pour moi.--Fanelly.--La liste des affections.--Anna.--Isabelle
quitte le couvent.--Fanelly me console.--Retour sur le
passé.--Précautions mal entendues des religieuses.--Je fais des
vers.--J'écris mon premier roman.--Ma grand'mère revient à
Paris.--M. Abraham.--Études sérieuses pour la présentation à la
cour.--Je retombe dans mes chagrins de famille.--On me met en
présence d'épouseurs.--Visites chez de vieilles comtesses.--On
me donne une cellule.--Description de ma cellule.--Je commence
à m'ennuyer de la _diablerie_.--La vie des saints.--Saint
Siméon le Stylite, saint Augustin, saint Paul.--Le Christ au
jardin des Oliviers.--L'Évangile.--J'entre un soir dans
l'église.
Mon premier chagrin à la grande classe fut le départ d'Isabelle. Ses
parens l'emmenaient en Suisse avec sa sœur aînée, qui n'était pas au
couvent. Isabelle partit, joyeuse de faire un si beau voyage, ne
regrettant que Sophie, et faisant fort peu d'attention à mes larmes.
J'en fus blessée. J'aimais Sophie et j'en étais doublement jalouse:
jalouse, parce qu'elle me préférait Isabelle; jalouse, parce que
Isabelle me la préférait. J'eus quelques jours de grand chagrin. Mais
la jalousie en amitié n'est point mon mal: je la méprise et m'en
défends assez bien. Quand je vis Sophie pleurer son amie et dédaigner
mes consolations, je ne fis pas la superbe. Je la priai de m'associer
à ses regrets, d'être triste avec moi sans se gêner et de me parler
d'Isabelle sans jamais craindre de lasser ma patience et mon
affection. «Au fait, me dit Sophie en se jetant dans mes bras, je ne
sais pas pourquoi nous t'avions traitée comme un enfant, Isabelle et
moi. Tu as plus de cœur qu'on ne pense, et je te jure amitié
sérieuse. Tu me permettras d'aimer Isabelle avant tout. Elle y a droit
par ancienneté, mais après Isabelle, je sens que c'est toi que j'aime
plus que tout le monde ici.»
J'acceptai joyeusement la part qui m'était faite, et je devins
l'inséparable de Sophie. Elle fut toujours aimable et charmante: mais
je dois dire que, pour l'élan du cœur et le dévoûment complet, je fis
toujours les frais de cette amitié; Sophie était exclusive malgré
elle. Son âme ne pouvait se partager. Je l'accusai quelquefois
d'ingratitude, puis je sentis que j'avais tort, et, sans la quitter
d'une semelle, j'ouvris mon cœur à d'autres amitiés.
Mary partit pour un voyage en Angleterre. Elle devait revenir bientôt,
et je ne m'en affectai pas beaucoup, parce que mon entrée à la grande
classe nous avait beaucoup séparées, et qu'à son retour elle devait
m'y rejoindre. Mais son absence se prolongea. Elle ne revint qu'au
bout d'un an et pour rentrer à la petite classe. L'affection qui
s'empara de moi me dédommagea de toutes ces pertes, et je trouvai
dans Fanelly de Brisac la plus aimante de toutes mes amies.
C'était une petite blonde, fraîche comme une rose et d'une physionomie
si vive, si franche, si bonne, qu'on avait du plaisir à la regarder.
Elle avait de magnifiques cheveux cendrés qui tombaient en longues
boucles sur ses yeux bleus et sur ses joues rondelettes. Comme elle
remuait toujours, qu'elle ne savait pas marcher sans courir, ni courir
sans bondir comme une balle, ce perpétuel flottement de cheveux était
la chose la plus gaie du monde. Ses lèvres vermeilles ne savaient que
sourire, et, comme elle était de Nérac, elle avait un petit accent
gascon qui réjouissait l'oreille. Ses sourcils se rejoignaient
au-dessus de son petit nez, ses yeux pétillaient comme des étincelles.
Elle agissait et entreprenait toujours, elle ne connaissait pas la
rêverie. Elle babillait sans désemparer. Elle était tout feu, tout
cœur, tout soleil, un vrai type méridional, la plus aimable, la plus
vivante, la plus prévenante compagne que j'aie jamais eue.
