Mme Decerfz, cette charmante et excellente femme qui voulait bien

m'accompagner à l'église dans _mes dévotions_, m'a souvent rappelé

depuis combien j'étais folle et bruyante lorsque je me trouvais dans

sa famille au retour de l'église. Sa mère, une bien excellente femme

aussi, lui disait alors: Mais voilà un enfant bien peu recueilli, et

ce n'est pas ainsi que de mon temps on se préparait aux sacremens. «Je

ne lui vois faire aucun mal, répondait Mme Decerfz: elle est gaie,

donc elle a la conscience bien légère, et le rire des enfans est une

musique pour le bon Dieu.»

Le lendemain matin, ma grand'mère arriva. Elle s'était décidée à

assister à ma première communion, non sans peine, je crois, car elle

n'avait pas mis le pied dans une église depuis le mariage de mon père.

Mme Decerfz me dit de lui demander sa bénédiction et le pardon des

déplaisirs que je pouvais lui avoir causés, ce que je fis de meilleur

cœur que devant le prêtre. Ma bonne maman m'embrassa et me conduisit

à l'église.

Aussitôt que j'y fus, je commençai à me demander ce que j'allais

faire; je n'y avais pas encore songé. Je me sentais si étonnée de voir

ma grand'mère dans une église! Le curé m'avait dit qu'il fallait

croire, sinon commettre un sacrilége; je n'avais pas la moindre idée

d'être sacrilége, pas la plus légère velléité de révolte ou d'impiété,

mais je ne croyais pas. Ma bonne maman m'avait empêchée de croire, et

cependant elle m'avait ordonné de communier. Je me demandai si elle et

moi nous ne faisions pas un acte d'hypocrisie, et, bien que j'eusse

l'air aussi calme et aussi sérieux que j'avais paru insouciante et

dissipée la veille, je me sentis fort mal à l'aise, et j'eus deux ou

trois fois la pensée de me lever et de dire à ma grand'mère: «En voilà

assez; allons-nous-en.»

Mais, tout à coup, il me vint à l'esprit un commentaire qui me calma.

Je repassais la Cène de Jésus dans mon esprit, et ces paroles: «_Ceci

est mon corps et mon sang_» ne me parurent plus qu'une métaphore;

Jésus était trop saint et trop grand pour avoir voulu tromper ses

disciples. Il les avait conviés à un repas fraternel, il les avait

invités à rompre le pain ensemble en mémoire de lui. Je ne sentis plus

rien de moquable dans l'institution de la Cène, et, me trouvant à la

balustrade auprès d'une vieille pauvresse qui reçut dévotement

l'hostie avant moi, j'eus la première idée de la signification de ces

agapes de l'égalité dont l'Église avait, selon moi, méconnu ou

falsifié le symbole.

Je revins donc fort tranquille de la sainte table, et le contentement

d'avoir trouvé une solution à ma petite anxiété donna, m'a-t-on dit

depuis, une expression nouvelle à ma figure. Ma grand'mère, attendrie

et effrayée, partagée peut-être entre la crainte de m'avoir rendue

dévote et celle de m'avoir fait mentir à moi-même, me pressa doucement

contre son cœur quand je revins auprès d'elle, et laissa tomber des

larmes sur mon voile.

Tout cela fut énigmatique pour moi; j'attendais qu'elle me donnât, le

soir, une explication sérieuse de l'acte qu'elle m'avait fait

accomplir et de l'émotion qu'elle avait laissée paraître. Il n'en fut

rien. On me fit faire une seconde communion huit jours après, et puis,

on ne me reparla plus de religion, il n'en fut pas plus question que

si rien ne s'était passé.

Aux grandes fêtes, on m'envoyait encore à La Châtre pour voir les

processions et assister aux offices. C'était des occasions que je

faisais valoir moi-même, parce que je passais ces jours-là dans la

famille Decerfz, où je m'ébattais avec les enfans et où j'étais si

gâtée que je mettais tout sens dessus dessous, cassant tout, les

meubles, les poupées et même quelque peu les enfans, trop débiles pour

mes manières de paysanne.

Quand je revenais à la maison fatiguée de ces ébats, je retombais dans

mes accès de mélancolie. Je me replongeais dans la lecture, et ma

grand'mère avait bien un peu de peine à me remettre au travail réglé.

