qui l'a fait très délibérément et sans repentir, était la nièce de Mme
Monique. Elle était ma maîtresse d'anglais. Tous les jours je passais
une heure dans sa cellule. Elle démontrait avec clarté et patience. Je
l'aimais beaucoup, elle était parfaite pour moi, même quand j'étais
diable. Elle s'est nommée en religion Maria Winifred. Je n'ai jamais
lu Shakspeare ou Byron dans le texte sans penser à elle et sans la
remercier dans mon cœur.
Il y avait, quand j'entrai au couvent, deux autres novices qui
touchaient à la fin de leur noviciat et qui prirent le voile avant
miss Hurst et miss Fairbairns. J'ai oublié leurs noms de famille, je
ne me rappelle que leurs noms de religion. C'était la sœur Mary-Agnès
et la sœur Anna-Joseph. Toutes deux petites et menues, elles avaient
l'air de deux enfans. Mary-Agnès surtout était un petit être fort
singulier. Ses goûts et ses habitudes étaient en parfaite harmonie
avec l'exiguité mignarde de sa personne. Elle aimait les petits
livres, les petites fleurs, les petits oiseaux, les petites filles,
les petites chaises: tous les objets de son choix et à son usage
étaient mignons et proprets comme elle. Elle portait dans son genre de
prédilection une certaine grâce enfantine et plus de poésie que de
manie.
L'autre petite nonne, moins petite pourtant et moins intelligente
aussi, était la plus douce et la plus affectueuse créature du monde.
Celle-là n'avait pas une parcelle de la morgue anglaise et de la
méfiance catholique. Elle ne nous rencontrait jamais sans nous
embrasser, en nous adressant, d'un ton à la fois larmoyant et enjoué,
les épithètes les plus tendres.
Les enfans sont portés à abuser de l'expansion qu'on a avec eux,
aussi les pensionnaires avaient-elles peu de respect pour cette bonne
petite nonne. Les Anglaises surtout regardaient comme un travers le
laisser aller affectueux de ses manières. Il n'y a pas à dire, au
couvent comme ailleurs, j'ai toujours trouvé cette race hautaine et
guindée à la surface. Le caractère des Anglaises est plus bouillant
que le nôtre. Leurs instincts ont plus d'animalité dans tous les
genres. Elles sont moins maîtresses que nous de leurs sentimens et de
leurs passions. Mais elles sont plus maîtresses de leurs mouvemens, et
dès l'enfance il semble qu'elles s'étudient à les cacher et à se
composer une habitude de maintien impassible. On dirait qu'elles
viennent au monde dans la toile goudronnée dont on faisait ces fameux
_collets montés_ devenus synonymes d'orgueil et de pruderie.
Pour en revenir à la sœur _Anna-Joseph_, je l'aimais comme elle
était, et quand elle venait à moi les bras ouverts et l'œil humide
(elle avait toujours l'air d'un enfant qui vient d'être grondé et qui
demande protection ou consolation au premier venu), je ne songeais
point à épiloguer sur la banalité de ses caresses: je les lui rendais
avec la sincérité d'une sympathie toute d'instinct, car, d'affection
raisonnée, il n'y avait pas moyen d'y songer avec elle. Elle ne savait
pas dire deux mots de suite, parce qu'elle ne pouvait pas assembler
deux idées. Était-ce bêtise, timidité, légèreté d'esprit? Je croirais
plutôt que c'était maladresse intellectuelle, gaucherie du cerveau,
si l'on peut parler ainsi. Elle jasait sans rien dire: mais c'est
qu'elle eût voulu beaucoup dire et qu'elle ne le pouvait pas, même
dans sa propre langue. Il n'y avait pas absence, mais confusion
d'idées. Préoccupée de ce à quoi elle voulait penser, elle disait des
mots pour d'autres mots qu'elle croyait dire, ou elle laissait sa
phrase au beau milieu, et il fallait deviner le reste tandis qu'elle
en commençait une autre. Elle agissait comme elle parlait. Elle
faisait cent choses à la fois et n'en faisait bien aucune: son
dévoûment, sa douceur, son besoin d'aimer et de caresser semblaient la
rendre tout à fait propre aux fonctions d'infirmière dont on l'avait
revêtue. Malheureusement comme elle embrouillait sa main droite avec
sa main gauche, elle embrouillait malades, remèdes et maladies: elle
vous faisait avaler votre lavement, elle mettait la potion dans la
seringue. Et puis elle courait pour chercher quelque drogue à la
pharmacie, et croyant monter l'escalier, elle le descendait, et
réciproquement. Elle passait sa vie à se perdre et à se retrouver. On
la rencontrait toujours affairée, toute dolente pour un bobo survenu à
une de ses _dearest sisters_[16] ou à un de ses _dearest
children_[17]. Bonne comme un ange, bête comme une oie, disait-on. Et
les autres religieuses la grondaient beaucoup, ou la raillaient un
peu vivement pour ses étourderies. Elle se plaignait d'avoir des rats
dans sa cellule. On lui répondait que s'il y en avait, ils étaient
sortis de sa cervelle. Désespérée quand elle avait fait une sottise,
elle pleurait, perdait la tête et devenait complétement incapable de
la retrouver.
