mythologique qui m'avait fait une grande impression dans ma première
enfance. C'était l'antique Démogorgon, le génie du sein de la terre,
ce _petit vieillard crasseux, couvert de mousse, pâle et défiguré, qui
habitait les entrailles du globe_. Ainsi le décrivait mon vieux traité
de mythologie, lequel assurait, en outre, que Démogorgon s'ennuyait
beaucoup dans cette triste solitude. L'idée m'était bien venue
quelquefois de faire un grand trou pour essayer de le délivrer, mais
lorsque je commençai à rêver de Corambé, je n'ajoutai plus foi aux
fables païennes, et Démogorgon ne fut plus pour moi qu'un personnage
fantastique dans mon roman. Je l'évoquais pour qu'il vînt s'entretenir
avec Corambé qui lui racontait les malheurs des hommes et le consolait
ainsi de vivre parmi les débris ignorés de l'antique création.
Peu à peu la fiction qui m'absorbait prit un tel caractère de
conviction, que j'éprouvai le besoin de me créer une sorte de culte.
Pendant près d'un mois, je parvins à me dérober à toute surveillance
durant mes heures de récréation, et à me rendre si complétement
invisible, que personne n'eût pu dire ce que je devenais à ces
heures-là, pas même Rose, qui pourtant ne me laissait guère
tranquille, pas même Liset, qui me suivait partout comme un petit
chien.
Voici ce que j'avais imaginé. Je voulais élever un autel à Corambé.
J'avais d'abord pensé à la grotte en rocaille qui subsistait encore,
quoique ruinée et abandonnée: mais le chemin en était encore trop
connu et trop fréquenté. Le petit bois du jardin offrait alors
certaines parties d'un fourré impénétrable. Les arbres, encore jeunes,
n'avaient pas étouffé la végétation des aubépines et des troënes qui
croissaient à leur pied, serrés comme les herbes d'une prairie. Dans
ces massifs que côtoyaient les allées de charmille, j'avais donc
remarqué qu'il en était plusieurs où personne n'entrait jamais et où
l'œil ne pouvait pénétrer durant la saison des feuilles. Je choisis
le plus épais, je m'y frayai un passage et je cherchai dans le milieu
un endroit convenable. Il s'y trouva, comme s'il m'eût attendue. Au
centre du fourré s'élevaient trois beaux érables sortant d'un même
pied, et la végétation des arbustes étouffés par leur ombrage
s'arrondisssait à l'entour pour former comme une petite salle de
verdure. La terre était jonchée d'une mousse magnifique, et, de
quelque côté qu'on portât les yeux, on ne pouvait rien distinguer dans
l'interstice des broussailles à deux pas de soi. J'étais donc là aussi
seule, aussi cachée qu'au fond d'une forêt vierge, tandis qu'à trente
ou quarante pieds de moi couraient des allées sinueuses où l'on
pouvait passer et repasser sans se douter de rien.
Il s'agissait de décorer à mon gré le temple que je venais de
découvrir. Pour cela je procédai comme ma mère me l'avait enseigné. Je
me mis à la recherche des beaux cailloux, des coquillages variés, des
plus fraîches mousses. J'élevai une sorte d'autel au pied de l'arbre
principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des
chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un
lustre des branches de l'érable. Je coupai quelques broussailles, de
manière à donner une forme régulière à la petite rotonde, et j'y
entrelaçai du lierre et de la mousse de façon à former une sorte de
colonnade de verdure avec des arcades, d'où pendaient d'autres petites
couronnes, des nids d'oiseaux, de gros coquillages en guise de lampes,
etc. Enfin je parvins à faire quelque chose qui me parut si joli, que
la tête m'en tournait et que j'en rêvais la nuit.
Tout cela fut accompli avec les plus grandes précautions. On me voyait
bien fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais
j'avais l'air de ne ramasser ces petites trouvailles que par
désœuvrement, et quand j'en avais rempli mon tablier, j'attendais
d'être bien seule pour pénétrer dans le taillis. Ce n'était pas sans
peine et sans égratignures, car je ne voulais pas me frayer un
passage qui pût me trahir, et chaque fois je m'introduisais par un
côté différent, afin de ne pas laisser de traces en foulant un sentier
et en brisant des arbrisseaux par des tentatives répétées.
