Départ d'Isabelle pour la Suisse.--Amitié protectrice de Sophie

pour moi.--Fanelly.--La liste des affections.--Anna.--Isabelle

quitte le couvent.--Fanelly me console.--Retour sur le

passé.--Précautions mal entendues des religieuses.--Je fais des

vers.--J'écris mon premier roman.--Ma grand'mère revient à

Paris.--M. Abraham.--Études sérieuses pour la présentation à la

cour.--Je retombe dans mes chagrins de famille.--On me met en

présence d'épouseurs.--Visites chez de vieilles comtesses.--On

me donne une cellule.--Description de ma cellule.--Je commence

à m'ennuyer de la _diablerie_.--La vie des saints.--Saint

Siméon le Stylite, saint Augustin, saint Paul.--Le Christ au

jardin des Oliviers.--L'Évangile.--J'entre un soir dans

l'église.

Mon premier chagrin à la grande classe fut le départ d'Isabelle. Ses

parens l'emmenaient en Suisse avec sa sœur aînée, qui n'était pas au

couvent. Isabelle partit, joyeuse de faire un si beau voyage, ne

regrettant que Sophie, et faisant fort peu d'attention à mes larmes.

J'en fus blessée. J'aimais Sophie et j'en étais doublement jalouse:

jalouse, parce qu'elle me préférait Isabelle; jalouse, parce que

Isabelle me la préférait. J'eus quelques jours de grand chagrin. Mais

la jalousie en amitié n'est point mon mal: je la méprise et m'en

défends assez bien. Quand je vis Sophie pleurer son amie et dédaigner

mes consolations, je ne fis pas la superbe. Je la priai de m'associer

à ses regrets, d'être triste avec moi sans se gêner et de me parler

d'Isabelle sans jamais craindre de lasser ma patience et mon

affection. «Au fait, me dit Sophie en se jetant dans mes bras, je ne

sais pas pourquoi nous t'avions traitée comme un enfant, Isabelle et

moi. Tu as plus de cœur qu'on ne pense, et je te jure amitié

sérieuse. Tu me permettras d'aimer Isabelle avant tout. Elle y a droit

par ancienneté, mais après Isabelle, je sens que c'est toi que j'aime

plus que tout le monde ici.»

J'acceptai joyeusement la part qui m'était faite, et je devins

l'inséparable de Sophie. Elle fut toujours aimable et charmante: mais

je dois dire que, pour l'élan du cœur et le dévoûment complet, je fis

toujours les frais de cette amitié; Sophie était exclusive malgré

elle. Son âme ne pouvait se partager. Je l'accusai quelquefois

d'ingratitude, puis je sentis que j'avais tort, et, sans la quitter

d'une semelle, j'ouvris mon cœur à d'autres amitiés.

Mary partit pour un voyage en Angleterre. Elle devait revenir bientôt,

et je ne m'en affectai pas beaucoup, parce que mon entrée à la grande

classe nous avait beaucoup séparées, et qu'à son retour elle devait

m'y rejoindre. Mais son absence se prolongea. Elle ne revint qu'au

bout d'un an et pour rentrer à la petite classe. L'affection qui

s'empara de moi me dédommagea de toutes ces pertes, et je trouvai

dans Fanelly de Brisac la plus aimante de toutes mes amies.

C'était une petite blonde, fraîche comme une rose et d'une physionomie

si vive, si franche, si bonne, qu'on avait du plaisir à la regarder.

Elle avait de magnifiques cheveux cendrés qui tombaient en longues

boucles sur ses yeux bleus et sur ses joues rondelettes. Comme elle

remuait toujours, qu'elle ne savait pas marcher sans courir, ni courir

sans bondir comme une balle, ce perpétuel flottement de cheveux était

la chose la plus gaie du monde. Ses lèvres vermeilles ne savaient que

sourire, et, comme elle était de Nérac, elle avait un petit accent

gascon qui réjouissait l'oreille. Ses sourcils se rejoignaient

au-dessus de son petit nez, ses yeux pétillaient comme des étincelles.

Elle agissait et entreprenait toujours, elle ne connaissait pas la

rêverie. Elle babillait sans désemparer. Elle était tout feu, tout

cœur, tout soleil, un vrai type méridional, la plus aimable, la plus

vivante, la plus prévenante compagne que j'aie jamais eue.

