nature plus sereine. J'avais le cœur libre et léger, le corps dispos
comme on l'a après le travail. Je mangeais le pain du pauvre après
avoir fait la tâche du pauvre. «Et ce n'est pas une _bonne action_,
comme on dit dans le vocabulaire orgueilleux des châteaux, pensais-je,
c'est tout bonnement un premier acte de la vie de pauvreté que
j'embrasse et que je commence. Me voici enfin libre: plus de leçons
fastidieuses, plus de confitures écœurantes qu'il faut trouver bonnes
sous peine d'être ingrate, plus d'heures de convention pour manger,
dormir, et s'amuser sans envie et sans besoin. La fin du jour a marqué
celle de mon travail. La faim seule m'a sonné l'heure de mon repas:
plus de laquais pour me tendre mon assiette et me l'enlever à sa
fantaisie. A présent voici les étoiles qui viennent, il fait bon, il
fait frais: je suis lasse et je me repose, personne n'est là pour me
dire: «Mettez votre châle, ou rentrez, de crainte de vous enrhumer.
«Personne ne pense à moi, personne ne sait où je suis; si je veux
passer la nuit sur cette pierre, il ne tient qu'à moi. Mais c'est là
le bonheur suprême, et je ne conçois pas que cela s'appelle une
punition.»
Puis je pensai que bientôt je serais avec ma mère, et je fis mes
adieux tendres, mais joyeux, à la campagne, aux merles, aux buissons,
aux étoiles, aux grands arbres. J'aimais la campagne; mais je ne
savais pas que je ne pourrais jamais vivre ailleurs, je croyais
qu'avec ma mère le paradis serait partout. Je me réjouissais de l'idée
que je lui serais utile, que ma force physique la dispenserait de
toute fatigue. «C'est moi qui porterai son bois, qui ferai son feu,
son lit, me disais-je. Nous n'aurons point de domestiques, point
d'esclaves tyrans; nous nous appartiendrons, nous aurons enfin la
liberté du pauvre.»
J'étais dans une situation d'esprit vraiment délicieuse, mais Rose ne
m'avait pas si bien oubliée que je le pensais. Elle me cherchait et
s'inquiétait, quand je rentrai à la maison; mais, en voyant l'énorme
balafre que j'avais au visage, comme elle m'avait vue travailler pour
la mère Blin, elle, qui avait un bon cœur, ne songea point à me
gronder. D'ailleurs, depuis que j'étais en pénitence, elle était fort
douce et même triste.
Le lendemain, elle m'éveilla de bonne heure. «Allons, me dit-elle,
cela ne peut pas durer ainsi. Ta bonne maman a du chagrin, va
l'embrasser et lui demander pardon.--Il y a trois jours qu'on aurait
dû me laisser faire ce que tu dis là, lui répondis-je: mais Julie me
laissera-t-elle entrer?--Oui, oui, répondit-elle, je m'en charge!» Et
elle me conduisit par les petits couloirs à la chambre de ma bonne
maman. J'y allais de bon cœur, quoique sans grand repentir, car je ne
me sentais vraiment pas coupable, et je n'entendais pas du tout, en
lui témoignant de la tendresse, renoncer à cette séparation que je
regardais comme un fait accompli: mais dans les bras de ma pauvre
chère aïeule m'attendait la plus cruelle, la plus poignante et la
moins méritée des punitions.
Jusque-là personne au monde, ma grand'mère moins que personne, ne
m'avait dit de ma mère un mal sérieux. Il était bien facile de voir
que Deschartres la haïssait, que Julie la dénigrait pour faire sa
cour, que ma grand'mère avait de grands accès d'amertume et de
froideur contre elle. Mais ce n'était que des railleries sèches, des
demi-mots d'un blâme non motivé, des airs de dédain; et, dans ma
partialité naïve, j'attribuais au manque de fortune et de naissance le
profond regret que le mariage de mon père avait laissé dans sa
famille. Ma bonne maman semblait s'être fait un devoir de respecter en
moi le respect que j'avais pour ma mère.
Durant ces trois jours qui l'avaient tant fait souffrir, elle chercha
apparemment le plus prompt et le plus sûr moyen de me rattacher à
elle-même et à ses bienfaits dont je tenais si peu de compte, en
brisant dans mon jeune cœur la confiance et l'amour qui me portaient
vers une autre. Elle réfléchit, elle médita, elle s'arrêta au plus
funeste de tous les partis.