[16] Très chères sœurs.
[17] Très chers enfans.
Quel nom donner à ces organisations affectueuses, inoffensives,
pleines de bon vouloir, mais, par le fait, inhabiles et impuissantes?
Il y en a beaucoup, de ces natures-là, qui ne savent et ne peuvent
rien faire, et qui, livrées à elles-mêmes, ne trouveraient pas dans la
société une fonction applicable à leur individualité. On les appelle
brutalement idiotes et imbéciles. Moi, j'aimerais mieux ce préjugé de
certains peuples qui réputent sacrées les personnes ainsi faites. Dieu
agit en elles mystérieusement, et il faut respecter Dieu dans l'être
qu'il semble vouloir écraser de trop de pensées, ou embarrasser en lui
ôtant le fil conducteur du labyrinthe intellectuel.
N'aurons-nous pas un jour une société assez riche et assez chrétienne
pour qu'on ne dise plus aux inhabiles: «Tant pis pour toi, deviens ce
que tu pourras?» L'humanité ne comprendra-t-elle jamais que ceux qui
ne sont capables que d'aimer sont bons à quelque chose, et que l'amour
d'une bête est encore un trésor?
Pauvre petite sœur Anna-Joseph, tu fis bien de te tourner vers Dieu,
qui seul ne rebute pas les élans d'un cœur simple, et, quant à moi,
je le remercie de ce qu'il m'a fait aimer en toi cette _sainte
simplicité_ qui ne pouvait rien donner que de la tendresse et du
dévouement. Faites les difficiles, vous autres qui en avez trop
rencontré dans ce monde!
J'ai gardé pour la dernière celle des nonnes que j'ai le plus aimée.
C'était, à coup sûr, la perle du couvent. Mme _Mary Alicia Spiring_
était la meilleure, la plus intelligente et la plus aimable des cent
et quelques femmes, tant vieilles que jeunes, qui habitaient, soit
pour un temps, soit pour toujours le couvent des Anglaises. Elle
n'avait pas trente ans lorsque je la connus. Elle était encore très
belle, bien qu'elle eût trop de nez et trop peu de bouche. Mais ses
grands yeux bleus bordés de cils noirs étaient les plus beaux, les
plus francs, les plus doux yeux que j'aie vus de ma vie. Toute son âme
généreuse, maternelle et sincère, toute son existence dévouée, chaste
et digne étaient dans ces yeux-là. On eût pu les appeler, en style
catholique, des miroirs de pureté. J'ai eu longtemps l'habitude, et je
ne l'ai pas tout à fait perdue, de penser à ces yeux-là quand je me
sentais la nuit, oppressée par ces visions effrayantes qui vous
poursuivent encore après le réveil. Je m'imaginais rencontrer le
regard de Mme Alicia, et ce pur rayon mettait les fantômes en fuite.
Il y avait dans cette personne charmante quelque chose d'idéal; je
n'exagère pas, et quiconque l'a vue un instant à la grille du parloir,
quiconque l'a connue quelques jours au couvent, a ressenti pour elle
une de ces subites sympathies mêlées d'un profond respect,
qu'inspirent les âmes d'élite. La religion avait pu la rendre humble,
mais la nature l'avait faite modeste. Elle était née avec le don de
toutes les vertus, de tous les charmes, de toutes les puissances que
l'idée chrétienne bien comprise par une noble intelligence ne pouvait
que développer et conserver. On sentait qu'il n'y avait point de
combat en elle et qu'elle vivait dans le beau et dans le bon comme
dans son élément nécessaire. Tout était en harmonie chez elle. Sa
taille était magnifique et pleine de grâces sous le sac et la guimpe.
