Le soir de ce même jour, je battais tristement le pavé des cloîtres, à

la nuit tombante. On était au jardin, j'étais hors de la vue des

surveillantes, en fraude, comme toujours; mais je ne songeais pas à

faire d'espiégleries, et ne souhaitais point me trouver avec mes

camarades. Je m'ennuyais. Il n'y avait plus rien à inventer en fait de

diablerie. Je vis passer quelques religieuses et quelques

pensionnaires qui allaient prier et méditer dans l'église isolément,

comme c'était la coutume des plus ferventes aux heures de récréation.

Je songeai bien à verser de l'encre dans le bénitier, mais cela avait

été fait; à pendre Whisky par la patte à la corde de la sonnette des

cloîtres, c'était usé. Je m'avouai que mon existence désordonnée

touchait à sa fin qu'il me fallait entrer dans une nouvelle phase:

mais laquelle? Devenir _sage_ ou _bête_? Les sages étaient trop

froides, les bêtes trop lâches. Mais les dévotes ferventes,

étaient-elles heureuses? Non, elles avaient la dévotion sombre et

comme malade. Les _diables_ leur créaient mille contrariétés, mille

indignations, mille colères mal rentrées. Leur vie était un supplice,

une lutte entre le ridicule et le relâchement. D'ailleurs, il en est

de la foi comme de l'amour. Quand on la cherche, on ne la trouve pas,

on la trouve au moment où l'on s'y attend le moins. Je ne savais pas

cela, mais ce qui m'éloignait de la dévotion, c'était la crainte d'y

arriver par un esprit de calcul, par un sentiment d'intérêt personnel.

D'ailleurs, n'a pas la foi qui veut, me disais-je. Je ne l'ai pas, je

ne l'aurai jamais. J'ai fait aujourd'hui le dernier effort: j'ai lu le

livre même, la vie et la doctrine du Rédempteur! je suis restée calme.

Mon cœur restera vide.

En devisant ainsi avec moi-même, je regardais passer dans l'obscurité,

comme des spectres, des ferventes qui s'en allaient furtivement

répandre leurs âmes aux pieds de ce Dieu d'amour et de contrition. La

curiosité me vint de savoir dans quelle attitude et avec quel

recueillement elles priaient ainsi dans la solitude. Par exemple, une

vieille locataire bossue qui s'en allait, toute petite et difforme,

dans les ténèbres, plus semblable à une sorcière courant au sabbat

qu'à une vierge sage! «Voyons, me dis-je, comment ce petit monstre va

se tordre sur son banc! Cela fera rire les diables quand je leur en

ferai la description.»

Je la suivis, je traversai avec elle la salle du chapitre, j'entrai

dans l'église. On n'y allait point à ces heures-là sans permission, et

c'est ce qui me décida à y aller. Je ne dérogeais point à ma dignité

de diable en entrant là par contrebande. Il est assez curieux que la

première fois que j'entrai de mon propre mouvement dans une église, ce

fut pour faire acte d'indiscipline et de moquerie.

CHAPITRE QUATORZIEME.

_Tolle, lege._--La lampe du sanctuaire.--Invasion étrange du

sentiment religieux.--Opinion d'Anna, de Fanelly et de

Louise.--Retour et plaisanteries de Mary.--Confession

générale.--L'abbé de Prémord.--Le jésuitisme et le

mysticisme.--Communion et ravissement.