Elle m'aima la première et me le dit sans savoir comment j'y

répondrais. J'y répondis tout de suite et de tout mon cœur, sans

savoir où cela me mènerait. Mais ma bonne étoile avait présidé à ce

pacte d'inspiration. Je trouvai en elle un trésor de bonté, la douceur

d'un ange dans la pétulance d'un démon, un esprit rayonnant de santé

morale, une abondance de cœur inépuisable, une complaisance

empressée, ingénieuse, active, une droiture et une générosité

d'instincts à toute épreuve, un caractère comme on n'en rencontre pas

trois dans la vie pour l'unité, l'égalité, la sûreté. Cette

personne-là a toujours vécu loin de moi depuis, nous ne nous sommes

presque pas écrit. Elle n'était pas _écriveuse_, comme nous disions au

couvent: nous ne nous sommes pas revues. Elle s'est mariée avec un

homme très estimable, M. le Franc de Pompignan, mais dont la religion

politique et sociale doit être tout l'opposé de la mienne. Elle doit

donc vivre dans un milieu où je suis considérée très probablement

comme un suppôt de l'Antechrist[20]. Mais en dépit de tout cela, il y

a une chose dont je suis aussi assurée que de ma propre existence,

c'est que Fanelly m'aime toujours tendrement et ardemment, c'est

qu'aucun nuage n'a passé sur cette irrésistible et complète sympathie

que nous avons éprouvée l'une pour l'autre, il y a trente ans, c'est

qu'elle ne pense jamais à moi sans se dire qu'elle m'aime et sans

être certaine que je l'aime aussi. Qui ne l'eût aimée? Elle n'avait

pas un seul défaut, pas un seul travers. A la voir si rieuse, si

échevelée, si _en l'air_, on eût pu croire qu'elle ne pensait à rien,

et cependant elle pensait toujours à vous être agréable; elle vivait

pour ainsi dire de l'affection qu'elle vous portait et du plaisir

qu'elle voulait vous donner. Je la vois toujours entrant dans la

classe dix fois par jour (car elle savait sortir de classe comme

personne) et remuant sa jolie tête blonde à droite et à gauche pour me

chercher. Elle était myope malgré ses beaux yeux. «_Ma tante_,

disait-elle, où est donc _ma tante_? qu'a-t-on fait de ma tante?

Mesdemoiselles, mesdemoiselles, qui a vu ma tante?--Eh! je suis là,

lui disais-je. Viens donc auprès de moi.

[20] Ce n'est pas une raison pour omettre de rappeler la belle

action qui s'est passée depuis que ces lignes sont écrites.

Sous-préfet à Nérac, M. de Pompignan est descendu dans un puits

méphitique où personne n'osait se risquer, pour en retirer de

pauvres ouvriers asphyxiés. Parvenu au but de ses efforts, M. de

Pompignan, qui par deux fois déjà s'était évanoui, replongeant

toujours avec un nouveau courage, faillit payer de sa vie

l'admirable dévoûment de son cœur.

--Ah! c'est bien, ma tante! Tu m'as gardé ma place à côté de toi.

C'est bien, c'est bien, nous allons rire. Mais qu'est-ce que tu as, ma

tante? Tu as l'air soucieux, voyons, dis-moi ce que tu as?

--Mais rien.

--En ce cas, ris donc, est-ce que tu t'ennuies? Eh, oui, je parie! Il

y a au moins une heure que tu es tranquille. Viens, décampons; j'ai

découvert quelque chose de charmant.»

Et elle m'emmenait battre les buissons dans le jardin, ou les pavés

dans le cloître, et elle avait toujours préparé quelque folle surprise

pour me divertir. Il n'y avait pas moyen d'être triste ou seulement

rêveuse avec elle, et ce qu'il y avait de remarquable dans ce charmant

naturel, c'est que son tourbillonnement ne fatiguait jamais. Elle vous

arrachait à vous-même et ne vous faisait jamais regretter de vous être

laissé aller. Elle était pour moi la santé, la vie de l'âme et du

corps. C'était le ciel qui me l'envoyait, à moi qui avais, qui ai

toujours eu besoin précisément de l'initiative des autres pour

exister.

Je trouvais fort doux d'être aimée ainsi, et je dois ajouter que cette

enfant est dans ma vie le seul être dont je me sois sentie aimée à

toute heure avec la même intensité et la même placidité.

