de vouloir exagérer la chasteté. On nous défendait de nous promener
deux à deux, il fallait être au moins trois; on nous défendait de nous
embrasser; on s'inquiétait de nos correspondances innocentes, et tout
cela nous eût donné à penser si nous eussions eu en nous-mêmes
seulement le germe des mauvais instincts qu'on nous supposait
apparemment. Je sais que j'en eusse été fort blessée, pour ma part, si
j'eusse compris le motif de ces prescriptions bizarres. Mais la
plupart d'entre nous, élevées simplement et chastement dans leurs
familles, n'attribuaient ce système de réserve excessive qu'à l'esprit
de dévotion qui restreint l'élan des affections humaines en vue d'un
amour exclusif pour le Créateur.
Je commençais donc à écrire, et mon premier essai, comme celui de tous
les jeunes cerveaux, prit la forme de l'alexandrin. Je connaissais les
règles de la versification, et j'y avais toujours fait, contre
Deschartres, une opposition obstinée. J'avais parfaitement tort. Il
n'y a pas de milieu entre la prose libre et le vers régulier. Je
prétendais trouver un terme moyen, rimer de la prose et conserver une
sorte de rhythme, sans me soucier de la rime et de la césure. Enfin,
je prenais mes aises, prétendant que la règle était trop rigoureuse et
gênait l'élan de la pensée. Je fis ainsi beaucoup de prétendus vers
qui eurent grand succès au couvent, où l'on n'était pas difficile, il
faut l'avouer. Ensuite il me prit fantaisie d'écrire un roman, et,
bien que je ne fusse pas du tout dévote alors, ce fut un roman
chrétien et dévot.
Ce prétendu roman était plutôt une nouvelle, car il n'avait qu'une
centaine de pages. Le héros et l'héroïne se rencontraient, un soir,
dans la campagne, aux pieds d'une madone où ils faisaient leurs
prières. Ils s'admiraient et s'édifiaient l'un l'autre: mais,
quoiqu'il fût de règle qu'ils devinssent amoureux l'un de l'autre, ils
ne le devinrent pas. J'avais résolu, par les conseils de Sophie, de
les amener à s'aimer; mais quand j'en fus là, quand je les eus décrits
beaux et parfaits tous les deux, dans un site enchanteur, au coucher
du soleil, à l'entrée d'une chapelle gothique ombragée de grands
chênes, jamais je ne pus dépeindre les premières émotions de l'amour.
Cela n'était point en moi, il ne me vint pas un mot. J'y renonçai. Je
les fis ardemment pieux, quoique la piété ne fût pas plus en moi que
l'amour; mais je la comprenais, parce que j'en avais le spectacle sous
les yeux, et peut-être d'ailleurs le germe de cet amour-là
commençait-il à éclore en moi à mon insu. Tant il y a que mes deux
jeunes gens, après plusieurs chapitres de voyages et d'aventures que
je ne me rappelle pas du tout, se consacrèrent à Dieu chacun de son
côté: la demoiselle prit le voile, et le héros se fit prêtre.
Sophie et Anna trouvèrent mon roman _bien écrit_ et les détails
leur plurent. Mais elles déclaraient que _Fitz Gérald_ (c'était le nom
du héros) était un personnage fort ennuyeux, et que l'héroïne n'était
guère plus divertissante. Il y avait une mère qui leur plut davantage;
mais, en somme, ma prose eut moins de succès que mes vers, et ne me
charma point moi-même. Je fis un autre roman, un roman pastoral, que
je jugeai plus mauvais que le premier et dont j'allumai le poêle un
jour d'hiver. Puis je cessai d'écrire, jugeant que cela ne pourrait
jamais m'amuser, et trouvant qu'en comparaison de l'infinie jouissance
morale que j'avais goûtée à composer sans écrire, tout serait à jamais
stérile et glacé pour moi.
Je continuais toujours, sans l'avoir jamais confié à personne, mon
éternel poème de _Corambé_. Mais c'était à bâtons rompus, car au
couvent, comme je l'ai dit, le roman était en action, et le sujet,
c'était la victime du souterrain, sujet bien plus émouvant que toutes
les fictions possibles, puisque nous prenions cette fiction au
sérieux.
