Je ne trouve rien de plus maussade que cette coutume des maisons

d'éducation de faire de la salle des études l'endroit le plus triste

et le plus navrant, sous prétexte que les enfans gâteraient les

meubles et dégraderaient les ornemens, on ôte de leur vue tout ce qui

serait un stimulant à la pensée ou un charme pour l'imagination. On

prétend que les gravures et les enjolivemens, même les dessins d'un

papier sur la muraille leur donneraient des distractions. Pourquoi

orne-t-on de tableaux et de statues les églises et les oratoires, si

ce n'est pour élever l'âme et la ranimer dans ses langueurs par le

spectacle d'objets vénérés? Les enfans, dit-on, ont des habitudes de

malpropreté ou de maladresse. Ils jettent l'encre partout, ils aiment

à détruire. Ces goûts et ces habitudes ne leur viennent pourtant pas

de la maison paternelle, où on leur apprend à respecter ce qui est

beau ou utile, et où, dès qu'ils ont l'âge de raison, ils ne pensent

point à commettre tous ces dégâts, qui n'ont tant d'attraits pour eux,

dans les pensions et dans les colléges, que parce que c'est une sorte

de vengeance contre la négligence ou la parcimonie dont ils sont

l'objet. Mieux vous les logeriez, plus ils seraient soigneux. Ils

regarderaient à deux fois avant de salir un tapis ou de briser un

cadre. Ces vilaines murailles nues où vous les enfermez leur

deviennent bientôt un objet d'horreur, et ils les renverseraient s'ils

le pouvaient. Vous voulez qu'ils travaillent comme des machines, que

leur esprit, détaché de toute préoccupation, fonctionne à l'heure, et

soit inaccessible à tout ce qui fait la vie et le renouvellement de

la vie intellectuelle. C'est faux et impossible. L'enfant qui étudie a

déjà tous les besoins de l'artiste qui crée. Il faut qu'il respire un

air pur, qu'il ait un peu les aises de son corps, qu'il soit frappé

par les images extérieures, et qu'il renouvelle, à son gré, la nature

de ses pensées par l'appréciation de la couleur et de la forme. La

nature lui est un spectacle continuel. En l'enfermant dans une chambre

nue, malsaine et triste, vous étouffez son cœur et son esprit aussi

bien que son corps. Je voudrais que tout fût riant dès le berceau

autour de l'enfant des villes. Celui des campagnes a le ciel et les

arbres, les plantes et le soleil. L'autre s'étiole trop souvent, au

moral et au physique, dans la saleté chez le pauvre, dans le mauvais

goût chez le riche, dans l'absence de goût chez la classe moyenne.

Pourquoi les Italiens naissent-ils en quelque sorte avec le sentiment

du beau? Pourquoi un maçon de Vérone, un petit marchand de Venise, un

paysan de la campagne de Rome aiment-ils à contempler les beaux

monumens? Pourquoi comprennent-ils les beaux tableaux, la bonne

musique, tandis que nos prolétaires, plus intelligens sous d'autres

rapports, et nos bourgeois élevés avec plus de soin, aiment le faux,

le vulgaire, le laid même dans les arts, si une éducation spéciale ne

vient redresser leur instinct? C'est que nous vivons dans le laid et

dans le vulgaire; c'est que nos parens n'ont pas de goût, et que nous

passons le mauvais goût traditionnel à nos enfans.

Entourer l'enfance d'objets agréables et nobles en même temps

qu'instructifs ne serait qu'un détail. Il faudrait, avant tout, ne la

confier qu'à des êtres distingués soit par le cœur, soit par

l'esprit. Je ne conçois donc pas que nos religieuses si belles, si

bonnes, et douées de si nobles ou si suaves manières, eussent mis à la

tête de la petite classe une personne d'une tournure, d'une figure et

d'une tenue repoussantes, avec un langage et un caractère à l'avenant.