Comment fit-elle durant deux années d'intimité pour ne pas se lasser

de moi un seul instant? C'est qu'elle avait une libéralité de cœur

tout exceptionnelle. C'est aussi qu'elle avait un esprit peu

ordinaire. Elle avait trouvé le secret de me transformer, de me rendre

amusante, de m'arracher si bien à mes langueurs et à mes abattemens,

qu'elle en était venue à me croire vivante comme elle. Elle ne se

doutait pas que c'était elle qui me donnait la vie.

On avait au couvent l'enfantine et plaisante habitude d'établir et de

respecter le classement de ses amitiés. L'on exigeait cela les unes

des autres, ce qui prouve que la femme est née jalouse, et tient à ses

droits dans l'affection, à défaut d'autres droits à faire valoir dans

la société. Ainsi, on dressait la liste de ses relations plus ou moins

intimes: on les classait par ordre, et les initiales des quatre ou

cinq noms préférés étaient comme une devise qu'on lisait sur les

cahiers, sur les murs, sur les couvercles de pupitre, comme autrefois

l'on mettait certains chiffres et certaines couleurs sur ses armes et

sur son palefroi. Quand on avait donné la première place, on n'avait

pas le droit de la reprendre pour la donner à une autre. L'ancienneté

faisait loi. Ainsi ma liste de la grande classe portait invariablement

Isabella Clifford en tête, et puis Sophie Cary. Quand vint Fanelly,

elle ne put avoir que la troisième place, et bien que Fanelly n'eût

pas de meilleures amies que moi, bien qu'elle n'en eût jamais d'autres

que les miennes, elle accepta sans jalousie et sans chagrin cette

troisième place. Après elle vint Anna Vié, qui eut la quatrième; et

pendant près d'une année je ne formai pas d'autres relations. Le nom

de Mme Alicia couronnait toujours la liste; elle brillait seule,

au-dessus, comme mon soleil. Les initiales de mes quatre compagnes

formaient le mot _Isfa_, que je traçais sur tous les objets à mon

usage dans la classe, comme une formule cabalistique. Quelquefois je

l'entourais d'une auréole de petits a pour signifier qu'Alicia

remplissait tout le reste de mon cœur. Combien de fois Mme Eugénie,

qui, avec sa vue débile, voyait cependant tout, et mettait son petit

nez curieux dans toutes nos paperasses, s'est-elle creusé l'esprit

pour découvrir ce que signifiait ce mot mystérieux! Chacune de nous,

ayant un logogriphe du même genre, lui laissait présumer que nous

avions une langue de convention, et qu'à l'aide de ce langage nous

conspirions contre son autorité. Mais elle interrogeait vainement. On

lui disait que c'étaient des lettres jetées au hasard pour essayer les

plumes. Le mystère est une si belle chose quand il ne cache aucun

secret!

Anna Vié, ma _quatrième_, était une personne très intelligente, gaie,

railleuse, malicieuse, la plus spirituelle du couvent en paroles. Il

était impossible de ne pas se plaire avec elle. Elle était laide et

pauvre, et ces deux disgrâces dont elle riait sans cesse, faisaient

son plus grand charme; orpheline, elle avait pour tout appui un vieil

oncle grec, M. de Césarini, qu'elle connaissait peu et craignait

beaucoup. Diable au premier chef, rageuse surtout, redoutée pour son

ironie, elle avait pourtant un noble et généreux cœur. Sa gaîté

brillante cachait un grand fonds d'amertume. Son avenir, qui se

présentait toujours à elle sous des couleurs sombres, son esprit, qui

la faisait craindre plus qu'aimer; ses pauvres petites robes noires,

fanées, sa petite taille, qui ne se développait point, son teint jaune

et bilieux, ses petits yeux étranges, tout lui était un sujet de

plaisanterie apparente et de douleur secrète. A cause de cela, on la

croyait envieuse des avantages des autres. Cela n'était point. Elle

avait une grande droiture de jugement, une grande élévation d'idées,

et quand elle vous aimait assez pour ne plus rire avec vous, elle

pleurait avec noblesse et s'emparait de votre sympathie. Longtemps

nous caressâmes ensemble le rêve qu'elle viendrait habiter Nohant

quand j'y retournerais. Ma grand'mère souriait à ce projet; mais

l'oncle d'Anna, à qui celle-ci en parla d'abord, ne s'y montra pas

favorable.

