ni
plaisir, ni repos dans ma famille. Ce sermon prêchait le renoncement,
la mortification. Je me demandai ce que je pouvais faire de plus
agréable à Dieu et de plus cruel pour moi-même, et je trouvai que
quitter la campagne, perdre ma liberté, me séparer pour toujours de ma
famille, serait un véritable martyre pour moi. Aussitôt j'y fus
résolue. J'allai trouver le prêtre qui avait prêché, et je lui dis que
j'avais la vocation. Il ne voulut pas me croire et me conduisit à
l'évêque afin que cet homme savant dans la religion examinât si ma
vocation était véritable. L'évêque me demanda si j'étais malheureuse
chez mes parens, si j'étais dégoûtée de mon pays, de mon état, si
enfin j'avais quelque sujet de dépit ou de colère pour quitter comme
cela tout ce qui me retenait chez nous. Je lui répondis que dans ce
cas-là ma vocation ne serait pas grande, et que je n'y croyais que
parce qu'elle m'imposait les plus grands sacrifices que je pusse
m'imaginer. Quand l'évêque m'eut bien interrogée sans me trouver en
défaut, il me dit: «Oui, vous avez une grande vocation, mais il faut
obtenir le consentement de vos parens.»
[22] Probablement il était d'origine anglaise; il s'appelait
_Whitehead_ (_tête blanche_).
Je retournai chez nous, et je parlai d'abord à mon père, mon père me
dit que si je retournais seulement voir les prêtres, il me tuerait.
«Eh bien! lui dis-je, j'y retournerai, vous me tuerez, et j'irai au
ciel plus tôt: c'est tout ce que je demande.» Ma mère et mes tantes
pleurèrent, et, voyant que je ne pleurais pas, elles me reprochèrent
de ne pas les aimer. Cela me fit beaucoup de peine, comme vous pouvez
croire, mais c'était le commencement de mon martyre, et puisque je ne
pouvais pas me faire couper par morceaux ou brûler vive pour l'amour
de Dieu, je devais me contenter d'avoir le cœur brisé et me réjouir
dans cette épreuve. Je ne fis donc que sourire aux larmes de mes
parens, parce que je souffrais plus qu'eux encore et que j'étais
contente de souffrir.
Je retournai voir le prêtre et l'évêque: mon père me maltraita,
m'enferma dans ma chambre, et quand vint le jour où je voulus partir
pour entrer en religion, il m'attacha avec des cordes au pied d'un
lit. Plus on me faisait de peine et de mal, plus je souhaitais qu'on
m'en fît. Enfin ma mère et une de mes tantes, voyant que mon père
était furieux, et craignant qu'il ne me fît mourir, essayèrent de le
faire consentir à mon départ. «Eh bien, dit-il, qu'elle parte tout de
suite, mais qu'elle emporte ma malédiction.»
«Il vint me détacher, et quand je voulus me mettre à ses genoux et
l'embrasser, il me repoussa, refusa de me dire adieu et sortit. Il
avait bien du chagrin, mon pauvre père. Il prit son fusil: on aurait
dit qu'il allait se tuer. Mes frères aînés le suivirent, et quand je
fus seule avec les femmes et les enfans, tous se mirent à genoux
autour de moi pour me faire renoncer à mon sacrifice. Et moi je riais,
et je disais: «Encore, encore! vous ne me ferez jamais souffrir autant
que je le souhaite.»
«Il y avait un petit enfant, l'enfant de ma sœur aînée, un vrai
chérubin que j'avais élevé particulièrement, qui était toujours pendu
à ma robe, aux champs et dans la maison. On savait que j'étais folle
de cet enfant-là. On le mit sur mes genoux, il pleurait et
m'embrassait. Je me levai pour le mettre à terre. Je pris mon paquet
et marchai vers la porte. L'enfant courut au-devant de moi, et se
couchant sur le seuil, il me dit: Puisque tu veux me quitter, tu me
marcheras sur le corps. «Je remerciai Dieu de ce qu'il ne m'épargnait
rien, et je passai par-dessus l'enfant. Pendant bien longtemps,
j'entendis ses cris et les sanglots de ma mère, de mes tantes, de mes
sœurs et de tous les petits, qu'on retenait pour les empêcher de
courir après moi. Je me retournai et leur montrai le ciel en élevant
un bras au-dessus de ma tête. Ma famille n'était pas impie. Il se fit
un grand silence. Alors je me remis à marcher, et ne me retournai plus
que quand je fus assez loin pour n'être point vue. Je regardai le toit
de la maison et la fumée. Je fus forcée de m'asseoir un instant, mais
je ne pleurai pas, et j'arrivai auprès de l'évêque aussi tranquille
que je le suis maintenant. Il me confia à des dames pieuses qui
m'envoyèrent ici, parce qu'elles craignaient que mon père ne vînt me
reprendre de force si on me laissait dans mon pays. Voilà mon
histoire. Elle n'est pas bien longue, ni bien dite, mais je ne sais
pas m'expliquer mieux.»