Rien ne ressemble plus à l'artiste que l'enfant. Il a ses veines de

labeur et de paresse, ses soifs ardentes de production, ses lassitudes

pleines de dégoût. Ma grand'mère n'avait jamais eu le caractère de

l'artiste, bien qu'elle en eût certaines facultés; j'ignore si elle

avait eu une enfance. C'était une nature si calme, si régulière, si

unie, qu'elle ne comprenait pas les engouemens et les défaillances de

la mienne. Elle me donnait si peu de besogne (et c'était là le mal),

qu'elle s'étonnait de m'en voir accablée parfois, et comme, en

d'autres jours, j'en faisais volontairement quatre fois davantage,

elle m'accusait de caprice et de résistance raisonnée. Elle se

trompait, je ne me gouvernais pas moi-même, voilà tout. Elle me

grondait toujours avec affection, mais avec une certaine amertume, et

elle avait tort: elle voulait m'obliger à me vaincre, m'habituer à me

régulariser, et en cela elle avait raison.

Comme par-dessus tout elle me gâtait, elle me laissa prendre un genre

de dissipation qui me tourna la tête pendant tout l'été qui suivit ma

première communion. Il vint à La Châtre une troupe de comédiens

ambulans, une assez bonne troupe, par parenthèse, qui donnait le

mélodrame, la comédie, le vaudeville et surtout l'opéra comique. Il y

avait de bonnes voix, assez d'ensemble, un premier chanteur et deux

chanteuses qui ne manquaient pas de talent. Cette troupe était

vraiment trop distinguée pour le misérable local des représentations.

C'était la même salle où mon père avait joué la comédie avec nos amis

les Duvernet, une ancienne église de couvent, où l'on voyait encore

les dessins des ogives mal recouvertes d'un plâtre plus frais que

celui des murailles, le tout surmonté d'un plafond de solives brutes

posé après coup, et meublé de mauvais bancs de bois en amphithéâtre.

N'importe, les dames de la ville venaient s'y asseoir en grande

toilette, et quand tout cela était couvert de fleurs et de rubans, on

ne voyait plus la nudité et la malpropreté de la salle. Les amateurs

de l'endroit, à la tête desquels était encore M. Duvernet, composaient

un orchestre très satisfaisant. On était encore artiste en province

dans ce temps-là. Il n'y avait si pauvre et si petite localité où l'on

ne trouvât moyen d'organiser un bon quatuor, et toutes les semaines

on se réunissait, tantôt chez un amateur, tantôt chez l'autre, pour

faire ce que les Italiens appellent _musica di camera_ (musique de

chambre), honnête et noble délassement qui a disparu avec les vieux

virtuoses, derniers gardiens du feu sacré dans nos provinces.

J'adorais toujours la musique, bien que ma bonne maman me négligeât

sous ce rapport, et que Gayard m'inspirât de plus en plus le dégoût de

l'étudier à sa manière. Il arrivait bien rarement à ma grand'mère de

poser ses doigts blancs et paralysés sur le vieux clavecin, et de

chevroter ces majestueux fragmens des vieux maîtres qu'elle chevrotait

mieux que personne ne les eût chantés. J'avais presque oublié que

j'étais née musicienne aussi, et que je pouvais sentir et comprendre

ce que les autres peuvent exprimer ou produire. La première fois qu'on

m'envoya entendre la comédie à La Châtre, nos chanteurs ambulans

donnèrent _Aline, reine de Golconde_. J'en revins transportée et

sachant presque l'opéra par cœur, chant, paroles, accompagnemens,

récitatifs. Une autre fois, ce fut _Montano et Stéphanie_; puis le

_Diable à quatre_, _Adolphe et Clara_, _Gulistan_, _Ma tante Aurore_,

_Jeannot et Colin_, que sais-je? toutes les jolies, faciles,

chantantes et gracieuses opérettes de ce temps-là. Je repris fureur à

la musique, et je chantais le jour en réalité, la nuit en rêve. La

musique avait tout poétisé pour moi dans ces représentations où Mme

Duvernet avait l'obligeance de me conduire toutes les semaines. Je ne

me souvenais plus d'avoir vu de belles salles de spectacle et des

acteurs de premier ordre à Paris. Il y avait si longtemps de cela que

la comparaison ne me gênait point. Je ne m'apercevais pas de la misère

des décors, de l'absurdité des costumes: mon imagination et le

prestige de la musique suppléant à tout ce qui manquait, je croyais

assister aux plus beaux, aux plus somptueux, aux plus complets

spectacles de l'univers, et ces comédiens de campagne, chantant et

déclamant dans une grange, m'ont fait autant de plaisir et de bien

que, depuis, les plus grands artistes de l'Europe sur les plus nobles

scènes du monde.

