Sophie était l'amie de cœur d'Isabelle. C'était une des plus jolies,

et la plus gracieuse personne du couvent. Sa taille souple, fine et

arrondie en même temps, avait des poses d'une langueur britannique,

moins la gaucherie habituelle à ces insulaires. Elle avait le cou

rond, fort et allongé, avec une petite tête dont les mouvemens

onduleux étaient pleins de charmes: les plus beaux yeux du monde, le

front droit, court et obstiné, inondé d'une forêt de cheveux bruns et

brillans; son nez était vilain et ne réussissait pas à gâter sa figure

ravissante d'ailleurs. Elle avait une bouche, chose rare chez les

Anglaises, une bouche de rose bien littéralement remplie de petites

perles, une fraîcheur admirable, la peau veloutée, très blanche pour

une peau brune. Enfin on l'appelait le bijou. Elle était bonne et

sentimentale, exaltée dans ses amitiés, implacable dans ses aversions,

mais ne les manifestant que par un muet et invincible dédain. Elle

était adorée d'un grand nombre et ne daignait aimer que peu d'élues.

Je me pris pour elle et pour Isabelle d'une grande tendresse qui me

fut rendue avec plus de protection que d'élan. C'était dans l'ordre.

J'étais un enfant pour elles.

Quand nous fûmes réunies dans le cloître, je vis que toutes étaient

armées, qui d'une bûche, qui d'une pincette. Je n'avais rien, j'eus

l'audace de rentrer dans la classe, de m'emparer d'une barre de fer

qui servait à attiser le poêle, et de retourner auprès de mes

complices sans être remarquée.

Alors on m'initia au grand secret, et nous partîmes pour notre

expédition.

Ce grand secret, c'était la légende traditionelle du couvent, une

rêverie qui se transmettait d'âge en âge et de _diable en diable_

depuis deux siècles peut-être: une fiction romanesque qui pouvait bien

avoir eu quelque fond de réalité dans le principe, mais qui ne

reposait certainement plus que sur le besoin de nos imaginations. Il

s'agissait de _délivrer la victime_. Il y avait quelque part une

prisonnière, on disait même plusieurs prisonnières, enfermées dans un

réduit impénétrable, soit cellule cachée et murée dans l'épaisseur des

murailles, soit cachot situé sous les voûtes des immenses souterrains

qui s'étendaient sous le monastère et sous une grande partie du

quartier Saint-Victor. Il y avait, en réalité, des caves magnifiques,

une véritable ville souterraine dont nous n'avons jamais vu la fin, et

qui offrait plusieurs sorties mystérieuses sur divers points du vaste

emplacement du couvent. On assurait que ces caves allaient, très loin

de là, se relier aux excavations qui se prolongent sous une grande

moitié de Paris, et sous les campagnes environnantes jusque vers

Vincennes. On disait qu'en suivant les belles caves de notre couvent

on pouvait aller rejoindre les catacombes, les carrières, le palais

des Thermes de Julien, que sais-je? Ces souterrains étaient la clé

d'un monde de ténèbres, de terreurs, de mystères, un immense abîme

creusé sous nos pieds, fermé de portes de fer, et dont l'exploration

était aussi périlleuse que la descente aux enfers d'Enée ou du Dante.

C'est pour cela qu'il fallait absolument y pénétrer en dépit des

difficultés insurmontables de l'entreprise, et des punitions terribles

qu'eût provoquées la découverte de notre secret.

Parvenir dans les souterrains, c'était une de ces fortunes inespérées

qui arrivaient une fois, deux fois au plus dans la vie d'un _diable_

après des années de persévérance et de contention d'esprit. Y entrer

par la porte principale, il n'y fallait pas songer. Cette porte était

située au bas d'un large escalier, à côté des cuisines, qui étaient

des caves aussi, et où se tenaient toujours les sœurs converses.

Mais nous étions persuadées qu'on pouvait entrer dans les souterrains

par mille autres endroits, fût-ce par les toits. Selon nous, toute

porte condamnée, tout recoin obscur sous un escalier, toute muraille

qui sonnait le creux, pouvait être en communication mystérieuse avec

les souterrains, et nous cherchions de bonne foi cette communication

jusque sous les combles.

