Ma grand'mère, en me présentant, ne put se défendre du petit orgueil

de dire que j'étais fort instruite pour mon âge, et qu'on me ferait

perdre mon temps si on me mettait en classe avec les enfans. On était

divisé en deux sections, la petite classe et la grande classe. Par mon

âge, j'appartenais réellement à la petite classe, qui contenait une

trentaine de pensionnaires de six à treize ou quatorze ans. Par les

lectures qu'on m'avait fait faire et par les idées qu'elles avaient

développées en moi, j'appartenais à une troisième classe qu'il aurait

peut-être fallu créer pour moi et pour deux ou trois autres: mais je

n'avais pas été habituée à travailler avec méthode, je ne savais pas

un mot d'anglais. Je comprenais beaucoup d'histoire et même de

philosophie: mais j'étais fort ignorante, ou tout au moins fort

incertaine sur l'ordre des temps et des événemens. J'aurais pu causer

de tout avec les professeurs et peut-être même voir un peu plus clair

et plus avant que ceux qui nous dirigeaient: mais le premier cuistre

venu m'aurait fort embarrassée sur des points de fait, et je n'aurais

pu soutenir un examen en règle sur quoi que ce fût.

Je le sentais bien, et je fus très soulagée d'entendre la supérieure

déclarer que, n'ayant pas encore reçu le sacrement de confirmation, je

devais forcément entrer à la petite classe.

FIN DU TOME SIXIÈME.

Typographie L. Schnauss.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres;

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME SEPTIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE ONZIEME.

(SUITE.)

J'entre au couvent des Anglaises.--Origine et aspect de ce

monastère.--La supérieure.--Nouveau déchirement.--La mère

Alippe.--Je commence à apprécier ma situation et je prends mon

parti.--Claustration absolue.

C'était l'heure de la récréation; la supérieure fit appeler une des

plus sages de la petite classe, me confia et me recommanda à elle, et

m'envoya au jardin. Je me mis tout de suite à aller et venir, à

regarder toutes choses et toutes figures, à fureter dans tous les

coins du jardin comme un oiseau qui cherche où il mettra son nid. Je

ne me sentais pas intimidée le moins du monde, quoiqu'on me regardât

beaucoup; je voyais bien qu'on avait de plus belles manières que moi;

je voyais passer et repasser les _grandes_, qui ne jouaient pas et

babillaient en se tenant par le bras. Mon introductrice m'en nomma

plusieurs; c'étaient de grands noms très aristocratiques, qui ne

firent pas d'effet sur moi, comme l'on peut croire. Je m'informai du

nom des allées, des chapelles et des berceaux qui ornaient le jardin.

Je me réjouis en apprenant qu'il était permis de prendre un petit

coin dans les massifs et de le cultiver à sa guise. Cet amusement

n'étant recherché que des toutes petites, il me sembla que la terre et

le travail ne me manqueraient pas.

On commença une partie de barres et on me mit dans un camp. Je ne

connaissais pas les règles du jeu, mais je savais bien courir. Ma

grand'mère vint se promener avec la supérieure et l'économe, et elle

parut prendre plaisir à me voir déjà si dégourdie et si à l'aise. Puis

elle se disposa à partir et m'emmena dans le cloître pour me dire

adieu. Le moment lui paraissait solennel, et l'excellente femme fondit

en larmes en m'embrassant. Je fus un peu émue, mais je pensai qu'il

était de mon devoir de faire contre fortune bon cœur, et je ne

pleurai pas. Alors ma grand'mère, me regardant en face, me repoussa en

s'écriant: «Ah! insensible cœur, vous me quittez sans aucun regret,

je le vois bien!» Et elle sortit, la figure cachée dans ses mains.

