C'est cette Héléna de.... qui m'avait, du reste, gratifiée d'un

sobriquet que j'ai porté plus particulièrement que les autres; car,

comme toutes mes compagnes, j'en avais plusieurs. Héléna m'avait

nommée _Calepin_, parce que j'avais la manie des tablettes de poche;

la sœur Thérèse m'avait surnommée _Mad-Cap_ et _Mischievous_; à la

grande classe, je devins _ma Tante_ et _le marquis de Sainte-Lucie_.

J'ai eu l'amusement de conserver mes livres élémentaires de la petite

classe, le _Spelling book_, _the Garden of the soul_ (le _Jardin de

l'âme_), etc. Ils sont chargés de devises, de rébus, et ce qui me

réjouit le plus, de conversations dialoguées qu'on s'écrivait durant

les heures de silence, car le _censile général_ était une punition

fort usitée. La couverture du premier livre venu passant de main en

main sous la table devenait une causerie générale. On avait aussi des

lettres en carton qu'on se faisait passer au moyen d'un long fil, d'un

bout de la classe à l'autre. On formait rapidement des mots, et celle

qui était séquestrée dans un coin, séparée des autres par une punition

particulière, était avertie de tout ce que l'on complotait. En fait de

confessions écrites, d'examens de conscience qu'on faisait pour les

petites, je retrouve un griffonnage qui est un spécimen, je ne sais

qui l'a fait ni à qui il était destiné.

«_Confession de....._

«Hélas, mon petit père Villèle[15], il m'est arrivé bien souvent de me

barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me

donner des indigestions _d'haricots_, comme on dit dans le grand monde

où j'ai été z'élevée; j'ai scandalisé les jeunes _ladies_ de la classe

par ma malpropreté: j'ai eu l'air bête, et j'ai oublié de penser à

quoi que ce soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au

catéchisme et j'ai ronflé à la messe; j'ai dit que vous n'étiez pas

beau, j'ai fait égoutter _mon rat_ sur le voile de la mère Alippe, et

je l'ai fait exprès. J'ai fait cette semaine au moins quinze pataquès

en français et trente en anglais, j'ai brûlé mes souliers au poêle et

j'ai infecté la classe. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très

grande faute, etc.»

[15] C'était le confesseur d'une partie des pensionnaires et des

religieuses. Ce n'était pas le mien. Cet abbé de Villèle, frère

du ministre, a été depuis archevêque de Bourges.

On voit combien nos méchancetés et nos impiétés étaient innocentes.

Elles étaient pourtant sévèrement tancées quand Mlle D... mettait la

main sur ces écrits, qu'elle appelait licencieux et dangereux. La mère

Alippe faisait semblant de se fâcher, punissait un peu, confisquait,

et, j'en suis sûre, amusait l'ouvroir avec nos sottises.

Que chacun se rappelle comme il a ri de bon cœur, dans l'enfance, de

choses qui, par elles-mêmes, n'étaient peut-être pas drôles du tout.

Il n'en faut pas beaucoup pour les petites filles. Tout nous était

sujet d'inextinguible risée: un nom estropié, une figure ridicule au

parloir, un incident quelconque à l'église, le miaulement d'un chat,

que sais-je? Il y avait des paniques contagieuses comme les joies. Une

petite criait pour une araignée; aussitôt toute la classe criait sans

savoir pourquoi. Un soir, à la prière, je ne sais ce qui se passa,

personne n'a jamais pu le dire; une de nous crie, sa voisine se lève,

une troisième se sauve; c'est aussitôt un sauve-qui-peut général, on

quitte la classe en masse, renversant les chaises, les bancs, les

lumières, et on s'enfuit dans le cloître en tombant les unes sur les

autres, entraînant les maîtresses, qui ne crient et ne courent pas

moins que les élèves. Il faut une heure pour rassembler le troupeau

éperdu, et quand on veut s'expliquer, impossible d'y rien comprendre.

Malgré toute cette gaîté fébrile de la petite classe, j'y souffrais si

réellement au moral et au physique, que j'ai conservé le souvenir du

jour où j'entrai à la grande classe comme un des plus heureux de ma

vie.