Grasse, sale, voûtée, bigote, bornée, irascible, dure jusqu'à la

cruauté, sournoise, vindicative, elle fut, dès la première vue, un

objet de dégoût moral et physique pour moi, comme elle l'était déjà

pour toutes mes compagnes.

Il est des natures antipathiques qui ressentent l'aversion qu'elles

inspirent et qui ne peuvent jamais faire le bien, en eussent-elles

envie, parce qu'elles éloignent les autres de la bonne voie, rien

qu'en les prêchant, et qu'elles sont réduites à _faire leur propre

salut_ isolément, ce qui est la chose la plus stérile et la moins

pieuse du monde. Mlle D... était de ces natures-là. Je serais injuste

envers elle si je ne disais pas le pour et le contre. Elle était

sincère dans sa dévotion et rigide pour elle-même; elle y portait une

exaltation farouche qui la rendait intolérante et détestable, mais

qui eût été une sorte de grandeur, si elle eût vécu au désert comme

les anachorètes, dont elle avait la foi. Dans ses rapports avec nous,

son austérité devenait féroce, elle avait de la joie à punir, de la

volupté à gronder, et, dans sa bouche, gronder, c'était insulter et

outrager. Elle mettait de la perfidie dans ses rigueurs, et feignait

de sortir (ce qu'elle n'eût jamais dû faire tant qu'elle tenait la

classe) pour écouter aux portes le mal que nous disions d'elle, et

nous surprendre avec délices en flagrant délit de sincérité. Puis,

elle nous punissait de la manière la plus bête et la plus humiliante.

Elle nous faisait, entre autres platitudes, baiser la terre pour ce

qu'elle appelait nos mauvaises paroles. Cela faisait partie de la

discipline du couvent, mais les religieuses se contentaient du

simulacre, et feignaient de ne pas voir que nous baisions notre main

en nous baissant vers le carreau, tandis que Mlle D... nous poussait

la figure dans la poussière, et nous l'eût brisée si nous eussions

résisté.

Il était facile de voir que sa personnalité dominait sa rigidité, et

qu'elle ressentait une sorte de rage d'être haïe. Il y avait dans la

classe une pauvre petite Anglaise de cinq à six ans, pâle, délicate,

maladive, un véritable _chacrot_, comme nous disons en Berry pour

désigner le plus maigre et le plus fragile oisillon de la couvée. Elle

s'appelait Mary Eyre, et Mlle D... faisait son possible pour

s'intéresser à elle et peut-être même pour l'aimer maternellement.

Mais cela était si peu dans sa nature homasse et brutale qu'elle n'en

pouvait venir à bout. Si elle la réprimandait, elle la frappait de

terreur ou l'irritait au point qu'elle était forcée ensuite, pour ne

pas céder, de l'enfermer ou de la battre. Si elle s'humanisait jusqu'à

plaisanter et vouloir jouer avec elle, c'était comme un ours ferait

avec une sauterelle. La petite enrageait et criait toujours, soit par

espiéglerie mutine, soit par colère et désespoir. Du matin au soir

c'était une lutte agaçante, insupportable à voir et à entendre, entre

cette vilaine grosse femme et ce maussade et malheureux petit enfant,

et tout cela sans préjudice des emportemens et des rigueurs dont nous

étions toutes l'objet tour à tour.

J'avais désiré entrer à la petite classe, par un sentiment de modestie

assez ordinaire chez les enfans dont les parens sont trop vains; mais

je me sentis bientôt humiliée et navrée d'être sous la férule de ce

vieux père fouetteur en cotillons sales. Elle se levait de mauvaise

humeur, elle se couchait de même. Je ne fus pas trois jours sous ses

yeux sans qu'elle me prît en grippe et sans qu'elle me fît comprendre

que j'allais avoir affaire à une nature aussi violente que celle de

Rose, moins la franchise, l'affection et la bonté du cœur. Au premier

regard attentif dont elle m'honora: «_Vous me paraissez une personne

fort dissipée_,» me dit-elle, et, dès ce moment, je fus classée

parmi ses pires antipathies, car la gaîté lui faisait mal, le rire de

l'enfance lui faisait grincer les dents, la santé, la bonne humeur, la

jeunesse, en un mot, étaient des crimes à ses yeux.