Je restai stupéfaite. Il me semblait que j'avais bien agi en ne lui

montrant aucune faiblesse, et, selon moi, mon courage et ma

résignation eussent dû lui être agréables. Je me retournai et vis près

de moi l'économe; c'était la mère Alippe, une petite vieille toute

ronde et toute bonne, un excellent cœur de femme. «Eh bien, me

dit-elle avec son accent anglais, qu'y a-t-il? avez-vous dit à votre

grand'mère quelque chose qui l'ait fâchée?--Je n'ai rien dit du tout,

répondis-je, et j'ai cru ne devoir rien dire.--Voyons, dit-elle en me

prenant par la main, avez-vous du chagrin d'être ici? Comme elle avait

cet accent de franchise qui ne trompe pas, je lui répondis sans

hésiter: «Oui, madame, malgré moi, je me sens triste et seule au

milieu de gens que je ne connais pas. Je sens qu'ici personne ne peut

encore m'aimer, et que je ne suis plus avec mes parens, qui m'aiment

beaucoup. C'est pour cela que je n'ai pas voulu pleurer devant ma

grand'mère, puisque sa volonté est que je reste où elle me met. Est-ce

que j'ai eu tort?--Non, mon enfant, répondit la mère Alippe, votre

grand'mère n'a peut-être pas compris. Allez jouer, soyez bonne, et

l'on vous aimera ici autant que chez vos parens. Seulement, quand vous

reverrez votre bonne maman, n'oubliez pas de lui dire que, si vous

n'avez pas montré de chagrin en la quittant, c'était pour ne pas

augmenter le sien.»

Je retournai au jeu, mais j'avais le cœur gros. Il me semblait et il

me semble encore que le mouvement de ma pauvre grand'mère avait été

fort injuste. C'était sa faute si je regardais ce couvent comme une

pénitence qu'elle m'imposait, car elle n'avait pas manqué, dans ses

momens de gronderie, de me dire que, quand j'y serais, je regretterais

bien Nohant et les petites douceurs de la maison paternelle. Il

semblait qu'elle fût blessée de me voir endurer la punition sans

révolte ou sans crainte. «Si c'est pour mon bonheur que je suis ici,

pensai-je, je serais ingrate d'y être à contre-cœur. Si c'est pour

mon châtiment, eh bien, me voilà châtiée, j'y suis, que veut-on de

plus? que je souffre d'y être? c'est comme si l'on me battait plus

fort parce que je refuse de crier au premier coup.»

Ma grand'mère alla dîner ce jour-là chez mon grand-oncle de Beaumont,

et elle lui raconta en pleurant comme quoi je n'avais pas pleuré. «Eh

bien donc tant mieux! fit-il avec son enjoûment philosophique. C'est

bien assez triste d'être au couvent, voulez-vous qu'elle le comprenne?

Qu'a-t-elle donc fait de mal pour que vous lui imposiez la réclusion

et les larmes par-dessus le marché? Bonne sœur, je vous l'ai déjà

dit, la tendresse maternelle est souvent fort égoïste, et nous

eussions été bien malheureux si notre mère eût aimé ses enfans comme

vous aimez les vôtres.»

Ma grand'mère fut assez irritée de ce sermon. Elle se retira de bonne

heure, et ne vint me voir qu'au bout de huit jours, quoiqu'elle m'eût

promis de revenir le surlendemain de mon entrée au couvent. Ma mère,

qui vint plus tôt, me raconta ce qui s'était passé, me donnant raison,

suivant sa coutume. Ma petite amertume intérieure en augmenta. «Ma

bonne maman a tort, pensai-je; mais ma mère a tort aussi de me le

faire tant sentir; moi, j'ai eu tort par le fait, bien que j'aie cru

avoir raison. J'ai voulu ne montrer aucun dépit, on a cru que je

voulais montrer de l'orgueil. Ma bonne maman me blâme pour cela, pour

cela ma mère m'approuve; ni l'une ni l'autre ne m'a comprise, et je

vois bien que cette aversion qu'elles ont l'une pour l'autre me rendra

injuste aussi, et très malheureuse, à coup sûr, si je me livre

aveuglément à l'une ou à l'autre.»