J'avais lu avec délice, avec terreur à Nohant, le _Château des

Pyrénées_ de Mme Radcliffe. Mes compagnes avaient dans la cervelle

bien d'autres légendes écossaises et irlandaises à faire dresser les

cheveux sur la tête. Le couvent avait aussi à foison ses histoires de

drames lamentables, de revenans, de cachettes, d'apparitions

inexpliquées, de bruits mystérieux. Tout cela, et l'idée de découvrir

enfin le formidable secret de _la victime_, allumait tellement nos

folles imaginations, que nous nous persuadions entendre des soupirs,

des gémissemens partir de dessous les pavés ou s'exhaler par les

fissures des portes et des murs.

Nous voilà donc lancées, mes compagnes pour la centième fois, moi pour

la première, à la recherche de cette introuvable captive qui

languissait on ne savait où, mais quelque part certainement, et que

nous étions peut-être appelées à découvrir. Elle devait être bien

vieille depuis tant d'années qu'on la cherchait en vain! Elle pouvait

bien avoir deux cents ans, mais nous n'y regardions pas de si près.

Nous la cherchions, nous l'appelions, nous y pensions sans cesse, nous

ne désespérions jamais.

Ce soir-là on me conduisit dans la partie des bâtimens que j'ai déjà

esquissée, la plus ancienne, la plus disloquée, la plus excitante pour

nos explorations. Nous nous attachâmes à un petit couloir bordé d'une

rampe en bois et donnant sur une cage vide et sans issue connue. Un

escalier, également bordé d'une rampe, descendait à cette région

ignorée; mais une porte en chêne défendait l'entrée d'escalier. Il

fallait tourner l'obstacle en passant d'une rampe à l'autre, et en

marchant sur la face extérieure des balustres vermoulus. Au-dessous il

y avait un vide sombre dont nous ne pouvions apprécier la profondeur.

Nous n'avions qu'une petite bougie roulée (_un rat_), qui n'éclairait

que les premières marches de l'escalier mystérieux. C'était un jeu à

nous casser le cou. Isabelle y passa la première avec la résolution

d'une héroïne, Mary avec la tranquillité d'un professeur de

gymnastique, les autres avec plus ou moins d'adresse, mais toutes avec

bonheur.

Nous voici enfin sur cet escalier si bien défendu. En un instant

nous sommes au bas des degrés, et, avec plus de joie que de

désappointement, nous nous trouvons dans un espace carré situé sous la

galerie, une véritable impasse. Pas de porte, pas de fenêtre, pas de

destination explicable à cette sorte de vestibule sans issue. Pourquoi

donc un escalier pour descendre dans une impasse? pourquoi une porte

solide et cadenassée pour en fermer l'escalier?

On divise en plusieurs bouts la petite bougie, et chacune examine de

son côté. L'escalier est en bois. Il faut qu'une marche à secret,

ouvre un passage, un escalier nouveau, ou une trappe cachée. Tandis

que les unes explorent l'escalier et s'essaient à en disjoindre les

vieux ais, les autres tâtent le mur, y cherchent un bouton, une fente,

un anneau, un de ces mille engins qui, dans les romans de Radcliffe

et dans les chroniques des vieux manoirs, font mouvoir une pierre,

tourner un pan de boiserie, ouvrir une entrée quelconque vers des

régions inconnues.

Mais, hélas, rien! le mur est lisse et crépi en plâtre. Le carreau

rend un son mat, aucune dalle ne se soulève, l'escalier ne recèle

aucun secret. Isabelle ne se décourage pas. Au plus profond de l'angle

qui rentre sous l'escalier, elle déclare que la muraille sonne le

creux, on frappe, on vérifie le fait. «C'est là, s'écrie-t-on. Il y a

là un passage muré, mais ce passage est celui de la fameuse cachette.

Par là on descend au sépulcre qui renferme des victimes vivantes.» On

colle l'oreille à ce mur, on n'entend rien, mais Isabelle affirme

qu'elle entend des plaintes confuses, des grincemens de chaînes: que

faire? «C'est tout simple, dit Mary, il faut démolir le mur. A nous

toutes, nous pourrons bien y faire un trou.»