Ma grand'mère vint au milieu du second hiver que je passai au couvent.
Elle repartit deux mois après, et je sortis, en tout, cinq ou six
fois. Ma tenue de pensionnaire ne lui plut pas mieux que ma tenue de
campagnarde. Je ne m'étais nullement formée aux belles manières.
J'étais plus distraite que jamais. Les leçons de danse de M. Abraham,
ex-professeur de grâces de Marie-Antoinette, ne m'avaient donné aucune
espèce de grâce. Cependant M. Abraham faisait son possible pour nous
donner une tenue de cour. Il arrivait en habit carré, jabot de
mousseline, cravate blanche à longs bouts, culotte courte et bas de
soie noirs, souliers à boucles, perruque à bourse et à frimas, le
diamant au doigt, la pochette en main. Il avait environ quatre-vingts
ans, toujours mince, gracieux, élégant, une jolie tête ridée, veinée
de rouge et de bleu sur un fond jaune comme une vieille feuille
nuancée par l'automne, mais fine et distinguée. C'est le meilleur
homme du monde, le plus poli, le plus solennel, le plus convenable. Il
donnait leçon par première et seconde division de 15 ou 20 élèves
chacune, dans le grand parloir de la supérieure, dont nous
franchissions la grille à cette occasion. Là, M. Abraham nous
démontrait la grâce par raison géométrique, et après les pas d'usage
il s'installait dans un fauteuil et nous disait: «Mesdemoiselles, je
suis le roi, ou la reine, et comme vous êtes toutes appelées, sans
doute, à être présentées à la cour, nous allons étudier les entrées,
les révérences et les sorties de la présentation.»
D'autres fois on étudiait des solennités plus habituelles, on
représentait un salon de graves personnages. Le professeur faisait
asseoir les unes, entrer et sortir les autres, montrait la manière de
saluer la maîtresse de la maison, puis la princesse, la duchesse, la
marquise, la comtesse, la vicomtesse, la baronne et la présidente,
chacune dans la mesure de respect ou d'empressement réservée à sa
qualité. On figurait aussi le prince, le duc, le marquis, le comte, le
vicomte, le baron, le chevalier, le président, le vidame et l'abbé. M.
Abraham faisait tous ces rôles et venait saluer chacune de nous, afin
de nous apprendre comment il fallait répondre à toutes ces révérences,
reprendre le gant ou l'éventail offert, sourire, traverser
l'appartement, s'asseoir, changer de place: que sais-je! Tout était
prévu, même la manière d'éternuer, dans ce code de la politesse
française. Nous pouffions de rire, et nous faisions exprès mille
balourdises pour le désespérer. Puis, vers la fin de la leçon, pour le
renvoyer content, le brave homme (car il y avait barbarie à contrarier
tant de douceur et de patience), nous affections toutes les grâces et
toutes les mines qu'il nous demandait. C'était pour nous une comédie
que nous avions bien de la peine à jouer sans lui rire au nez, mais
qui nous apprenait à jouer la comédie tant bien que mal. Il faut
croire que la grâce du temps du père Abraham était bien différente de
celle d'aujourd'hui: car, plus nous nous rendions à dessein ridicules
et affectées, plus il était satisfait, plus il nous remerciait de
notre bonne volonté.
Malgré tant de soins et de théorie, je me tenais toujours voûtée,
j'avais toujours des mouvemens brusques, des allures naturelles,
l'horreur des gants et des profondes révérences. Ma bonne maman me
grondait vraiment trop pour ces vices-là. Elle grondait à sa manière,
l'excellente femme, d'une voix douce, et avec des paroles caressantes.
Mais il me fallait un grand effort sur moi-même pour cacher l'ennui et
l'impatience que me causaient ces perpétuels mécontentemens. J'eusse
tant voulu lui agréer! Je n'en venais point à bout. Elle me
chérissait, elle ne vivait que pour moi, et il semblait qu'il y eût
dans ma simplicité et dans ma malheureuse absence de coquetterie
quelque chose qu'elle ne pût accepter, quelque chose d'antipathique
qu'elle ne pouvait vaincre, peut-être une sorte de vice originel qui
sentait le peuple en dépit de tous ses soins. Pourtant je n'étais pas
_butorde_; ma nature calme et portée à la confiance ne me poussait
point à des manières importunes ou grossières. J'étais préoccupée la
plupart du temps Dieu sait de quoi, de rien peut-être le plus souvent.