Là-dessus, je me réjouis d'être au couvent; j'éprouvais un impérieux

besoin de me reposer de tous ces déchiremens intérieurs; j'étais lasse

d'être comme une pomme de discorde entre deux êtres que je chérissais.

J'aurais presque voulu qu'on m'oubliât.

C'est ainsi que j'acceptai le couvent, et je l'acceptai si bien que

j'arrivai à m'y trouver plus heureuse que je ne l'avais été de ma vie.

Je crois que j'ai été la seule satisfaite parmi tous les enfans que

j'y ai connus. Tous regrettaient leur famille, non pas seulement par

tendresse pour les parens, mais aussi par regret de la liberté et du

bien-être. Quoique je fusse des moins riches et que je n'eusse jamais

connu le grand luxe, et quoique nous fussions passablement traitées au

couvent, il y avait certes une grande différence sous le rapport de la

vie matérielle entre Nohant et le cloître. En outre, la claustration,

l'air de Paris, la continuité absolue d'un même régime, que je regarde

comme funeste aux développemens successifs ou aux modifications

continuelles de l'organisation humaine, me rendirent bientôt malade et

languissante. En dépit de tout cela, je passai là trois ans sans

regretter le passé, sans aspirer à l'avenir, et me rendant compte de

mon bonheur dans le présent; situation que comprendront tous ceux qui

ont souffert et qui savent que la seule félicité humaine pour eux

c'est l'absence de maux excessifs: situation exceptionnelle pourtant

pour les enfans des riches, et que mes compagnes ne comprenaient pas,

quand je leur disais que je ne désirais pas la fin de ma captivité.

Nous étions cloîtrées dans toute l'acception du mot. Nous ne sortions

que deux fois par mois, et nous ne découchions qu'au jour de l'an. On

avait des vacances, mais je n'en eus point, ma grand'mère disant

qu'elle aimait mieux ne pas interrompre mes études, afin de pouvoir me

laisser moins longtemps au couvent. Elle quitta Paris peu de semaines

après notre séparation, et ne revint qu'au bout d'un an, après quoi

elle repartit pour un an encore. Elle avait exigé de ma mère qu'elle

ne demandât pas à me faire sortir. Mes cousins Villeneuve m'offrirent

de me prendre chez eux les jours de sortie et écrivirent à ma bonne

maman pour le lui demander. J'écrivis, de mon côté, pour la prier de

ne pas le permettre, et j'eus le courage de lui dire que, ne sortant

pas avec ma mère, je ne voulais et ne devais sortir avec personne. Je

tremblais qu'elle ne m'écoutât pas, et, quoique je sentisse bien un

peu le besoin et le désir des sorties, j'étais décidée à me faire

malade, si mes cousins venaient me chercher munis d'une permission.

Cette fois, ma grand'mère m'approuva, et, au lieu de me faire des

reproches, elle donna à mon sentiment des éloges que je trouvai même

un peu exagérés. Je n'avais fait que mon devoir.

Si bien que je passai deux fois l'année entière derrière les grilles.

Nous avions la messe dans notre chapelle, nous recevions les visites

au parloir, nous y prenions nos leçons particulières, le professeur

d'un côté des barreaux, nous de l'autre. Toutes les croisées du

couvent qui donnaient sur la rue étaient non seulement grillées, mais

garnies de châssis de toile. C'était bien réellement la prison, mais

la prison avec un grand jardin et une nombreuse société. J'avoue que

je ne m'aperçus pas un instant des rigueurs de la captivité, et que

les précautions minutieuses qu'on prenait pour nous tenir sous clé et

nous empêcher d'avoir seulement la vue du dehors me faisaient beaucoup

rire. Ces précautions étaient le seul stimulant au désir de la

liberté, car la rue des Fossés-Saint-Victor et la rue Clopin n'étaient

tentantes ni pour la promenade ni même pour la vue. Il n'était pas

une de nous qui eût jamais songé à franchir seule la porte de

l'appartement de sa mère: presque toutes cependant épiaient au couvent

l'entrebâillement de la porte du cloître, ou glissaient des regards

furtifs à travers les fentes des toiles de croisées. Déjouer la

surveillance, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir un

fiacre qui passait, c'était l'ambition et le rêve de quarante ou

cinquante filles folâtres et moqueuses, qui, le lendemain,

parcouraient tout Paris avec leurs parens sans y prendre le moindre

plaisir, fouler le pavé et regarder les passans n'étant plus le fruit

défendu hors de l'enceinte du couvent.

