là pour le faire enrager. Il se plaisait souvent aux leçons que je
prenais bien; mais l'inconstance de mon humeur ramenait de temps en
temps les bourrasques de la sienne, et il m'accusait de mauvaise
volonté quand je n'avais réellement qu'une fièvre de croissance. Il me
menaça quelquefois de me frapper, et, comme ces sortes d'avertissemens
sont déjà un fait à demi accompli, je me tenais sur mes gardes,
résolue à ne pas souffrir de lui ce que je commençais à ne plus
souffrir de Rose. A l'habitude, il était débonnaire avec moi, et me
savait un gré infini de la promptitude avec laquelle je comprenais ses
enseignemens, quand ils étaient clairs. Mais, en de certains jours,
j'étais si distraite, qu'il lui arriva enfin de me jeter à la tête un
gros dictionnaire latin. Je crois qu'il m'aurait tuée si je n'eusse
lestement évité le boulet en me baissant à propos. Je ne dis rien du
tout, je rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans
l'armoire, et j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si
j'avais fait ma version: «Non, lui dis-je, je sais assez de latin
comme cela, je n'en veux plus!» Il ne m'en reparla jamais, et le latin
fut abandonné. Je ne sais pas comment il s'en expliqua avec ma
grand'mère; elle ne m'en parla pas non plus. Probablement Deschartres
eut honte de son emportement et me sut gré de lui en garder le secret,
en même temps qu'il comprit que ma résolution de ne plus m'y exposer
était irrévocable. Cette aventure ne m'empêcha pas de l'aimer; il
était pourtant l'ennemi juré de ma mère, et je n'avais jamais pu
prendre mon parti sur les mauvais traitemens qu'il avait fait essuyer
à Hippolyte. Un jour qu'il l'avait cruellement battu, je lui avais
dit: «_Je vais le dire à ma bonne maman_,» et je l'avais fais
résolument. Il avait été sévèrement blâmé, à ce que je présume, mais
il ne m'en avait pas gardé de ressentiment. Comme nous étions francs
l'un et l'autre, nous ne pouvions pas nous brouiller.
Il avait beaucoup du caractère de Rose, c'est pour cela qu'ils ne
pouvaient pas se supporter. Un jour qu'elle balayait ma chambre et
qu'il passait dans le corridor, elle lui avait jeté de la poussière
sur ses beaux souliers reluisans. Lui de la traiter de butorde, elle
de le qualifier de crocheteur: le combat s'engage, et Rose, lançant
son balai dans les jambes du pédagogue pendant qu'il descendait
l'escalier, avait failli lui faire rompre le cou. De ce moment, ils se
détestèrent cordialement: c'était chaque jour de nouvelles querelles,
qui dégénéraient même en pugilat. Un peu plus tard, il eut des
différends moins énergiques, mais encore plus amers avec Julie. La
cuisinière était aussi à couteaux tirés avec Rose, et elles se
jetaient les assiettes à la tête. Ladite cuisinière se battait d'autre
part avec son vieux époux, Saint-Jean. On changea dix fois de valet de
chambre parce qu'il ne pouvait s'entendre avec Rose ou avec
Deschartres. Jamais intérieur ne fut troublé de plus de criailleries
et de batailles. Tel était le triste effet de l'excessive faiblesse de
ma grand'mère. Elle ne voulait ni se séparer de ses domestiques ni
s'établir juge de leurs différends. Deschartres, en voulant y porter
la paix, venait y mêler la tempête de sa colère. Tout cela m'inspirait
un grand dégoût et augmentait mon amour pour les champs et pour la
société de mes pastours, qui étaient si doux et vivaient en si bon
accord.