Cette histoire simple et terrible acheva de me monter la tête pour la
religion et m'inspira tout à coup pour la sœur Hélène une
prédilection enthousiaste. Je vis en elle une sainte des anciens
jours, rude, ignorante des délicatesses de la vie et des compromis de
cœur avec la conscience, une fanatique ardente et calme comme Jeanne
d'Arc ou sainte Géneviève. C'était, par le fait, une mystique, la
seule, je crois, qu'il y eût dans la communauté: aussi n'était-elle
pas Anglaise.
Frappée comme d'un contact électrique, je lui pris les mains et
m'écriai: «Vous êtes plus forte dans votre simplicité que tous les
docteurs du monde, et je crois que vous me montrez, sans y songer, le
chemin que j'ai à suivre. Je serai religieuse!--Tant mieux! me
dit-elle avec la confiance et la droiture d'un enfant: vous serez
sœur converse avec moi, et nous travaillerons ensemble.»
Il me sembla que le ciel me parlait par la bouche de cette inspirée.
Enfin j'avais rencontré une véritable sainte comme celles que j'avais
rêvées. Mes autres nonnes étaient comme des anges terrestres, qui,
sans lutte et sans souffrances, jouissaient par anticipation du calme
paradisiaque. Hélène était une créature plus humaine et plus divine en
même temps. Plus humaine, parce qu'elle souffrait; plus divine, parce
qu'elle aimait à souffrir. Elle n'avait pas cherché le bonheur, le
repos, l'absence de tentations mondaines, la liberté du recueillement
dans le cloître. Les séductions du siècle! pauvre fille des champs
nourrie dans de grossiers labeurs, elle ne les connaissait pas. Elle
n'avait rêvé et accompli qu'un martyre de tous les jours; elle l'avait
envisagé avec la logique sauvage et grandiose de la foi primitive.
Elle était exaltée jusqu'au délire sous une apparence froide et
stoïque. Quelle nature puissante! Son histoire me faisait frissonner
et brûler. Je la voyais aux champs, écoutant, comme notre _grande
pastoure_, les voix mystérieuses dans les branches des chênes et dans
le murmure des herbes. Je la voyais passant par-dessus le corps de ce
bel enfant dont les larmes tombaient sur mon cœur et passaient dans
mes yeux. Je la voyais seule et debout sur le chemin, froide comme une
statue et le cœur percé cependant des sept glaives de la douleur,
élevant sa main hâlée vers le ciel et réduisant au silence, par
l'énergie de sa volonté, toute cette famille gémissante et frappée de
respect.
«O sainte Hélène, me disais-je en la quittant, vous avez raison, vous
êtes dans le vrai, vous! vous êtes d'accord avec vous-même. Oui! quand
on aime Dieu de toutes ses forces, quand on le préfère à toutes
choses, on ne s'endort point en chemin; on n'attend pas ses ordres, on
les prévient; on court au-devant des sacrifices. Oui! vous m'avez
embrasée du feu de votre amour, et vous m'avez montré la voie. Je
serai religieuse; ce sera le désespoir de mes parens, le mien par
conséquent. Il faut ce désespoir-là pour avoir le droit de dire à
Dieu: «Je t'aime, je serai religieuse et non pas _dame de chœur_,
vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je
serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de
tombeaux, porteuse d'immondices; tout ce qu'on voudra, pourvu que je
sois oubliée après avoir été maudite par les miens; pourvu que,
dévorant l'amertume de l'immolation, je n'aie que Dieu pour témoin de
mon supplice et que son amour pour ma récompense.»
Je ne tardai pas à confier à Marie Alicia mon projet d'entrer en
religion. Elle n'en fut point enivrée. La digne et raisonnable femme
me dit en souriant: «Si cette idée vous est douce, nourrissez-la, mais
ne la prenez pas trop au sérieux. Il faut être plus fort que vous ne
pensez pour mettre à exécution une chose difficile. Votre mère n'y
consentira pas volontiers, votre grand'mère encore moins. Elles
diront que nous vous avons entraînée, et ce n'est pas du tout notre
intention ni notre manière d'agir. Nous ne caressons point les
vocations au début, nous les attendons à leur entier développement.
Vous ne vous connaissez pas encore vous-même. Vous croyez qu'on mûrit
du jour au lendemain; allons, allons, _ma chère sœur_, il passera
encore de l'eau sous le pont avant que vous signiez cet écrit-là.» Et
elle me montrait la formule de ses vœux, écrite en latin dans un
petit cadre de bois noir au dessus de son prie-Dieu. Cette formule,
contraire à la législation française, était un engagement éternel; on
le signait à une petite table sur laquelle, au milieu de l'église, on
posait le saint sacrement.