Quand tout fut prêt, je pris possession de mon empire avec délices,
et, m'asseyant sur la mousse, je me mis à rêver aux sacrifices que
j'offrirais à la divinité de mon invention. Tuer des animaux ou
seulement des insectes pour lui complaire, me parut barbare et indigne
de sa douceur idéale. Je m'avisai de faire tout le contraire,
c'est-à-dire de rendre sur son autel la vie et la liberté à toutes les
bêtes que je pourrais me procurer. Je me mis donc à la recherche des
papillons, des lézards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux;
ces derniers ne me manquaient pas, j'avais toujours une foule d'engins
tendus de tous côtés, au moyen desquels j'en attrapais souvent. Liset
en prenait dans les champs et me les apportait; de sorte que, tant que
dura mon culte mystérieux, je pus tous les jours délivrer, en
l'honneur de Corambé, une hirondelle, un rouge-gorge, un chardonneret,
voire un moineau franc. Les moindres offrandes, les papillons et les
scarabées comptaient à peine. Je les mettais dans une boîte que je
déposais sur l'autel et que j'ouvrais, après avoir invoqué le bon
génie de la liberté et de la protection. Je crois que j'étais devenue
un peu comme ce pauvre fou qui cherchait la tendresse. Je la
demandais aux bois, aux plantes, au soleil, aux animaux et à je ne
sais quel être invisible qui n'existait que dans mes rêves.
Je n'étais plus assez enfant pour espérer de voir apparaître ce génie:
cependant, à mesure que je matérialisais pour ainsi dire mon poème, je
sentais mon imagination s'exalter singulièrement. J'étais également
près de la dévotion et de l'idolâtrie, car mon idéal était aussi bien
chrétien que païen, et il vint un moment où, en accourant le matin
pour visiter mon temple, j'attachais malgré moi une idée
superstitieuse au moindre dérangement. Si un merle avait gratté mon
autel, si le pivert avait entaillé mon arbre, si quelque coquille
s'était détachée du feston ou quelque fleur de la couronne, je voulais
que pendant la nuit, au clair de la lune, les nymphes ou les anges
fussent venus danser et folâtrer en l'honneur de mon génie. Chaque
jour je renouvelais toutes les fleurs, et je faisais des anciennes
couronnes un amas qui jonchait l'autel. Quand, par hasard, la fauvette
ou le pinson auquel je donnais la volée, au lieu de fuir effarouché
dans le taillis, montait sur l'arbre et s'y reposait un instant,
j'étais ravie: il me semblait que mon offrande avait été plus agréable
encore que de coutume. J'avais là des rêveries délicieuses, et, tout
en cherchant le merveilleux, qui avait pour moi tant d'attrait, je
commençais à trouver l'idée vague et le sentiment net d'une religion
selon mon cœur.
Malheureusement (heureusement peut-être pour ma petite cervelle, qui
n'était pas assez forte pour creuser ce problème), mon asile fut
découvert. A force de me chercher, Liset arriva jusqu'à moi, et tout
ébaubi à la vue de mon temple, il s'écria: «Ah! mam'selle, le joli
petit reposoir de la Fête-Dieu!»
Il ne vit qu'un amusement dans mon mystère et il voulut m'aider à
l'embellir encore. Mais le charme était détruit. Du moment que
d'autres pas que les miens eurent foulé ce sanctuaire Corambé ne
l'habita plus. Les dryades et les chérubins l'abandonnèrent, et il me
sembla que mes cérémonies et mes sacrifices n'étaient plus qu'une
puérilité que je n'avais pas prise moi-même au sérieux. Je détruisis
le temple avec autant de soin que je l'avais édifié. Je creusai au
pied de l'arbre et j'enterrai les guirlandes, les coquillages et tous
les ornemens champêtres sous les débris de l'autel.