Madame Duvernet avait une nièce nommée Brigitte, aimable, bonne et

spirituelle enfant avec laquelle je fus bientôt intimement liée. Avec

le plus jeune fils de la maison, Charles (mon vieux ami d'aujourd'hui)

et deux ou trois autres personnages de la même gravité (je crois que

le doyen de tous n'avait pas quinze ans), nous passions dans des jeux

absorbans ces heureuses journées qui précédaient la comédie. Comme

tout nous était spectacle, même les fêtes religieuses du matin, nous

représentions alternativement la messe et la comédie, la procession et

le mélodrame. Nous nous affublions des chiffons de la mère, qu'on

mettait au pillage; nous faisions avec des fleurs, des miroirs, des

dentelles et des rubans, tantôt des décors de théâtre, tantôt des

chapelles, et nous chantions, ensemble à tue-tête tantôt des chœurs

d'opéra-comique, tantôt la messe et les vêpres. Tout cela accompagné

des cloches qui sonnaient à toute volée presque sur le toit de la

maison, des amateurs qui répétaient en bas l'ouverture et les

accompagnemens qu'on allait jouer le soir, et des hurlemens des chiens

d'alentour qui avaient mal aux nerfs: c'était la plus étrange

cacophonie et en même temps la plus joyeuse. Enfin l'heure du dîner

arrivait; on dépouillait vite les costumes improvisés. Charles ôtait à

la hâte le jupon brodé de sa mère dont il s'était fait un surplis. Il

fallait repeigner les longs cheveux noirs de Brigitte. Je courais

cueillir dans le petit jardin les bouquets de la soirée. On se mettait

à table avec grand appétit: mais Brigitte et moi nous ne pouvions pas

manger, tant l'impatience et la joie d'aller au spectacle nous

serraient l'estomac.

Heureux temps, ou l'on s'amuse, ou l'on s'éprend, ou l'on se passionne

à si bon marché, êtes-vous passés sans retour pour mes amis et pour

tous ceux qui ne sont plus jeunes? Me voilà assez vieille, et,

pourtant, à beaucoup d'égards, j'ai eu cette grâce du bon Dieu de

rester enfant. Le spectacle m'amuse encore quelquefois comme si

j'avais encore douze ans, et j'avoue que ce sont les spectacles les

plus naïfs, les mimodrames, les féeries, qui me divertissent si fort.

Il m'arrive encore quelquefois, lorsque j'ai passé un an loin de

Paris, de dîner à la hâte avec mes enfans et mes amis, et d'avoir un

certain battement de cœur au lever du rideau. Je laisse à peine aux

autres le temps de manger, je m'impatiente contre le fiacre qui va

trop lentement, je ne veux rien perdre, je veux comprendre la pièce,

quelque stupide qu'elle soit. Je ne veux pas qu'on me parle, tant je

veux écouter et regarder. On se moque de moi, et j'y suis insensible,

tant ce monde de fictions qui pose devant moi trouve en moi un

spectateur naïf et avide. Eh bien! je crois que dans la salle il se

trouve bon nombre de gens tout aussi malheureux que je l'ai été, tout

aussi amers dans leur appréciation de la vie et dans leur expérience

des choses humaines, qui sont, sans oser l'avouer, tout aussi

absorbés, tout aussi amusés, tout aussi enfans que moi. Nous sommes

une race infortunée, et c'est pour cela que nous avons un impérieux

besoin de nous distraire de la vie réelle par les mensonges de l'art:

plus il ment, plus il nous amuse.

CHAPITRE ONZIEME.

Récit d'une profonde douleur que tout le monde

comprendra.--Mouvement de dépit.--Délation de Mlle

Julie.--Pénitence et solitude.--Soirée d'automne à la porte

d'une chaumière.--On me brise le cœur.--Je me raidis contre

mon chagrin et deviens tout de bon un _enfant terrible_.--Je

retrouve ma mère.--Déception.--J'entre au couvent des

Anglaises.--Origine et aspect de ce monastère.--La

supérieure.--Nouveau déchirement.--La mère Alippe.--Je commence

à apprécier ma situation et je prends mon parti.--Claustration

absolue.

