tout mon avenir incertain me revenaient. On s'occupait trop de moi, on
me questionnait, on me trouvait changée, alourdie, distraite. Quand la
nuit était venue, on me reconduisait au couvent. Ce passage du petit
salon chaud, parfumé, éclairé, de ma grand'mère, au cloître obscur,
vide et glacé: des tendres caresses de la bonne maman, de la petite
mère et du grand-oncle, au bonsoir froid et rechigné des portiers et
des tourières me navrait le cœur un instant. Je frissonnais en
traversant seule ces galeries pavées de tombeaux: mais au bout du
cloître déjà la suavité de la retraite se faisait sentir. La madone
Vanloo avait l'air de sourire pour moi. Je n'étais pas dévote envers
elle, mais déjà sa petite lampe bleuâtre me jetait dans une rêverie
vague et douce. Je laissais derrière moi un monde d'émotions trop
fortes pour mon âge, et d'exigences de sentiment qu'on ne m'avait pas
assez ménagées. J'entendais la voix de Mary m'appeler avec impatience.
Les _petites bêtes_ venaient curieusement s'enquérir de ce que
j'avais vu dans la journée. «Comme c'est triste de rentrer!» me
disait-on. Je ne répondais pas. Je ne pouvais expliquer pourquoi
j'avais cette bizarrerie de me trouver mieux au couvent que dans ma
famille.
A la veille du départ de ma grand'mère, un grand orage se forma contre
moi dans les conseils de la supérieure. J'aimais à écrire autant que
j'aimais peu à parler; et je m'amusais à faire de nos espiègleries et
des rigueurs de la D..., une sorte de journal satirique que j'envoyais
à ma bonne maman, laquelle y prenait un grand divertissement et ne me
prêchait nullement la soumission et la cajolerie, la dévotion encore
moins. Il était de règle que nous missions le soir sur le bahut de
l'antichambre de la supérieure les lettres que nous voulions envoyer.
Celles qui n'étaient point adressées aux parens devaient être déposées
ouvertes. Celles pour les parens étaient cachetées; on était censé en
respecter le secret.
Il m'eût été facile d'envoyer mes manuscrits à ma grand'mère par une
voie plus sûre, puisque ses domestiques venaient souvent m'apporter
divers objets et s'informer de ma santé; mais j'avais une confiance
suprême dans la loyauté de la supérieure. Elle avait dit devant moi à
ma grand'mère qu'elle n'ouvrait jamais les lettres adressées aux
parens. Je croyais, j'étais loyale, j'étais tranquille. Mais le volume
de la fréquence de mes envois inquiétèrent _reverend mother_[14].
Elle décacheta sans façon, lut mes satires et supprima les lettres.
Elle me fit même ce bon tour trois jours de suite sans en rien dire,
afin de bien connaître mes habitudes de chronique moqueuse et la
manière dont la D... nous gouvernait. Une personne de cœur et
d'intelligence en eût fait son profit. Elle m'eût grondée peut-être,
mais elle eût congédié la D.... Il est vrai qu'une personne de cœur
n'eût pas tendu un piége à la simplicité d'un enfant et n'eût pas
abusé d'un secret qu'elle avait autorisé. La supérieure préféra
interroger Mlle D..., qui, bien entendu, ne se reconnut pas au
portrait plus ressemblant que flatté que j'avais tracé d'elle. Sa
haine, déjà allumée par mon air calme et la douceur très réelle de mes
manières, s'exaspéra, comme on peut le croire. Elle me traita de
menteuse abominable, d'_esprit fort_ (c'est-à-dire impie), de
délatrice, de serpent, que sais-je! La supérieure me manda et me fit
une scène effroyable. Je restai impassible. Elle me promit ensuite
bénignement de ne point faire connaître mes _calomnies_ à ma
grand'mère et de me garder le secret sur ces abominables lettres. Je
ne l'entendais pas ainsi. Je sentis la duplicité de cette promesse. Je
répondis que j'avais un brouillon de mes lettres, que ma grand'mère
l'aurait, que je soutiendrais devant elle et devant madame la
supérieure elle-même la vérité de mes assertions, et que, puisqu'il
n'y avait pas de franchise et de loyauté dans les relations auxquelles
je m'étais confiée, je demanderais à changer de couvent.