CHAPITRE DIXIEME.
L'ambition de Liset.--Energie et langueur de l'adolescence.--Les
glaneuses.--Deschartres me rend communiste.--Il me dégoûte du
latin.--Un orage pendant la fenaison.--La _bête_.--Histoire de
l'enfant de chœur.--Les veillées des chanvreurs.--Les
histoires du sacristain.--Les visions de mon frère.--Les
beautés de l'hiver à la campagne.--Association fraternelle des
preneurs d'alouettes.--Le roman de Corambé se passe du
nécessaire.--La première communion.--Les comédiens de
passage.--La messe et l'Opéra. Brigitte et Charles.--L'enfance
ne passe pas pour tout le monde.
Mon frère était si content de s'en aller, que je ne pus m'affliger
beaucoup de le voir partir. Cependant la maison me parut bien grande,
le jardin bien triste, la vie bien morne quand je me trouvai seule.
Comme il riait en me quittant, j'aurais eu honte de pleurer: mais je
pleurai le lendemain matin, lorsqu'en m'éveillant je me dis que je ne
le verrais plus. Liset, me voyant les yeux rouges à la récréation, se
crut obligé de pleurer, quoiqu'il eût été plus tourmenté et plus rossé
que choyé par Hippolyte. C'était un enfant très sensible, que ses
parens ne rendaient pas heureux et qui avait reporté sur moi toutes
ses affections. Il rêvait, comme félicité suprême, d'être un jour mon
jockey et d'avoir un chapeau galonné. Je ne goûtais pas ce genre
d'ambition, et je lui jurais que de ma vie je ne _galonnerais_ mes
domestiques. J'ai tenu parole; je ne peux pas souffrir ces
travestissemens; mais c'était le conte de fées, la poésie de Liset, et
je ne pus jamais lui faire comprendre que c'était une sotte vanité. Le
pauvre enfant est mort pendant que j'étais au couvent et je devais
bientôt le quitter pour ne plus le revoir.
Tout au milieu de mes rêvasseries sans fin et des chagrins de ma
situation, je me développais extraordinairement. J'annonçais devoir
être grande et robuste; de douze à treize ans, je grandis de trois
pouces, et j'acquis une force exceptionnelle pour mon âge et pour mon
sexe. Mais j'en restai là, et mon développement s'arrêta au moment où
il commence souvent pour les autres. Je ne dépassai pas la taille de
ma mère, mais je fus toujours très forte, et capable de supporter des
marches et des fatigues presque viriles.
Ma grand'mère, ayant enfin compris que je n'étais jamais malade que
faute d'exercice et de grand air, avait pris le parti de me laisser
courir, et pourvu que je ne revinsse pas avec des déchirures à ma
personne ou à mes vêtemens, Rose m'abandonnait peu à peu à ma liberté
physique. La nature me poussait par un besoin invincible à seconder le
travail qu'elle opérait en moi, et ces deux années, celles où je rêvai
et pleurai pourtant le plus, furent aussi celles où je courus et où
je m'agitai davantage. Mon corps et mon esprit se commandaient
alternativement une inquiétude d'activité et une fièvre de
contemplation, pour ainsi dire. Je dévorais les livres qu'on me
mettait entre les mains, et puis tout à coup je sautais par la fenêtre
du rez-de-chaussée, quand elle se trouvait plus près de moi que la
porte, et j'allais m'ébattre dans le jardin ou dans la campagne, comme
un poulain échappé. J'aimais la solitude de passion, j'aimais la
société des autres enfans avec une passion égale; j'avais partout des
amis et des compagnons. Je savais dans quel champ, dans quel pré, dans
quel chemin je trouverais Fanchon, Pierrot, Lilinne, Rosette ou
Sylvain. Nous faisions le _ravage_ dans les fossés, sur les arbres,
dans les ruisseaux. Nous gardions les troupeaux, c'est-à-dire que nous
ne les gardions pas du tout, et que, pendant que les chèvres et les
moutons faisaient bonne chère dans les jeunes blés, nous formions des
danses échevelées, ou bien nous goûtions sur l'herbe avec nos
galettes, nos fromages et notre pain bis. On ne se gênait pas pour
traire les chèvres et les brebis, voire les vaches et les jumens quand
elles n'étaient pas trop récalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux
ou des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes
sauvages, les prunelles, les mûres de buisson, les racines, tout nous
était régal. Mais c'était là qu'il ne fallait pas être surpris par
Rose, car il m'était enjoint de ne pas manger _hors des repas_, et si
elle arrivait, armée d'une houssine verte, elle frappait
impartialement sur moi et sur mes complices.