Je n'avais pas de causerie avec ma grand'mère. De quoi parler? De nos
folies, de nos souterrains, de nos paresses, de nos amitiés de
couvent? C'était toujours la même chose, et je ne portais pas mes
regards sur le monde et sur l'avenir dont elle eût voulu me voir
préoccupée. On me présentait déjà des jeunes gens à marier, et je ne
m'en apercevais pas. Quand ils étaient sortis, on me demandait comment
je les avais trouvés, et il se trouvait que je ne les avais pas
regardés. On me grondait d'avoir pensé à autre chose pendant qu'ils
étaient là, à une partie de barres ou à un achat de balles élastiques
qui me trottait par la cervelle. Je n'étais pas une nature précoce;
j'avais parlé tard dans ma première enfance, tout le reste fut à
l'avenant: ma force physique s'était développée rapidement; j'avais
l'air d'une demoiselle, mais mon cerveau, tout engourdi, tout replié
sur lui-même, faisait de moi un enfant, et loin de m'aider à
m'endormir dans cette grâce d'état, on cherchait à faire de moi une
personne.
Cette grande sollicitude de ma bonne maman venait d'un grand fonds de
tendresse. Elle se sentait vieillir et mourir peu à peu. Elle voulait
me marier, m'attacher au monde, s'assurer que je ne tomberais pas sous
la tutelle de ma mère: et, dans la crainte de n'en avoir pas le temps,
elle s'efforçait de m'inspirer la religion du monde, la méfiance pour
ma famille maternelle, l'éloignement pour le milieu plébéien où elle
tremblait de me laisser retomber en me quittant. Mon caractère, mes
sentimens et mes idées se refusaient à la seconder. Le respect et
l'amour enchaînaient ma langue. Elle me prenait tantôt pour une sotte,
tantôt pour une rusée. Je n'étais ni l'une ni l'autre. Je l'aimais et
je souffrais en silence.
Ma mère semblait avoir renoncé à m'aider dans cette lutte muette et
douloureuse. Elle raillait toujours le grand monde, me caressait
beaucoup, m'admirait comme un prodige, et se préoccupait peu de mon
avenir. Il semblait qu'elle eût accepté pour elle-même un avenir dont
je ne faisais plus partie essentielle. Je me sentais navrée de cette
sorte d'abandon, après la passion dont elle m'avait fait vivre dans
mon enfance. Elle ne m'emmenait plus chez elle. Je vis ma sœur une ou
deux fois en deux ou trois ans. Mes jours de sortie étaient remplis de
visites que ma grand'mère me faisait faire avec elle à ses _vieilles
comtesses_. Elle voulait apparemment les intéresser à ma jeunesse, me
créer des relations, des appuis, parmi celles qui lui survivraient.
Ces _dames_ continuaient à m'être antipathiques, la seule Mme de
Pardaillan exceptée. Le soir, nous dînions ou chez les cousins
Villeneuve ou chez l'oncle Beaumont. Il fallait rentrer à l'heure où
je commençais à me mettre à l'aise avec ma famille. Mes jours de
sortie étaient donc lugubres. Le matin, joyeuse et empressée,
j'arrivais _chez nous_ le cœur plein d'élan et d'impatience. Au bout
de trois heures, je devenais triste. Je l'étais davantage en faisant
mes adieux; au couvent seulement je retrouvais du calme et de la
gaîté.
L'événement intérieur qui me donna le plus de contentement fut
d'obtenir enfin une cellule. Toutes les demoiselles de la grande
classe en avaient; moi seule je restai longtemps au dortoir, parce
qu'on craignait mon tapage nocturne. On souffrait mortellement, dans
ce dortoir placé sous les toits, du froid en hiver, de la chaleur en
été. On y dormait mal, parce qu'il y avait toujours quelque petite
qui criait de peur ou de colique au milieu de la nuit. Et puis, n'être
pas _chez soi_, ne pas se sentir seul une heure dans la journée ou
dans la nuit, c'est quelque chose d'antipathique pour ceux qui aiment
à rêver et à contempler. La vie en commun est l'idéal du bonheur entre
gens qui s'aiment. Je l'ai senti au couvent, je ne l'ai jamais oublié;
mais il faut à tout être pensant ses heures de solitude et de
recueillement. C'est à ce prix seulement qu'il goûte la douceur de
l'association.