Durant ces trois années, mon être moral subit des modifications que je

n'aurais jamais pu prévoir, et que ma grand'mère vit avec beaucoup de

peine, comme si en me mettant là elle n'eût pas dû les prévoir

elle-même. La première année, je fus plus que jamais l'enfant terrible

que j'avais commencé d'être, parce qu'une sorte de désespoir ou tout

au moins de _désespérance_ dans mes affections me poussait à

m'étourdir et à m'enivrer de ma propre espièglerie. La seconde année,

je passai presque subitement à une dévotion ardente et agitée. La

troisième année je me maintins dans un état de dévotion calme, ferme

et enjouée. La première année, ma grand'mère me gronda beaucoup dans

ses lettres. La seconde, elle s'effraya de ma dévotion plus qu'elle

n'avait fait de ma mutinerie. La troisième, elle parut à moitié

satisfaite, et me témoigna un contentement qui n'était pas sans

mélange d'inquiétude.

Ceci est le résumé de ma vie de couvent; mais les détails offrent

quelques particularités auxquelles plus d'une personne de mon sexe

reconnaîtra les effets tantôt bons, tantôt mauvais de l'éducation

religieuse. Je les rapporterai sans la moindre prévention, et,

j'espère, avec une parfaite sincérité d'esprit et de cœur.

CHAPITRE DOUZIEME.

Description du couvent.--La petite classe.--Malheur et tristesse

des enfans.--Mademoiselle D***, maîtresse de classe.--Mary

Eyre.--La mère Alippe.--Les limbes.--Le signe de la croix.--Les

_diables_, les _sages_ et les _bêtes_.--Mary G***.--Les

escapades.--Isabelle C***.--Ses compositions bizarres.--Sophy

C***.--Le _secret du couvent_.--Recherches et expéditions pour

la délivrance de la _victime_.--Les souterrains.--L'impasse

mystérieuse.--Promenade sur les toits.--Accident

burlesque.--Whisky et les sœurs converses.--Le froid.--Je

passe _diable_.--Mes relations avec les sages et les

bêtes.--Mes jours de sortie.--Grand orage contre moi.--Ma

correspondance surprise.--Je passe à la grande classe.

Avant de raconter ma vie au couvent, ne dois-je pas décrire un peu le

couvent? Les lieux qu'on habite ont une si grande influence sur les

pensées, qu'il est difficile d'en séparer les réminiscences.

C'était un assemblage de constructions, de cours et de jardins qui en

faisait une sorte de village, plutôt qu'une maison particulière. Il

n'y avait rien de monumental, rien d'intéressant pour l'antiquaire.

Depuis sa construction, qui ne remontait pas à plus de deux cents ans,

il y avait eu tant de changemens, d'ajoutances ou de distributions

successives, qu'on ne retrouvait l'ancien caractère que dans très peu

de parties. Mais cet ensemble hétérogène avait son caractère à lui,

quelque chose de mystérieux et d'embarrassant comme un labyrinthe, un

certain charme de poésie comme les recluses savent en mettre dans les

choses les plus vulgaires. Je fus bien un mois avant de savoir m'y

retrouver seule, et encore, après mille explorations furtives, n'en

ai-je jamais connu tous les détours et les recoins.

La façade, située en contre-bas sur la rue, n'annonce rien du tout.

C'est une grande bâtisse laide et nue, avec une petite porte cintrée

qui ouvre sur un escalier de pierres large, droit et raide. Au haut de

dix-sept degrés (si j'ai bonne mémoire), on se trouve dans une petite

cour pavée en dalles et entourée de constructions basses et non

percées. C'est d'un côté, le grand mur de l'église, de l'autre, les

bâtimens du cloître.