Elle m'aima la première et me le dit sans savoir comment j'y
répondrais. J'y répondis tout de suite et de tout mon cœur, sans
savoir où cela me mènerait. Mais ma bonne étoile avait présidé à ce
pacte d'inspiration. Je trouvai en elle un trésor de bonté, la douceur
d'un ange dans la pétulance d'un démon, un esprit rayonnant de santé
morale, une abondance de cœur inépuisable, une complaisance
empressée, ingénieuse, active, une droiture et une générosité
d'instincts à toute épreuve, un caractère comme on n'en rencontre pas
trois dans la vie pour l'unité, l'égalité, la sûreté. Cette
personne-là a toujours vécu loin de moi depuis, nous ne nous sommes
presque pas écrit. Elle n'était pas _écriveuse_, comme nous disions au
couvent: nous ne nous sommes pas revues. Elle s'est mariée avec un
homme très estimable, M. le Franc de Pompignan, mais dont la religion
politique et sociale doit être tout l'opposé de la mienne. Elle doit
donc vivre dans un milieu où je suis considérée très probablement
comme un suppôt de l'Antechrist[20]. Mais en dépit de tout cela, il y
a une chose dont je suis aussi assurée que de ma propre existence,
c'est que Fanelly m'aime toujours tendrement et ardemment, c'est
qu'aucun nuage n'a passé sur cette irrésistible et complète sympathie
que nous avons éprouvée l'une pour l'autre, il y a trente ans, c'est
qu'elle ne pense jamais à moi sans se dire qu'elle m'aime et sans
être certaine que je l'aime aussi. Qui ne l'eût aimée? Elle n'avait
pas un seul défaut, pas un seul travers. A la voir si rieuse, si
échevelée, si _en l'air_, on eût pu croire qu'elle ne pensait à rien,
et cependant elle pensait toujours à vous être agréable; elle vivait
pour ainsi dire de l'affection qu'elle vous portait et du plaisir
qu'elle voulait vous donner. Je la vois toujours entrant dans la
classe dix fois par jour (car elle savait sortir de classe comme
personne) et remuant sa jolie tête blonde à droite et à gauche pour me
chercher. Elle était myope malgré ses beaux yeux. «_Ma tante_,
disait-elle, où est donc _ma tante_? qu'a-t-on fait de ma tante?
Mesdemoiselles, mesdemoiselles, qui a vu ma tante?--Eh! je suis là,
lui disais-je. Viens donc auprès de moi.
[20] Ce n'est pas une raison pour omettre de rappeler la belle
action qui s'est passée depuis que ces lignes sont écrites.
Sous-préfet à Nérac, M. de Pompignan est descendu dans un puits
méphitique où personne n'osait se risquer, pour en retirer de
pauvres ouvriers asphyxiés. Parvenu au but de ses efforts, M. de
Pompignan, qui par deux fois déjà s'était évanoui, replongeant
toujours avec un nouveau courage, faillit payer de sa vie
l'admirable dévoûment de son cœur.
--Ah! c'est bien, ma tante! Tu m'as gardé ma place à côté de toi.
C'est bien, c'est bien, nous allons rire. Mais qu'est-ce que tu as, ma
tante? Tu as l'air soucieux, voyons, dis-moi ce que tu as?
--Mais rien.
--En ce cas, ris donc, est-ce que tu t'ennuies? Eh, oui, je parie! Il
y a au moins une heure que tu es tranquille. Viens, décampons; j'ai
découvert quelque chose de charmant.»
Et elle m'emmenait battre les buissons dans le jardin, ou les pavés
dans le cloître, et elle avait toujours préparé quelque folle surprise
pour me divertir. Il n'y avait pas moyen d'être triste ou seulement
rêveuse avec elle, et ce qu'il y avait de remarquable dans ce charmant
naturel, c'est que son tourbillonnement ne fatiguait jamais. Elle vous
arrachait à vous-même et ne vous faisait jamais regretter de vous être
laissé aller. Elle était pour moi la santé, la vie de l'âme et du
corps. C'était le ciel qui me l'envoyait, à moi qui avais, qui ai
toujours eu besoin précisément de l'initiative des autres pour
exister.
Je trouvais fort doux d'être aimée ainsi, et je dois ajouter que cette
enfant est dans ma vie le seul être dont je me sois sentie aimée à
toute heure avec la même intensité et la même placidité.