La cellule qu'on me donna enfin fut la plus mauvaise du couvent.
C'était une mansarde située au bout du corps de bâtiment qui touchait
à l'église. Elle était contiguë à une toute semblable occupée par
Coralie le Marrois, personne austère, pieuse, craintive et simple,
dont le voisinage devait, pensait-on, me tenir en respect. Je fis bon
ménage avec elle, malgré la différence de nos goûts; j'eus soin de ne
pas troubler sa prière ou son sommeil, et de décamper sans bruit pour
aller sur le palier trouver Fanelly et d'autres babilleuses avec qui
l'on errait une partie de la nuit dans le grenier _aux oignons_ et
dans les tribunes de l'orgue. Il nous fallait passer devant la chambre
de Marie-Josephe, la bonne du couvent; mais elle avait un excellent
sommeil.
Ma cellule avait environ dix pieds de long sur six de large. De mon
lit, je touchais avec ma tête le plafond en soupente. La porte, en
ouvrant, rasait la commode placée vis-à-vis, auprès de la fenêtre, et
pour fermer la porte il fallait entrer dans l'embrasure de cette
fenêtre, composée de quatre petits carreaux, et donnant sur une
gouttière en auvent qui me cachait la vue de la cour. Mais j'avais un
horizon magnifique. Je dominais une partie de Paris par-dessus la cime
des grands marronniers du jardin. De vastes espaces de pépinières et
de jardins potagers s'étendaient autour de notre enclos. Sauf la ligne
bleue de monumens et de maisons qui fermait l'horizon je pouvais me
croire, non pas à la campagne, mais dans un immense village. Le
campanile du couvent et les constructions basses du cloître servaient
de repoussoir au premier plan. La nuit, au clair de la lune, c'était
un tableau admirable. J'entendais sonner de près l'horloge, et j'eus
quelque peine à m'y habituer pour dormir: mais peu à peu ce fut un
plaisir pour moi d'être doucement réveillée par ce timbre
mélancolique, et d'entendre au loin les rossignols reprendre bientôt
après leur chant interrompu.
Mon mobilier se composait d'un lit en bois peint, d'une vieille
commode, d'une chaise de paille, d'un méchant tapis de pied, et d'une
petite harpe Louis XV, extrêmement jolie, qui avait brillé jadis entre
les beaux bras de ma grand'mère, et dont je jouais un peu en chantant.
J'avais la permission d'étudier cette harpe dans ma cellule: c'était
un prétexte pour y passer tous les jours une heure en liberté, et,
quoique je n'étudiasse pas du tout, cette heure de solitude et de
rêverie me devint précieuse. Les moineaux, attirés par mon pain
entraient sans frayeur chez moi et venaient manger jusque sur mon lit.
Quoique cette pauvre cellule fût un four en été, et littéralement une
glacière en hiver (l'humidité des toits se gelant en stalactites à mon
plafond disjoint), je l'ai aimée avec passion, et je me souviens d'en
avoir ingénument baisé les murs en la quittant, tellement je m'y étais
attachée. Je ne saurais dire quel monde de rêveries semblait lié pour
moi à cette petite niche poudreuse et misérable. C'est là seulement
que je me retrouvais et que je m'appartenais à moi-même. Le jour, je
n'y pensais à rien, je regardais les nuages, les branches des arbres,
le vol des hirondelles. La nuit, j'écoutais les rumeurs lointaines et
confuses de la grande cité qui venaient comme un râle expirant se
mêler aux bruits rustiques du faubourg. Dès que le jour paraissait,
les bruits du couvent s'éveillaient et couvraient fièrement ces
mourantes clameurs. Nos coqs se mettaient à chanter, nos cloches
sonnaient matines: les merles du jardin répétaient à satiété leur
phrase matinale: puis les voix monotones des religieuses psalmodiaient
l'office et montaient jusqu'à moi à travers les couloirs et les mille
fissures de la masure sonore. Les pourvoyeurs de la maison élevaient
dans la cour, située en précipice au-dessous de moi, des voix rauques
et rudes qui contrastaient avec celles des nonnes, et enfin l'appel
strident de l'éveilleuse Marie-Josephe courant de chambre en chambre,
et faisant grincer les verrous des dortoirs, mettait fin à ma
contemplation auditive.