Comme je m'étais mise à genoux contre son lit et que j'avais pris ses
mains pour les baiser, elle me dit d'un ton vibrant et amer que je ne
lui connaissais pas: «Restez à genoux et m'écoutez avec attention, car
ce que je vais vous dire vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus
vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent
qu'une fois dans la vie, parce qu'elles ne s'oublient pas, mais, faute
de les connaître, quand, par malheur, elles existent, on perd sa vie,
on se perd soi-même.»
Après ce préambule qui me fit frissonner, elle se mit à me raconter sa
propre vie et celle de mon père, telles que je les ai fait connaître,
puis celle de ma mère, telle qu'elle croyait la savoir, telle du moins
qu'elle la comprenait. Là, elle fut sans pitié et sans intelligence,
j'ose le dire, car il y a dans la vie des pauvres, des entraînemens,
des malheurs et des fatalités que les riches ne comprennent jamais et
qu'ils jugent comme les aveugles des couleurs.
Tout ce que ma grand'mère me raconta était vrai par le fait et appuyé
sur des circonstances dont le détail ne permettait pas le moindre
doute. Mais on eût pu me dévoiler cette histoire sans m'ôter le
respect et l'amour pour ma mère, et l'histoire racontée ainsi eût été
beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n'y avait qu'à
tout dire, les causes de ses malheurs, l'isolement et la misère dès
l'âge de quatorze ans, la corruption des riches qui sont là pour
guetter la faim et flétrir l'innocence, l'impitoyable rigorisme de
l'opinion qui ne permet point le retour et n'accepte point
l'expiation[11]. Il fallait me dire aussi comment ma mère avait
racheté le passé, comment elle avait aimé fidèlement mon père,
comment, depuis sa mort, elle avait vécu humble, triste et retirée.
Ce dernier point, je le savais bien, du moins je croyais le savoir;
mais on me faisait entendre que si l'on me disait tout le passé, on
m'épargnait le présent, et qu'il y avait, dans la vie actuelle de ma
mère, quelque secret nouveau qu'on ne voulait pas me dire et qui
devait me faire trembler pour mon propre avenir si je m'obstinai à
vivre avec elle. Enfin, ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long
récit, hors d'elle-même, la voix étouffée, les yeux humides et
irrités, lâcha le grand mot, l'affreux mot: Ma mère était une femme
perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s'élancer dans un abîme.
[11] On me dit que des critiques de parti pris blâment la
sincérité avec laquelle je parle de mes parens, et
particulièrement de ma mère. Cela est tout simple, et je m'y
attendais. Il y a toujours certains lecteurs qui ne comprennent
pas ce qu'ils lisent: ce sont ceux qui ne veulent pas ou qui ne
peuvent pas comprendre la véritable morale des choses humaines.
Comme je n'écris pas pour ceux-là, c'est en vain que je leur
répondrais; leur point de vue est l'opposé du mien: mais je prie
ceux qui ne haïssent pas systématiquement mon œuvre, de relire
ces lignes et de réfléchir. Si, parmi eux, il en est quelques-uns
qui aient souffert des mêmes douleurs que moi, pour les mêmes
causes, je crois que j'aurai calmé l'angoisse de leurs doutes
intérieurs, et fermé leur blessure, par une appréciation plus
élevée que celle des champions de la fausse morale.
Ce fut pour moi comme un cauchemar; j'avais la gorge serrée, chaque
parole me faisait mourir: je sentais la sueur me couler du front, je
voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec
horreur cette effroyable confidence; je ne pouvais pas, j'étais clouée
sur mes genoux, la tête brisée et courbée par cette voix qui planait
sur moi et me desséchait comme un vent d'orage. Mes mains glacées ne
tenaient plus les mains brûlantes de ma grand'mère, je crois que
machinalement je les avais repoussées de mes lèvres avec terreur.
Enfin je me levai sans dire un mot, sans implorer une caresse, sans me
soucier d'être pardonnée; je remontai à ma chambre. Je trouvai Rose
sur l'escalier. «Eh bien! me dit-elle, est-ce fini, tout cela?--Oui,
c'est bien fini, fini pour toujours,» lui dis-je: et me rappellant que
cette fille ne m'avait jamais dit que du bien de ma mère, sûre qu'elle
connaissait tout ce qu'on venait de m'apprendre, et qu'elle n'en était
pas moins attachée à sa première maîtresse, quoiqu'elle fût horrible,
elle me parut belle: quoiqu'elle fût mon tyran et presque mon
bourreau, elle me sembla être ma meilleure, ma seule amie; je
l'embrassai avec effusion, et, courant me cacher, je me roulai par
terre en proie à des convulsions de désespoir.