Malgré toutes ces distractions et tous ces étourdissemens, je

nourrissais toujours au fond de mon cœur une sorte de passion

malheureuse pour ma mère absente. De notre cher roman, il n'était plus

question le moins du monde, elle l'avait bien parfaitement oublié;

mais moi j'y pensais toujours. Je protestais toujours, dans le secret

de ma pensée, contre le sort que ma pauvre bonne maman tenait tant à

m'assurer. Instruction, talens et fortune, je persistais à tout

mépriser. J'aspirais à revoir ma mère, à lui reparler de nos projets,

à lui dire que j'étais résolue à partager son sort, à être ignorante,

laborieuse et pauvre avec elle. Les jours où cette résolution me

dominait, je négligeais bien mes leçons, il faut l'avouer. J'étais

grondée, et ma résolution n'en était que plus obstinée. Un jour que

j'avais été réprimandée plus que de coutume en sortant de la chambre

de ma bonne maman, je jetai par terre mon livre et mes cahiers; je

pris ma tête dans mes deux mains, et me croyant seule, je m'écriai:

«Eh bien, oui, c'est vrai, je n'étudie pas parce que je ne veux pas.

J'ai mes raisons. On les saura plus tard.»

Julie était derrière moi. «Vous êtes une mauvaise enfant, me dit-elle,

et ce que vous pensez est pire que tout ce que vous faites. On vous

pardonnerait d'être dissipée et paresseuse, mais puisque c'est par

entêtement et par mauvaise volonté que vous mécontentez votre bonne

maman, vous mériteriez qu'elle vous renvoyât chez votre mère.

--Ma mère! m'écriai-je, me renvoyer chez ma mère! mais c'est tout ce

que je désire, tout ce que je demande!

--Allons, vous n'y pensez pas, reprit Julie; vous parlez comme cela,

parce que vous avez de la colère, vous êtes folle dans ce moment-ci.

Je me garderai bien de répéter ce qui vient de vous échapper, car vous

seriez bien désolée plus tard qu'on vous eût prise au mot.

--Julie, lui répondis-je avec véhémence, je vous entends très bien et

je vous connais. Je sais que quand vous promettez de vous taire, c'est

que vous êtes bien décidée à parler. Je sais que quand vous

m'interrogez avec douceur et câlinerie, c'est pour m'arracher ce que

je pense et pour l'envenimer aux yeux de ma bonne maman. Je sais que

dans ce moment-ci, vous m'excitez à dessein et que vous profitez de ma

colère et de mon ennui pour m'en faire dire encore plus. Eh bien, vous

n'avez pas besoin de vous donner tant de peine. Ce que j'ai dans le

cœur, vous le saurez et je vous autorise à le faire savoir. Je ne

veux plus rester ici, je veux retourner avec ma mère, et je ne veux

plus qu'on me sépare d'elle. C'est elle que j'aime et que j'aimerai

toujours, quoi qu'on fasse. C'est à elle seule que je veux obéir.

Allez, dépêchez-vous, faites votre déposition, je suis prête à la

signer.»

La pauvre fille faisait-elle réellement auprès de moi le métier

d'agent provocateur? Dans la forme, oui, dans le fond, non

certainement. Elle ne me voulait que du bien. Elle n'avait pas de

méchant plaisir à me faire gronder, elle s'affligeait avec ma

grand'mère de ce qu'elles appelaient mon ingratitude. Comment eût-elle

compris que ce n'était pas à l'affection que j'étais ingrate, mais à

la fortune que j'étais rebelle? ma grand'mère elle-même s'y trompait.

Mais il est certain que cette fille avait dans le regard, dans la

voix, dans toutes ses manières de procéder, une sorte de prudence

insinuante qui sentait la ruse et la duplicité, et cela m'était

souverainement antipathique.

Quoi qu'il en soit, c'était la première fois que je la poussais à bout

et que j'irritais son amour-propre. Elle fut mortifiée, et elle eut

vraiment un mouvement de vengeance, car elle alla sur-le-champ

rapporter ma déclamation dans les termes les plus noirs. Elle fit là

une mauvaise action, car elle frappait au cœur cette pauvre bonne

maman qui n'était guère de force à lutter contre de nouvelles douleurs

maternelles. La moindre peine ravivait en elle la mémoire de son fils,

et ses éternels regrets, et sa dévorante jalousie contre la femme qui

lui avait disputé le cœur de ce fils adoré et qui maintenant lui

disputait le mien. Elle eut, j'en suis sûre, un chagrin mortel, et si

elle me l'eût laissé voir, je serais tombée à ses pieds, j'aurais

abjuré toutes mes rébellions; car j'ai toujours été d'une excessive

faiblesse devant les douleurs que j'ai causées, et mes retours m'ont

toujours plus liée que mes résistances ne m'avaient déliée. Mais on me

cacha bien soigneusement l'émotion de ma bonne maman, et Julie,

irritée personnellement contre moi, ne vint pas me dire: «Elle

souffre, allez la consoler.»