Quand je sortais avec Deschartres, je pouvais aller assez loin avec
lui, et j'avais une certaine liberté. Rose m'oubliait, et je pouvais
faire le gamin tout à mon aise. Un soir la fenaison se prolongea fort
tard dans la soirée. On enlevait le dernier charroi d'un pré. Il
faisait clair de lune, et on voulait en finir, parce que l'orage
s'annonçait pour la nuit. Quelque diligence qu'on fît, le ciel se
voila, et la foudre commençait à gronder lorsque nous reprîmes le
chemin de la ferme. Nous étions au bord de la rivière, à un quart de
lieue de chez nous. Le charroi, chargé précipitamment, était mal
équilibré. Deux ou trois fois en chemin il s'écroula, et il fallut le
rétablir. Nous avions de jeunes bœufs de trait que le tonnerre
effrayait, et qui ne marchaient qu'à grands renforts d'aiguillon, et
en soufflant d'épouvante comme des chevaux ombrageux. La bande des
glaneurs et des glaneuses de foin nous avait attendue pour aider au
chargement et pour soutenir de leurs râteaux l'édifice chancelant que
chaque ornière compromettait. Deschartres, armé de l'aiguillon, dont
il se servait mal, _pestait, suait, jurait_; les métayers et leurs
ouvriers se lamentaient avec exagération, comme s'il se fût agi de la
retraite de Russie. C'est la manière de s'impatienter du paysan
berrichon. La foudre roulait avec un fracas épouvantable, et le vent
soufflait avec furie. On ne voyait plus à se conduire qu'à la lueur
des éclairs, et le chemin était très difficile. Les enfans avaient
peur et pleuraient. Une de mes petites camarades était si démoralisée
qu'elle ne voulait plus porter sa petite récolte, et l'aurait laissée
au milieu du chemin si je ne m'en fusse chargée. Encore fallait-il la
tirer elle-même par la main, car elle avait mis son tablier sur sa
tête pour ne pas voir le _feu du ciel_, et elle se jetait dans tous
les trous. Il était fort tard quand nous arrivâmes enfin par un vrai
déluge. On était inquiet de nous à la maison. A la ferme, on était
inquiet des bœufs et du foin. Pour moi, cette scène champêtre m'avait
ravie, et j'essayai le lendemain d'en écrire la description, mais je
n'y réussis pas à mon gré, et la déchirai sans la montrer à ma
grand'mère. Chaque nouvel essai que je faisais de formuler mon émotion
me dégoûtait pour longtemps de recommencer.
L'automne et l'hiver étaient le temps où nous nous amusions le mieux.
Les enfans de la campagne y sont plus libres et moins occupés. En
attendant les blés de mars, il y a des espaces immenses où leurs
troupeaux peuvent errer sans faire de mal. Aussi se gardent-ils
eux-mêmes tandis que les pastours, rassemblés autour de leur feu en
plein vent, devisent, jouent, dansent, ou se racontent des histoires.
On ne s'imagine pas tout ce qu'il y a de merveilleux dans la tête de
ces enfans qui vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien
comprendre, et qui ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps
tout ce que leur imagination leur représente. J'ai tant de fois
entendu raconter à plusieurs d'entre eux, que je savais très
véridiques, et trop simples d'ailleurs pour rien inventer, les
apparitions dont ils avaient été témoins, que je suis bien persuadée
qu'ils n'ont pas _cru voir_, mais qu'ils ont _vu_, par l'effet d'un
phénomène qui est particulier aux organisations rustiques, les objets
de leur épouvante. Leurs parens, moins simples qu'eux, et quelquefois
même incrédules, étaient sujets aussi à ces visions.
J'ai été témoin d'un de ces faits d'hallucination; je revenais de
Saint-Chartier, et le curé m'avait donné une paire de pigeons qu'il
mit dans un panier et dont il chargea son enfant de chœur, en lui
disant de m'accompagner. C'était un garçon de quatorze à quinze ans,
grand, fort, d'une santé excellente, d'un esprit très calme et très
lucide. Le curé lui donnait de l'instruction, et il a été depuis
maître d'école. Il savait dès lors moins de français peut-être, mais
plus de latin que moi, à coup sûr. C'était donc un paysan dégrossi et
très intelligent.
Nous sortions de vêpres, il était environ trois heures; c'était en
plein été, par le plus beau temps du monde; nous prîmes les sentiers
de traverse parmi les champs et les prairies, et nous causions fort
tranquillement. Je l'interrogeais sur ses études. Il avait l'esprit
parfaitement libre et dispos; il s'arrêta auprès d'un buisson pour
mettre un brin d'osier à son sabot qui s'était cassé. «Allez toujours,
me dit-il, je vous rattraperai bien.» Je continuai donc à marcher;
mais je n'avais pas fait trente pas que je le vois accourir, pâle, les
cheveux comme hérissés sur le front. Il avait laissé sabots, panier et
pigeons là où il s'était arrêté. Il avait vu, au moment où il était
descendu dans le fossé, un homme affreux qui l'avait menacé de son
bâton.