[14] La réverende mère. On lui donnait ce titre en anglais
seulement.
La supérieure n'était pas une méchante femme; mais, quoi qu'on en
pensât, je n'ai jamais senti qu'elle fût une très bonne femme. Elle
m'ordonna de sortir de sa présence en m'accablant de menaces et
d'injures. C'était une personne du grand monde, et elle savait au
besoin prendre des manières royales: mais elle avait fort mauvais ton
quand elle était en colère. Peut-être ne savait-elle pas bien la
valeur de ses expressions en français, et je ne savais pas encore
assez d'anglais pour qu'elle me parlât dans sa langue. Mlle D... avait
la tête baissée, l'œil fermé dans l'attitude extatique d'une sainte
qui entendait la voix de Dieu même. Elle se donnait des airs de pitié
pour moi et de silence miséricordieux. Une heure après, au réfectoire,
la supérieure entra suivie de quelques nonnes qui lui faisaient
cortége. Elle parcourut les tables comme pour faire une inspection;
puis, s'arrêtant devant moi, et roulant ses gros yeux noirs, qui
étaient fort beaux, elle me dit d'une voix solennelle: «_Étudiez la
vérité!_»--Les sages pâlirent et firent le signe de la croix. Les
bêtes chuchotèrent en me regardant. On vint ensuite m'accabler de
questions. «Tout cela signifie, répondis-je que dans trois jours je
ne serai plus ici.»
J'étais outrée, mais j'avais un violent chagrin. Je ne désirais
nullement changer de couvent. J'avais déjà formé des affections que je
souffrais de voir sitôt brisées. Ma grand'mère arriva sur ces
entrefaites. La supérieure s'enferma avec elle, et prévoyant que je
dirais tout, elle prit le parti de remettre mes lettres présentées
comme un tissu de mensonges. Je crois qu'elle eut le dessous et que ma
grand'mère blâma énergiquement l'abus de confiance qu'on était forcé
de lui révéler. Je crois qu'elle prit ma défense, et parla de me
remmener sur-le-champ. Je ne sais ce qui se passa entre elles: mais
quand on me fit monter dans le parloir de la supérieure, toutes deux
essayaient de se composer un maintien grave, et toutes deux étaient
fort animées.--Ma grand'mère m'embrassa comme à l'ordinaire, et pas un
mot de reproche ne me fut adressé, si ce n'est sur ma dissipation et
le temps perdu à des enfantillages. Puis la supérieure m'annonça que
j'allais quitter la petite classe où mon intimité avec Mary portait le
désordre, et que j'entrerais immédiatement parmi les grandes. Cette
bonne nouvelle, qui, en définitive, faisait aboutir toutes les menaces
à une notable amélioration dans mon sort, me fut signifiée pourtant
d'un ton sévère. On espérait que, n'ayant plus de relations avec Mlle
D..., je renoncerais à mes habitudes de satire contre elle, que je
romprais mes habitudes de diablerie avec la terrible Mary, et que
cette séparation serait profitable à l'une comme à l'autre.
Je répondis que je consentais de bon cœur à ne jamais m'occuper de
Mlle D..., mais je ne voulus jamais promettre de ne plus aimer Mary.
La force des choses devait suffire à nous séparer, puisque nous
n'aurions plus que l'heure des récréations au jardin pour nous voir.
Ma grand'mère, satisfaite du résultat de cette affaire, partit pour
Nohant. Je passai à la grande classe, où m'avaient précédée Isabelle
et Sophie. Je jurai à Mary de rester son amie à la vie et à la mort;
mais je n'en avais pas fini avec la terrible D..., comme on va bientôt
le voir.