Ses mains effilées et rondelettes étaient charmantes, malgré une
ankylose des petits doigts qui ne se voyait pas habituellement. Sa
voix était agréable, sa prononciation d'une distinction exquise dans
les deux langues, qu'elle parlait également bien. Née en France d'une
mère française, élevée en France, elle était plus Française
qu'Anglaise, et le mélange de ce qu'il y a de meilleur dans ces deux
races en faisait un être parfait. Elle avait la dignité britannique
sans en avoir la raideur, l'austérité religieuse sans la dureté. Elle
grondait parfois, mais en peu de mots, et c'étaient des mots si
justes, un blâme si bien motivé, des reproches si directs, si nets,
et pourtant accompagnés d'un espoir si encourageant, qu'on se sentait
courbée, réduite, convaincue, devant elle, sans être ni blessée, ni
humiliée ni dépitée. On l'estimait d'autant plus qu'elle avait été
plus sincère, on l'aimait d'autant plus qu'on se sentait moins digne
de l'amitié qu'elle vous conservait, mais on gardait l'espoir de la
mériter, et on y arrivait certainement, tant cette affection était
désirable et salutaire.
Plusieurs religieuses avaient une _fille_, ou plusieurs _filles_ parmi
les pensionnaires, c'est-à-dire que, sur la recommandation des parens,
ou sur la demande d'un enfant et avec la permission de la supérieure,
il y avait une sorte d'adoption maternelle spéciale. Cette maternité
consistait en petits soins particuliers, en réprimandes tendres ou
sévères à l'occasion. La fille avait la permission d'entrer dans la
cellule de sa mère, de lui demander conseil ou protection, d'aller
quelquefois prendre le thé avec elle dans l'ouvroir des religieuses,
de lui offrir un petit ouvrage à sa fête, enfin de l'aimer et de le
lui dire. Tout le monde voulait être la fille de Poulette ou de la
mère Alippe. Mme Marie-Xavier avait des filles. On désirait vivement
être celle de Mme Alicia, mais elle était avare de cette faveur.
Secrétaire de la communauté, chargée de tout le travail de bureau de
la supérieure, elle avait peu de loisir et beaucoup de fatigue. Elle
avait une fille bien-aimée, Louise de Courteilles (qui a été depuis
Mme d'Aure). Cette Louise était sortie du couvent, et personne n'osait
espérer de la remplacer.
Cette ambition me vint comme aux gens naïfs qui ne doutent de rien. On
se prenait de passion filiale autour de moi pour Mme Alicia, mais on
n'osait pas le lui dire. J'allai le lui dire tout net et sans
m'embarrasser l'esprit du sermon qui m'attendait. «Vous? me dit-elle.
Vous le plus grand diable du couvent? Mais vous voulez donc me faire
faire pénitence? Que vous ai-je donc fait pour que vous m'imposiez le
gouvernement d'une aussi mauvaise tête que la vôtre? Vous voulez me
remplacer, vous, enfant terrible, ma bonne Louise, ma douce et sage
enfant? Je crois que vous êtes folle ou que vous m'en voulez.--Bah!
lui répondis-je sans me déconcerter, essayez toujours, qui sait? Je me
corrigerai peut-être, je deviendrai peut-être charmante pour vous
faire plaisir!--A la bonne heure, dit-elle; si c'est dans l'espoir de
vous amender que je vous entreprends, je m'y résignerai peut-être;
mais vous me fournissez là un rude moyen de faire mon salut, et j'en
aurais préféré un autre.--Un ange comme Louise de Courteilles ne
compte pas pour votre salut, repris-je. Vous n'avez eu aucun mérite
avec elle; vous en auriez beaucoup avec moi.--Mais si, après m'être
donné beaucoup de peine, je ne réussis pas à vous rendre sage et
pieuse?--Pouvez-vous me promettre de m'aider au moins?--Pas trop,
répondis-je. Je ne sais pas encore ce que je suis et ce que je veux
être. Je sens que je vous aime beaucoup, et je me figure que, de
quelque façon que je tourne, vous serez forcée de m'aimer aussi.--Je
vois que vous ne manquez pas d'amour-propre?--Oh! vous verrez que ce
n'est pas cela; mais j'ai besoin d'une mère. J'en ai deux en réalité
qui m'aiment trop, que j'aime trop, et nous ne nous faisons que du mal
les unes aux autres. Je ne peux guère vous expliquer cela, et pourtant
vous le comprendriez, vous qui avez votre mère, dans le couvent; mais
soyez pour moi une mère à votre manière. Je crois que je m'en
trouverai bien. C'est dans mon intérêt que je vous le demande, et je
ne m'en fais point accroire. Allons, chère mère, dites oui, car je
vous avertis que j'en ai déjà parlé à ma bonne maman et à madame la
supérieure, et qu'elles vont vous le demander aussi.