Je le crus d'abord, et je me retournai pour voir si cet homme nous
suivait ou s'il s'en allait avec nos pigeons; mais je vis
distinctement le panier et les sabots de mon compagnon, et pas un être
humain sur le sentier ni dans le champ, ni auprès, ni au loin.
J'avais à cette époque dix-sept ou dix-huit ans, et je n'étais plus du
tout peureuse. «C'est, dis-je à l'enfant, un pauvre vagabond qui meurt
de faim et qui a été tenté par nos pigeons. Il se sera caché dans le
fossé. Allons voir ce que c'est.--Non répondit-il, quand on me
couperait par morceaux.--Comment! repris-je, un grand et fort garçon
comme te voilà a peur d'un homme tout seul? Allons, coupe un bâton, et
viens avec moi rechercher nos pigeons. Je ne prétends pas les laisser
là.--Non, non, demoiselle, je n'irai pas, s'écria-t-il, car je le
verrais encore, et je ne veux plus le voir. Les bâtons et le courage
n'y feraient rien, puisque ce n'est pas un _homme humain_. C'est
plutôt _fait comme une bête_.»
Je commençais à comprendre et j'insistai d'autant plus pour le ramener
avec moi à son panier et à ses sabots. Rien ne put l'y faire
consentir. J'y allai seule, en lui disant au moins de me suivre des
yeux, pour bien s'assurer qu'il avait rêvé. Il me le promit, mais
quand je revins avec les sabots et les pigeons, mon drôle avait pris
sa course et me les laissa très bien porter jusqu'aux premières
maisons du village, où il arriva avant moi. J'essayai de lui faire
honte. Ce fut bien inutile. C'est lui qui se moqua de mon incrédulité,
et qui trouva que j'étais folle de braver un loup-garou pour ravoir
deux malheureux pigeons.
Le beau courage que j'eus en cette rencontre, je ne l'aurais
probablement pas eu trois ans plus tôt, car à l'époque où je passais
une bonne moitié de ma vie avec les pastours, je confesse que leurs
terreurs m'avaient gagnée, et que, sans croire précisément au follet,
aux revenans et à _Georgeon_, le diable de la vallée noire, j'avais
l'imagination vivement impressionnée par ces fantômes. Mais je n'étais
pas de la race rustique et je n'eus jamais la moindre hallucination.
J'eus beaucoup de visions d'objets et de figures, dans la rêverie,
presque jamais dans la frayeur; et même, dans ce dernier cas, je ne
fus jamais dupe de moi-même. La tendance sceptique de l'enfant de
Paris luttait encore en moi contre la crédulité de l'enfant en
général.
Ce qui achevait de me troubler la cervelle, c'étaient les contes de la
veillée lorsque les chanvreurs venaient broyer. Pour éloigner de la
maison le bruit et la poussière de leur travail, et comme la moitié du
hameau voulait écouter leurs histoires, on les installait à la petite
porte de la cour qui donne sur la place, tout à côté du cimetière dont
on voyait les croix au clair de la lune par-dessus un mur très bas.
Les vieilles femmes relayaient les narrateurs. J'ai raconté ces scènes
rustiques dans mes romans. Mais je ne saurais jamais raconter cette
foule d'histoires merveilleuses et saugrenues que l'on écoutait avec
tant d'émotion et qui avaient toutes le caractère de la localité ou
des diverses professions de ceux qui les avaient rapportées. Le
sacristain avait sa poésie à lui, qui jetait du merveilleux sur les
choses de son domaine, les sépultures, les cloches, la chouette, le
clocher, les rats du clocher, etc. Tout ce qu'il attribuait à ces rats
de mystérieuse sorcellerie remplirait un volume. Il les connaissait
tous, il leur avait donné les noms des principaux habitans morts dans
le bourg depuis une quarantaine d'années. A chaque nouveau mort, il
voyait surgir un nouveau rat qui s'attachait à ses pas et le
tourmentait par ses grimaces. Pour apaiser ces mânes étranges, il
leur portait des graines dans le clocher; mais en y retournant le
lendemain, il trouvait les plus bizarres caractères tracés par ces
rats suspects avec les graines mêmes qu'il leur avait offertes. Un
jour il trouvait tous les haricots blancs rangés en cercle avec une
croix de haricots rouges au centre. Le jour suivant, c'était la
combinaison contraire. Une autre fois, les blancs et les rouges,
alternés systématiquement formaient plusieurs cercles enchaînés, ou
des lettres inconnues, mais si bien dessinées, qu'on aurait juré
l'ouvrage d'une _personne humaine_. Il n'est point d'animaux
insignifians, il n'est point d'objets inanimés que le paysan ne fasse
entrer dans son monde fantastique, et le christianisme du moyen âge,
qui est encore le sien, est tout aussi fécond en personnifications
mythologiques que les religions antérieures.