J'ai toujours été sensible à la privation de la vive lumière. Il

semble que toute ma vie physique soit là. Je m'assombris

inévitablement dans une atmosphère terne. La grande classe était très

vaste; il y avait cinq ou six fenêtres, dont plusieurs donnaient sur

les jardins. Elle était chauffée d'une bonne cheminée et d'un bon

poêle. D'ailleurs, le printemps commençait. Les marronniers allaient

fleurir, leurs grappes rosées se dressaient comme des candélabres. Je

crus entrer dans le paradis.

La maîtresse de classe, que l'on tournait beaucoup en ridicule, et qui

était bien un peu étrange dans ses manières, était une fort bonne

personne au fond, et encore plus distraite que Mlle D.... On

l'appelait _la Comtesse_, parce qu'elle se donnait de grands airs, et

je lui conserverai ce surnom. Elle avait dans le jardin un appartement

au rez-de-chaussée, dont un potager nous séparait, et, de sa fenêtre,

quand elle ne tenait pas la classe, elle pouvait voir une partie de

nos escapades. Mais elle était bien plus occupée de voir, de la

classe, ce qui se passait dans son appartement. C'est que là, à sa

fenêtre, ou devant sa porte, vivait, grattait et piaillait au soleil,

l'unique objet de ses amours, un vieux perroquet gris tout râpé,

maussade bête, que nous accablions de nos dédains et de nos insultes.

Nous avions grand tort, car Jacquot eût mérité toute notre gratitude;

c'était à lui que nous devions notre liberté. C'était grâce à lui que

_la Comtesse_, incessamment préoccupée, nous laissait faire nos

folies. Perché sur son bâton, à la portée de la vue, Jacquot,

lorsqu'il s'ennuyait, poussait des cris perçans. Aussitôt la comtesse

courait à la fenêtre, et si un chat rôdait autour du perchoir, si

Jacquot impatienté avait brisé sa chaîne et entrepris un voyage

d'agrément sur les lilas voisins, la comtesse, oubliant tout, se

précipitait hors de la classe, franchissait le cloître, traversait le

jardin et courait gronder ou caresser la bête adorée. Pendant ce

temps, on dansait sur les tables ou on quittait la classe pour faire,

comme Jacquot, quelque voyage d'agrément à la cave ou au grenier.

La Comtesse était une jeune personne de quarante à cinquante ans,

demoiselle, très bien née, on ne pouvait l'ignorer, car elle le disait

à tout propos, sans fortune, et je crois peu instruite, car elle ne

nous donnait aucune espèce de leçons et ne servait qu'à garder la

classe comme surveillante. Elle était ennuyeuse et ridicule, mais

bonne et convenable. Quelques unes de nous l'avaient prise en grippe

et la traitaient si mal qu'elles la forçaient de sortir de son

caractère. Je n'ai jamais eu qu'à me louer d'elle pour mon compte, et

je me reproche même d'avoir ri avec les autres de sa tournure

magistrale, de ses phrases prétentieuses, de son grand chapeau noir

qu'elle ne quittait jamais, de son châle vert qu'elle drapait d'une

manière si solennelle, enfin de ses _lapsus linguæ_ qui étaient

relevés sans pitié et qu'on plaçait ensuite très haut dans la

conversation, sans qu'elle s'en aperçût jamais. J'aurais dû plutôt

prendre son parti, puis qu'elle prenait souvent le mien auprès des

religieuses. Mais les enfans sont ingrats (_cet âge est sans pitié!_)

et la moquerie leur semble un droit inaliénable.

La seconde surveillante était une religieuse fort sévère Mme

Anne-Françoise. Cette vieille, maigre et pâle, avait un énorme nez

aquilin. Elle grondait beaucoup, injuriait trop, et n'était pas aimée.

Je n'avais rien pour elle, ni éloignement ni sympathie. Elle ne me

traitait ni bien ni mal. Je ne lui ai jamais vu de préférence pour

personne, et on la soupçonnait d'être _philosophe_, parce qu'elle

s'occupait d'astronomie. Elle avait effectivement une manière d'être

fort différente des autres nonnes. Au lieu de communier comme elles

tous les jours, elle ne s'approchait des sacremens qu'aux grandes

fêtes de l'année. Ses sermons n'avaient point d'onction. C'étaient

toujours des menaces, et dans un si mauvais français, qu'on ne pouvait

les écouter sérieusement. Elle punissait beaucoup, et quand, par

hasard, elle voulait plaisanter, elle était blessante et peu

convenable. Sa figure accentuée ne manquait pas de caractère. Elle

avait l'air d'un vieux dominicain, et pourtant elle n'était pas

fanatique, pas même dévote pour une religieuse.