Chaque saison amenait ses plaisirs. Dans le temps des foins, quelle
joie de se rouler sur le sommet du charroi, ou sur les miloches!
Toutes mes amies, tous mes petits camarades rustiques venaient glaner
derrière les ouvriers dans nos prairies, et j'allais rapidement faire
l'ouvrage de chacun d'eux, c'est-à-dire que, prenant leurs râteaux,
j'entamais dans nos récoltes, et qu'en un tour de main je leur en
donnais à chacun autant qu'il en pouvait emporter. Nos métayers
faisaient la grimace, et je ne comprenais pas qu'ils n'eussent pas le
même plaisir que moi à donner. Deschartres se fâchait; il disait que
je faisais de tous ces enfans des pillards qui me feraient repentir,
un jour, de ma facilité à donner et à laisser prendre.
C'était la même chose en temps de moisson; ce n'était plus des
javelles qu'emportaient les enfans de la commune, c'était des gerbes.
Les pauvresses de La Châtre venaient par bandes de quarante et
cinquante. Chacune m'appelait pour _suivre sa rège_, c'est-à-dire pour
tenir son sillon avec elle, car elles établissent entre elles une
discipline et battent celle qui glane hors de sa ligne. Quand j'avais
passé cinq minutes avec une glaneuse, comme je ne me gênais pas pour
prendre à deux mains dans nos gerbes, elle avait gagné sa journée, et
lorsque Deschartres me grondait, je lui rappelais l'histoire de Ruth
et de Booz.
C'est de cette époque particulièrement que datent les grandes et
fastidieuses instructions que le bon Deschartres entreprit de me faire
goûter sur les avantages et les plaisirs de la propriété. Je ne sais
pas si j'étais prédisposée à prendre la contre-partie de sa doctrine,
ou si ce fut la faute du professeur, mais il est certain que je me
jetai par réaction dans le _communisme_ le plus aveugle et le plus
absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je
crois que le mot n'avait pas encore été créé; mais je décrétai en
moi-même que l'égalité des fortunes et des conditions était la loi de
Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l'un, elle le volait à
l'autre. J'en demande bien pardon à la société présente, mais cela
m'entra dans la tête à l'âge de douze ans, et n'en sortit plus que
pour se modifier en se conformant aux nécessités morales des faits
accomplis. L'idéal resta pour moi dans un rêve de fraternité
paradisiaque, et lorsque je devins catholique plus tard, ce rêve
s'appuya sur la logique de l'Évangile. J'y reviendrai.
J'exposais naïvement mon utopie à Deschartres. Pauvre homme! s'il
vivait aujourd'hui, avec ses instincts réactionnaires développés par
les circonstances, dans quelles fureurs certaines idées nouvelles lui
feraient achever ses jours! Mais en 1816 l'utopie ne lui paraissait
pas menaçante, et il prenait la peine de la discuter méthodiquement.
«Vous changerez d'avis, me disait-il, et vous arriverez à mépriser
trop l'humanité pour vouloir vous sacrifier à elle. Mais, dès à
présent, il faut combattre en vous ces instincts de prodigalité que
vous tenez de votre pauvre père. Vous n'avez pas la moindre idée de ce
que c'est que l'argent, vous vous croyez riche parce que vous avez
autour de vous de la terre qui est à vous, des moissons qui mûrissent
pour vous, des bestiaux qu'on soigne et qu'on engraisse pour vous
fournir tous les ans quelques sacs d'écus. Mais avec tout cela vous
n'êtes pas riche, et votre bonne maman a bien de la peine à tenir sa
maison sur un pied honorable.