Nos heures de soulagement et d'expansion étaient celles où une

religieuse tenait la classe à sa place, mais cela durait une heure ou

deux au plus dans la journée.

C'était un tort de la part de nos religieuses, de s'occuper si peu de

nous directement. Nous les aimions: elles avaient toutes de la

distinction, du charme ou de la solennité, quelque chose de doux ou de

grave, ne fût-ce que l'extérieur et le costume, qui nous calmait comme

par enchantement. Leur claustration, leur renoncement au monde et à la

famille avaient ce seul côté utile à la société qu'elles pouvaient se

consacrer à former nos cœurs et nos esprits, et cette tâche leur eût

été facile, si elles s'en fussent occupées exclusivement: mais elles

prétendaient n'en avoir pas le temps, et elles ne l'avaient pas, en

effet, à cause des longues heures qu'elles donnaient aux offices et

aux prières. Voilà le mauvais côté des couvens de filles. On y emploie

ce qu'on appelle des _maîtresses séculières_, sorte de _pions_

femelles qui font les bons apôtres devant les religieuses, et qui

abrutissent ou exaspèrent les enfans. Nos religieuses eussent mieux

mérité de Dieu, de nos parens et de nous, si elles eussent sacrifié à

notre bonheur, et, pour parler leur style, à notre salut, une partie

du temps qu'elles consacraient avec égoïsme à travailler au leur.

La religieuse, qui relevait de temps en temps ces dames, était la mère

Alippe: c'était une petite nonne ronde et rosée comme une pomme d'api

trop mûre qui commence à se rider. Elle n'était point tendre; mais

elle était juste, et, quoiqu'elle ne me traitât pas fort bien, je

l'aimais comme faisaient les autres.

Chargée de notre instruction religieuse, elle m'interrogea, le premier

jour, sur le lieu où _languissaient_ les âmes des enfans morts sans

baptême. Je n'en savais rien du tout: je ne me doutais pas qu'il y eût

un lieu d'exil ou de châtiment pour ces pauvres petites créatures, et

je répondis hardiment qu'elles allaient dans le sein de Dieu. «A quoi

songez-vous et que dites-vous là, malheureuse enfant? s'écria la mère

Alippe. Vous ne m'avez pas entendue? Je vous demande où vont les âmes

des enfans morts sans baptême?»

Je restai court. Une de mes compagnes, prenant mon ignorance en pitié,

me souffla à demi-voix: «_Dans les limbes!_» Comme elle était

Anglaise, son accent m'embrouilla, et je crus qu'elle faisait une

mauvaise plaisanterie. «_Dans l'Olympe?_» lui dis-je tout haut en me

retournant et en éclatant de rire. «_For shame!_[12] s'écria la mère

Alippe, vous riez pendant le catéchisme?--Pardon, mère Alippe, lui

répondis-je, je ne l'ai pas fait exprès.»

[12] O honte!--C'est notre _fi!_

Comme j'étais de bonne foi, elle s'apaisa. «Eh bien, dit-elle, puisque

c'est malgré vous, vous ne baiserez pas la terre, mais faites le signe

de la croix pour vous remettre et vous recueillir.

Malheureusement, je ne savais pas faire le signe de la croix.