CHAPITRE DOUZIEME.
(SUITE.)
Louise et Valentine.--La marquise de la Rochejaquelein.--Ses
mémoires.--Son salon.--Pierre Riallo.--Mes compagnes de la
petite classe.--Héléna.--Facéties et bel esprit de couvent.--La
comtesse et Jacquot.--Sœur Françoise.--Mme Eugénie.--Combat
singulier avec Mlle D....--Le cabinet noir.--La
séquestration.--Poulette.--Les nonnes.--Mme Monique.--Miss
Fairbairns.--Mme Anne-Augustine et son ventre d'argent.--Mme
Marie-Xavier.--Miss Hurst.--Mme Marie-Agnès.--Mme
Anne-Josephe.--Les incapacités intellectuelles.--Mme
Alicia.--Mon adoption.--Les conversations de
l'avant-quart.--Sœur Thérèse.--La distillerie.--Les dames de
chœur et les sœurs converses.
Je ne quitterai pas la petite classe sans parler de deux pensionnaires
que j'y ai beaucoup aimées, bien qu'elles ne fussent point classées
parmi les diables. Elles ne l'étaient pas non plus parmi les sages,
encore moins parmi les bêtes, car c'étaient deux intelligences fort
remarquables. Je les ai déjà nommées: c'était Valentine de Gouy et
Louise de la Rochejaquelein.
Valentine était une enfant, elle n'avait guère que neuf ou dix ans, si
j'ai bonne mémoire; et comme elle était petite et délicate, elle ne
paraissait guère plus âgée que Mary Eyre et Helen Kelly, les deux
_mioches_ de la petite classe à cette époque. Mais cette enfant était
grandement supérieure à son âge, et on pouvait autant se plaire avec
elle qu'avec Isabelle ou Sophie. Elle apprenait toutes choses avec une
facilité merveilleuse. Elle était déjà aussi avancée dans toutes ses
études que les grandes. Elle avait un esprit charmant, beaucoup de
franchise et de bonté. Mon lit était auprès du sien au dortoir, et
j'aimais à la soigner comme si elle eût été ma fille. J'avais, de
l'autre côté, une petite Suzanne, sœur de Sophie, qu'il me fallait
soigner encore plus, car elle était continuellement malade.
L'autre affection que je laissais à la petite classe, mais qui ne
tarda pas à me rejoindre à la grande, Louise, était fille de la
marquise de la Rochejaquelein, veuve de M. de Lescure, la même qui a
laissé des mémoires intéressans sur la première Vendée. Je crois que
le personnage politique (1848) qui représente à l'Assemblée nationale
une nuance de parti royaliste à idées plus chevaleresques que
rassurantes est le frère de cette Louise. Leur mère a été certainement
une héroïne de roman historique. Ce roman vrai, raconté par elle,
offre des narrations très dramatiques, très bien senties et très
touchantes. La situation de la France et de l'Europe m'y semble
complétement méconnue; mais le point de vue royaliste accepté, il est
impossible de mieux juger son propre parti, de mieux peindre le fort
et le faible, le bon et le mauvais côté des divers éléments de la
lutte. Ce livre est d'une femme de cœur et d'esprit. Il restera parmi
les documens les plus colorés et les plus utiles de l'époque
révolutionnaire. L'histoire a déjà fait justice des erreurs de fait et
des naïves exagérations de l'esprit de parti qui ne peuvent pas ne
point s'y trouver: mais elle fera son profit des curieuses révélations
d'un jugement droit et d'un esprit sincère qui signalent les causes de
mort de la monarchie, tout en se dévouant avec héroïsme à cette
monarchie expirante.