Un portier qui demeure dans cette cour, et dont la loge touche la

porte du cloître, ouvre aux personnes du dehors un couloir par lequel

on communique avec celles de l'intérieur au moyen d'un tour où l'on

dépose les paquets, et de quatre parloirs grillés pour les visites. Le

premier est plus spécialement affecté aux visites que reçoivent les

religieuses; le second est destiné aux leçons particulières; le

troisième, qui est le plus grand, est celui où les pensionnaires

voient leurs parens; le quatrième est celui où la supérieure reçoit

les personnes du monde, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un salon dans

un autre corps de logis, et un grand parloir grillé où elle

s'entretient avec les ecclésiastiques ou les personnes de sa famille,

lorsqu'elle a à traiter d'affaires importantes ou secrètes.

Voilà tout ce que les hommes et même les femmes qui n'ont pas une

permission particulière pour entrer, voient du couvent. Pénétrons dans

cet intérieur si bien gardé.

La porte de la cour est armée d'un guichet et s'ouvre à grand bruit

sur le cloître sonore. Ce cloître est une galerie quadrangulaire,

pavée de pierres sépulcrales avec force têtes de mort, ossemens en

croix et _requiescant in pace_. Les cloîtres sont voûtés, éclairés par

de larges fenêtres à plein cintre ouvrant sur le préau, qui a son

puits traditionnel et son parterre de fleurs. Une des extrémités du

cloître ouvre sur l'église et sur le jardin, une autre sur le bâtiment

neuf où se trouvent au rez-de-chaussée la grande classe, à l'entresol

l'ouvroir des religieuses, au premier et au second les cellules, au

troisième le dortoir des pensionnaires de la petite classe.

Le troisième angle du cloître conduit aux cuisines, aux caves, puis au

bâtiment de la petite classe, qui se relie à plusieurs autres très

vieux qu'ils n'existent peut-être plus, car, de mon temps, ils

menaçaient ruine. C'était un dédale de couloirs obscurs, d'escaliers

tortueux, de petits logemens détachés et reliés les uns aux autres par

des paliers inégaux ou par des passages en planches déjetées. C'était

là probablement ce qui restait des constructions primitives, et les

efforts qu'on avait faits pour rattacher ces constructions avec les

nouvelles attestaient ou une grande misère dans les temps de

révolution, ou une grande maladresse de la part des architectes. Il y

avait des galeries qui ne conduisaient à rien, des ouvertures par où

l'on avait peine à passer, comme on en voit dans ces rêves où l'on

parcourt des édifices bizarres qui vont se refermant sur vous et vous

étouffant dans leur angles subitement resserrés. Cette partie du

couvent échappe à toute description. J'en donnerai une meilleure idée

quand je raconterai quelles folles explorations nos folles

imaginations de pensionnaires nous y firent entreprendre. Il me

suffira, quant à présent, de dire que l'usage de ces constructions

était aussi peu en harmonie que leur assemblage. Ici c'était

l'appartement d'une locataire; à côté, celui d'une élève; plus loin,

une chambre où l'on étudiait le piano; ailleurs, une lingerie, et puis

des appartemens vacans ou passagèrement occupés par des amies

d'outremer; et puis, de ces recoins sans nom où les vieilles filles,

et les nonnes surtout, entassent mystérieusement une foule d'objets

fort étonnés de se trouver ensemble, des débris d'ornemens d'église

avec des oignons, des chaises brisées avec des bouteilles vides, des

cloches fêlées avec des guenilles, etc., etc.