Comment fit-elle durant deux années d'intimité pour ne pas se lasser
de moi un seul instant? C'est qu'elle avait une libéralité de cœur
tout exceptionnelle. C'est aussi qu'elle avait un esprit peu
ordinaire. Elle avait trouvé le secret de me transformer, de me rendre
amusante, de m'arracher si bien à mes langueurs et à mes abattemens,
qu'elle en était venue à me croire vivante comme elle. Elle ne se
doutait pas que c'était elle qui me donnait la vie.
On avait au couvent l'enfantine et plaisante habitude d'établir et de
respecter le classement de ses amitiés. L'on exigeait cela les unes
des autres, ce qui prouve que la femme est née jalouse, et tient à ses
droits dans l'affection, à défaut d'autres droits à faire valoir dans
la société. Ainsi, on dressait la liste de ses relations plus ou moins
intimes: on les classait par ordre, et les initiales des quatre ou
cinq noms préférés étaient comme une devise qu'on lisait sur les
cahiers, sur les murs, sur les couvercles de pupitre, comme autrefois
l'on mettait certains chiffres et certaines couleurs sur ses armes et
sur son palefroi. Quand on avait donné la première place, on n'avait
pas le droit de la reprendre pour la donner à une autre. L'ancienneté
faisait loi. Ainsi ma liste de la grande classe portait invariablement
Isabella Clifford en tête, et puis Sophie Cary. Quand vint Fanelly,
elle ne put avoir que la troisième place, et bien que Fanelly n'eût
pas de meilleures amies que moi, bien qu'elle n'en eût jamais d'autres
que les miennes, elle accepta sans jalousie et sans chagrin cette
troisième place. Après elle vint Anna Vié, qui eut la quatrième; et
pendant près d'une année je ne formai pas d'autres relations. Le nom
de Mme Alicia couronnait toujours la liste; elle brillait seule,
au-dessus, comme mon soleil. Les initiales de mes quatre compagnes
formaient le mot _Isfa_, que je traçais sur tous les objets à mon
usage dans la classe, comme une formule cabalistique. Quelquefois je
l'entourais d'une auréole de petits a pour signifier qu'Alicia
remplissait tout le reste de mon cœur. Combien de fois Mme Eugénie,
qui, avec sa vue débile, voyait cependant tout, et mettait son petit
nez curieux dans toutes nos paperasses, s'est-elle creusé l'esprit
pour découvrir ce que signifiait ce mot mystérieux! Chacune de nous,
ayant un logogriphe du même genre, lui laissait présumer que nous
avions une langue de convention, et qu'à l'aide de ce langage nous
conspirions contre son autorité. Mais elle interrogeait vainement. On
lui disait que c'étaient des lettres jetées au hasard pour essayer les
plumes. Le mystère est une si belle chose quand il ne cache aucun
secret!
Anna Vié, ma _quatrième_, était une personne très intelligente, gaie,
railleuse, malicieuse, la plus spirituelle du couvent en paroles. Il
était impossible de ne pas se plaire avec elle. Elle était laide et
pauvre, et ces deux disgrâces dont elle riait sans cesse, faisaient
son plus grand charme; orpheline, elle avait pour tout appui un vieil
oncle grec, M. de Césarini, qu'elle connaissait peu et craignait
beaucoup. Diable au premier chef, rageuse surtout, redoutée pour son
ironie, elle avait pourtant un noble et généreux cœur. Sa gaîté
brillante cachait un grand fonds d'amertume. Son avenir, qui se
présentait toujours à elle sous des couleurs sombres, son esprit, qui
la faisait craindre plus qu'aimer; ses pauvres petites robes noires,
fanées, sa petite taille, qui ne se développait point, son teint jaune
et bilieux, ses petits yeux étranges, tout lui était un sujet de
plaisanterie apparente et de douleur secrète. A cause de cela, on la
croyait envieuse des avantages des autres. Cela n'était point. Elle
avait une grande droiture de jugement, une grande élévation d'idées,
et quand elle vous aimait assez pour ne plus rire avec vous, elle
pleurait avec noblesse et s'emparait de votre sympathie. Longtemps
nous caressâmes ensemble le rêve qu'elle viendrait habiter Nohant
quand j'y retournerais. Ma grand'mère souriait à ce projet; mais
l'oncle d'Anna, à qui celle-ci en parla d'abord, ne s'y montra pas
favorable.