Rien ne nous paraissait plus facile; nous voilà travaillant ce mur,

les unes essayant de l'enfoncer avec leurs bûches, les autres

l'écorchant avec les pelles et les pincettes, sans penser qu'à

tourmenter ainsi ces pauvres murailles tremblantes, nous risquions de

faire écrouler le bâtiment sur nos têtes. Nous ne pouvions

heureusement lui faire grand mal, parce que nous ne pouvions pas

frapper sans attirer quelqu'un par le bruit retentissant des coups de

bûche. Il fallait nous contenter de pousser et de gratter. Cependant

nous avions réussi à entamer assez notablement le plâtre, la chaux et

les pierres, quand l'heure de la prière vint à sonner. Nous n'avions

que le temps de recommencer notre périlleuse escalade, d'éteindre nos

lumières, de nous séparer et de regagner les classes à tâtons. Nous

remîmes au lendemain la poursuite de l'entreprise, et rendez-vous fut

pris au même lieu. Celles qui y arriveraient les premières

n'attendraient pas celles qu'une punition ou une surveillance inusitée

retarderaient. On travaillerait à creuser le mur, chacune de son

mieux. Ce serait autant de fait pour le jour suivant. Il n'y avait pas

de risque qu'on s'en aperçut, personne ne descendant jamais dans cette

impasse abandonnée aux souris et aux araignées.

Nous nous aidâmes les unes les autres à faire disparaître la poussière

et le plâtre dont nous étions couvertes, nous regagnâmes le cloître et

nous rentrâmes dans nos classes respectives comme on se mettait à

genoux pour la prière. Je ne me souviens plus si nous fûmes remarquées

et punies ce soir-là. Nous le fûmes si souvent qu'aucun fait de ce

genre ne prend une date particulière dans le nombre. Mais bien souvent

aussi nous pûmes poursuivre impunément notre œuvre. Mlle D...

tricotait, le soir, tout en babillant et se querellant avec Mary Eyre.

La classe était sombre, et je crois qu'elle n'avait pas la vue bonne.

Tant il y a qu'avec la rage de l'espionnage, elle n'avait pas le don

de la clairvoyance, et qu'il nous était toujours facile de nous

échapper. Une fois que nous étions _hors de classe_, où nous prendre

dans ce village qu'on appelait le couvent? Mlle D... n'avait pas

d'intérêt à faire une esclandre et à signaler nos fréquentes escapades

à la communauté. On lui eût reproché de ne savoir pas empêcher ce dont

elle se plaignait. Nous étions parfaitement indifférentes au bonnet de

nuit et aux déclamations furibondes de l'aimable personne. La

supérieure, qui était politiquement indulgente, ne se laissait pas

aisément persuader de nous priver de sorties. Elle seule avait le

droit de prononcer cet arrêt suprême. La discipline était donc fort

peu rigoureuse, en dépit du méchant caractère de la surveillante.

La poursuite du grand secret, la recherche de la cachette dura tout

l'hiver que je passai à la petite classe. Le mur de l'impasse fut

notablement dégradé, mais nous n'arrivâmes qu'à des traverses de bois

devant lesquelles il fallut s'arrêter. On chercha ailleurs, on fouilla

dans vingt endroits différens, toujours sans obtenir le moindre

succès, toujours sans perdre l'espérance.

Un jour, nous nous imaginâmes de chercher sur les toits quelque

fenêtre en mansarde qui fût comme la clé supérieure du monde

souterrain tant rêvé. Il y avait beaucoup de ces fenêtres dont nous

ne savions pas la destination. Sous les combles existait une petite

chambre où nous allions étudier un des trente pianos épars dans

l'établissement. Chaque jour on avait une heure pour cette étude, dont

fort peu d'entre nous se souciaient. J'avais bonne envie d'étudier

pourtant, j'adorais toujours la musique. J'avais un excellent maître,

M. Pradher. Mais je devenais bien plus artiste pour le roman que pour

la musique, car quel plus beau poème que le roman en action que nous

poursuivions à frais communs d'imagination, de courage et d'émotions

palpitantes?

L'heure du piano était donc tous les jours l'heure des aventures, sans

préjudice de celles du soir. On se donnait rendez-vous dans une de ces

chambres éparses, et de là on partait pour _le je ne sais où, et le

comme il vous plaira_ de la fantaisie.