Mme Alicia se résigna, et mes compagnes, tout étonnées de cette
adoption, me disaient: «Tu n'es pas malheureuse, toi! Tu es un diable
incarné, tu ne fais que des sottises et des malices. Pourtant voilà
Mme Eugénie qui te protége et Mme Alicia qui t'aime, tu es née
coiffée.»--«Peut-être!» disais-je avec la fatuité d'un mauvais sujet.
Mon affection pour cette admirable personne était pourtant plus
sérieuse qu'on ne pensait et qu'elle ne le croyait certainement
elle-même. Je n'avais jamais senti qu'une passion dans mon petit être,
l'amour filial; cette passion se concentrait en moi; ma véritable mère
y répondait tantôt trop, tantôt pas assez, et, depuis que j'étais au
couvent, elle semblait avoir fait vœu de repousser mes élans et de me
restituer à moi-même pour ainsi dire. Ma grand'mère me boudait parce
que j'avais accepté l'épreuve qu'elle m'avait imposée. Ni l'une ni
l'autre n'avait plus de raison que moi. J'avais besoin d'une mère
sage, et je commençais à comprendre que l'amour maternel, pour être un
refuge, ne doit pas être une passion jalouse.
Malgré la dissipation où mon être moral semblait s'être absorbé et
comme évaporé, j'avais toujours mes heures de rêverie douloureuse et
de sombres réflexions dont je ne faisais part à personne. J'étais
parfois si triste en faisant mes folies, que j'étais forcée de
m'avouer malade pour ne pas m'épancher. Mes compagnes anglaises se
moquaient de moi et me disaient: «_You are low-spirited to-day?--What
is the matter with you?_»[18] Isabelle avait coutume de répéter quand
j'étais jaune et abattue: «_She is in her low-spirits, in her
spiritual absences_»[19]. Elle faisait ma charge, je riais, et je
gardais mon secret.
[18] Cette phrase et la suivante ne sont pas littéralement
traduisibles: _Vos esprits sont bas_ (abattus) _aujourd'hui.
Qu'est-ce que vous avez?_
[19] _Elle est bas espritée; elle est dans ses absences
spirituelles._
J'étais diable moins par goût que par laisser-aller. J'aurais tourné à
la sagesse si mes diables l'eussent voulu. Je les aimais, ils me
faisaient rire, ils m'arrachaient à moi-même: mais cinq minutes de
sévérité de Mme Alicia me faisaient plus de bien, parce que, dans
cette sévérité, soit amitié particulière, soit charité chrétienne, je
sentais un intérêt plus sérieux et plus durable qu'il n'y en avait
dans cet échange de gaîté entre mes compagnes et moi. Si j'avais pu
vivre à l'ouvroir ou dans la cellule de ma chère mère, au bout de
trois jours je n'aurais plus compris qu'on s'amusât sur les toits ou
dans les caves.
J'avais besoin de chérir quelqu'un et de le placer dans ma pensée
habituelle au-dessus de tous les autres êtres, de rêver en lui la
perfection, le calme, la force, la justice: de vénérer enfin un objet
supérieur à moi, et de rendre dans mon cœur un culte assidu à quelque
chose comme Dieu ou comme _Corambé_. Ce quelque chose prenait les
traits graves et sereins de Maria Alicia. C'était mon idéal, mon saint
amour, c'était la mère de mon choix.
Quand j'avais fait le diable tout le jour, je me glissais le soir dans
sa cellule après la prière. C'était une des prérogatives de mon
adoption. La prière finissait à huit heures et demie. Nous montions
l'escalier de notre dortoir, et nous trouvions dans les longs
corridors (qu'on appelait dortoirs aussi, parce que toutes les portes
des cellules y donnaient) les nonnes alignées sur deux rangs, et
rentrant chez elles en psalmodiant à haute voix des prières en latin.
Elles s'arrêtaient devant une madone qui était sur le dernier palier,
et là elles se séparaient, après plusieurs versets et répons. Chacune
entrait dans sa cellule sans rien dire, car, entre la prière et le
sommeil, le silence leur était imposé.