On prit un mauvais système, on résolut de s'armer de rigueur, on crut

m'effrayer en me prenant au mot, et mademoiselle Julie vint m'annoncer

que j'eusse à me retirer dans ma chambre et à n'en pas sortir. «Vous

ne reverrez plus votre grand'mère, me dit-elle, puisque vous la

détestez. Elle vous abandonne; dans trois jours vous partirez pour

Paris.

--Vous en avez menti, lui répondis-je, menti avec méchanceté, je ne

déteste pas ma grand'mère, je l'aime: mais j'aime mieux ma mère, et si

l'on me rend à elle, je remercie le bon Dieu, ma grand'mère et même

vous.»

Là-dessus je lui tournai le dos et montai résolûment à ma chambre. J'y

trouvai Rose, qui ne savait pas ce qui venait de se passer et qui ne

me dit rien. Je n'avais ni sali ni déchiré mes hardes ce jour-là, le

reste la préoccupait fort peu. Je passai trois grands jours sans voir

ma bonne maman. On me faisait descendre pour prendre mes repas quand

elle avait fini les siens. On me disait d'aller prendre l'air au

jardin quand elle était enfermée, et elle s'enfermait ou on

l'enfermait bien littéralement, car lorsque je passais devant la porte

de sa chambre, j'entendais mettre la barre de fer avec une sorte

d'affectation, comme pour me dire que tout repentir serait inutile.

Les domestiques semblaient consternés, mais j'avais un air si hautain,

apparemment, que pas un n'osa me parler, pas même Rose, qui devinait

peut-être bien qu'on s'y prenait mal et qu'on excitait mon amour pour

ma mère au lieu de le refroidir. Deschartres, soit par système, soit

par suite d'une appréciation analogue à celle de Rose, ne me parlait

pas non plus. Il ne fut plus question de leçons ni d'écritures

pendant ce temps d'expiation.

Voulait-on me faire sentir l'ennui de l'inaction? on aurait dû me

priver de livres; mais on ne me priva de rien: et, voyant la

bibliothèque à ma disposition comme de coutume, je ne sentis pas la

moindre envie de me distraire par la lecture. On ne désire que ce

qu'on ne peut pas avoir.

Je passai donc ces trois jours dans un tête à tête assidu avec

Corambé. Je lui racontai mes peines, et il m'en consola en me donnant

raison. Je souffrais pour l'amour de ma mère, pour l'amour de

l'humilité et de la pauvreté. Je croyais remplir un grand rôle,

accomplir une mission sainte, et comme tous les enfans romanesques, je

me drapais un peu dans mon calme et dans ma persévérance. On avait

voulu m'humilier en m'isolant comme un lépreux dans cette maison où

d'ordinaire tout me riait, je ne m'en rehaussais que plus dans ma

propre estime. Je faisais de belles réflexions philosophiques sur

l'esclavage moral de ces valets qui n'osaient plus m'adresser la

parole, et qui, la veille, se fussent mis à mes pieds parce que

j'étais en faveur. Je comparais ma disgrâce à toutes les grandes

disgrâces historiques que j'avais lues, et je me comparais moi-même

aux grands citoyens des républiques ingrates, condamnés à l'ostracisme

pour leurs vertus.

Mais l'orgueil est une sotte compagnie, et je m'en lassai en un jour.

«C'est fort bête, tout cela, me dis-je, voyons clair sur les autres et

sur moi-même, et concluons. On ne prépare pas mon départ, on n'a pas

envie de me rendre à ma mère. On veut m'éprouver, on croit que je

demanderai à rester ici. On ne sait pas combien je désire vivre avec

elle, et il faut qu'on le voie. Restons impassible. Que ma

claustration dure huit jours, quinze jours, un mois, peu importe.