La maîtresse en chef de la petite classe était madame Eugénie, _Maria

Eugenia Stonor_. C'était une grande femme, d'une belle taille, d'un

port noble, gracieux même dans sa solennité. Sa figure, rose et ridée

comme celle de presque toutes les nonnes sur le retour, avait pu être

jolie, mais elle avait une expression de hauteur et de moquerie qui

éloignait d'elle au premier abord. Elle était plus que sévère, elle

était emportée, et se laissait aller à des antipathies personnelles

qui lui faisaient beaucoup d'ennemis irréconciliables. Elle n'était

affectueuse avec personne, et je ne connais qu'une seule pensionnaire

qui l'ait aimée: c'est moi.

Cette affection, que je ne pus m'empêcher de manifester pour le

_féroce abat-jour_ (on l'appelait ainsi, parce qu'elle avait la vue

délicate et portait un garde-vue en taffetas vert), étonna toute la

grande classe. Voici comment elle me vint.

Trois jours après mon entrée à cette classe, je rencontrai Mlle D... à

la porte du jardin. Elle me fit des yeux terribles; je la regardai

très en face et avec ma tranquillité habituelle.

Elle avait eu un dessous dans mon admission à la grande classe, elle

était furieuse. «Vous voilà bien fière, me dit-elle, vous ne me saluez

seulement pas!--Bonjour, madame, comment vous portez-vous?--Vous avez

l'air de vous moquer de moi.--Il vous plaît de le voir.--Ah! ne prenez

pas ces airs dégagés, je vous ferai encore sentir qui je

suis.--J'espère que non, madame; je n'ai plus rien à démêler avec

vous.--Nous verrons!» et elle s'éloigna avec un geste de menace.

On était en récréation, tout le monde courait au jardin. J'en profitai

pour entrer à la petite classe, afin de reprendre quelques cahiers que

j'avais laissés dans un cabinet attenant à la salle d'études. Ce

cabinet, où l'on mettait les encriers, les pupitres, les grandes

cruches d'eau destinées au lavage de la classe, servait aussi de

_cabinet noir_, de prison pour les petites, pour Mary Eyre et

compagnie.

J'y étais depuis quelques instans, cherchant mes cahiers, lorsque

mademoiselle D... se présente à moi comme Tisiphone. «Je suis bien

aise de vous trouver ici, me dit-elle, vous allez me faire des

excuses pour la manière impertinente dont vous m'avez regardée tout à

l'heure.--Non, madame, je n'ai pas été impertinente, je ne vous ferai

pas d'excuses.--En ce cas, vous serez punie à la manière des petites,

vous serez enfermée ici jusqu'à ce que vous ayez baissé le ton.--Vous

n'en avez pas le droit, je ne suis plus sous votre autorité.--Essayez

de sortir!--Tout de suite.»

Et, profitant de sa stupeur, je franchis la porte du cabinet et allai

droit à elle; mais aussitôt, transportée de rage, elle se précipita

sur moi, m'étreignit dans ses bras et me repoussa vers le cabinet. Je

n'ai jamais rien vu de si laid que cette grosse dévote en fureur.

Moitié riant, moitié résistant, je la repoussai, je l'acculai contre

le mur, jusqu'à ce qu'elle voulut me frapper: alors je levai le poing

sur elle, je la vis pâlir, je la sentis faiblir, et je restai le bras

levé, certaine que j'étais la plus forte et qu'il m'était très facile

de m'en débarrasser; mais pour cela, il fallait ou lui donner un coup,

ou la faire tomber, ou au moins la pousser rudement et risquer de lui

faire du mal. Je n'étais pas plus en colère que je ne le suis à cette

heure, et je n'ai jamais pu faire de mal à personne. Je la lâchai donc

en souriant, et j'allais m'en aller, satisfaite de lui avoir pardonné

et de lui avoir fait sentir la supériorité de mes instincts sur les

siens, lorsqu'elle profita traîtreusement de ma générosité, revint

sur moi et me poussa de toute sa force. Mon pied heurta une grosse

cruche d'eau qui roula avec moi dans le cabinet; la D... m'y enferma à

double tour, et s'enfuit en vomissant un torrent d'injures.