Les larmes qui firent irruption ne me soulagèrent pas. J'ai toujours
entendu dire que les pleurs allégent le chagrin, j'ai toujours éprouvé
le contraire, je ne sais pas pleurer. Dès que les larmes me viennent
aux yeux, les sanglots me prennent à la gorge, j'étouffe, ma
respiration s'exhale en cris ou en gémissemens: et comme j'ai horreur
du bruit de la douleur, comme je me retiens de crier, il m'est souvent
arrivé de tomber comme une morte, et c'est probablement comme cela que
je mourrai quelque jour si je me trouve seule, surprise par un malheur
nouveau. Cela ne m'inquiète guère, il faut toujours mourir de quelque
chose, et chacun porte en soi le coup qui doit l'achever. Probablement
la pire des morts, la plus triste et la moins désirable, est celle que
choisissent les poltrons, mourir de vieillesse, c'est-à-dire après
tout ce qu'on a aimé, après tout ce à quoi on a cru sur la terre.
A cette époque, je n'avais pas le stoïcisme de refouler mes sanglots,
et Rose, m'entendant râler, vint à mon secours. Quand j'eus repris un
peu d'empire sur moi-même, je ne voulus pas faire la malade, je
descendis au premier appel du déjeuner, je me forçai pour manger. On
me donna mes cahiers, je fis semblant de travailler, mais j'avais les
paupières à vif, tant mes larmes avaient été âcres et brûlantes;
j'avais une migraine affreuse, je ne pensais plus, je ne vivais pas,
j'étais indifférente à toutes choses. Je ne savais plus si j'aimais ou
si je haïssais quelqu'un, je ne sentais plus d'enthousiasme pour
personne, plus de ressentiment contre qui que ce soit; j'avais comme
une énorme brûlure intérieure et comme un vide cuisant à la place du
cœur. Je ne me rendais compte que d'une sorte de mépris pour
l'univers entier et d'un amer dédain pour la vie, quelle qu'elle pût
être pour moi désormais; je ne m'aimais plus moi-même. Si ma mère
était méprisable et haïssable, moi, le fruit de ses entrailles, je
l'étais aussi. Je ne sais à quoi a tenu que je ne devinsse pas
perverse par misanthropie, à partir de ce moment-là. On m'avait fait
un mal affreux qui pouvait être irréparable; on avait tenté de tarir
en moi les sources de la vie morale, la foi, l'amour et l'espérance.
Heureusement pour moi, le bon Dieu m'avait faite pour aimer et pour
oublier. On m'a souvent reproché d'être oublieuse du mal: puisque je
devais tant en subir, c'est une grâce d'état.
Au bout de quelques jours d'une indicible souffrance et d'une fatigue
suprême, je sentis avec étonnement que j'aimais encore plus ma mère,
et que je n'aimais pas moins ma grand'mère qu'auparavant. On m'avait
vue si triste, Rose avait raconté de moi une telle scène de douleur,
qu'on crut à un grand repentir. Ma bonne maman comprit bien qu'elle
m'avait fait beaucoup de mal, mais elle s'imagina que c'était un mal
salutaire et que mon parti était pris. Il ne fut pas question
d'explication nouvelle, on ne m'interrogea pas, c'eût été bien
inutile. J'avais pour toujours un sceau sur les lèvres. La vie
recommença à couler comme un ruisseau tranquille, mais le ruisseau
était troublé pour moi, et j'y ne regardais plus.
En effet, je ne faisais plus aucun projet, je ne faisais plus venir
les doux rêves. Plus de roman, plus de contemplations. Corambé était
muet. Je vivais comme une machine. Le mal était plus profond qu'on ne
pensait. Aimante, j'aimais encore les autres. Enfant, je m'amusais
encore de la vie, mais, je l'ai dit, je ne m'aimais plus, je ne me
souciais plus du tout de moi-même. J'avais résisté systématiquement à
l'avantage de l'instruction, j'avais dédaigné d'orner et de rehausser
mon être intellectuel, croyant que mon être moral y gagnerait. Mais
mon idéal était voilé, et je ne comprenais plus l'avenir que je
m'étais pendant si longtemps créé et arrangé selon ma fantaisie.