A peine eus-je mis le pied dans l'église, que j'oubliai ma vieille

bossue. Elle trotta et disparut comme un rat dans je ne sais quelle

fente de la boiserie. Mes regards ne la suivirent pas. L'aspect de

l'église pendant la nuit m'avait saisie et charmée. Cette église, ou

plutôt cette chapelle, n'avait rien de remarquable, qu'une propreté

exquise. C'était un grand carré long, sans architecture, tout blanchi

à neuf, et plus semblable, pour la simplicité, à un temple anglican

qu'à une église catholique. Il y avait, comme je l'ai dit, quelques

tableaux au fond du chœur; l'autel, fort modeste, était orné de beaux

flambeaux, de fleurs toujours fraîches et de jolies étoffes. La nef

était divisée en trois parties: le chœur, où n'entraient que les

prêtres et quelques personnes du dehors par permission spéciale, aux

jours de fête[21], l'avant-chœur, où se tenaient les pensionnaires,

les servantes et les locataires; l'arrière-chœur ou le chœur des

dames, où se tenaient les religieuses. Ce dernier sanctuaire était

parqueté, ciré tous les matins, de même que les stalles des nonnes,

qui suivaient en hémicycle la muraille du fond, et qui étaient en beau

noyer brillant comme une glace. Une grille de fer à petites croisures,

avec une porte semblable, qu'on ne fermait pourtant jamais, entre les

religieuses et nous, séparait ces deux nefs. De chaque côté de cette

porte de lourds piliers de bois cannelés, d'un style rococo,

soutenaient l'orgue et la tribune découverte qui formait comme un jubé

élevé entre les deux parties de l'église. Ainsi, contre l'usage,

l'orgue se trouvait isolé et presque au centre du vaisseau, ce qui

doublait la sonorité et l'effet des voix quand nous chantions des

chœurs ou des motets aux grandes fêtes. Notre avant-chœur était

pavé de sépultures, et sur les grandes dalles on lisait l'épitaphe des

antiques doyennes du couvent, mortes avant la révolution, plusieurs

personnages ecclésiastiques et même laïques du temps de Jacques

Stuart, certains _Trockmorton_, entre autres, gisaient là sous nos

pieds, et l'on disait que quand on allait dans l'église à minuit, tous

ces morts soulevaient leurs dalles avec leurs têtes décharnées, et

vous regardaient avec des yeux ardens pour vous demander des prières.

[21] Quelquefois les mêmes prêtres qui officiaient, tantôt dans

notre chapelle, tantôt dans celle des Écossais, amenaient chez

nous, pour servir la messe, quelque pieux élève, fier de remplir

l'office d'enfant de chœur. Je me souviens d'avoir vu là

plusieurs fois, sous la robe de pourpre et le blanc surplis, le

frère d'une de nos plus belles compagnes, qui était aussi un des

plus beaux garçons du collége voisin. C'était celui qu'on a

appelé depuis dans le monde le _beau Dorsay_, et que je n'ai

connu que peu de temps avant sa mort, alors que, plein de

généreuse sollicitude pour les victimes politiques, jusque sur

son lit d'agonie, il était le noble et courageux Dorsay. Sa

sœur, la belle et bonne Ida Dorsay, était sortie du couvent

lorsque j'y entrai, mais elle y venait souvent voir ses anciennes

amies. Elle a épousé le comte de Guiche; elle est aujourd'hui

duchesse de Grammont.

Pourtant, malgré l'obscurité qui régnait dans l'église, l'impression

que j'y ressentis n'eut rien de lugubre. Elle n'était éclairée que par

la petite lampe d'argent du sanctuaire, dont la flamme blanche se

répétait dans les marbres polis du pavé, comme une étoile dans une eau

immobile. Son reflet détachait quelques pâles étincelles sur les

angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés de l'autel et sur

les lames d'or du tabernacle. La porte placée au fond de

l'arrière-chœur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu'une des

grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du

chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche

brise. Une étoile perdue dans l'immensité était comme encadré par le

vitrage et semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient,

c'était un calme, un charme, un recueillement, un mystère, dont je

n'avais jamais eu l'idée.

Je restai en contemplation sans songer à rien. Peu à peu les rares

personnes éparses dans l'église se retirèrent doucement. Une

religieuse agenouillée au fond de l'arrière-chœur resta la dernière,

puis ayant assez médité, et voulant lire, elle traversa l'avant-chœur

et vint allumer une petite bougie à la lampe du sanctuaire. Lorsque

les religieuses entraient là, elles ne se bornaient pas à saluer en

pliant le genou jusqu'à terre, elles se prosternaient littéralement

devant l'autel, et restaient un instant comme écrasées, comme

anéanties devant le Saint des saints. Celle qui vint en ce moment

était grande et solennelle. Ce devait être Mme Eugénie, Mme Xavier ou

Mme Monique. Nous ne pouvions guère reconnaître ces dames à l'église,

parce qu'elles n'y entraient que le voile baissé et la taille

entièrement cachée sous un grand manteau d'étamine noire qui traînait

derrière elles.

Ce costume grave, cette démarche lente et silencieuse, cette action

simple mais gracieuse d'attirer à elle la lampe d'argent en élevant le

bras pour en saisir l'anneau, le reflet que la lumière projeta sur sa

grande silhouette noire lorsqu'elle fit remonter la lampe, sa longue

et profonde prosternation sur le pavé avant de reprendre dans le même

silence et avec la même lenteur le chemin de sa stalle, tout, jusqu'à

l'incognito de cette religieuse qui ressemblait à un fantôme prêt à

percer les dalles funéraires pour rentrer dans sa couche de marbre,

me causa une émotion mêlée de terreur et de ravissement. La poésie du

saint lieu s'empara de mon imagination, et je restai encore après que

la nonne eut fait sa lecture et se fut retirée.