Le jardin était vaste et planté de marronniers superbes. D'un côté il

était contigu à celui du collége des Écossais, dont il était séparé

par un mur très élevé; de l'autre il était bordé de petites maisons

toutes louées à des dames pieuses retirées du monde. Outre ce jardin,

il y avait encore, devant le bâtiment neuf, une double cour plantée en

potager et bordée d'autres maisons également louées à de vieilles

matrones ou à des pensionnaires en chambre. Cette partie du couvent se

terminait par une buanderie et par une porte qui donnait sur la rue

des Boulangers. Cette porte ne s'ouvrait que pour les locataires qui

avaient, de ce côté-là, un parloir pour leurs visites. Après le grand

jardin dont j'ai parlé, il y en avait un autre encore plus grand où

nous n'entrions jamais et qui servait à la consommation du couvent.

C'était un immense potager qui s'en allait toucher celui des dames de

la Miséricorde, et qui était rempli de fleurs, de légumes et de fruits

magnifiques. Nous apercevions à travers une vaste grille les raisins

dorés, les melons majestueux et les beaux œillets panachés: mais la

grille était presque infranchissable et on risquait ses os pour

l'escalader, ce qui n'empêcha pas quelques-unes d'entre nous d'y

pénétrer par surprise deux ou trois fois.

Je n'ai pas parlé de l'église et du cimetière, les seuls endroits

vraiment remarquables du couvent, j'en parlerai en temps et lieu: je

trouve que ma description générale est déjà beaucoup trop longue.

Pour la résumer, je dirai que, tant religieuses que sœurs converses,

pensionnaires, locataires, maîtresses séculières et servantes, nous

étions environ cent vingt ou cent trente personnes, logées de la

manière la plus bizarre et la plus incommode, les unes trop accumulées

sur certains points, les autres trop disséminées sur un espace où dix

familles eussent vécu fort à l'aise, en cultivant même un peu de terre

pour leur agrément. Tout était si éparpillé, qu'on perdait un quart de

la journée à aller et venir. Je n'ai pas parlé non plus d'un vaste

laboratoire où l'on distillait de l'eau de menthe; de la _chambre des

cloîtres_, où l'on prenait certaines leçons et qui avait servi de

prison à ma mère et à ma tante; de la cour aux poules, qui infectait

la petite classe; de l'arrière-classe, où l'on déjeunait: des caves et

souterrains, dont j'aurais beaucoup à raconter; enfin, de

l'avant-classe, du réfectoire et du chapitre, car je n'aurais jamais

fini de faire comprendre, par toutes ces distributions, combien peu

les religieuses entendent l'ordonnance logique et les véritables aises

de l'habitation.

Mais, en revanche, les cellules des nonnes étaient d'une propreté

charmante et remplies de tous ces brimborions qu'une dévotion mignarde

découpe, encadre, enlumine et enrubane patiemment. Dans tous les

coins, la vigne et le jasmin cachaient la vétusté des murailles. Les

coqs chantaient à minuit comme en pleine campagne, la cloche avait un

joli son argentin comme une voix féminine; dans tous les passages, une

niche gracieusement découpée dans la muraille s'ouvrait pour vous

montrer une madone grassette et maniérée du dix-septième siècle; dans

l'ouvroir, de belles gravures anglaises vous présentaient la

chevaleresque figure de Charles Ier à tous les âges de sa vie, et tous

les membres de la royale famille papiste. Enfin, jusqu'à la petite

lampe qui tremblotait, la nuit, dans le cloître, et aux lourdes portes

qui, chaque soir, se fermaient à l'entrée des corridors avec un bruit

solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain

charme de poésie mystique auquel tôt ou tard je devais être fort

sensible.

Maintenant je raconte. Mon premier mouvement en entrant dans la petite

classe fut pénible. Nous y étions entassés une trentaine dans une

salle sans étendue et sans élévation suffisantes. Les murs revêtus

d'un vilain papier jaune d'œuf, le plafond sale et dégradé, des

bancs, des tables et des tabourets malpropres, un vilain poêle qui

fumait, une odeur de poulailler mêlée à celle du charbon, un vilain

crucifix de plâtre, un plancher tout brisé, c'était là que nous

devions passer les deux grands tiers de la journée, les trois quarts

en hiver, et nous étions en hiver précisément.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 18 / 44 段