J'entrevoyais désormais, dans cet avenir, des luttes contre l'opinion
auxquelles je n'avais jamais songé, et je ne sais quelle énigme
douloureuse dont on n'avait pas voulu me dire le mot. On m'avait parlé
de dangers affreux, on s'était imaginé que je les devinerais, et moi,
simple, et d'organisation tranquille, je ne devinais rien du tout. En
outre, autant j'ai l'esprit actif pour ce qui sourit à mes instincts,
autant je l'ai paresseux pour ce qui leur est hostile, et je ne
cherchais pas le mot du sphynx; mais il y avait quelque chose de
terrible devant moi si je persistais à quitter l'aile de ma
grand'mère, et ce quelque chose, sans me faire peur, ôtait à mes
châteaux en Espagne le charme de la confiance absolue.
«Ce sera pire que la misère, m'avait-on dit, ce sera la honte!»
«La honte de quoi? me disais-je. Rougirai-je d'être la fille de ma
mère? Oh! si ce n'était que cela! on sait bien que je n'aurai pas
cette lâche honte.» Je supposais alors, sans rien incriminer, quelque
lieu mystérieux entre ma mère et quelqu'un qui me ferait sentir une
domination injuste et illégitime. Et puis je m'abstenais
volontairement d'y songer. «Nous verrons bien, me disais-je. On veut
que je cherche, je ne chercherai pas.»
Il m'a toujours fallu, pour vivre, une résolution arrêtée de vivre
pour quelqu'un ou pour quelque chose, pour des personnes ou pour des
idées. Ce besoin m'était venu naturellement dès l'enfance, par la
force des circonstances, par l'affection contrariée. Il restait en moi
quoique mon but fût obscurci et mon élan incertain. On voulait me
forcer à me rattacher à l'autre but que l'on m'avait montré, et dont
je m étais obstinément détournée. Je me demandai si cela était
possible. Je sentis que non. La fortune et l'instruction, les belles
manières, le bel esprit, ce qu'on appelait le _monde_ m'apparut sous
des formes sensibles, telles que je pouvais les concevoir. «Cela se
réduit, pensai-je, à devenir une belle demoiselle bien pimpante, bien
guindée, bien érudite, tapant sur un piano devant des personnes qui
approuvent sans écouter ou sans comprendre, ne se souciant de
personne, aimant à briller, aspirant à un riche mariage, vendant sa
liberté et sa personnalité pour une voiture, un écusson, des chiffons
et quelques écus. Cela ne me va point et ne m'ira jamais. Si je dois
hériter forcément de ce castel, de ces gerbes de blé que compte et
recompte Deschartres, de cette bibliothèque où tout ne m'amuse pas, et
de cette cave où rien ne me tente, ne voilà-t-il pas un grand bonheur
et de belles richesses! J'ai souvent rêvé de lointains voyages. Les
voyages m'auraient tentée si je n'avais eu le projet de vivre pour ma
mère. Eh bien, voilà! Si ma mère ne veut pas de moi, quelque jour je
partirai, j'irai au bout du monde. Je verrai l'Etna et le mont Gibel;
j'irai en Amérique, j'irai dans l'Inde. On dit que c'est loin, que
c'est difficile, tant mieux! On dit qu'on y meurt, qu'importe? En
attendant, vivons au jour le jour, vivons au hasard, puisque rien de
ce que je connais ne me tente ou ne me rassure; laissons venir
l'inconnu.»
Là-dessus, j'essayai de vivre sans songer à rien, sans rien craindre
et sans rien désirer. Cela me fut d'abord bien difficile; j'avais pris
une telle habitude de rêver et d'aspirer à un bien futur, que, malgré
moi, je me reprenais à y songer. Mais la tristesse devenait alors si
noire et le souvenir de la scène qu'on m'avait faite si étouffant, que
j'avais besoin d'échapper à moi-même, et que je courais aux champs
m'étourdir avec les gamins et les gamines qui m'aimaient et
m'arrachaient à ma solitude.