Louise avait le cœur et l'esprit de sa mère, le courage et un peu de
l'intolérance politique des vieux chouans, beaucoup de la grandeur et
de la poésie des paysans belliqueux au milieu desquels elle avait été
élevée. J'avais déjà lu le livre de la marquise, qui était récemment
publié. Je ne partageais pas ses opinions: mais je ne les combattais
jamais, je sentais le respect que je devais à la religion de sa
famille, et ses récits animés, ses peintures charmantes de mœurs et
des aspects du Bocage m'intéressaient vivement. Quelques années plus
tard, j'ai été une fois chez elle, et j'ai vu sa mère.
Comme cet intérieur m'a beaucoup frappée, je raconterai ici cette
visite, que j'oublierais certainement si je la remettais à être
rapportée en son lieu.
Je ne me rappelle plus où était située la maison. C'était un grand
hôtel du faubourg Saint-Germain. J'arrivai modestement en fiacre,
selon mes moyens et mes habitudes, et je fis arrêter devant la porte,
qui ne s'ouvrait pas pour de si minces équipages. Le portier, qui
était un vieux poudré de bonne maison, voulut m'arrêter au passage.
«Pardon, lui dis-je, je vais chez Mme de la Rochejaquelein.--Vous?
dit-il en me toisant d'un air de mépris, apparemment parce que j'étais
en manteau et en chapeau sans fleurs ni dentelles. Allons, entrez!» Et
il leva les épaules comme pour dire! «Ces gens-là reçoivent tout le
monde!»
J'essayai de pousser la porte derrière moi. Elle était si lourde, que
je n'en vins pas à bout avec les doigts. Je ne voulais pas salir mes
gants, je n'insistai donc pas; mais comme j'avais déjà monté les
premières marches de l'escalier, ce vieux cerbère courut après moi.
«Et votre porte? me cria-t-il.--Quelle porte?--Celle de la rue!--Ah,
pardon! lui dis-je en riant, c'est votre porte et non pas la mienne.»
Il s'en alla la fermer en grommelant, et je me demandai si j'allais
être aussi mal reçue par les illustres laquais de ma compagne
d'enfance. En trouvant beaucoup de ces messieurs dans l'antichambre,
je vis qu'il y avait du monde, et je fis demander Louise. Je n'étais à
Paris que pour deux ou trois jours; je désirais répondre au désir
qu'elle m'avait témoigné de m'embrasser, et je ne voulais causer que
quelques minutes avec elle. Elle vint me chercher, et m'entraîna au
salon avec la même gaîté et la même cordialité qu'autrefois. Du côté
où elle me fit asseoir auprès d'elle, il n'y avait que des jeunes
personnes, ses sœurs ou ses amies. De l'autre, des gens graves autour
du fauteuil de sa mère, qui était un peu isolé en avant.
Je fus très désappointée de trouver dans l'héroïne de la Vendée une
grosse femme très rouge et d'une apparence assez vulgaire. A sa
droite, un paysan vendéen se tenait debout. Il était venu de son
village pour la voir ou pour voir Paris, et il avait dîné avec la
famille. Sans doute c'était un homme _bien pensant_, et peut-être un
héros de la dernière Vendée. Il ne me parut point d'âge à dater de la
première, et Louise, que j'interrogeai, me dit simplement: «C'est un
brave homme de chez nous.»
Il était vêtu d'un gros pantalon et d'une veste ronde. Il portait une
sorte d'écharpe blanche au bras, et une vieille rapière lui battait
les jambes. Il ressemblait à un garde champêtre un jour de procession.
Il y avait loin de là aux partisans demi-pasteurs, demi-brigands que
j'avais rêvés, et ce bon homme avait une manière de dire _madame la
marquise_ qui m'était nauséabonde. Pourtant la marquise, presque
aveugle alors, me plut par son grand air de bonté et de simplicité. Il
y avait autour d'elle de belles dames parées pour le bal, qui lui
rendaient de grands hommages et qui, certes, n'avaient pas pour ses
cheveux blancs et ses yeux bleus à demi éteints autant de vénération
que mon cœur naïf était disposé à lui en accorder; secret hommage
d'autant plus appréciable que je n'étais alors ni dévote ni royaliste.