Je dormais peu. Je n'ai jamais su dormir à point. Je n'en avais envie
que quand il fallait songer à s'éveiller. Je rêvais à Nohant; c'était
devenu dans ma pensée un paradis, et cependant je n'avais point de
hâte d'y retourner, et quand ma grand'mère prononça que je n'aurais
pas de vacances, parce que, ne devant pas rester de nombreuses années
au couvent, il les fallait faire aussi complètes que possible pour mes
études, je me soumis sans chagrin, tant je craignais de retrouver à
Nohant les chagrins qui me l'avaient fait quitter sans regret.
Ces études, auxquelles ma bonne maman sacrifiait le plaisir de me
voir, étaient à peu près nulles. Elle ne tenait qu'aux leçons
d'agrément, et depuis que j'étais diable, je n'aimais plus à
m'occuper. Cela m'ennuyait bien quelquefois, cette oisiveté errante,
mais le moyen de s'en déshabituer quand on s'y est laissé longtemps
endormir?
Enfin vint le temps où une grande révolution devait s'opérer en moi.
Je devins dévote; cela se fit tout d'un coup, comme une passion qui
s'allume dans une âme ignorante de ses propres forces. J'avais épuisé
pour ainsi dire la paresse et la complaisance envers mes diables, le
mouvement, la rébellion muette et systématique contre la discipline.
Le seul amour violent dont j'eusse vécu, l'amour filial, m'avait comme
lassée et brisée. J'avais une sorte de culte pour Mme Alicia, mais
c'était un amour tranquille: il me fallait une passion ardente.
J'avais quinze ans. Tous mes besoins étaient dans mon cœur, et mon
cœur s'ennuyait si l'on peut ainsi parler. Le sentiment de la
personnalité ne s'éveillait pas en moi. Je n'avais pas cette
sollicitude immodérée pour ma personne que j'ai vue se développer à
l'âge que j'avais alors chez presque toutes les jeunes filles que j'ai
connues. Il me fallait aimer hors de moi, et je ne connaissais rien
sur la terre que je pusse aimer de toutes mes forces.
Cependant je ne cherchai point Dieu. L'idéal religieux, et ce que les
chrétiens appellent la grâce, vint me trouver et s'emparer de moi
comme par surprise. Les sermons des nonnes et des maîtresses n'agirent
aucunement sur moi. Mme Alicia elle-même ne m'influença point d'une
manière sensible. Voici comment la chose arriva, je la raconterai sans
l'expliquer, car il y a dans ces soudaines transformations de notre
esprit un mystère qu'il ne nous appartient pas toujours de pénétrer
nous-mêmes.
Nous entendions tous les matins la messe, à sept heures; nous
retournions à l'église à quatre heures, et nous y passions une
demi-heure, consacrée pour les pieuses à la méditation, à la prière ou
à quelque sainte lecture. Les autres baillaient, sommeillaient, ou
chuchotaient quand la maîtresse n'avait pas les yeux sur elles. Par
désœuvrement, je pris un livre qu'on m'avait donné et que je n'avais
pas encore daigné ouvrir. Les feuillets étaient collés encore par
l'enluminage de la tranche; c'était un abrégé de la Vie des saints.
J'ouvris au hazard. Je tombai sur la légende excentrique de saint
Simon le Stylite, dont Voltaire s'est beaucoup moqué, et qui ressemble
à l'histoire d'un fakir indien plus qu'à celle d'un philosophe
chrétien. Cette légende me fit sourire d'abord, puis son étrangeté me
surprit, m'intéressa; je la relus plus attentivement, et j'y trouvai
plus de poésie que d'absurdité. Le lendemain, je lus une autre
histoire, et le surlendemain j'en dévorai plusieurs avec un vif
intérêt. Les miracles me laissaient incrédule, mais la foi, le
courage, le stoïcisme des confesseurs et des martyrs m'apparaissaient
comme de grandes choses et répondaient à quelque fibre secrète qui
commençait à vibrer en moi.