C'était la faute de Rose, qui m'avait appris à toucher l'épaule

droite avant l'épaule gauche, et jamais mon vieux curé n'y avait

pris garde. A la vue de cette énormité, la mère Alippe fronça le

sourcil: «Est-ce que vous le faites exprès, _miss_?--Hélas! non,

madame. Quoi donc?--Recommences-moi ce signe de croix.--Voilà, ma

mère!--Encore?--Je veux bien, après?--Et c'est ainsi que vous faites

toujours?--Mon Dieu oui.--_Mon Dieu?_ Vous avez dit _mon Dieu_? Vous

jurez?--Je ne crois pas.--Ah! malheureuse, d'où sortez-vous? C'est une

païenne, une véritable païenne, en vérité! Elle dit que les âmes vont

dans l'Olympe, elle fait le signe de la croix de droite à gauche, et

elle dit _mon Dieu_ hors de la prière! Allons, vous apprendrez le

catéchisme avec Mary Eyre. Encore en sait-elle plus long que vous!»

Je ne fus pas très humiliée, je l'avoue: je me mordis les lèvres et

me pinçai le nez pour ne pas rire; mais la religion du couvent me

parut une si niaise et si ridicule affaire que je résolus d'en prendre

à mon aise, et surtout de ne la jamais prendre au sérieux.

Je me trompais. Mon jour devait venir, mais il ne vint pas tant que je

fus à la petite classe. J'étais là dans un milieu tout à fait impropre

au recueillement, et certes je ne fusse jamais devenue pieuse si

j'étais restée sous le joug odieux de Mlle D..., et sous la férule un

peu pédante de la bonne mère Alippe.

Je n'avais pas de parti pris en entrant au couvent. J'étais plutôt

portée à la docilité qu'à la révolte. On a vu que j'y arrivais sans

humeur et sans chagrin; je ne demandais pas mieux que de m'y soumettre

à la discipline générale. Mais quand je vis cette discipline si bête à

mille égards et si méchamment prescrite par la D***, je mis mon bonnet

sur l'oreille, et je m'enrégimentai résolument dans le _camps des

diables_.

On appelait ainsi celles qui n'étaient pas et ne voulaient pas être

dévotes. Ces dernières étaient appelées les _sages_. Il y avait une

variété intermédiaire qu'on appelait les _bêtes_, et qui ne prenait

parti pour personne, riant à gorge déployée des espiègleries des

_diables_, baissant les yeux et se taisant aussitôt que paraissaient

les maîtresses ou les _sages_, et ne manquant jamais de dire, aussitôt

qu'il y avait danger: «_Ce n'est pas moi!_»

Au _Ce n'est pas moi_ des bêtes égoïstes, quelques-unes, complétement

lâches, prirent bientôt l'habitude d'ajouter: C'est Dupin ou G***.

Dupin, c'était moi: G***, c'était autre chose: c'était la figure la

plus saillante de la petite classe, et la plus excentrique de tout le

couvent.

C'était une Irlandaise de 11 ans, beaucoup plus grande et plus forte

que moi, qui en avait treize. Sa voix pleine, sa figure franche et

hardie, son caractère indépendant et indomptable lui avaient fait

donner le surnom du _garçon_; et quoique ce fût bien une femme, qui a

été belle depuis, elle n'était pas de notre sexe par le caractère.

C'était la fierté et la sincérité mêmes, une belle nature, en vérité,

une force physique tout à fait virile, un courage plus que viril, une

intelligence rare, une complète absence de coquetterie, une activité

exubérante, un profond mépris pour tout ce qui est faux et lâche dans

la société. Elle avait beaucoup de frères et de sœurs, dont deux au

couvent, l'une desquelles (Marcella), personne excellente, est restée

fille, et l'autre (Henriette), aimable enfant alors, est devenue Mme

Vivien.