L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église.

J'avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais

une atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme

plus encore que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement

se produisit dans tout mon être, un vertige passe devant mes yeux

comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre

une voix murmurer à mon oreille, _Tolle, lege_. Je me retourne,

croyant que c'est Marie Alicia qui me parle. J'étais seule.

Je ne me fis point d'orgueilleuse illusion, je ne crus point à un

miracle. Je me rendis fort bien compte de l'espèce d'hallucination où

j'étais tombée. Je n'en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni

à l'augmenter ni à m'y soustraire. Seulement, je sentis que la foi

s'emparait de moi, comme je l'avais souhaité, par le cœur. J'en fus

si reconnaissante, si ravie, qu'un torrent de larmes inonda mon

visage. Je sentis encore que j'aimais Dieu, que ma pensée embrassait

et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de

sainteté que je n'avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je

ne m'étais jamais trouvée en communication directe; je sentis enfin

cette communication s'établir soudainement comme si un obstacle

invincible se fût abîmé entre le foyer d'ardeur infinie et le feu

assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes,

s'ouvrir devant moi: je brûlais de m'y élancer. Je n'étais plus

retenue par aucun doute, par aucune froideur. La crainte d'avoir à me

reprendre à railler en moi-même au lendemain la fougue de cet

entraînement ne me vint pas seulement à la pensée. J'étais de ceux qui

vont sans regarder derrière eux, qui hésitent longtemps devant un

certain Rubicon à passer, mais qui, en touchant la rive, ne voient

déjà plus celle qu'ils viennent de quitter.

«Oui, oui, le voile est déchiré, me disais-je; je vois rayonner le

ciel, j'irai! Mais avant tout, rendons grâce?»

«A qui, comment? Quel est ton nom? disais-je au Dieu inconnu qui

m'appelait à lui. Comment te prierai-je? quel langage digne de toi et

capable de te manifester mon amour? mon âme pourra-t-elle te parler?

Je l'ignore mais n'importe, tu lis en moi; tu vois bien que je

t'aime.» Et mes larmes coulaient comme une pluie d'orage, mes sanglots

brisaient ma poitrine, j'étais tombée derrière mon banc. J'arrosais

littéralement le pavé de mes pleurs.

La sœur qui venait fermer l'église entendit gémir et pleurer: elle

chercha, non sans frayeur, et vint à moi sans me reconnaître, sans que

je la reconnusse moi-même sous son voile et dans les ténèbres. Je me

levai vite, et sortis sans songer à la regarder ni à lui parler. Je

remontai à tâtons dans ma cellule; c'était un voyage. La maison était

si bien agencée en corridors et en escaliers, que, pour aller de

l'église à cette cellule, qui touchait à l'église même, il me fallait

faire des détours et des circuits qui prenaient au moins cinq minutes

en grimpant vite. Le dernier escalier tournant, quoique assez large et

peu rapide, était si déjeté qu'il était impossible de le franchir sans

précaution et sans bien se tenir à la corde qui servait de rampe: à la

descente, il vous précipitait en avant malgré qu'on en eût.

On avait fait la prière sans moi à la classe: mais j'avais mieux prié

que personne ce jour-là. Je m'endormis brisée de fatigue, mais dans un

état de béatitude indicible. Le lendemain, _la comtesse_ qui, par

hasard, avait remarqué mon absence de la prière, me demanda où j'avais

passé la soirée. Je n'étais pas menteuse, et lui répondis sans

hésiter: «_A l'église._» Elle me regarda d'un air de doute, vit que je

disais vrai et garda le silence. Je ne fus point punie; je ne sais

quelles réflexions cette bizarrerie de ma part lui suggéra.