Donc, de la mansarde où j'étais censée faire des gammes, j'observai un

labyrinthe de toits, d'auvens, d'appentis, de soupentes, le tout

couvert en tuiles moussues et orné de cheminées éraillées, qui offrait

un vaste champ à des explorations nouvelles. Nous voilà sur les toits;

je ne sais plus avec qui j'étais, mais je sais que Fanelly (dont je

parlerai plus tard) conduisait la marche. Sauter par la fenêtre ne fut

pas bien difficile. A six pieds au-dessous de nous s'étendait une

gouttière formant couture entre deux pignons. Escalader ces pignons,

en rencontrer d'autres, sauter de pente en pente, voyager comme les

chats, c'était plus imprudent que difficile, et le danger nous

stimulait loin, de nous retenir.

Il y avait dans cette manie de _chercher la victime_ quelque chose de

profondément bête, et aussi quelque chose d'héroïque: bête, parce

qu'il nous fallait supposer que ces religieuses dont nous adorions la

douceur et la bonté exerçaient sur quelqu'une quelque épouvantable

torture; héroïque, parce que nous risquions tous les jours notre vie

pour délivrer un être imaginaire, objet des préoccupations les plus

généreuses et des entreprises les plus chevaleresques.

Nous étions là depuis une heure, découvrant le jardin, dominant toute

une partie des bâtimens et des cours, et prenant bien soin de nous

blottir derrière une cheminée quand nous apercevions le voile noir

d'une religieuse qui eût pu lever la tête et nous voir dans les

nuages, lorsque nous nous demandâmes comment nous reviendrions sur nos

pas. La disposition des toits nous avait permis de descendre et de

sauter de haut en bas. Remonter n'était pas aussi facile. Je crois

même que, sans échelle, c'était complétement impossible. Nous ne

savions plus guère où nous étions. Enfin nous reconnûmes la fenêtre

d'une pensionnaire en chambre, Sidonie Macdonald, fille du célèbre

général. On pouvait y atteindre en faisant un dernier saut. Celui-là

était plus périlleux que les autres. J'y mis trop de précipitation, et

donnai du talon dans une croisée horizontale qui éclairait une

galerie, et par laquelle je fusse tombée de trente pieds de haut dans

les environs de la petite classe, si le hasard de ma maladresse ne

m'eût fait dévier un peu. J'en fus quitte pour deux genoux très

écorchés sur les tuiles; mais ce ne fut point là l'objet de ma

préoccupation. Mon talon avait enfoncé une partie du châssis de cette

maudite fenêtre et brisé une demi-douzaine de vitres qui tombèrent

avec un fracas épouvantable à l'intérieur, tout près de l'entrée des

cuisines. Aussitôt une grande rumeur s'élève parmi les sœurs

converses, et, par l'ouverture que je viens de faire, nous entendons

la voix retentissante de la sœur Thérèse qui crie aux chats et qui

accuse Whisky, le maître matou de la mère Alippe, de se prendre de

querelle avec tous ses confrères, et de briser toutes les vitres de la

maison. Mais la sœur Marie défendait les mœurs du chat, et la sœur

Hélène assurait qu'une cheminée venait de s'écrouler sur les toits. Ce

débat nous causa ce fou rire nerveux chez les petites filles que rien

ne peut arrêter. Nous entendions monter les escaliers, nous allions

être prises en flagrant délit de promenade sur les toits, et nous ne

pouvions faire un pas pour chercher un refuge. Fanelly était couchée

tout de son long dans la gouttière; une autre cherchait son peigne.

Quant à moi, j'étais bien autrement empêchée. Je venais de découvrir

qu'un de mes souliers avait quitté mon pied, qu'il avait traversé le

châssis brisé, et qu'il était allé tomber à l'entrée des cuisines.

J'avais les genoux en sang, mais le fou rire était si violent que je

ne pouvais articuler un mot, et que je montrais mon pied déchaussée en

indiquant l'aventure par signes. Ce fut une nouvelle explosion de

rires, et cependant l'alarme était donnée, les sœurs converses

approchaient.