Je l'écoutai causer, elle avait plus de naturel que d'esprit, du moins
dans ce moment-là. Le paysan, en prenant congé, reçut d'elle une
poignée de main, et mit son chapeau sur sa tête avant d'être sorti du
salon, ce qui ne fit rire personne. Louise et ses sœurs étaient aussi
simplement mises qu'elles étaient simples dans leurs manières. Cette
simplicité allait même jusqu'à la brusquerie. Elles ne faisaient pas
de petits ouvrages, elles avaient des quenouilles et affectaient de
filer du chanvre, à la manière des paysannes. Je ne demandais pas
mieux que de trouver tout cela charmant, et cela eût pu l'être.
Chez Louise, j'en suis certaine, tout était naïf et spontané; mais le
cadre où je la voyais ainsi jouer à la châtelaine de Vendée ne se
mariait point avec ses allures de fille des champs. Un beau salon très
éclairé, une galerie de patriciennes élégantes et de _ladies_
compassées, une antichambre remplie de laquais, un portier qui
insultait presque les gens en fiacre, cela manquait d'harmonie, et on
y sentait trop l'impossibilité d'un hymen public et légitime entre le
peuple et la noblesse.
Cette pensée d'hyménée me rappelle une des plus étranges et des plus
significatives aventures de la vie de Mme de la Rochejaquelein. Elle
était alors veuve de M. de Lescure, encore enceinte de deux jumelles
qu'elle devait perdre peu de jours après leur naissance. Réfugiée en
Bretagne, au hameau de la Minaye, chez de pauvres paysans fidèles au
malheur, traquée par les _bleus_, livrée à de continuelles alertes,
gardant les troupeaux sous le nom de Jeannette, couchant souvent dans
les bois avec sa mère (une femme héroïque que l'on adore en lisant ses
mémoires), fuyant, par le vent et la pluie, pour se cacher dans
quelque sillon ou dans quelque fosse, tandis que les patriotes
fouillaient les maisons où elles avaient reçu asile: Mme de la
Rochejaquelein avait failli épouser un paysan breton. Voici comme elle
raconte elle-même cet épisode:
«... Ma mère voulut, pour plus de précautions, user d'une ressource
fort singulière. Deux paysannes vendéennes avait épousé des Bretons,
et depuis ce temps-là, on ne les inquiétait plus. Ma mère, qui
cherchait à m'assurer un repos complet pendant mes couches, ne trouva
pas de meilleur moyen. Elle jeta les yeux sur Pierre Riallo. C'était
un vieil homme veuf qui avait cinq enfans: mais il fallait avoir un
acte de naissance. La Ferret avait une sœur qui était allée autrefois
s'établir de l'autre côté de la Loire avec sa fille. On envoya Riallo
chercher les actes de naissance dans le pays de La Ferret. Tout allait
s'arranger: l'officier municipal était prévenu et nous avait promis de
déchirer la feuille du registre quand nous le voudrions. On devait
prier les bleus au repas de la noce: mais l'exécution de ce projet fut
suspendue par des alarmes très vives qu'on nous donna. On nous dit que
nous avions été dénoncées et que nous étions particulièrement
recherchées. Nous changeâmes de demeure, et même nous nous séparâmes,
etc.»
Quelques semaines plus tard, Mme de Lescure et sa mère changeant
d'asile, se séparèrent de Pierre Riallo qui les avait conduites à leur
nouveau refuge. «Cet excellent homme, dit-elle, nous quitta en
pleurant. Il ôta de son doigt une bague d'argent comme en portent les
paysannes bretonnes, et me la donna. Jamais je n'ai cessé de la porter
depuis.»