Je ne cherchai pas Mme Alicia pour lui ouvrir mon cœur. Je ne fis

aucune déclaration à mes amies les diables. Je ne me sentais pas

pressée de divulguer le secret de mon bonheur. Je n'en avais pas la

moindre honte. Je n'eus aucune espèce de combat à livrer contre ce que

les dévots appellent le _respect humain_: mais j'étais comme avare de

ma joie intérieure. J'attendais avec impatience l'heure de la

méditation de l'église. J'avais encore dans l'oreille le _Tolle,

lege!_ de ma veillée d'extase. Il me tardait de relire de livre divin;

et cependant je ne l'ouvris point. J'y rêvais, je le savais presque

par cœur, je le contemplais pour ainsi dire en moi-même. Le côté

miraculeux qui m'avait choquée ne m'occupa plus. Non-seulement je

n'avais plus besoin d'examiner, mais je sentais comme du mépris pour

l'examen après l'émotion puissante que j'avais goûtée dans sa

plénitude, je me disais qu'il eût fallu être folle, ou sottement

ennemie de soi-même, pour chercher à analyser, à commenter, à discuter

la source de pareilles délices.

A partir de ce jour, toute lutte cessa, ma dévotion eut tout le

caractère d'une passion. Le cœur une fois pris, la raison fut mise à

la porte avec résolution, avec une sorte de joie fanatique. J'acceptai

tout, je crus à tout, sans combats, sans souffrance, sans regret, sans

fausse honte. Rougir de ce qu'on adore, allons donc! Avoir besoin de

l'assentiment d'autrui pour se donner sans réserve à ce qu'on sent

parfait et chérissable de tous points! Je n'avais rien de plus

excellent qu'une autre dans le caractère; mais je n'étais point

lâche, je n'aurais pas pu l'être, l'eussé-je essayé.

Au bout de quatre ou cinq jours, Anna, remarquant que j'étais

silencieuse et absorbée, et que j'allais à l'église tous les soirs, me

dit d'un air stupéfait: «Ah ça, mon cher _Calepin_, qu'est-ce à dire?

On jurerait que tu deviens dévote!--C'est fait, mon enfant, lui

répondis-je tranquillement.--Pas possible!--Je t'en donne ma parole

d'honneur.--Eh bien, reprit-elle après avoir réfléchi un instant, je

ne te dirai rien pour t'en détourner. Je crois que ce serait inutile.

Tu es une nature passionnée; je l'ai toujours pensé. Je ne pourrai pas

te suivre sur ce terrain-là. Je suis une nature plus froide, je

raisonne. J'envie ton bonheur, je t'approuve de ne point hésiter; mais

je ne crois pas que jamais j'arrive à la foi aveugle. Si ce miracle

s'opérait pourtant, je ferais comme toi, j'en conviendrais

sincèrement.--M'aimeras-tu moins? lui demandai-je.--A présent tu t'en

consolerais aisément, reprit-elle. La dévotion absorbe et dédommage de

tout. Mais comme j'ai pour ta sincérité la plus parfaite estime, je

resterai ton amie quoi qu'il arrive.» Elle ajouta d'excellentes

paroles encore, et se montra toujours pleine de raison, d'affection et

d'indulgence pour moi.

Sophie ne prit pas beaucoup garde à mon changement. La diablerie

passait de mode. Ma conversion lui portait le dernier coup. Peut-être

étions-nous toutes également ennuyées de notre inaction, sans nous

l'être avoué les unes aux autres. D'ailleurs Sophie était un diable

mélancolique, et parfois elle avait de courts accès de dévotion, mêlés

de profondes tristesses qu'elle ne voulait ni expliquer ni avouer.

Celle que je craignais le plus d'affliger était Fanelly. Elle

m'épargna la peine de lui refuser de courir davantage avec elle, elle

me prévint. «Eh bien, ma tante, me dit-elle, te voilà donc rangée?

Soit! Si tu t'en trouves bien, j'en serai heureuse, et si cela te fait

plaisir, je me rangerai aussi. Je suis capable de devenir dévote pour

faire comme toi et pour être toujours avec toi.»

Elle l'eût fait comme elle le disait, cette généreuse et abondante

nature, si cela eût dépendu d'un mouvement de son cœur. Mais ses

idées n'avaient pas la fixité et l'exclusivisme des miennes.

D'ailleurs parmi les diables il n'y en avait que deux. Anna et moi,

qui fussions susceptibles de ce qu'on appelait une conversion. Les

autres n'avaient jamais protesté, elles n'étaient pas pieuses, parce

qu'elles étaient dissipées, mais elles croyaient quand même, et du

jour où la diablerie cessa, elles furent plus régulières dans leurs

exercices de piété sans devenir dévotes exaltées pour cela.

Anna était _esprit fort_. C'était bien le mot pour elle, qui avait de

l'esprit tout de bon et de la force dans la volonté. Pour moi, que

l'on qualifiait d'esprit fort aussi, je n'avais ni force ni esprit.