Mais celles qui avaient une fonction à remplir auprès des malades ou
auprès de leurs filles étaient dispensées de s'astreindre à ce
réglement. J'avais donc le droit d'entrer chez ma mère entre neuf
heures moins un quart et neuf heures. Lorsque neuf heures sonnaient à
la grande horloge, il fallait que sa lumière fût éteinte et que je
fusse rentrée au dortoir. C'était donc quelquefois cinq ou six minutes
seulement qu'elle pouvait m'accorder, encore avec préoccupation et
l'oreille attentive aux _quarts_, _demi-quarts_ et _avant-quarts_ que
sonnait la vieille horloge, car Mme Alicia était scrupuleusement
fidèle à l'observance des moindres règles, et elle n'y eût pas voulu
manquer d'une seconde.
«Allons, me disait-elle en m'ouvrant sa porte, que je grattais d'une
certaine façon pour me faire admettre, _voilà encore mon tourment_!»
C'était sa formule habituelle, et le ton dont elle la disait était si
bon, si accueillant, son sourire était si tendre et son regard si doux
que je me trouvais parfaitement encouragée à entrer. «Voyons,
disait-elle, que venez-vous me dire de nouveau? Auriez-vous été sage,
par hasard, aujourd'hui?--Non.--Mais vous n'êtes pas en bonnet de
nuit, cependant? (On sait que c'était la marque de pénitence qui était
devenue à peu près adhérente à mon chef.)--Je ne l'ai eu que deux
heures, ce soir, disais-je.--Ah! fort bien! Et ce matin?--Ce matin, je
l'avais à l'église. Je me suis glissée derrière les autres pour que
vous ne le vissiez point.--Ah! ne craignez rien! je vous regarde le
moins possible, pour ne pas voir ce vilain bonnet. Eh bien! vous
l'aurez donc encore demain?--Oh! probablement!--Vous ne voulez donc
pas changer?--Je ne peux pas encore.--Alors qu'est-ce que vous venez
faire chez moi?--Vous voir et me faire gronder.--Ah! cela vous
amuse?--Cela me fait du bien.--Je ne m'en aperçois pas du tout, et
cela me fait du mal, à moi, méchante enfant!--Ah! tant mieux! lui
disais-je, cela prouve que vous m'aimez.--Et que vous ne m'aimez pas!»
reprenait-elle.
Alors elle me grondait, et j'avais un grand plaisir à être grondée par
elle. «Au moins, me disais-je, voilà une mère qui m'aime pour moi et
qui a raison avec moi.» Je l'écoutais avec le recueillement d'une
personne bien décidée à se convertir, et pourtant je n'y songeais
nullement.
«Allons me disait-elle, vous changerez, je l'espère; vos sottises vous
ennuieront, et Dieu parlera à votre âme.--Le priez-vous beaucoup pour
moi?--Oui, beaucoup.--Tous les jours?--Tous les jours.--Vous voyez
bien que si j'étais sage, vous m'aimeriez moins et ne penseriez pas si
souvent à moi.»
Elle ne pouvait s'empêcher de rire, car elle avait ce fond de gaîté
qui est le cachet des bons esprits et des bonnes consciences. Elle me
prenait par les épaules et me secouait comme pour faire sortir le
diable dont j'étais possédée. Puis l'heure sonnait, et elle me jetait
à la porte en riant. Et je remontais au dortoir, emportant, comme par
influence magnétique, quelque chose de la sérénité et de la candeur de
cette belle âme.
Je n'ai dit ces détails que pour compléter le portrait de ma chère
Marie Alicia, car j'aurai beaucoup à revenir sur mes relations avec
elle. J'achève maintenant ma nomenclature en disant que nous avions
quatre sœurs converses dont je ne me rappelle bien que deux, la sœur
Thérèse et la sœur Hélène.
_Sister Teresa_ était une grande vieille d'un beau type. Elle était
gaie, brusque, moqueuse, adorablement bonne. C'est encore un de mes
chers souvenirs. C'est elle qui m'avait baptisée _Madcap_. Elle ne
savait pas un mot de français et ne pouvait, dans aucune langue, dire
correctement trois paroles. C'était une Ecossaise, maigre, forte, très
active, vous repoussant toujours de manière à vous attirer, se
plaisant aux niches qu'on lui faisait, et capable de vous châtier à
coups de balai, tout en riant plus haut que vous. Elle aussi aimait
les diables et ne les craignait point.