Quand on se sera bien assuré que je ne change pas d'idée, on me fera

partir, et alors je m'expliquerai avec ma bonne maman; je lui dirai

que je l'aime, et je le lui dirai si bien qu'elle me pardonnera et me

rendra son amitié. Pourquoi faut-il qu'elle me maudisse parce que je

lui préfère celle qui m'a mise au monde et que Dieu lui-même me

commande de préférer à tout? Pourquoi croirait-elle que je suis

ingrate parce que je ne veux pas être élevée à sa manière et vivre de

sa vie? A quoi lui suis-je utile ici? Je la vois de moins en moins. La

société de ses femmes lui semble plus nécessaire ou plus agréable que

la mienne, puisque c'est avec elles qu'elle passe le plus de temps. Si

elle me garde ici, ce n'est pas pour elle certainement, c'est pour

moi. Eh bien! ne suis-je pas un être libre, libre de choisir la vie et

l'avenir qui lui conviennent? Allons, il n'y a rien de tragique à ce

qui m'arrive. Ma grand'mère a voulu, par pure bonté, me rendre

instruite et riche: moi je lui en suis très reconnaissante, mais je

ne peux pas m'habituer à me passer de ma mère. Mon cœur lui sacrifie

tous les faux biens joyeusement. Elle m'en saura gré, et Dieu m'en

tiendra compte. Personne n'a sujet d'être irrité contre moi, et ma

bonne maman le reconnaîtra si je puis parvenir jusqu'à elle et

combattre les calomnies qui se sont glissées entre elle et moi.»

Là-dessus j'essayai d'entrer chez elle, mais je trouvai encore la

porte barricadée, et j'allai au jardin. J'y rencontrai une vieille

femme pauvre à qui l'on avait permis de ramasser le bois mort. «Vous

n'allez pas vite, la mère, lui dis-je, pourquoi vos enfans ne vous

aident-ils pas?--Ils sont aux champs, me dit-elle, et moi, je ne peux

plus me baisser pour ramasser ce qui est par terre, j'ai les reins

trop vieux.» Je me mis à travailler pour elle, et comme elle n'osait

toucher au bois mort sur pied, j'allai chercher une serpe pour abattre

les arbrisseaux desséchés et faire tomber les branches des arbres à ma

portée. J'étais forte comme une paysanne, je fis bientôt un abatis

splendide. Rien ne passionne comme le travail du corps quand une idée

ou un sentiment vous poussent. La nuit vint que j'étais encore à

l'ouvrage, taillant, fagotant, liant, et faisant à la vieille une

provision pour la semaine au lieu de sa provision de la journée

qu'elle aurait eu peine à enlever. J'avais oubliée de manger, et comme

personne ne m'avertissait plus de rien, je ne songeais pas à me

retirer. Enfin, la faim me prit, la vieille était partie depuis

longtemps. Je chargeai sur mes épaules un fardeau plus lourd que moi

et je le portai à sa chaumière, qui était au bout du hameau. J'étais

en nage et en sang, car la serpe m'avait plus d'une fois fendu les

mains, et les ronces m'avaient fait une grande balafre au visage.

Mais la soirée d'automne était superbe et les merles chantaient dans

les buissons. J'ai toujours aimé particulièrement le chant du merle;

moins éclatant, moins original, moins varié que celui du rossignol, il

se rapproche davantage de nos formes musicales, et il a des phrases

d'une naïveté rustique qu'on pourrait presque noter et chanter en y

mêlant fort peu de nos conventions. Ce soir-là, ce chant me parut la

voix même de Corambé qui me soutenait et m'encourageait. Je pliais

sous mon fardeau; je sentis, tant l'imagination gouverne nos facultés,

décupler ma force, et même une sorte de fraîchir soudaine passer dans

mes membres brisés. J'arrivai à la chaumière de la mère Brin comme les

premières étoiles brillaient dans le ciel encore rose. «Ah! ma pauvre

mignonne, me dit-elle, comme vous voilà fatiguée! vous prendrez du

mal!--Non, lui dis-je, mais j'ai bien travaillé pour vous, et cela

vaut un morceau de votre pain, car j'ai grand appétit.» Elle me coupa,

dans son pain noir et moisi, un grand morceau que je mangeai, assise

sur une pierre à sa porte, tandis qu'elle couchait ses petits enfans

et disait ses prières. Son chien efflanqué (tout paysan, si pauvre

qu'il soit, a un chien, ou plutôt une ombre de chien qui vit de

maraude, et n'en défend pas moins le misérable logis où il n'est pas

même abrité); son chien, après m'avoir beaucoup grondée, s'apprivoisa

à la vue de mon pain et vint partager ce modeste souper.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 16 / 44 段