--Eh bien, voyons, disais-je, qui est-ce qui force ma bonne maman à
ces dépenses, qui sont principalement une bonne cave et une bonne
table pour ses amis? Car, quant à elle, elle mange comme un oiseau, et
une bouteille de muscat lui durerait bien deux mois. Croyez-vous qu'on
vienne la voir pour boire et manger ses friandises?--Mais il faut
ceci, il faut cela,» disait Deschartres. Je niais tout; j'accordais
qu'il fallait à ma bonne maman tout le bien-être dont je la voyais
jouir avec plaisir, mais je prétendais que Deschartres et moi nous
pouvions bien nous mettre au brouet noir des Lacédémoniens. Cela ne
lui souriait pas du tout. Il raillait ma ferveur de novice en
stoïcisme, et il m'emmenait voir nos champs et nos prés, assurant que
je devais me mettre au courant de ma fortune et que je ne pouvais de
trop bonne heure me rendre compte de mes dépenses et de mes recettes.
Il me disait: «Voilà un morceau de terre qui vous appartient. Il a
coûté tant, il vaut tant, il rapporte tant.» Je l'écoutais d'un air de
complaisance; et lorsqu'au bout d'un instant il voulait me faire
répéter ma leçon de propriétaire, il se trouvait que je ne l'avais pas
entendue, ou que je l'avais déjà oubliée. Ses chiffres ne me disaient
rien, je savais très bien dans quel blé poussaient les plus belles
nieilles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie je
trouverais des coronilles et des saxifrages, dans quel pré des
mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs, au bord de l'eau, se
posaient les demoiselles vertes et les petits hannetons bleus; mais il
m'était impossible de lui dire si nous étions sur nos terres ou sur
celles du voisin, où était la limite du champ, combien d'ares,
d'hectares ou de centiares renfermait cette limite, si la terre était
de première ou de troisième qualité, etc. Je le désespérais,
j'étouffais des bâillemens spasmodiques, et je finissais par lui dire
des folies qui le faisaient rire et gronder en même temps. «Ah! pauvre
tête, pauvre cervelle! disait-il en soupirant. C'est absolument comme
son père; de l'intelligence pour certaines choses inutiles et
brillantes, mais néant en fait de notions pratiques! pas de logique,
pas un grain de logique!» Que dirait-il donc aujourd'hui s'il savait
que, grâce à ses explications, j'ai pris une telle aversion pour la
possession de la terre que je ne suis pas plus avancée à quarante-cinq
ans que je ne l'étais à douze! Je l'avoue à ma honte, je ne connais
pas mes terres d'avec celles du voisin, et quand je me promène à trois
pas de ma maison, j'ignore absolument chez qui je suis.
Il semblerait qu'il fît tout son possible, ce brave homme, pour me
dégoûter à tout jamais de ce qu'il appelait l'agriculture. Moi,
j'adorais déjà, j'ai toujours adoré la poésie des scènes champêtres,
mais il ne voulait m'y laisser rien voir de ce que j'y voyais. Si
j'admirais la physionomie imposante des grands bœufs ruminant dans
les herbes, il fallait entendre toute l'histoire du marché où le prix
de ce bœuf avait été discuté, et la surenchère de tel fermier, et les
grandes raisons que Deschartres, secondé par un intelligent Marchois
de sa connaissance, avait fait valoir pour le payer trente francs de
moins. Et puis ce bœuf avait une maladie qu'il fallait connaître et
examiner. Il avait le pied tendre, la corne usée, une maladie de peau,
que sais-je? Adieu la poésie et l'idéale sérénité de mon bœuf Apis,
le roi des prairies. Ces bons moutons qui venaient m'étouffer de leurs
empressemens pour manger dans mes poches, il fallait les voir trépaner
parce qu'ils avaient une affection cérébrale; c'était horrible. Il
grondait terriblement les bergères, mes douces compagnes, qui
tremblaient devant lui et s'en allaient en pleurant, tandis que moi,
plantée à son côté comme juge et comme partie intéressée en même
temps, je prenais en exécration mon rôle de _propriétaire_ et de
_maître_, qui tôt ou tard devait me faire haïr. Haïr pour ma
parcimonie ou railler pour mon insouciance, c'était l'écueil
inévitable, et j'y suis tombée. Les paysans de chez nous ont un grand
mépris pour mon incurie, et je passe parmi eux depuis longues années
pour une espèce d'imbécile.