Il y avait au fond du chœur un superbe tableau du Titien que je n'ai
jamais pu bien voir. Placé trop loin des regards et dans un coin privé
de lumière, comme il était très noir par lui-même, on ne distinguait
que des masses d'une couleur chaude sur un fond obscur. Il
représentait Jésus au jardin des Olives au moment où il tombe
défaillant dans les bras de l'ange. Le Sauveur était affaissé sur ses
genoux, un de ses bras étendu sur ceux de l'ange qui soutenait sur sa
poitrine cette belle tête éperdue et mourante. Ce tableau était placé
vis-à-vis de moi, et à force de le regarder je l'avais deviné plutôt
que compris. Il y avait un seul moment dans la journée où j'en
saisissais à peu près les détails, c'était un hiver, lorsque le soleil
sur son déclin jetait un rayon sur la draperie rouge de l'ange et sur
le bras nu et blanc du Christ. Le miroitement du vitrage rendait
éblouissant ce moment fugitif, et à ce moment-là j'éprouvais toujours
une émotion indéfinissable, même au temps où je n'étais pas dévote et
où je ne pensais pas devoir jamais le devenir.
Tout en feuilletant la _Vie des Saints_, mes regards se reportèrent
plus souvent sur le tableau; c'était en été, le soleil couchant ne
l'illuminait plus à l'heure de notre prière, mais l'objet contemplé
n'était plus aussi nécessaire à ma vue qu'à ma pensée. En interrogeant
machinalement ces masses grandioses et confuses, je cherchai le sens
de cette agonie du Christ, le secret de cette douleur volontaire si
cuisante, et je commençais à y pressentir quelque chose de plus grand
et de plus profond que ce qui m'avait été expliqué; je devenais
profondément triste moi-même et comme navrée d'une pitié, d'une
souffrance inconnues. Quelques larmes venaient au bord de ma
paupière, je les essuyais furtivement, ayant honte d'être émue sans
savoir pourquoi. Je n'aurais pas pu dire que c'était la beauté de la
peinture, puisqu'on la voyait tout juste assez pour pouvoir dire que
cela avait l'air de quelque chose de beau.
Un autre tableau, plus visible et moins digne d'être vu, représentait
saint Augustin sous le figuier, avec le rayon miraculeux sur lequel
était écrit le fameux _Tolle, lege_, ces mystérieuses paroles que le
fils de Monique crut entendre sortir du feuillage et qui le décidèrent
à ouvrir le livre divin des Évangiles. Je cherchai la Vie de saint
Augustin, qui m'avait été vaguement racontée au couvent, où ce saint,
patron de l'ordre, était en particulière vénération. Je me plus
extraordinairement à cette histoire, qui porte avec elle un grand
caractère de sincérité et d'enthousiasme. De là, je passai à celle de
saint Paul, et le _cur me persequeris?_ me fit une impression
terrible. Le peu de latin que Deschartres m'avait appris me servait à
comprendre une partie des offices, et je me mis à écouter et à trouver
dans les psaumes récités par les religieuses une poésie et une
simplicité admirables. Enfin il se passa tout à coup huit jours où la
religion catholique m'apparut comme une étude intéressante.
Le _Tolle, lege_, me décida enfin à ouvrir l'Évangile et à le relire
attentivement. La première impression ne fut pas vive. Le livre divin
n'avait point l'attrait de la nouveauté. Déjà j'en avais goûté le
côté simple et admirable, mais ma grand'mère avait si bien conspiré
pour me faire trouver les miracles ridicules, et elle m'avait tant
répété les facéties de Voltaire sur l'esprit malin, transporté du
corps d'un possédé à celui d'un troupeau de cochons, enfin elle
m'avait si bien mise en garde contre l'entraînement, que je me
défendis par habitude et restai froide en relisant l'agonie et la mort
de Jésus.