Ainsi la veuve de M. de Lescure, celle qui devait être la marquise de
La Rochejaquelein, avait été en quelque sorte la fiancée de Pierre
Riallo. Rien de plus austère certainement que ces fiançailles en
présence de la mort, rien de plus chaste que l'affection du vieux
paysan et la gratitude de la jeune marquise; mais que fût-il arrivé si
le mariage eût été conclu, et que Pierre Riallo se fût refusé à la
suppression frauduleuse de l'acte civil? Certes, la noble Jeannette
fût morte plutôt que de consentir à ratifier cette mésalliance
monstrueuse. On était bien alors, par le fait, l'égale, moins que
l'égale du pauvre paysan breton. On était une pauvre _brigande_, bien
heureuse de recevoir cette généreuse hospitalité et cette magnanime
protection. Sous la Restauration, on ne l'avait pas oublié sans doute.
On recevait dans son salon le premier paysan venu, pourvu qu'il eût au
coude le brassard sans tache. On filait la quenouille des bergères, on
avait de touchans et affectueux souvenirs: mais on n'en était pas
moins madame la marquise, et cette fausse égalité ne pouvait pas
tromper le paysan. Si le fils de Pierre Riallo se fût présenté pour
épouser Louise ou Laurence de La Rochejaquelein, on l'aurait considéré
comme fou. Le _fils des croisés_, M. de La Rochejaquelein, aujourd'hui
orateur politique, ne serait pas volontiers le beau-frère de quelque
laboureur armoricain. Eh bien! Pierre Riallo, c'est bien là réellement
comme un symbole pour personnifier le peuple vis à vis de la noblesse.
On se fie à lui, on accepte ses sublimes dévouemens, ses suprêmes
sacrifices, on lui tend la main, on se fiancerait volontiers à lui aux
jours du danger, mais on lui refuse, au nom de la religion monarchique
et catholique, le droit de vivre en travaillant, le droit de
s'instruire, le droit d'être l'égal de tout le monde; en un mot, la
véritable union morale des castes, on frémit à l'idée seule de la
ratifier.
Je pensais déjà un peu à tout cela en quittant le salon de Mme de la
Rochejaquelein, et, bien certaine que tout ce que j'avais vu n'était
pas une comédie, sachant bien que Louise et sa famille avaient la
mémoire du cœur, je me disais pourtant que, par la force des choses,
ce que j'avais vu n'était qu'une charmante petite parade de salon.
Avant de clore cette digression, on me permettra de faire remarquer
l'espèce d'analogie qui existe entre l'aventure de la marquise chez
Pierre Riallo et les idées que ma mère avait encore en 1804 sur le
mariage civil. En 1804, ma mère ne se croyait pas mariée avec mon père
parce qu'elle n'était mariée qu'à la municipalité. En 93, Mme de
Larochejaquelein ne se fût pas crue mariée avec Pierre Riallo parce
que l'officier municipal promettait de déchirer l'acte. Ce peu de
respect pour une formalité purement civile marque bien la transition
d'une législation à une autre, et la transformation de la société.
Je quitte mon épisode anticipé, qui date de 1824 ou 1825, 1826
peut-être, et je reviens sur mes pas. Je rentre au couvent, où Louise,
avec sa vive intelligence, son noble cœur et son aimable caractère,
ne faisait naître en moi aucune des réflexions que j'eus lieu de faire
plus tard sans cesser de l'aimer. Je l'ai perdue de vue depuis
longtemps. J'ignore qui elle a épousé, j'ignore même si elle vit, tant
je suis peu _du monde_, tant j'ai franchi de choses qui me séparent du
passé et m'ont fait perdre jusqu'à la trace de mes premières
relations. Si elle existe, si elle se souvient de moi, si elle sait
que George Sand est la même personne qu'Aurore Dupin, elle doit
soupirer, détourner les yeux et nier même qu'elle m'ait aimée. Je sais
l'effet des opinions et des préjugés sur les âmes les plus généreuses,
et je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. Moi, tranquille dans ma
conscience d'aujourd'hui, comme j'étais tranquille et _eau dormante_
dans ma diablerie d'il y a trente ans, je l'aime encore, cette Louise.