Je l'ai revue une ou deux fois depuis notre séparation. Elle avait
épousé un M. Desparbès de Lussan, de la famille de Mme de Lussan, qui
avait été l'amie intime de ma grand'mère. Anna, mariée, n'était plus
la même personne. Elle avait grandi, son teint s'était éclairci: sans
être jolie, elle était devenue agréable. Elle habitait la campagne à
Ivry. Son mari n'était ni jeune, ni riche ni _avenant_, mais elle s'en
louait beaucoup, et, soit pour lui complaire, soit pour se réconcilier
avec son sort, qui ne paraissait pas enivrant, elle était devenue
dévote, de sceptique très obstinée que je l'avais connue.
Un autre changement qui m'étonna davantage et qui m'affligea, fut la
contrainte et la froideur de ses manières avec moi. Je n'étais
pourtant pas George Sand alors, et je ne songeais guère à le devenir.
J'étais encore catholique, et si inconnue en ce monde que personne ne
songeait à dire du mal de moi. La réserve de mon ancienne amie ne
m'eût peut-être pas empêchée de la revoir, car je croyais deviner
quelle n'était pas plus heureuse dans le monde qu'au couvent, et
qu'elle aurait besoin de s'épancher avec moi quand nous serions
seules; mais je n'habitais point Paris, et les douze ou treize ans que
j'ai passés a Nohant après mon mariage ont nécessairement rompu la
plupart de mes relations de couvent. J'ai su qu'Anna avait perdu son
mari après quelques années de mariage, et je ne sais pas ce qu'elle
est devenue. Puisse-t-elle être heureuse! Elle avait toujours
désespéré de pouvoir l'être, et pourtant elle le méritait beaucoup.
Pendant près d'un an, Sophie, Fanelly, Anna et moi, nous fûmes
inséparables. Je fus le lien entre elles; car, avant que Sophie m'eût
acceptée pour sa _seconde_, et que les deux autres m'eussent adoptée
pour leur _première_, elles n'avaient pas marché ensemble. Notre
intimité fut sans nuages. Je souffrais bien un peu des fréquentes
_indifférences_ de Sophie, qui se croyait obligée d'aimer Isabelle
absente plus que moi, tandis que je me croyais obligée d'aimer
Isabelle absente et Sophie indifférente plus que Fanelly et Anna, qui
m'adoraient généreusement. Mais c'était la règle, la loi. On aurait
cru mériter l'odieuse qualification d'inconstante si on eût dérangé
l'ordre de la liste. Pourtant je dois dire à ma justification qu'en
dépit de la liste, en dépit de l'ancienneté, en dépit des promesses
échangées, je ne pouvais m'empêcher de sentir que j'aimais Fanelly
plus que toutes les autres, et je lui faisais souvent cet étrange
raisonnement: «Par ma volonté tu n'es que ma troisième, mais contre ma
volonté tu es ma première et peut-être ma seule.» Elle riait.
«Qu'est-ce que cela me fait, me disait-elle, que tu me comptes la
troisième, si tu m'aimes comme je t'aime? va, _ma tante_, je ne t'en
demande pas davantage. Je ne suis pas fière, et j'aime celles que tu
aimes.» Isabelle revint de Suisse au bout de quelques mois, mais elle
vint nous dire adieu, elle quittait définitivement le couvent. Elle
partait pour l'Angleterre. J'eus un désespoir complet, d'autant plus
que, tout absorbée par Sophie, elle s'apercevait à peine de ma
présence et se retourna pour dire: «_Qu'a donc cette petite à pleurer
comme cela?_» Je trouvai le mot bien dur; mais comme Sophie lui dit
que j'avais été sa consolatrice et qu'elle m'avait prise pour amie,
Isabelle s'efforça de me consoler et voulut que je fusse en tiers dans
leur promenade. Elle revint nous voir une autre fois, et partit peu de
temps après. Elle a fait un riche mariage. Je ne l'ai jamais revue.
Sophie ne se consola pas de cette séparation. Pour moi, dont l'amitié
avait été plus courte et moins heureuse, je m'en laissai consoler par
ma chère Fanelly, et je fis bien; car Isabelle n'avait jamais vu en
moi qu'un enfant, et d'ailleurs, elle était peut-être plus
sentimentale que tendre.