Quelques mois se passèrent alors qui ne me profitèrent à rien et dont
je me souviens confusément, parce qu'ils furent vides. Je m'y
comportai fort mal, ne travaillant que juste ce qu'il fallait pour
n'être pas gronder, me dépêchant, pour ainsi dire, d'oublier vite ce
que je venais d'apprendre, ne méditant plus sur mon travail comme
j'avais fait jusqu'alors par un besoin de logique et de poésie qui
avait eu son charme secret, courant plus que jamais les chemins, les
buissons et les pacages avec mes bruyans acolytes: mettant la maison
sens dessus dessous par des jeux échevelés: prenant une habitude de
gaîté folle, quelquefois forcée, quand ma douleur intérieure menaçait
de se réveiller, enfin tournant tout de bon à l'enfant terrible, comme
le disait ma bonne, qui commençait à avoir raison, et qui pourtant ne
me battait plus, voyant à ma taille que je serais de force à le lui
rendre, et à mon air que je n'étais plus d'humeur à le souffrir.
Voyant tout cela aussi, ma grand'mère me dit: «Ma fille, vous n'avez
plus le sens commun. Vous aviez de l'esprit, et vous faites tout votre
possible pour devenir ou pour paraître bête. Vous pourriez être
agréable, et vous vous faites laide à plaisir. Votre teint est noirci,
vos mains gercées, vos pieds vont se déformer dans les sabots. Votre
cerveau se déforme et se dégingande comme votre personne. Tantôt vous
répondez à peine et vous avez l'air d'un esprit fort qui dédaigne
tout. Tantôt vous parlez à tort et à travers comme une pie qui babille
pour babiller. Vous avez été une charmante petite fille, il ne faut
pas devenir une jeune personne absurde. Vous n'avez point de tenue,
point de grâce, point d'à-propos. Vous avez un bon cœur et une tête
pitoyable. Il faut changer tout cela. Vous avez d'ailleurs besoin de
_maîtres d'agrément_, et je ne puis vous en procurer ici. J'ai donc
résolu de vous mettre au couvent, et nous allons à Paris à cet effet.
--Et je vais voir ma mère? m'écriai-je.
--Oui certes, vous la verrez, répondit froidement ma bonne maman,
après quoi vous vous séparerez d'elle et de moi le temps nécessaire
pour achever votre éducation.
--Soit, pensai-je: le couvent, je ne sais ce que c'est, mais ce sera
nouveau, et comme après tout, je ne m'amuse pas du tout de la vie que
je mène, je pourrai gagner au change.
Ainsi fut fait. Je revis ma mère avec mes transports accoutumés.
J'avais un dernier espoir: c'est qu'elle trouverait ce couvent inutile
et ridicule, et qu'elle me reprendrait avec elle en voyant que j'avais
persisté dans ma résolution. Mais, tout au contraire, elle me prêcha
l'avantage des richesses et des talens. Elle le fit d'une manière qui
m'étonna et me blessa, car je n'y trouvai pas sa franchise et son
courage ordinaires. Elle raillait le couvent, elle critiquait fort à
propos ma grand'mère, qui, détestant et méprisant la dévotion, me
confiait à des religieuses: mais tout en la blâmant, ma mère fit comme
ma grand'mère. Elle me dit que le couvent me serait utile et qu'il y
fallait entrer. Je n'ai jamais eu de volonté pour moi-même, j'entrai
au couvent sans crainte, sans regret et sans répugnance. Je ne me
rendis pas compte des suites. Je ne savais pas que j'entrais peut-être
véritablement dans le monde en franchissant le seuil du cloître, que
je pouvais y contracter des relations, des habitudes d'esprit, même
des idées qui m'incorporeraient, pour ainsi dire, dans la classe avec
laquelle j'avais voulu rompre. Je crus voir, au contraire, dans ce
couvent, un terrain neutre, et dans ces années que je devais y passer,
une sorte de halte au milieu de la lutte que je subissais.
J'avais retrouvé à Paris Pauline de Pontcarré et sa mère. Pauline
était plus jolie que jamais, son caractère était resté enjoué, facile,
aimable: son cœur n'avait pas changé non plus. Il était parfaitement
froid, ce qui ne m'empêcha pas d'aimer et d'admirer comme par le passé
cette belle indifférente.