Bientôt nous nous rassurâmes. Là où nous étions abritées et cachées

par des toits qui surplombaient, il n'était guère possible de nous

découvrir sans monter par une échelle à la fenêtre brisée, ou sans

suivre le même chemin que nous avions pris. C'était de quoi nous

pouvions bien défier toutes les nonnes. Aussi, quand nous eûmes

reconnu l'avantage de notre position, commençâmes-nous à faire

entendre des miaulemens homériques afin que Whisky et sa famille

fussent atteints et convaincus à notre place. Puis nous gagnâmes la

fenêtre de Sidonie, qui nous reçut fort mal. La pauvre enfant étudiait

son piano et ne s'inquiétait pas des hurlemens félins qui frappaient

vaguement son oreille. Elle était maladive et nerveuse, fort douce, et

incapable de comprendre le plaisir que nous pouvions trouver à courir

les toits. Quand elle nous entendit débusquer en masse par sa fenêtre,

à laquelle, en jouant du piano, elle tournait le dos, elle jeta des

cris perçans. Nous ne prîmes guère le temps de la rassurer. Ses cris

allaient attirer les nonnes; nous nous élançâmes dans sa chambre,

gagnant la porte avec précipitation, tandis que debout, tremblante,

les yeux hagards, elle voyait défiler cette étrange procession sans y

rien comprendre, sans pouvoir reconnaître aucune de nous, tant elle

était effarée.

En un instant nous fûmes dispersées: l'une remontait à la chambre

haute dont nous étions parties, et parcourait le piano à tour de bras;

une autre faisait un grand détour pour regagner la classe. Quant à

moi, il me fallait aller à la recherche de mon soulier, et reprendre

cette pièce de conviction s'il en était temps encore. Je parvins à ne

pas rencontrer les sœurs converses et à trouver l'entrée des cuisines

libre. «_Audaces fortuna juvat_,» me disais-je en songeant aux

aphorismes que Deschartres m'avait enseignés. Et, en effet, je

retrouvai le soulier fortuné qui était venu tomber dans un endroit

sombre et qui n'avait frappé les regards de personne. Whisky seul fut

accusé. J'eus grand mal aux genoux pendant quelques jours, mais je ne

m'en vantai point, et les explorations ne furent pas ralenties.

Il me fallait bien toute cette excitation romanesque pour lutter

contre le régime du couvent, qui m'était fort contraire. Nous étions

assez convenablement nourries, et c'est d'ailleurs la chose dont je

me suis toujours souciée le moins, mais nous souffrions du froid de la

manière la plus cruelle, et l'hiver fut très rigoureux cette année-là.

Les habitudes du lever et du coucher m'étaient aussi nuisibles que

désagréables. J'ai toujours aimé à veiller tard et à ne pas me lever

de bonne heure. A Nohant, on m'avait laissé faire, je lisais ou

j'écrivais le soir dans ma chambre, et on ne me forçait pas à

affronter le froid des matinées. J'ai la circulation lente et le mot

_sang-froid_ peint au physique et au moral de mon organisation. Diable

parmi les diables du couvent, je ne me démentais jamais et je faisais

les plus grandes folies du monde avec un sérieux qui réjouissait fort

mes complices: mais j'étais bien réellement paralysée par le froid,

surtout pendant la première moitié de la journée. Le dortoir, situé

sous le toit en mansarde, était si glacial que je ne m'endormais pas

et que j'entendais tristement sonner toutes les heures de la nuit. A

six heures, les deux servantes, Marie-Josephe et Marie-Anne venaient

nous éveiller impitoyablement. Se lever et s'habiller à la lumière m'a

toujours paru fort triste. On se lavait dans de l'eau dont il fallait

briser la glace et qui ne lavait pas. On avait des engelures, les

pieds enflés saignaient dans les souliers trop étroits. On allait à la

messe à la lueur des cierges, on grelottait sur son banc, ou on

dormait à genoux dans l'attitude du recueillement. A sept heures, on

déjeûnait d'un morceau de pain et d'une tasse de thé. On voyait enfin,

en entrant en classe, poindre un peu de clarté dans le ciel et un peu

de feu dans le poêle. Moi, je ne dégelais que vers midi, j'avais des

rhumes épouvantables, des douleurs aiguës dans tous les membres; j'en

ai souffert après pendant quinze ans.

Mais Mary ne pouvait supporter la plainte; forte comme un garçon, elle

raillait impitoyablement quiconque n'était pas stoïque. Elle me rendit

ce service de me rendre impitoyable à moi-même. J'y eus quelque

mérite, car je souffrais plus que personne, et l'air de Paris me tuait

déjà.