Mon année, presque mes dix-huit ans de _diablerie_ s'écoulèrent comme
un jour et sans que j'en eusse pour ainsi dire conscience. Sophie et
Anna prétendaient s'ennuyer mortellement au couvent, et que ce fût un
_genre_ ou une réalité, toutes mes compagnes disaient la même chose.
Il n'y avait que les dévotes qui se fussent interdit la plainte, et
elles n'en paraissaient pas plus gaies. Tous ces enfans avaient été
apparemment bien heureux dans leurs familles. Celles qui, comme Anna,
n'avaient pas de famille, et dont les jours de sortie n'étaient rien
moins que gais, rêvaient un monde de plaisir, de bals, de délices, de
voyages, que sais-je! tout ce qui était la liberté et l'absence
d'occupations réglées. La claustration et la règle sont apparemment ce
qu'il y a de plus antipathique à l'adolescence.
Pour moi, si je souffris physiquement de la claustration, je ne m'en
aperçus pas au moral; mon imagination ne devançait pas les années, et
l'avenir me faisait plus de peur que d'envie. Je n'ai jamais aimé à
regarder devant moi. L'inconnu m'effraie, j'aime mieux le passé qui
m'attriste. Le présent est toujours une sorte de compromis entre ce
que l'on a désiré et ce que l'on a obtenu. Tel qu'il est, on l'accepte
ou on le subit, on sait qu'on a déjà subi ou accepté beaucoup de
choses, mais que sait-on de ce qu'on pourra subir ou accepter le
lendemain? Je n'ai jamais voulu me laisser dire ma bonne aventure, je
ne croyais certes pas à la divination; mais l'avenir matériel me
paraît toujours quelque chose de si grave que je n'aime pas qu'on m'en
parle, même en rébus et en jongleries. Pour mon compte, je n'ai jamais
fait à Dieu qu'une demande dans mes prières: c'est d'avoir la force de
supporter ce qui m'arriverait.
Avec cette disposition d'esprit, qui n'a jamais changé, je me trouvai
donc heureuse au couvent plus qu'ailleurs; car là, personne ne
connaissant à fond le passé des autres, personne ne pouvait parler aux
autres de ce qui devait leur arriver. Les parens parlent toujours de
l'avenir à leurs enfans. Cet avenir de leur progéniture, c'est leur
continuel souci, leur tendre et inquiète préoccupation. Ils voudraient
l'arranger, l'assurer: ils y consument toute leur vie, et pourtant la
destinée dément et déjoue toutes leurs prévisions. Les enfans ne
profitent jamais des recommandations qu'on leur a faites. Certain
instinct d'indépendance ou de curiosité les pousse même le plus
souvent en sens contraire. Les nonnes n'ont pas le même genre de
sollicitude pour les enfans qu'elles élèvent. Pour elles, il n'y a pas
d'avenir sur la terre. Elles ne voient que le ciel ou l'enfer, et
l'avenir, dans leur langage, s'appelle le salut. Avant même d'être
dévote, ce genre d'avenir ne m'effrayait pas comme l'autre. Puisque,
selon les catholiques, on est libre de choisir entre le salut et la
damnation, puisque la grâce n'est jamais en défaut, et que la moindre
bonne volonté vous jette dans une voie où les anges mêmes daignent
marcher devant vous, je me disais avec une confiance superbe que je ne
courais aucun danger, que j'y penserais quand je voudrais, et je ne me
pressais pas d'y penser. Je n'étais pas sensible aux considérations
d'intérêt personnel. Elles n'ont jamais agi sur moi, même en matière
de religion. Je voulais aimer Dieu pour la seule douceur de l'aimer,
je ne voulais pas avoir peur de lui: voilà ce que je disais quand on
s'efforçait de m'épouvanter.
Sans réflexion et sans souci de cette vie et de l'autre, je ne
songeais qu'à m'amuser, ou, pour mieux dire, je ne songeais même pas à
cela: je ne songeais à rien. J'ai passé les trois quarts de ma vie
ainsi, et pour ainsi dire à l'état latent. Je crois bien que je
mourrai sans avoir réellement songé à vivre, et pourtant j'aurai vécu
à ma manière, car rêver et contempler est une action insensible qui
remplit parfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles
sans les trop user.
Je vivais donc là sans savoir comment et toujours prête à m'amuser
comme l'entendraient mes amies. Anna aimait à causer, je l'écoutais.