Mary G*** (le garçon) était sortie pour cause d'indisposition lorsque

j'entrai au couvent. On m'en fit un portrait effroyable. Elle était la

terreur des _bêtes_, et naturellement les bêtes étaient venues à moi

pour commencer. Les _sages_ m'avaient tâtée, et comme elles

craignaient le bruit et la pétulance de Mary, elles tâchèrent de me

mettre en garde contre elle. J'avoue qu'au portrait qu'on m'en fit,

j'eus peur aussi. Il y avait des futées qui disaient d'un air

mystérieux et qui croyaient fermement que c'était un garçon dont ses

parens voulaient absolument faire une fille. Elle cassait tout, elle

tourmentait tout le monde, elle était plus forte que le jardinier;

elle ne permettait pas aux laborieuses de travailler; c'était un

fléau, une peste. Malheur à qui oserait lui tenir tête! «Nous verrons

bien, disais-je; je suis forte aussi, je ne suis pas poltronne, et

j'aime bien qu'on me laisse dire et penser à ma guise.» Pourtant je

l'attendais avec une sorte d'anxiété. Je n'aurais pas voulu me sentir

une ennemie, une antipathie même, parmi mes compagnes. C'était bien

assez de la D***, l'ennemie commune.

Mary arriva, et dès le premier regard sa figure sincère me fut

sympathique. «C'est bon, me dis-je, nous nous entendrons de reste.»

Mais c'était à elle, comme plus ancienne, à me faire les avances. Je

l'attendis fort tranquillement.

Elle débuta par des railleries: «Mademoiselle s'appelle _Du pain? some

bread?_ elle s'appelle Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les

jolis noms? et la belle figure! Elle a la tête d'un cheval sur le dos

d'une poule. Lever du soleil, je me prosterne devant vous; je veux

être le tournesol qui saluera vos premiers rayons. Il paraît que nous

prenons les limbes pour l'Olympe; jolie éducation, ma foi, et qui nous

promet de l'amusement!»

Toute la classe partit d'un immense éclat de rire.

Les bêtes surtout riaient à se décrocher la mâchoire. Les sages

étaient bien aises de voir aux prises deux diables dont elles

craignaient l'association.

Je me mis à rire d'aussi bon cœur que les autres. Mary vit du premier

coup d'œil que je n'avais pas de dépit, parce que je n'avais pas de

vanité. Elle continua de me railler, mais sans aigreur, et, une heure

après, elle me donna sur l'épaule une tape à tuer un bœuf, que je lui

rendis sans sourciller et en riant. «C'est bon, cela! dit-elle en se

frottant l'épaule. Allons nous promener.--Où?--Partout excepté dans la

classe.--Comment faire?--C'est bien malin! Regardez-moi et faites de

même.»

On se levait pour changer de table: la mère Alippe entrait avec ses

livres et ses cahiers. Mary profite du remue-ménage, et, sans prendre

la moindre précaution, sans être observée cependant de personne,

franchit la porte et va s'asseoir dans le cloître désert, où, trois

minutes après, je vais la rejoindre sans plus de cérémonie.

«Te voilà? me dit-elle, qu'as-tu inventé pour sortir?

--Rien du tout, j'ai fait ce que je t'ai vu faire.

--C'est très bien, cela! dit-elle. Il y en a qui font des histoires,

qui demandent à aller étudier le piano, ou qui ont un saignement de

nez, ou qui prétendent qu'elles vont faire une prière de santé dans

l'église; ce sont des prétextes usés et des mensonges inutiles. Moi,

j'ai supprimé le mensonge, parce que le mensonge est lâche. Je sors,

je rentre, on me questionne, je ne réponds pas. On me punit, je m'en

moque, et je fais tout ce que je veux.

--Cela me va.

--Tu es donc diable?

--Je veux l'être.

--Autant que moi?

--Ni plus ni moins.

--Accepté! fit-elle en me donnant une poignée de main. Rentrons

maintenant et tenons-nous tranquilles devant la mère Alippe. C'est une

bonne femme, réservons-nous pour la D... Tous les soirs, hors de

classe, entends-tu?

--Qu'est-ce que cela, hors de classe?