Ma situation était critique. J'étais littéralement dans un bain froid;

le cabinet était fort petit et la cruche énorme; lorsque je fus

relevée j'avais encore de l'eau jusqu'à la cheville. Pourtant je ne

pus m'empêcher de rire en entendant la D... s'écrier: «Ah! la

perverse, la maudite. Elle m'a fait mettre tellement en colère, que je

vais être obligée de retourner me confesser. J'ai perdu mon

absolution.» Moi, je ne perdis pas la tête, je grimpai sur les rayons

du cabinet pour me mettre à pied sec, j'arrachai une feuille blanche

d'un cahier, je trouvai plumes et encre, et j'écrivis à Mme Eugénie à

peu près ce qui suit. «Madame je ne reconnais maintenant d'autre

autorité sur moi que la vôtre. Mlle D... vient de faire acte de

violence sur ma personne et de m'enfermer. Veuillez venir me délivrer,

etc.»

J'attendis que quelqu'un parût. Maria Gordon, je crois, vint chercher

aussi un cahier dans le cabinet, et, en voyant ma tête apparaître à la

lucarne, elle eut grand'peur et voulut fuir. Mais je me fis

reconnaître et la priai de porter mon billet à Mme Eugénie, qui devait

être au jardin. Un instant après Mme Eugénie parut, suivie de Mlle

D.... Elle me prit par la main et m'emmena sans rien dire. La D...

était silencieuse aussi. Quand je fus seule avec Mme Eugénie dans le

cloître, je l'embrassai naïvement pour la remercier. Cet élan lui

plut. Mme Eugénie n'embrassait jamais personne et personne ne songeait

à l'embrasser. Je la vis émue comme une femme qui ne connaît pas

l'affection et qui pourtant n'y serait pas insensible. Elle me

questionna. Elle avait une manière de questionner très habile; elle

avait l'air de ne pas écouter la réponse, et elle ne perdait ni un mot

ni une expression de visage. Je lui racontai tout, elle vit que

c'était la vérité. Elle sourit, me serra la main et me fit signe de

retourner au jardin.

L'archevêque de Paris venait confirmer quelques jours après. On

choisissait les élèves qui avaient fait leur première communion et qui

n'avaient pas reçu l'autre sacrement. On les faisait entrer en

retraite dans une chambre commune dont Mlle D... était la gardienne et

la lectrice. C'est elle qui faisait les exhortations religieuses. On

vint me chercher le jour même, mais Mlle D... refusa de me recevoir,

et ordonna que je ferais ma retraite toute seule dans la chambre qu'il

plairait aux religieuses de m'assigner. Alors, Mme Eugénie prit

hautement mon parti. «C'est donc une pestiférée? dit-elle avec son air

railleur. Eh bien! qu'elle vienne dans ma cellule.» Elle m'y conduisit

en effet, et Mme Alippe vint nous y joindre. Elles restèrent dans le

corridor pendant que je m'installais dans la cellule, et j'entendis

leur conversation en anglais. Je ne sais si elles me croyaient déjà

capable de n'en pas perdre beaucoup de mots.

«Voyons, disait Mme Eugénie, cet enfant est donc détestable, vous qui

la connaissez?--Elle n'est pas détestable du tout, répondit la mère

Alippe; elle est bonne, au contraire, et cette D... ne l'est pas. Mais

l'enfant est _diable_, comme elles disent... Ah! cela vous fait rire,

vous? vous aimez les diables, on sait cela!» (C'est bon à savoir,

pensai-je.) Et Mme Eugénie reprit: «Puisqu'elle est folle, ce n'est

pas le moment de la confirmer. Elle n'y porterait pas le recueillement

nécessaire. Laissons-lui le temps de devenir sage, et surtout ne la

mettons pas en contact avec une personne qui lui en veut. Vous

m'accordez bien que cet enfant m'appartient, et que vous-même vous

n'avez plus de droit sur elle?--Pas d'autres que les droits de

l'amitié chrétienne, répondit la mère Alippe, et Mlle D... est dans

son tort; soyez tranquille, elle ne recommencera plus.»

Mme Eugénie alla trouver la supérieure, à ce que je crois, pour

s'expliquer avec elle, et peut-être avec la mère Alippe et Mlle D...,

sur ce qui venait de se passer et sur ce qu'il y avait à faire.