J'étais avide de tous ces récits, j'aurais passé la nuit à les
entendre, mais ils me faisaient beaucoup de mal; ils m'ôtaient le
sommeil. Mon frère, plus âgé que moi de cinq ans, en avait été plus
affecté encore, et son exemple me confirma dans la croyance où je suis
que les races d'origine rustique ont la faculté de l'hallucination. Il
tenait à cette race par sa mère, et il avait des visions, tandis que,
malgré la fièvre de peur et les rêves sinistres de mon sommeil, je
n'en avais pas. Vingt ans plus tard, il m'affirmait sous serment
avoir entendu claquer le fouet du follet dans les écuries, et le
battoir des lavandières de nuit au bord des sources. C'est de lui que
j'ai parlé dans les articles intitulés: _Visions de la nuit dans les
campagnes_, et ses récits étaient d'une sincérité complète. Dans les
dangers réels, il était plus que courageux, il était téméraire. Dans
son âge mûr comme dans son enfance, il a toujours eu comme une
habitude de mépriser la vie; du moins il exposait la sienne à tout
propos et pour la moindre affaire. Mais que vous dirai-je? il tenait
au terroir, il était halluciné, il croyait aux choses surnaturelles.
J'ai dit que l'automne et l'hiver étaient nos saisons les plus gaies;
j'ai toujours aimé passionnément l'hiver à la campagne, et je n'ai
jamais compris le goût des riches, qui a fait de Paris le séjour des
fêtes dans la saison de l'année la plus ennemie des bals, des
toilettes et de la dissipation. C'est au coin du feu que la nature
nous convie en hiver à la vie de famille, et c'est aussi en pleine
campagne que les rares beaux jours de cette saison peuvent se faire
sentir et goûter. Dans les grandes villes de nos climats, cette
affreuse boue, puante et glacée, ne sèche presque jamais. Aux champs,
un rayon de soleil ou quelques heures de vent rendent l'air sain et la
terre propre. Les pauvres prolétaires des cités le savent bien, et ce
n'est pas pour leur agrément qu'ils restent dans ce cloaque. La vie
factice et absurde de nos riches s'épuise à lutter contre la nature.
Les riches Anglais l'entendent mieux: ils passent l'hiver dans leurs
châteaux.
On s'imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et
pourtant les blés poussent dès l'automne, et le _pâle soleil_ des
hivers, on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le
plus brillant de l'année. Quand il dissipe les brumes, quand il se
couche dans la pourpre étincelante des soirs de grande gelée, on a
peine à soutenir l'éclat de ses rayons. Même dans nos contrées
froides, et fort mal nommées _tempérées_, la création ne se dépouille
jamais d'un air de vie et de parure. Les grandes plaines fromentales
se couvrent de ces tapis courts et frais, sur lesquels le soleil, bas
à l'horizon, jette de grandes flammes d'émeraude. Les prés se revêtent
de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l'hiver. Le lierre, ce
pampre inutile, mais somptueux, se marbre de tons d'écarlate et d'or.
Les jardins mêmes ne sont pas sans richesse. La primevère, la violette
et la rose de Bengale rient sous la neige. Certaines autres fleurs,
grâce à un accident de terrain, à une disposition fortuite, survivent
à la gelée et vous causent à chaque instant une agréable surprise. Si
le rossignol est absent, combien d'oiseaux de passage, hôtes bruyans
et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur le faîte des grands
arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus beau que la
neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamans, ou lorsque le
gelée se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en
indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir
n'est-ce pas de se sentir en famille, auprès d'un bon feu, dans ces
longues soirées de campagne où l'on s'appartient si bien les uns aux
autres, où le temps même semble nous appartenir, où la vie devient
toute morale et tout intellectuelle en se retirant en nous-mêmes?