Il n'y avait de force en moi que celle de la passion, et quand celle

de la religion vint à éclater, elle dévora tout dans mon cœur; rien

dans mon cerveau ne lui fit obstacle.

J'ai dit qu'Anna aussi se jeta dans la piété après son mariage, mais

tant qu'elle resta au couvent elle garda son incrédulité. Ma ferveur

me rendit probablement moins agréable pour elle, et quoi qu'elle eût

la générosité de ne me le faire jamais sentir, je fus naturellement

entraînée vers d'autres intimités, comme je le dirai bientôt.

J'étais restée liée avec Louise de Larochejaquelein. Elle était encore

à la petite classe, parce qu'elle était plus jeune que nous, mais elle

était beaucoup plus raisonnable et plus instruite que moi. Je la

rencontrai dans les cloîtres peu de jours après ma conversion, et ce

fut la seule personne dont j'eus la curiosité de saisir la première

impression. Comme elle n'était ni diable, ni bête, ni fervente, son

jugement était une chose à part.

«Eh bien! me dit-elle, es-tu toujours aussi désœuvrée, aussi

tapageuse?

--Que penserais-tu de moi, lui dis-je, si je t'apprenais que je me

sens enflammée par la religion?

--Je dirais, me répondit-elle, que tu fais bien, et je t'aimerais

encore plus que je ne t'aime.»

Elle m'embrassa avec une grande effusion de cœur, et n'ajouta aucun

autre encouragement, voyant sans doute à mon air que j'irais plus loin

que ses conseils.

Mary revint d'Angleterre ou d'Irlande dans ce temps-là. Elle avait

grandi de toute la tête, sa figure avait pris une expression encore

plus mâle, et ses manières étaient plus que jamais celles d'un garçon

naïf, impétueux et insouciant. Elle rentra à la petite classe et y

ressuscita si bien la diablerie que ses parens la reprirent au bout de

quelques mois. Elle se moqua impitoyablement de ma dévotion, et quand

nous nous rencontrions, elle me poursuivait des sarcasmes les plus

comiques. Elle ne me fâcha pourtant jamais, car elle avait de l'esprit

de bon aloi, c'est-à-dire de l'esprit sans amertume et une raillerie

qui divertissait trop pour pouvoir blesser. Je raconterai dans la

suite de mes Mémoires comment nous nous sommes retrouvées vers l'âge

de quarante ans, nous aimant toujours et nous retraçant avec plaisir

nos jeunes années.

Mais me voici arrivée à un moment où il faut que je parle un peu de

moi isolément, car ma ferveur me fit, pendant quelques mois, une vie

solitaire et sans expansion apparente.

Ma conversion subite ne me donna pas le temps de respirer. Tout

entière à mon nouvel amour, j'en voulus savourer toutes les joies. Je

fus trouver mon confesseur pour le prier de me réconcilier

officiellement avec le ciel. C'était un vieux prêtre, le plus

paternel, le plus simple, le plus sincère, le plus chaste des hommes,

et pourtant c'était un jésuite, _un père de la foi_, comme on disait

depuis la révolution. Mais il n'y avait en lui que droiture et

charité. Il s'appelait l'abbé de Prémord, et confessait la moindre

partie du troupeau; l'abbé de Villèle, qui était le directeur en titre

de la communauté et des pensionnaires, ne pouvant suffire à tout.

On nous envoyait à confesse, bon gré, mal gré, tous les mois, usage

détestable qui violentait la conscience et condamnait à l'hypocrisie

celles qui n'avaient pas le courage de la résistance.

«Mon père, dis-je à l'abbé, vous savez bien comment je me suis

confessée jusqu'ici, c'est-à-dire que vous savez que je ne me suis pas

confessée du tout. Je suis venue vous réciter une formule d'examen de

conscience qui court la classe et qui est la même pour toutes celles

qui viennent à confesse contraintes et forcées. Aussi ne m'avez-vous

jamais donné l'absolution que je ne vous ai jamais demandée non plus.

Aujourd'hui je vous la demande et je veux me repentir et m'accuser

sérieusement. Mais je vous avoue que je ne me souviens d'aucun péché

volontaire; j'ai vécu, j'ai pensé, j'ai cru comme on me l'avait

enseigné. Si c'était un crime de nier la religion, ma conscience, qui

était muette, ne m'a avertie de rien. Pourtant je dois faire

pénitence, aidez-moi à me connaître et à voir en moi-même ce qui est

coupable et ce qui ne l'est pas.