Jaune, apathique, et muette, je paraissais en classe la personne la

plus calme et la plus soumise. Jamais je n'eus avec la féroce D...

qu'une seule altercation que je raconterai plus tard. Je n'étais point

_répondeuse_, je ne connaissais pas la colère, je ne me souviens pas

d'en avoir eu la plus légère velléité pendant les trois ans que j'ai

passés au couvent. Grâce à ce caractère, je n'y ai jamais eu qu'une

seule ennemie, et je n'y ai par conséquent ressenti qu'une seule

antipathie, c'est pour cela que j'ai gardé une sorte de rancune à

cette D... qui m'a fait connaître là le sentiment le plus opposé à mon

organisation. J'ai toujours été aimée, même dans mon temps de pire

diablerie, des compagnes les plus maussades et des maîtresses ou des

nonnes les plus exigeantes. La supérieure disait à ma grand'mère que

j'étais une _eau qui dort_. Paris avait glacé en moi cette fièvre de

mouvement que j'avais subie à Nohant. Tout cela ne m'empêchait pas de

courir sur les toits au mois de décembre, et de passer des soirées

entières nu-tête dans le jardin en plein hiver; car, dans le jardin

aussi, nous cherchions le grand secret, et nous y descendions par les

fenêtres quand les portes étaient fermées. C'est qu'à ces heures-là

nous vivions par le cerveau, et je ne m'apercevais plus que j'eusse un

corps malade à porter.

Avec tout cela, avec ma figure pâle et mon air transi, dont Isabelle

faisait les plus plaisantes caricatures, j'étais gaie intérieurement.

Je riais fort peu, mais le rire des autres me réjouissait les oreilles

et le cœur. Une extravagance ne me faisait pas bondir de joie, mais

je la couronnais gravement par une pire extravagance, et j'avais plus

de succès que personne auprès des bêtes, qui ne me haïssaient pas et

qui surtout se fiaient à ma générosité.

Par exemple, il arrivait souvent que toute la classe fût punie pour le

méfait d'un diable ou pour la maladresse d'une bête. Les bêtes ne

voulaient pas se trahir entre elles, mais elles eussent trahi les

diables si elles l'eussent osé, seulement elles n'osaient pas. Tout

tremblait devant G..., et pourtant G... était bonne et n'employa

jamais sa force à maltraiter les faibles, mais elle avait de l'esprit

comme douze diables, et ses moqueries exaspéraient celles qui n'y

savaient pas répondre. Isabelle se faisait craindre par ses

caricatures. Lavinia par ses grands airs de mépris. Moi seule je ne me

faisais craindre par rien; j'étais diable avec les diables, bête avec

les bêtes, le tout par laisser aller de caractère ou par langueur

physique. Je conquis tout à fait ces dernières en leur épargnant les

punitions collectives. Aussitôt que la maîtresse disait: «Toute la

classe en pénitence, si je ne découvre la coupable,» je me levais et

je disais: «_C'est moi._» Mary, qui me donnait le bon exemple en

toutes choses, suivit le mien en celle-ci, et on nous en sut gré.

Ma bonne maman allait quitter Paris, elle obtint de me faire sortir

deux ou trois jeudis de suite. La supérieure n'osa pas trop lui dire

que j'étais notée par toutes les maîtresses et tous les professeurs

comme ne faisant absolument rien, et que le _bonnet de nuit_ était ma

coiffure habituelle. Ma grand'mère eût peut-être pensé alors que je

perdais mon temps et qu'il valait mieux me reprendre avec elle. On

passa donc légèrement sur ma dissipation et mes escapades.

Je me promettais une grande joie de ces sorties. Il n'en fut rien.

J'avais déjà pris l'habitude de la vie en commun, habitude si douce

aux caractères mélancoliques, et mon caractère était tout à la fois le

plus triste et le plus enjoué de tout le couvent: triste par la

réflexion, quand je retombais sur moi-même, avec mon corps

souffreteux et endolori, avec le souvenir de mes chagrins de famille;

gai, quand le rire de mes compagnes, la brusque interpellation de ma

chère Mary, la plaisanterie originale de ma romanesque Isabelle

venaient m'arracher au sentiment de ma propre existence et me

communiquer la vie qui était dans les autres.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 20 / 44 段