Elle avait l'emploi de distiller l'eau de menthe, ce qui était une
industrie très perfectionnée dans notre couvent. On cultivait la
plante dans de grands carrés réservés, au jardin des religieuses.
Trois ou quatre fois par semaine, on la fauchait comme une luzerne, et
on l'apportait dans une vaste cave qui servait de laboratoire à la
sœur Thérèse. Cette cave était située juste au-dessous de la grande
classe, et on y descendait par un large escalier. C'était donc
naturellement une de nos premières étapes quand nous partions pour nos
escapades. Mais quand la distilleuse était absente, tout était fermé
avec le plus grand soin, et quand elle était présente, il ne fallait
pas songer à folâtrer au milieu de ses alambics et de ses cornues. On
s'arrêtait devant la porte ouverte et on la taquinait en paroles, ce
qu'elle acceptait fort bien. Cependant, moi qui savais faire
tranquillement mes impertinences, j'arrivai bientôt à pénétrer dans le
sanctuaire. Je me tins d'abord pendant quelque temps en observation;
j'aimais à la regarder. Seule dans cette grande cave éclairée par un
jour blanc, qui, du soupirail, tombait sur sa robe violette, sur son
voile d'un noir grisâtre et sur sa figure accentuée de lignes, terne
de couleur comme une terre cuite, elle avait l'air d'une sorcière de
Macbeth faisant ses évocations autour des fourneaux. Parfois elle
était immobile comme une statue, assise auprès de l'alambic où le
précieux breuvage coulait goutte à goutte: elle lisait la Bible en
silence, ou murmurait ses offices d'une voix rauque et monotone. Elle
était belle dans sa rude vieillesse comme un portrait de Rembrandt.
Un jour qu'elle était absorbée ou assoupie, j'arrivai jusqu'à elle sur
la pointe des pieds, et quand elle me vit au milieu de ses flacons et
de tout l'attirail fragile qu'un combat folâtre eût compromis, force
lui fut de capituler et de souffrir ma curiosité. Elle était si bonne
qu'elle me prit en affection, Dieu sait pourquoi, et que je pus dès
lors me glisser souvent à ses côtés. Quand elle vit que je n'étais pas
maladroite et que je ne brisais rien, elle se laissa distraire et
désennuyer par mes flâneries, et, tout en me reprochant de n'être pas
à la classe, elle ne me poussa jamais dehors, comme elle faisait des
autres. L'odeur de la menthe lui causait des maux d'yeux et des
migraines. Je l'aidais à étaler et à remuer son fourrage embaumé, et
dans les jours d'été, quand on étouffait dans la classe, je trouvais
un bien-être extrême à me réfugier dans cette cave dont le parfum me
charmait.
L'autre sœur converse, sœur Hélène, était la maîtresse servante du
couvent. Elle faisait les lits au dortoir, balayait l'église, etc.
Comme après Mme Alicia, c'est la religieuse qui m'a été la plus
chère, je parlerai beaucoup d'elle en temps et lieu; mais, à la phase
de mon récit où je me trouve, je n'ai rien à en dire. Je fus longtemps
sans faire la moindre attention à elle.
Les deux autres converses faisaient la cuisine. Ainsi, au couvent
comme ailleurs, il y avait une aristocratie et une démocratie. Les
_dames de chœur_ vivaient en patriciennes. Elles avaient des robes
blanches et du linge fin. Les converses travaillaient comme des
prolétaires et leur vêtement sombre était plus grossier. C'étaient de
vraies femmes du peuple, sans aucune éducation, et beaucoup moins
absorbées par l'église et les offices que par les travaux de ce grand
ménage. Elles n'étaient pas en nombre pour y suffire, et il y avait en
outre deux servantes séculières, Marie-Anne et Marie-Josephe, sa
nièce, deux créatures excellentes qui me dédommageaient bien de Rose
et de Julie.
En général on était bon comme Dieu dans cette grande famille féminine.
Je n'y ai pas rencontré une seule méchante compagne, et parmi les
religieuses et les maîtresses, sauf Mlle D..., je n'ai trouvé que
tendresse ou tolérance. Comment ne chérirais-je pas le souvenir de ces
années, les plus tranquilles, les plus heureuses de ma vie? J'y ai
souffert de moi-même au physique et au moral, mais, en aucun temps et
en aucun lieu, je n'ai moins souffert de la part des autres.
CHAPITRE TREIZIEME.