--Les récréations du soir dans la classe sous les yeux de la D... sont

fort ennuyeuses. Nous, nous disparaissons en sortant du réfectoire, et

nous ne rentrons plus que pour la prière. Quelquefois la D... n'y

prend pas garde, le plus souvent elle en est enchantée, parce qu'elle

a le plaisir de nous injurier et de nous punir quand nous rentrons. La

punition, c'est d'avoir son bonnet de nuit tout le lendemain sur la

tête, même à l'église. Dans ce temps-ci, c'est fort agréable et bon

pour la santé. Les religieuses qui vous rencontrent ainsi font des

signes de croix, et crient: _Shame! shame!_[13] Cela ne fait de mal à

personne. Quand on a eu beaucoup de bonnets de nuit dans la quinzaine,

la supérieure vous menace de vous priver de sortir. Elle se laisse

fléchir par les parens ou elle oublie. Quand le bonnet de nuit est un

état chronique, elle se décide à vous tenir enfermée; mais qu'est ce

que cela fait: ne vaut-il pas mieux renoncer à un jour de plaisir que

de s'ennuyer volontairement tous les jours de sa vie?

[13] Honte! honte!

--C'est fort bien raisonné; mais la D... que fait-elle quand elle vous

déteste à l'excès?

--Elle vous injurie comme une poissarde qu'elle est. On ne lui répond

rien, elle enrage d'autant plus.

--Vous frappe-t-elle?

--Elle en meurt d'envie, mais elle n'a pas de prétexte pour en venir

là, parce que les unes tremblent devant elle comme les sages et les

bêtes, et les autres, comme nous, la méprisent et se taisent.

--Combien sommes-nous de diables dans la classe?

--Pas beaucoup dans ce moment-ci, et il était temps que tu vinsses

nous renforcer un peu. Il y a Isabelle, Sophie et nous deux. Toutes

les autres sont des bêtes ou des sages. Dans les sages, il y a Louise

de la Rochejaquelein et Valentine de Gouy, qui ont autant d'esprit que

des diables et qui sont bonnes, mais pas assez hardies pour planter là

la classe. Mais sois tranquille, il y en a de la grande classe qui

sortent de même et qui viendront nous rejoindre ce soir. Ma sœur

Marcelle en est quelquefois.

--Et alors que fait-on?

--Tu verras, tu seras initiée ce soir.

J'attendis la nuit et le souper avec grande impatience. Au sortir du

réfectoire, on entrait en récréation. Dans l'été, les deux classes se

mêlaient dans le jardin. Dans l'hiver (et nous étions en hiver),

chaque classe rentrait chez elle, les grandes dans leur belle et

spacieuse salle d'études, nous dans notre triste local, où nous

n'avions pas assez d'espace pour jouer, et où la D*** nous forçait à

nous _amuser tranquillement_, c'est-à-dire à ne pas nous amuser du

tout. La sortie du réfectoire amenait un moment de confusion, et

j'admirais combien les _diables_ des deux classes s'entendaient à

faire naître ce petit désordre à la faveur duquel on s'échappait

aisément. Le cloître n'était éclairé que par une petite lampe qui

laissait les trois autres galeries dans une quasi-obscurité. Au lieu

de marcher tout droit pour gagner la petite classe, on se jetait dans

la galerie de gauche, on laissait défiler le troupeau, et on était

libre.