Ma grand'mère avait questionné Mme de Pontcarré sur le couvent des
Anglaises, ce même couvent où elle avait été prisonnière pendant la
révolution. Une nièce de Mme de Pontcarré y avait été élevée et venait
d'en sortir. Ma bonne maman, qui avait gardé de ce couvent et des
religieuses qu'elle y avait connues un certain souvenir, fut charmée
d'apprendre que Mlle Debrosses y avait été fort bien soignée, élevée
avec distinction, que l'on faisait là de bonnes études, que les
maîtres _d'agrément_ étaient renommés, enfin que le couvent des
Anglaises méritait la vogue dont il jouissait dans le beau monde, en
concurrence avec le Sacré-Cœur et l'Abbaye-aux-Bois. Mme de Pontcarré
avait le projet d'y mettre sa fille, ce qu'elle fit, en effet, l'année
suivante. Ma grand'mère se décida donc pour les Anglaises, et, un jour
d'hiver, on me fit endosser l'uniforme de sergette amarante, on
arrangea mon trousseau dans une malle, un fiacre nous conduisit rue
des Fossés-Saint-Victor, et après que nous eûmes attendu quelques
instans dans le parloir, on ouvrit une porte de communication qui se
referma derrière nous. J'étais cloîtrée.
Ce couvent est une des trois ou quatre communautés britanniques qui
s'établirent à Paris pendant la puissance de Cromwell. Après avoir été
persécuteurs, les catholiques anglais, cruellement persécutés,
s'assemblèrent dans l'exil pour prier et demander spécialement à Dieu
la conversion des protestans. Les communautés religieuses restèrent en
France, mais les rois catholiques reprirent le sceptre en Angleterre
et se vengèrent peu chrétiennement.
La communauté des Augustines anglaises est la seule qui ait subsisté à
Paris, et dont la maison ait traversé les révolutions sans trop
d'orage. La tradition du couvent disait que la reine d'Angleterre,
Henriette de France, fille de notre Henri IV et femme du malheureux
Charles Ier, était venue souvent avec son fils Jacques II prier dans
notre chapelle et guérir les scrofules des pauvres qui se pressaient
sur leurs pas. Un mur mitoyen sépare ce couvent du collége des
Écossais. Le séminaire des Irlandais est à quatre portes plus loin.
Toutes nos religieuses étaient Anglaises, Écossaises ou Irlandaises.
Les deux tiers des pensionnaires et des locataires, ainsi qu'une
partie des prêtres qui venaient officier appartenaient aussi à ces
nations. Il y avait des heures de la journée où il était enjoint à
toute la classe de ne pas dire un mot de français, ce qui était la
meilleure étude possible pour apprendre vite la langue anglaise. Nos
religieuses, comme de raison, ne nous en parlaient presque jamais
d'autres. Elles avaient les habitudes de leur climat, prenant le thé
trois fois par jour et admettant celles de nous qui étaient bien sages
à le prendre avec elles.
Le cloître et l'église étaient pavés de longues dalles funéraires sous
lesquelles reposaient les ossemens vénérés des catholiques de la
vieille Angleterre, morts dans l'exil et ensevelis par faveur dans ce
sanctuaire inviolable. Partout, sur les tombes et sur les murailles,
des épitaphes et des sentences religieuses en anglais. Dans la chambre
de la supérieure et dans son parloir particulier, de grands vieux
portraits de princes ou de prélats anglais. La belle et galante Marie
Stuart, réputée sainte par nos chastes nonnes, brillait là comme une
étoile. Enfin, tout était anglais dans cette maison, le passé et le
présent, et quand on avait franchi la grille, il semblait qu'on eût
traversé la Manche.
Ce fut pour moi, paysanne du Berry, un étonnement, un étourdissement à
n'en pas revenir de huit jours. Nous fûmes d'abord reçues par la
supérieure, Mme Canning, une très grosse femme entre cinquante et
soixante ans, belle encore avec sa pesanteur physique qui contrastait
avec un esprit fort délié. Elle se piquait avec raison d'être femme du
monde, elle avait de grandes manières, la conversation facile malgré
son rude accent, plus de moquerie et d'entêtement dans l'œil que de
recueillement et de sainteté. Elle a toujours passé pour bonne, et
comme sa science du monde faisait prospérer le couvent, comme elle
savait habilement pardonner, en vertu de son droit de grâce, qui lui
réservait, en dernier ressort, l'utile et commode fonction de
réconcilier tout le monde, elle était aimée et respectée des
religieuses et des pensionnaires. Mais, dès l'abord, son regard ne me
plut pas, et j'ai eu lieu de croire depuis qu'elle était dure et
rusée. Elle est morte en odeur de sainteté, mais je crois ne pas me
tromper en pensant qu'elle devait surtout à son habit et à son grand
air la vénération dont elle était l'objet.