L'hiver, ma grand'mère me permettait d'installer ma _société_ dans la
grande salle à manger, qu'un vieux poêle réchauffait au mieux. Ma
société, c'était une vingtaine d'enfans de la commune qui apportaient
là leurs _saulnées_. La saulnée est une ficelle incommensurable, toute
garnie de crins disposés en nœuds coulans pour prendre les alouettes
et menus oiseaux des champs en temps de neige. La belle saulnée fait
le tour d'un champ. On la roule sur des dévidoirs faits exprès, et on
la tend avant le lever du jour dans les endroits propices. On balaie
la neige tout le long du sillon, on y jette du grain, et deux heures
après, on y trouve les alouettes prises par centaines. Nous allions à
cette récolte avec de grands sacs que l'âne rapportait pleins. Comme
il y avait de graves contestations pour les partages, j'avais établi
le régime de l'association, et l'on s'en trouva fort bien. Les
saulnées ne peuvent servir plus de deux ou trois jours sans être
regarnies de crins (car il s'en casse beaucoup dans les chaumes), et
sans qu'on fasse le _rebouclage_, c'est-à-dire le nœud coulant à
chaque crin dénoué. Nous convînmes donc que ce long et minutieux
travail se ferait en commun, comme celui de l'installation des
saulnées, qui exige aussi un balayage rapide et fatigant. On se
partageait, sans compter et sans mesurer, la corde et le crin; le crin
était surtout la denrée précieuse, et c'était en commun aussi qu'on en
faisait la maraude: cela consistait à aller dans les prés et dans les
étables arracher de la queue et de la crinière des chevaux tout ce que
ces animaux voulaient bien nous en laisser prendre sans entrer en
révolte. Aussi nous étions devenus bien adroits à ce métier-là, et
nous arrivions à éclaircir la chevelure des poulains en liberté, sans
nous laisser atteindre par les ruades les plus fantastiques. L'ouvrage
se faisait entre nous tous avec une rapidité surprenante, et nous
avons été jusqu'à regarnir deux ou trois cents brasses dans une
soirée. Après la chasse venait le triage. On mettait d'un côté les
alouettes, de l'autre les oiseaux de moindre valeur. Nous prélevions
pour notre régal du dimanche un certain choix, et l'un des enfans
allait vendre le reste à la ville, après quoi je partageais l'argent
entre eux tous. Ils étaient fort contens de cet arrangement, et il n'y
avait plus de disputes et de méfiance entre eux. Tous les jours notre
association recrutait de nouveaux adhérans, qui préféraient ce bon
accord à leurs querelles et à leurs batailles. On ne pensait plus à se
lever avant les autres pour aller dépouiller la saulnée des camarades,
et la journée du dimanche était une véritable fête. Nous faisions
nous-mêmes notre cuisine de volatiles. Rose était de bonne humeur ces
jours-là, car elle était gaie et bonne fille quand elle n'était pas
furibonde. La cuisinière faisait l'esprit fort à l'endroit de notre
cuisine; le père Saint-Jean seul faisait la grimace et prétendait que
la queue de son cheval blanc diminuait tous les jours. Nous le savions
bien.
A travers tous ces jeux, le roman de Corambé continuait à se dérouler
dans ma tête. C'était un rêve permanent aussi décousu, aussi
incohérent que les rêves du sommeil, et dans lequel je ne me
retrouvais que parce qu'un même sentiment le dominait toujours.
Ce sentiment ce n'était pas l'amour. Je savais par les livres que
l'amour existe dans la vie et qu'il est le fond et l'âme de tous les
romans et de tous les poèmes. Mais, ne sentant en moi rien qui put
m'expliquer pourquoi un être s'attachait exclusivement à la poursuite
d'un autre être, dans cet ordre d'affections inconnues,
hiéroglyphiques pour ainsi dire, je me préservais avec soin
d'entraîner mon roman sur ce terrain glacé pour mon imagination. Il me
semblait que si j'y introduisais des _amans_ et des _amantes_, il
deviendrait banal, ennuyeux pour moi, et que je ferais, des
personnages charmans avec lesquels je passais ma vie, des êtres de
convention comme ceux que je trouvais souvent dans les livres, ou,
tout au moins des étrangers occupés d'un secret auquel je ne pouvais
m'intéresser, puisqu'il ne répondait à aucune émotion que j'eusse
éprouvée par moi-même. En revanche, l'amitié, l'amour filial ou
fraternel, la sympathie, l'attrait le plus pur, régnaient dans cette
sorte de monde enchanté: mon cœur comme mon imagination étaient tout
entiers dans cette fantaisie, et quand j'étais mécontente de quelque
chose ou de quelqu'un dans la vie réelle, je pensais à Corambé avec
presque autant de confiance et de consolation qu'à une vérité
démontrée.