Je l'ai revue une ou deux fois depuis notre séparation. Elle avait

épousé un M. Desparbès de Lussan, de la famille de Mme de Lussan, qui

avait été l'amie intime de ma grand'mère. Anna, mariée, n'était plus

la même personne. Elle avait grandi, son teint s'était éclairci: sans

être jolie, elle était devenue agréable. Elle habitait la campagne à

Ivry. Son mari n'était ni jeune, ni riche ni _avenant_, mais elle s'en

louait beaucoup, et, soit pour lui complaire, soit pour se réconcilier

avec son sort, qui ne paraissait pas enivrant, elle était devenue

dévote, de sceptique très obstinée que je l'avais connue.

Un autre changement qui m'étonna davantage et qui m'affligea, fut la

contrainte et la froideur de ses manières avec moi. Je n'étais

pourtant pas George Sand alors, et je ne songeais guère à le devenir.

J'étais encore catholique, et si inconnue en ce monde que personne ne

songeait à dire du mal de moi. La réserve de mon ancienne amie ne

m'eût peut-être pas empêchée de la revoir, car je croyais deviner

quelle n'était pas plus heureuse dans le monde qu'au couvent, et

qu'elle aurait besoin de s'épancher avec moi quand nous serions

seules; mais je n'habitais point Paris, et les douze ou treize ans que

j'ai passés a Nohant après mon mariage ont nécessairement rompu la

plupart de mes relations de couvent. J'ai su qu'Anna avait perdu son

mari après quelques années de mariage, et je ne sais pas ce qu'elle

est devenue. Puisse-t-elle être heureuse! Elle avait toujours

désespéré de pouvoir l'être, et pourtant elle le méritait beaucoup.

Pendant près d'un an, Sophie, Fanelly, Anna et moi, nous fûmes

inséparables. Je fus le lien entre elles; car, avant que Sophie m'eût

acceptée pour sa _seconde_, et que les deux autres m'eussent adoptée

pour leur _première_, elles n'avaient pas marché ensemble. Notre

intimité fut sans nuages. Je souffrais bien un peu des fréquentes

_indifférences_ de Sophie, qui se croyait obligée d'aimer Isabelle

absente plus que moi, tandis que je me croyais obligée d'aimer

Isabelle absente et Sophie indifférente plus que Fanelly et Anna, qui

m'adoraient généreusement. Mais c'était la règle, la loi. On aurait

cru mériter l'odieuse qualification d'inconstante si on eût dérangé

l'ordre de la liste. Pourtant je dois dire à ma justification qu'en

dépit de la liste, en dépit de l'ancienneté, en dépit des promesses

échangées, je ne pouvais m'empêcher de sentir que j'aimais Fanelly

plus que toutes les autres, et je lui faisais souvent cet étrange

raisonnement: «Par ma volonté tu n'es que ma troisième, mais contre ma

volonté tu es ma première et peut-être ma seule.» Elle riait.

«Qu'est-ce que cela me fait, me disait-elle, que tu me comptes la

troisième, si tu m'aimes comme je t'aime? va, _ma tante_, je ne t'en

demande pas davantage. Je ne suis pas fière, et j'aime celles que tu

aimes.» Isabelle revint de Suisse au bout de quelques mois, mais elle

vint nous dire adieu, elle quittait définitivement le couvent. Elle

partait pour l'Angleterre. J'eus un désespoir complet, d'autant plus

que, tout absorbée par Sophie, elle s'apercevait à peine de ma

présence et se retourna pour dire: «_Qu'a donc cette petite à pleurer

comme cela?_» Je trouvai le mot bien dur; mais comme Sophie lui dit

que j'avais été sa consolatrice et qu'elle m'avait prise pour amie,

Isabelle s'efforça de me consoler et voulut que je fusse en tiers dans

leur promenade. Elle revint nous voir une autre fois, et partit peu de

temps après. Elle a fait un riche mariage. Je ne l'ai jamais revue.

Sophie ne se consola pas de cette séparation. Pour moi, dont l'amitié

avait été plus courte et moins heureuse, je m'en laissai consoler par

ma chère Fanelly, et je fis bien; car Isabelle n'avait jamais vu en

moi qu'un enfant, et d'ailleurs, elle était peut-être plus

sentimentale que tendre.