Pendant que j'étais dans la cellule de ma protectrice, _Poulette_ vint

m'y trouver. Poulette, c'était le nom que les petites avaient donné à

Mme Mary Austin (Marie-Augustine), la sœur de la mère Alippe, et la

dépositaire du couvent. Celle-là était l'idole des pensionnaires. Elle

grognait d'une certaine façon maternelle et caressante. N'ayant pas de

fonctions auprès de nous, elle faisait métier de nous gâter et de nous

tancer gaîment de nos sottises. Elle avait une boutique de friandises

qu'elle nous vendait, et elle donnait souvent à celles qui n'avaient

plus d'argent, ou du moins elle leur ouvrait des crédits qu'on

oubliait de fermer de part et d'autre. Cette bonne femme, toujours

gaie, sans morgue de dévotion et qu'on prenait par le cou sans façon,

qu'on embrassait sur les deux joues, qu'on taquinait même sans jamais

la fâcher sérieusement, vint me consoler de mes mésaventures et me

donner même trop raison, ce dont j'aurais pu abuser si je n'avais pas

eu hâte de rentrer en paix avec tout le monde.

Au bout d'une heure de babillage avec Poulette, je reçus la visite de

Mlle D.... La supérieure ou son confesseur l'avait grondée: elle était

douce comme miel, et je fus fort étonnée de ses façons caressantes.

Elle m'annonça qu'on avait remis mon sacrement à l'année suivante,

qu'on ne me croyait pas suffisamment disposée à recevoir la grâce; que

Mme Eugénie allait venir me le dire; mais qu'elle-même, avant d'entrer

en retraite avec les néophytes, avait voulu faire sa paix avec moi.

«Voyons, me dit-elle, voulez-vous convenir que vous avez eu tort, et

me donner la main?--De tout mon cœur, lui dis-je. Tout ce que vous me

prescrirez avec douceur et bienveillance, je m'y rendrai. Elle

m'embrassa, ce qui ne me fit pas grand plaisir, mais tout fut terminé,

et jamais plus nous n'eûmes bataille à partir ensemble.

L'année suivante j'étais devenue très dévote, je fus confirmée et je

fis la retraite sous le patronage de cette même Mlle D.... Elle me

témoigna beaucoup d'égards et me loua beaucoup de ma conversion. Elle

nous faisait de longues lectures qu'elle développait et commentait

ensuite avec une certaine éloquence rude et parfois saisissante. Elle

commençait d'un ton emphatique auquel on s'habituait peu à peu, et qui

finissait par vous émouvoir. Cette retraite est tout ce que je me

rappelle d'elle à partir de mon installation définitive à la grande

classe. Je lui ai pardonné de tout mon cœur, et je ne rétracte pas

mon pardon; mais je persiste à dire que nous eussions été infiniment

meilleures et plus heureuses, si les religieuses seules se fussent

chargées de notre éducation.

Avant d'en revenir au récit de mon existence au couvent, je veux

parler de nos religieuses avec quelque détail, je ne crois pas avoir

oublié aucun de leurs noms.

Après Mme Canning (la supérieure), dont j'ai parlé, après Mme Eugénie,

la mère Alippe, la bonne Poulette (Marie-Augustine); une des doyennes

était Mme Monique (_Maria Monica_), personne très austère, très grave,

que je n'ai jamais vue sourire et avec laquelle nul ne se familiarisa

jamais. Elle a été supérieure après Mme Eugénie, qui, elle-même, avait

succédé de mon temps à Mme Canning. L'autorité supérieure n'était pas

inamovible. On procédait à l'élection, je crois, tous les cinq ans.

Mme Canning fut supérieure pendant trente ou quarante ans, et mourut

supérieure. Mme Eugénie demanda à être délivrée de son gouvernement

cinq ans après, sa vue se troublant de plus en plus. Elle est devenue

presque aveugle. J'ignore si elle existe encore. Je ne sais pas non

plus si Mme Monique a vécu jusqu'à présent. Je sais qu'il y a quelques

années Mme Marie-Françoise lui avait succédé.