J'en étais là lorsqu'on m'annonça que dans trois mois j'aurais à faire
ma première communion.
C'était une situation encore plus embarrassante pour ma bonne maman
que pour moi. Elle ne voulait pas me donner une éducation franchement
philosophique. Tout ce qui eût pu être taxé d'excentricité lui
répugnait; mais, en même temps qu'elle subissait l'empire de la
coutume, et qu'au début de la Restauration elle n'eût pu s'y
soustraire sans un certain scandale, elle craignait que ma nature
enthousiaste ne se laissât prendre à la superstition, dont elle avait
décidément horreur. Elle prit donc le parti de me dire qu'il fallait
faire cet acte de bienséance très décemment, mais me bien garder
d'outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu'à croire que
j'allais _manger mon Créateur_.
Ma docilité naturelle fit le reste. J'appris le catéchisme comme un
perroquet, sans chercher à le comprendre et sans songer à en railler
les mystères, mais bien décidée à n'en pas croire, à n'en pas retenir
un mot aussitôt que l'_affaire serait bâclée_, comme on disait chez
nous. La confession me causa une répugnance extrême. Ma grand'mère,
qui savait que le bon curé de Saint-Chartier parlait et pensait un peu
crûment, me confia à un autre bon vieux curé, celui de La Châtre, qui
avait plus d'éducation, et qui, je dois le dire, respecta l'ignorance
de mon âge et ne m'adressa aucune de ces questions infâmes par
lesquelles il arrive souvent au prêtre de souiller, sciemment ou non,
la pudeur de l'enfance. On ne mit entre mes mains aucun formulaire,
aucun examen de conscience, et on me dit simplement d'accuser les
fautes dont je me sentais coupable.
Je me trouvai fort embarrassée. J'en voyais bien quelques-unes, mais
il me semblait que ce n'était pas assez pour que M. le curé pût s'en
contenter. D'abord j'avais menti une fois à ma mère pour sauver Rose,
et souvent depuis à Deschartres pour sauver Hippolyte. Mais je n'étais
pas menteuse, je n'avais aucun besoin de l'être, et Rose elle-même,
me brutalisant toujours avant de m'interroger, ne faisait pas de ma
servitude une nécessité de dissimulation. J'avais été un peu
gourmande, mais il y avait si longtemps, que je m'en souvenais à
peine. J'avais toujours vécu au milieu de personnes si chastes, que je
n'avais même pas l'idée de quelque chose de contraire à la chasteté.
J'avais été irritable et violente: depuis que je me portais bien, je
n'avais plus sujet de l'être. De quoi donc pouvais-je m'accuser, à
moins que ce ne fût d'avoir préféré parfois le jeu à l'étude, d'avoir
déchiré mes robes et perdu mes mouchoirs, griefs que ma bonne
qualifiait d'_enfance terrible_?
En vérité, je ne sais pas de quoi peut s'accuser un enfant de douze
ans, à moins que le malheureux n'ait été déjà souillé par des exemples
et des influences hideuses, et dans ce cas-là c'est la confession
d'autrui qu'il a à faire.
J'avais si peu de choses à dire, que cela ne valait pas la peine de
déranger un curé; le mien s'en contenta, et me donna pour pénitence de
réciter l'oraison dominicale en sortant du confessional. Cela me parut
fort doux: car cette prière est belle, sublime et simple, et je
l'adressai à Dieu de tout mon cœur; mais je ne me sentais pas moins
humiliée de m'être agenouillée devant un prêtre pour si peu.
Au reste, jamais première communion ne fut si lestement expédiée.
J'allais une fois par semaine à La Châtre. Le curé me faisait une
petite instruction de cinq minutes; je savais mon catéchisme sur le
bout du doigt dès la première semaine. La veille du jour fixé, on
m'envoya passer la soirée et la nuit chez une bonne et charmante dame
de nos amies. Elle avait deux enfans plus jeunes que moi. Sa fille
Laure, belle et remarquable personne à tous égards, a épousé depuis
mon ami Fleury, fils de Fleury, l'ami de mon père. Il y avait encore
d'autres enfans dans la maison; je m'y amusai énormément, car on joua
à toutes sortes de jeux sous l'œil des bons parens, qui prirent part
à notre innocente gaîté, et j'allai dormir si fatiguée d'avoir ri et
sauté que je ne me souvenais plus du tout de la solennité du
lendemain.