J'aime encore les royalistes, les dévotes, les nonnes mêmes que j'ai
aimées, et qui aujourd'hui ne prononcent mon nom, j'en suis sûre,
qu'en faisant de grands signes de croix. Je ne désire pas les revoir,
je sais qu'elles me prêcheraient ce qu'elles appelleraient le retour à
la vérité. Je sais que je serais forcée de leur causer le chagrin
d'échouer dans leurs pieux desseins. Il vaut donc mieux ne pas se
revoir que de se revoir avec une cuirasse sur le cœur: mais mon cœur
n'est pas mort pour cela. Il a toujours de doux élans vers ses
premières tendresses. Ma religion, à moi, ne condamne pas à l'enfer
éternel les adversaires de ma croyance. C'est pourquoi je parlerai de
mes amies de couvent sans me soucier de ce que l'esprit de caste et de
parti en a fait depuis. Je parlerai de celles qui ont dû me renier
avec le même enthousiasme, la même effusion que de celles qui m'ont
gardé un souvenir inaltérable. Je les vois encore telles qu'elles
étaient, et je ne veux pas savoir ce qu'elles sont. Je les vois pures
et suaves comme le matin de la vie où nous nous sommes connues. Les
grands marronniers du couvent m'apparaissent comme ces Champs-Elyséens
où se rencontraient des âmes venues de tous les points de l'univers,
et où elles faisaient échange de douces et calmes sympathies, sans
prendre garde aux mondaines agitations, aux puériles dissidences de ce
bas monde.
On me pardonnera bien de tracer ici une courte liste des compagnes que
je laissais à la petite classe; je ne me les rappelle pas toutes, mais
j'ai du plaisir à retrouver une partie de leurs noms dans ma mémoire.
C'était, outre celles que j'ai déjà citées, les trois Kelly (Mary,
Helen et Henriette); les deux O'Mullan, créoles jaunes et douces; les
deux Cary, Fanny et Suzanne, sœurs de Sophie; Lucy Masterson;
Catherine et Maria Dormer; Maria Gordon, une délicate et maladive
enfant, douce et intelligente, qui a épousé un Français, et qui est
devenue une excellente mère de famille, une femme distinguée sous tous
les rapports;--Louise Rollet, fille d'un maître de forges du Berry;
Lavinia Anster; Camille de la Josne-Contay, personne raide et grave
comme une huguenote des anciens jours (très catholique pourtant),
Eugénie de Castella, demi-diable très excellent d'ailleurs, avec qui
j'étais assez liée; une des trois Defargues, filles d'un maire de
Lyon; Henriette Manoury, qui venait, je crois, du Havre; enfin
Héléna, enfant un peu persécuté, un peu opprimé, par sa faute
peut-être, mais qui m'inspirait de la sollicitude par cette raison
qu'elle était souvent victime de la _diablerie_.
Elle m'aimait quelquefois trop. C'était une nature inquiète et
tourmentante. Il fallait lui faire tous ses devoirs, se charger de
toutes ses corvées, voire de lui écrire sa confession, ce qui ne se
faisait pas toujours très sérieusement, je l'avoue. Je la protégeais
contre Mary, qui ne pouvait pas la tolérer. Je lui ai épargné bien des
punitions, je l'ai sauvée de bien des orages, et je doute qu'elle en
ait gardé la mémoire. Elle tirait une grande vanité de son nom, et on
lui en savait mauvais gré, même celles qui en portaient de plus
illustres, car il faut rendre à la plupart d'entre nous cette justice,
que nous pratiquions de tous points l'égalité chrétienne, et que nous
n'avions même pas la pensée de nous croire plus ou moins les unes que
les autres.