De mon temps, Mme Marie-Françoise était novice sous son nom de

famille, miss Fairbairns. C'était une très belle personne, blanche

avec des yeux noirs, de fraîches couleurs, une physionomie très ferme,

très décidée, franche, mais froide. Cette froideur, dont le principe

tout britannique était développé par la réserve claustrale et le

recueillement chrétien se faisait sentir chez la plupart de nos

religieuses. Souvent nos élans de sympathie pour elles en étaient

attristés et glacés. C'est le seul reproche collectif que j'aie à leur

faire. Elles n'étaient pas assez désireuses de se faire aimer.--Une

autre doyenne était Mme Anne-Augustine, si je ne fais pas erreur de

nom. Celle-là était si vieille que, lorsqu'on se trouvait à monter un

escalier derrière elle, on avait le temps d'apprendre sa leçon. Elle

n'avait jamais pu dire un mot de français. Elle avait aussi une figure

très solennelle et très austère. Je ne crois pas qu'elle ait jamais

adressé la parole à aucune de nous. On prétendait qu'elle avait eu une

maladie très grave et qu'elle ne digérait qu'au moyen d'un ventre

d'argent. Le ventre d'argent de Mme Anne-Augustine était une des

traditions du couvent, et nous étions assez bêtes pour y croire. On

s'imaginait même entendre le cliquetis de ce ventre lorsqu'elle

marchait; c'était donc pour nous un être très mystérieux et quelque

peu effrayant que cette antique béguine qui était à moitié statue de

métal, qui ne parlait jamais, qui vous regardait quelquefois d'un air

étonné, et qui ne savait même pas le nom d'une seule d'entre nous. On

la saluait en tremblant, elle faisait une courte inclinaison de la

tête et passait comme un spectre. Nous prétendions qu'elle était morte

depuis deux cents ans et qu'elle trottait toujours dans les cloîtres

par habitude.

Mme Marie-Xavier était la plus belle personne du couvent, grande, bien

faite, d'une figure régulière et délicate; elle était toujours pâle

comme sa guimpe, triste comme un tombeau. Elle se disait fort malade

et aspirait à la mort avec impatience. C'est la seule religieuse que

j'aie vue au désespoir d'avoir prononcé des vœux. Elle ne s'en

cachait guère et passait sa vie dans les soupirs et les larmes. Ces

vœux éternels, que la loi civile ne ratifiait pas, elle n'osait

pourtant pas aspirer à les rompre. Elle avait juré sur le saint

sacrement; elle n'était pas assez philosophe pour se dédire, pas assez

pieuse pour se résigner. C'était une âme défaillante, tourmentée,

misérable, plus passionnée que tendre, car elle ne s'épanchait que

dans des accès de colère, et comme exaspérée par l'ennui. On faisait

beaucoup de commentaires là-dessus. Les unes pensaient qu'elle avait

pris le voile par désespoir d'amour et qu'elle aimait encore; les

autres, qu'elle haïssait et qu'elle vivait de rage et de ressentiment;

d'autres enfin l'accusaient d'avoir un caractère amer et insociable,

et de ne pouvoir subir l'autorité des doyennes.

Quoique tout cela fût aussi bien caché que possible, il nous était

facile de voir qu'elle vivait à part, que les autres nonnes la

blâmaient et qu'elle passait sa vie à bouder et à être boudée. Elle

communiait cependant comme les autres, et elle a passé, je crois, une

dizaine d'années sous le voile. Mais j'ai su que peu de temps après ma

sortie du couvent elle avait rompu ses vœux et qu'elle était partie,

sans qu'on sût ce qui s'était passé dans le sein de la communauté.

Quelle a été la fin du douloureux roman de sa vie! A-t-elle retrouvé

libre ou repentant l'objet de sa passion? Avait-elle ou n'avait-elle

point une passion? Est-elle rentrée dans le monde? A-t-elle surmonté

les scrupules et les remords de la dévotion qui l'avait retenue si

longtemps captive, en dépit de son manque de vocation? Est-elle

rentrée dans un autre couvent pour y finir ses jours dans le deuil et

la pénitence? Aucune de nous, je crois, ne l'a jamais su. Ou bien on

me l'a dit, et je l'ai oublié. Est-elle morte à la suite de cette

longue maladie de l'âme qui la dévorait? Nos religieuses donnaient

pour prétexte l'arrêt des médecins, qui l'avaient condamnée à mourir

ou à changer de climat et de régime. Mais il était facile de voir à

leur sourire un peu amer que tout cela ne s'était point passé sans

luttes et sans blâme.

Une autre novice qui était fort belle aussi et que j'ai vue entrer

postulante sous le nom de miss Croft, a fait, depuis mon départ, comme

Mme Marie-Xavier: elle a quitté le couvent et renoncé à sa vocation

avant d'avoir pris le voile noir.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 22 / 44 段