Je me trouvai donc dans les ténèbres avec mon amie G*** et les autres

diables qu'elle m'avait annoncées. Je ne me rappelle de celles qui

furent des nôtres ce soir-là que Sophie et Isabelle, c'étaient les

plus grandes de la petite classe. Elles avaient deux ou trois ans de

plus que moi, c'étaient deux charmantes filles. Isabelle, blonde,

grande, fraîche, plus agréable que jolie, du caractère le plus enjoué,

railleuse quoique bonne, remarquable et remarquée surtout pour le

talent, la facilité et l'abondance de son crayon. Elle était

assurément douée d'un certain génie pour le dessin. J'ignore ce qu'est

devenu ce don naturel; mais il eût pu lui faire un nom et une fortune

s'il eût été développé. Elle avait ce que n'avait aucune de nous, ce

que n'ont pas ordinairement les femmes, ce qu'on ne nous enseignait

pas du tout, quoique nous eussions un maître de dessin: elle savait

véritablement dessiner. Elle pouvait composer heureusement un sujet

compliqué, elle créait en un clin d'œil, et sans paraître y songer,

des masses de personnages tous vrais de mouvement, tous comiques avec

une certaine grâce, tous groupés avec une sorte de _mæstria_. Elle ne

manquait pas d'esprit, mais le dessin, la caricature, la composition

folle, servaient principalement de manifestation à cet esprit à la

fois méditatif et spontané, romanesque, fantasque, satirique et

enthousiaste. Elle prenait un morceau de papier, et, avec sa plume

éclaboussante ou un mauvais bout de fusain que l'œil avait peine à

suivre, elle jetait là des centaines de figures bien agencées,

hardiment dessinées et toutes bien employées dans le sujet, qui était

toujours original, souvent bizarre. C'étaient des processions de

nonnes qui traversaient un cloître gothique ou un cimetière au clair

de la lune. Les tombes se soulevaient à leur approche, les morts dans

leurs suaires commençaient à s'agiter, ils sortaient, ils se mettaient

à chanter, à jouer de divers instrumens, à prendre les nonnes par les

mains, à les faire danser. Les nonnes avaient peur, les unes se

sauvaient en criant, les autres s'enhardissaient, entraient en danse,

laissaient tomber leurs voiles, leurs manteaux, et s'en allaient se

perdre en tournoyant et en cabriolant avec les spectres dans la nuit

brumeuse.

D'autres fois c'étaient de fausses religieuses qui avaient des pieds

de chèvre, ou des bottes Louis XIII avec d'énormes éperons se

trahissant sous leurs robes traînantes par un mouvement imprévu. Le

romantisme n'était pas encore découvert, et déjà elle y nageait en

plein sans savoir ce qu'elle faisait. Sa vive imagination lui avait

fourni cent sujets de danses macabres, quoiqu'elle n'en eût jamais

entendu parler et qu'elle n'en connût pas le nom. La mort et le diable

jouaient tous les rôles, tous les personnages possibles dans ses

compositions terribles et burlesques. Et puis c'étaient des scènes

d'intérieur, des caricatures frappantes de toutes les religieuses, de

toutes les pensionnaires, des servantes, des maîtres d'agrément, des

professeurs, des visiteurs, des prêtres, etc. Elle était le

chroniqueur fidèle et éternellement fécond de tous les petits

événemens, de toutes les mystifications, de toutes les paniques, de

toutes les batailles, de tous les amusemens et de tous les ennuis de

notre vie monastique. Le drame incessant de Mlle D... avec Mary Eyre

lui fournissait chaque jour vingt pages plus vraies, plus piteuses,

plus drôles les unes que les autres. Enfin on ne pouvait pas plus se

lasser de la voir inventer qu'elle ne se lassait d'inventer elle-même.

Comme elle créait ainsi à la dérobée, à toute heure, pendant les

leçons, sous l'œil même de nos argus, elle n'avait souvent que le

temps de déchirer la page, de la rouler dans ses mains et de la jeter

par la fenêtre ou dans le feu, pour échapper à une saisie qui eût

amené de vives réprimandes ou de sévères punitions. Combien le poêle

de la petite classe n'a-t-il pas dévoré de ces chefs-d'œuvre

inconnus! Je ne sais si l'imagination rétrospective ne m'en exagère

pas le mérite, mais il me semble que toutes ces créations sacrifiées

aussitôt que produites sont fort regrettables, et qu'elles eussent

surpris et intéressé un véritable maître.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 19 / 44 段