Mon année, presque mes dix-huit ans de _diablerie_ s'écoulèrent comme

un jour et sans que j'en eusse pour ainsi dire conscience. Sophie et

Anna prétendaient s'ennuyer mortellement au couvent, et que ce fût un

_genre_ ou une réalité, toutes mes compagnes disaient la même chose.

Il n'y avait que les dévotes qui se fussent interdit la plainte, et

elles n'en paraissaient pas plus gaies. Tous ces enfans avaient été

apparemment bien heureux dans leurs familles. Celles qui, comme Anna,

n'avaient pas de famille, et dont les jours de sortie n'étaient rien

moins que gais, rêvaient un monde de plaisir, de bals, de délices, de

voyages, que sais-je! tout ce qui était la liberté et l'absence

d'occupations réglées. La claustration et la règle sont apparemment ce

qu'il y a de plus antipathique à l'adolescence.

Pour moi, si je souffris physiquement de la claustration, je ne m'en

aperçus pas au moral; mon imagination ne devançait pas les années, et

l'avenir me faisait plus de peur que d'envie. Je n'ai jamais aimé à

regarder devant moi. L'inconnu m'effraie, j'aime mieux le passé qui

m'attriste. Le présent est toujours une sorte de compromis entre ce

que l'on a désiré et ce que l'on a obtenu. Tel qu'il est, on l'accepte

ou on le subit, on sait qu'on a déjà subi ou accepté beaucoup de

choses, mais que sait-on de ce qu'on pourra subir ou accepter le

lendemain? Je n'ai jamais voulu me laisser dire ma bonne aventure, je

ne croyais certes pas à la divination; mais l'avenir matériel me

paraît toujours quelque chose de si grave que je n'aime pas qu'on m'en

parle, même en rébus et en jongleries. Pour mon compte, je n'ai jamais

fait à Dieu qu'une demande dans mes prières: c'est d'avoir la force de

supporter ce qui m'arriverait.

Avec cette disposition d'esprit, qui n'a jamais changé, je me trouvai

donc heureuse au couvent plus qu'ailleurs; car là, personne ne

connaissant à fond le passé des autres, personne ne pouvait parler aux

autres de ce qui devait leur arriver. Les parens parlent toujours de

l'avenir à leurs enfans. Cet avenir de leur progéniture, c'est leur

continuel souci, leur tendre et inquiète préoccupation. Ils voudraient

l'arranger, l'assurer: ils y consument toute leur vie, et pourtant la

destinée dément et déjoue toutes leurs prévisions. Les enfans ne

profitent jamais des recommandations qu'on leur a faites. Certain

instinct d'indépendance ou de curiosité les pousse même le plus

souvent en sens contraire. Les nonnes n'ont pas le même genre de

sollicitude pour les enfans qu'elles élèvent. Pour elles, il n'y a pas

d'avenir sur la terre. Elles ne voient que le ciel ou l'enfer, et

l'avenir, dans leur langage, s'appelle le salut. Avant même d'être

dévote, ce genre d'avenir ne m'effrayait pas comme l'autre. Puisque,

selon les catholiques, on est libre de choisir entre le salut et la

damnation, puisque la grâce n'est jamais en défaut, et que la moindre

bonne volonté vous jette dans une voie où les anges mêmes daignent

marcher devant vous, je me disais avec une confiance superbe que je ne

courais aucun danger, que j'y penserais quand je voudrais, et je ne me

pressais pas d'y penser. Je n'étais pas sensible aux considérations

d'intérêt personnel. Elles n'ont jamais agi sur moi, même en matière

de religion. Je voulais aimer Dieu pour la seule douceur de l'aimer,

je ne voulais pas avoir peur de lui: voilà ce que je disais quand on

s'efforçait de m'épouvanter.

Sans réflexion et sans souci de cette vie et de l'autre, je ne

songeais qu'à m'amuser, ou, pour mieux dire, je ne songeais même pas à

cela: je ne songeais à rien. J'ai passé les trois quarts de ma vie

ainsi, et pour ainsi dire à l'état latent. Je crois bien que je

mourrai sans avoir réellement songé à vivre, et pourtant j'aurai vécu

à ma manière, car rêver et contempler est une action insensible qui

remplit parfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles

sans les trop user.

Je vivais donc là sans savoir comment et toujours prête à m'amuser

comme l'entendraient mes amies. Anna aimait à causer, je l'écoutais.