--Attendez, mon enfant, me dit-il. Je vois que ceci est une confession

générale, comme on dit, et que nous aurons beaucoup à causer.

Asseyez-vous.» Nous étions dans la sacristie, j'allai prendre une

chaise et lui demandai s'il voulait m'interroger. «Non pas, me dit-il,

je ne fais jamais de question: Voici la seule que je vous adresserai.

Avez-vous donc l'habitude de chercher vos examens de conscience dans

les formulaires?--Oui, mais il y a bien des péchés que je ne sais pas

avoir commis, car je n'y comprends rien.--C'est bien, je vous défends

de jamais consulter aucun formulaire et de chercher les secrets de

votre conscience ailleurs qu'en vous-même. A présent, causons.

Racontez-moi simplement et tranquillement toute votre existence, telle

que vous vous la rappelez, telle que vous la concevez et la jugez.

N'arrangez rien, ne cherchez ni le bien ni le mal de vos actions et de

vos pensées; ne voyez en moi ni un juge ni un confesseur; parlez-moi

comme à une amie. Je vous dirai ensuite ce que je crois devoir

encourager ou corriger en vous dans l'intérêt de votre salut,

c'est-à-dire de votre bonheur en cette vie et en l'autre.

Ce plan me mit bien à l'aise. Je lui racontai ma vie avec effusion,

moins longuement que je ne l'ai fait ici, mais avec assez de détails

et de précision cependant pour que le récit durât plus de trois

heures. L'excellent homme m'écouta avec une attention soutenue, avec

un intérêt paternel; plusieurs fois je le vis essuyer ses larmes,

surtout quand j'arrivai à la fin et que je lui exposai simplement

comment la grâce m'avait touchée au moment où je m'y attendais le

moins.

C'était un vrai jésuite que l'abbé de Prémord, et en même temps un

honnête homme, un cœur sensible et doux. Sa morale était pure,

humaine, vivante pour ainsi dire. Il ne poussait pas au mysticisme, il

prêchait terre à terre avec une grande onction et une grande bonhomie.

Il ne voulait pas qu'on s'absorbât dans le rêve anticipé d'un monde

meilleur, au point d'oublier l'art de se bien conduire dans celui-ci;

voilà pourquoi je dis que c'était un vrai jésuite, malgré sa candeur

et sa vertu.

Quand j'eus fini de causer, je lui demandai de me juger et de me

choisir les points où j'étais coupable, afin que, m'agenouillant

devant lui, j'eusse à les rappeler en confession et à m'en repentir

pour mériter une absolution générale. Mais il me répondit: «Votre

confession est faite. Si vous n'avez pas été éclairée plus tôt de la

grâce, ce n'est pas votre faute. C'est à présent que vous pourriez

devenir coupable si vous perdiez le fruit des salutaires émotions que

vous avez éprouvées. Agenouillez-vous pour recevoir l'absolution que

je vais vous donner de tout mon cœur.»

Quand il eut prononcé la formule sacramentelle, il me dit: «Allez en

paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et joyeuse, ne vous

embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu d'avoir

touché votre cœur; soyez toute à l'ivresse d'une sainte union de

votre âme avec le Sauveur.»

C'était me parler comme il fallait, mais on verra bientôt que ce saint

quiétisme ne suffisait pas à l'ardeur de mon zèle et que j'étais cent

fois plus dévote que mon confesseur; ceci soit dit à la louange de ce

digne homme: il avait atteint, je crois, l'état de perfection et ne

connaissait plus les orages d'un prosélytisme ardent. Sans lui, je

crois bien que je serais ou folle, ou religieuse cloîtrée à l'heure

qu'il est. Il m'a guérie d'une passion délirante pour l'idéal

chrétien. Mais en cela fut-il chrétien catholique, ou jésuite homme du

monde?

Je communiai le lendemain, jour de l'Assomption, 15 août. J'avais

quinze ans et n'avais pas approché du sacrement depuis ma première

communion à La Châtre. C'était dans la soirée du 4 août que j'avais

ressenti ces émotions, ces ardeurs inconnues que j'appelais ma

conversion. On voit que j'avais été droit au but; j'étais pressée de

faire acte de foi et de rendre, comme on disait, témoignage devant le

Seigneur.

FIN DU TOME SEPTIÈME.

Typographie L. Schnauss.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME HUITIÈME.

PARIS, 1855.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 26 / 44 段