Sophie était rêveuse et triste, je m'attachais à ses pas en silence,
ne la troublant pas dans ses méditations, ne la boudant pas quand
elle revenait à moi. Fanelly aimait à courir, à rire, à fureter, à
organiser toujours quelque diablerie, je devenais tout feu, toute
joie, tout mouvement avec elle. Heureusement pour moi, elle s'emparait
de moi; Anna nous suivait par amitié et Sophie par désœuvrement;
alors commençaient des escapades et des vagabondages qui duraient des
journées entières. On se donnait rendez-vous dans un coin quelconque;
Fanelly, dont la petite bourse était toujours la mieux garnie et qui
avait l'art de faire acheter en cachette par le portier tout ce
qu'elle voulait, nous préparait sans cesse des surprises de
gourmandise. C'était un melon magnifique, des gâteaux, des paniers de
cerises ou de raisins, des beignets, des pâtés, que sais-je! Elle
s'ingéniait toujours à nous régaler de quelque chose d'inattendu et de
prodigieux. Pendant tout un été, nous ne fûmes nourries que par
contrebande, et quelle folle nourriture! Il fallait avoir quinze ans
pour n'en pas tomber malade. De mon côté, j'apportais les friandises
que me donnaient Mme Alicia et la sœur Thérèse, qui confectionnait
elle-même des _dumpleens_ et des _puddings_ délicieux, et qui
m'appelait dans son laboratoire pour en bourrer mes poches.
Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures
où l'on ne devait pas manger, c'était une fête, une partie fine et des
rires inextinguibles, et des saletés de l'autre monde, comme de
lancer au plafond la croûte d'une tarte aux confitures et de la voir
s'y coller avec grâce, de cacher des os de poulets au fond d'un piano,
de semer des pelures de fruit dans les escaliers sombres pour faire
tomber les personnes graves. Tout cela paraissait énormément
spirituel, et l'on se grisait à force de rire: car en fait de boisson
nous n'avions que de l'eau ou de limonade.
La recherche de la _victime_ était poursuivie avec ardeur, et j'aurais
à raconter bien des déceptions qu'elle nous causa. Mais j'ai déjà
raconté trop d'enfantillages, et, je le crains, avec trop de
complaisance.
Je ne voudrais pourtant pas avoir oublié que mon but, en retraçant mes
souvenirs, est d'intéresser mon lecteur au souvenir de sa propre vie.
Déchirerai-je les pages qui précèdent comme puériles et sans utilité?
Non! La gaîté, l'espièglerie même de l'adolescence, toujours mêlées
d'une certaine poésie ou d'une grande activité d'imagination, sont une
phase de notre existence que nous ne retraçons jamais sans nous sentir
redevenir meilleurs, quand l'âge a passé sur nos têtes. L'adolescence
est un âge de candeur, de courage et de dévouement souvent
déraisonnable, toujours sincère et spontané. Ce que l'âge nous fait
acquérir d'expérience et de jugement est au détriment de cette
ingénuité première, qui ferait de nous des êtres parfaits si nous la
conservions tout en acquérant la maturité. Faute de raison, ces
trésors de la première jeunesse sont perdus ou stériles: mais en nous
reportant à ce temps de prodigalité morale, nous reprenons possession
de notre véritable richesse, et nul de nous ne serait capable d'une
mauvaise action s'il avait toujours devant les yeux le spectacle de sa
première innocence. Voilà pourquoi ces souvenirs sont bons pour tout
le monde comme pour moi.
Pourtant j'abrége, car si je voulais rapporter tout ce que je me
rappelle avec plaisir et avec une exactitude de mémoire, à certains
égards, qui me surprend moi-même, je remplirais tout un volume. Il
suffira de dire que je passai longtemps dans cet état de diablerie, ne
faisant quoi que ce soit, si ce n'est d'apprendre un peu d'italien, un
peu de musique, le moins possible en vérité. Je m'appliquais seulement
à l'anglais, que j'avais hâte de savoir, parce que la moitié de la vie
était manquée au couvent quand on n'entendait pas cette langue. Je
commençais aussi à vouloir écrire. Nous en avions toutes la rage, et
celles qui manquaient d'imagination passaient leur temps à s'écrire
des lettres les unes aux autres: lettres parfois charmantes de
tendresse et de naïveté, que l'on nous interdisait sévèrement comme si
c'eût été des billets doux, mais que la prohibition rendait plus
actives et plus ardentes.