Sophie était rêveuse et triste, je m'attachais à ses pas en silence,

ne la troublant pas dans ses méditations, ne la boudant pas quand

elle revenait à moi. Fanelly aimait à courir, à rire, à fureter, à

organiser toujours quelque diablerie, je devenais tout feu, toute

joie, tout mouvement avec elle. Heureusement pour moi, elle s'emparait

de moi; Anna nous suivait par amitié et Sophie par désœuvrement;

alors commençaient des escapades et des vagabondages qui duraient des

journées entières. On se donnait rendez-vous dans un coin quelconque;

Fanelly, dont la petite bourse était toujours la mieux garnie et qui

avait l'art de faire acheter en cachette par le portier tout ce

qu'elle voulait, nous préparait sans cesse des surprises de

gourmandise. C'était un melon magnifique, des gâteaux, des paniers de

cerises ou de raisins, des beignets, des pâtés, que sais-je! Elle

s'ingéniait toujours à nous régaler de quelque chose d'inattendu et de

prodigieux. Pendant tout un été, nous ne fûmes nourries que par

contrebande, et quelle folle nourriture! Il fallait avoir quinze ans

pour n'en pas tomber malade. De mon côté, j'apportais les friandises

que me donnaient Mme Alicia et la sœur Thérèse, qui confectionnait

elle-même des _dumpleens_ et des _puddings_ délicieux, et qui

m'appelait dans son laboratoire pour en bourrer mes poches.

Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures

où l'on ne devait pas manger, c'était une fête, une partie fine et des

rires inextinguibles, et des saletés de l'autre monde, comme de

lancer au plafond la croûte d'une tarte aux confitures et de la voir

s'y coller avec grâce, de cacher des os de poulets au fond d'un piano,

de semer des pelures de fruit dans les escaliers sombres pour faire

tomber les personnes graves. Tout cela paraissait énormément

spirituel, et l'on se grisait à force de rire: car en fait de boisson

nous n'avions que de l'eau ou de limonade.

La recherche de la _victime_ était poursuivie avec ardeur, et j'aurais

à raconter bien des déceptions qu'elle nous causa. Mais j'ai déjà

raconté trop d'enfantillages, et, je le crains, avec trop de

complaisance.

Je ne voudrais pourtant pas avoir oublié que mon but, en retraçant mes

souvenirs, est d'intéresser mon lecteur au souvenir de sa propre vie.

Déchirerai-je les pages qui précèdent comme puériles et sans utilité?

Non! La gaîté, l'espièglerie même de l'adolescence, toujours mêlées

d'une certaine poésie ou d'une grande activité d'imagination, sont une

phase de notre existence que nous ne retraçons jamais sans nous sentir

redevenir meilleurs, quand l'âge a passé sur nos têtes. L'adolescence

est un âge de candeur, de courage et de dévouement souvent

déraisonnable, toujours sincère et spontané. Ce que l'âge nous fait

acquérir d'expérience et de jugement est au détriment de cette

ingénuité première, qui ferait de nous des êtres parfaits si nous la

conservions tout en acquérant la maturité. Faute de raison, ces

trésors de la première jeunesse sont perdus ou stériles: mais en nous

reportant à ce temps de prodigalité morale, nous reprenons possession

de notre véritable richesse, et nul de nous ne serait capable d'une

mauvaise action s'il avait toujours devant les yeux le spectacle de sa

première innocence. Voilà pourquoi ces souvenirs sont bons pour tout

le monde comme pour moi.

Pourtant j'abrége, car si je voulais rapporter tout ce que je me

rappelle avec plaisir et avec une exactitude de mémoire, à certains

égards, qui me surprend moi-même, je remplirais tout un volume. Il

suffira de dire que je passai longtemps dans cet état de diablerie, ne

faisant quoi que ce soit, si ce n'est d'apprendre un peu d'italien, un

peu de musique, le moins possible en vérité. Je m'appliquais seulement

à l'anglais, que j'avais hâte de savoir, parce que la moitié de la vie

était manquée au couvent quand on n'entendait pas cette langue. Je

commençais aussi à vouloir écrire. Nous en avions toutes la rage, et

celles qui manquaient d'imagination passaient leur temps à s'écrire

des lettres les unes aux autres: lettres parfois charmantes de

tendresse et de naïveté, que l'on nous interdisait sévèrement comme si

c'eût été des billets doux, mais que la prohibition rendait plus

actives et plus ardentes.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 24 / 44 段