Quand je voulais aller d'un côté, Deschartres m'emmenait d'un autre.
Nous partions pour la rivière, qui, dans tout son parcours, sous les
saules et le long des écluses du petit ravin, offre une suite de
paysages adorables, des ombrages frais et des fabriques rustiques du
style le plus pittoresque. Mais, en route, Deschartres, armé de sa
lunette de poche, voyait des oies dans un de nos blés. Il fallait
remonter la côte aride, et, sous l'ardente chaleur de l'été, aller
verbaliser sur ces oies, ou sur la chèvre qui pelait des ormeaux, déjà
si pelés, que je ne comprends guère le mal qu'elle y pouvait faire. Et
puis on surprenait dans un arbre touffu un gamin volant de la feuille.
L'âne du voisin avait franchi la haie et tondait dans nos foins la
_largeur de sa langue_. C'étaient des débits continuels à réprimer,
des exécutions, des menaces, des querelles de tous les instans, et
qui s'engageaient parfois avec mes meilleurs amis. Cela me serrait le
cœur, et, quand je le disais à ma grand'mère, elle me donnait de
l'argent pour que je pusse, en cachette de Deschartres, aller
rembourser les frais de l'amende au délinquant, ou porter de sa part
les paroles de grâce.
Mais ce rôle ne me plaisait pas non plus: il était loin de satisfaire
mon idéal d'égalité fraternelle. En faisant grâce à ces villageois, il
me semblait que je les rabaissais dans mon propre cœur. Leurs
remercîmens me blessaient, et je ne pouvais pas m'empêcher de leur
dire que je ne faisais là qu'un acte de justice. Ils ne me
comprenaient pas. Ils s'avouaient coupable dans la personne de leurs
enfans, mauvais gardiens du petit troupeau. On voulait les battre en
ma présence pour me donner satisfaction; cela m'était odieux, et
véritablement, me sentant devenir chaque jour artiste avec des
instincts de poésie et de tendresse, je maudissais le sort qui m'avait
fait naître dame et châtelaine contre mon gré. J'enviais la condition
des pastours. Mon plus doux rêve eût été de m'éveiller un beau matin
sous leur chaume, de m'appeler Naniche ou Pierrot, et de mener mes
bêtes au bord des chemins, sans souci de M. L'Homond et compagnie,
sans solidarité avec les riches, sans appréhension d'un avenir qu'on
me présentait si compliqué, si difficile à soutenir et si antipathique
à mon caractère. Je ne voyais dans cette petite fortune qu'on voulait
me faire compter et recompter sans cesse, qu'un embarras dont je ne
saurais jamais me tirer, et je ne me trompais nullement.
En dépit de mon goût pour le vagabondage, une sorte de fatalité me
poussait au besoin de cultiver mon intelligence, malgré la conviction
où j'étais que toute science était vanité et fumée. Même au milieu de
mes plus vifs amusemens champêtres, il me prenait un besoin de
solitude et de recueillement ou une rage de lecture, et, passant d'un
extrême à l'autre après une activité fiévreuse, je m'oubliais dans les
livres pendant plusieurs jours, et il n'y avait pas moyen de me faire
bouger de ma chambre ou du petit boudoir de ma grand'mère; de sorte
qu'on était bien embarrassé de définir mon caractère, tantôt dissipé
jusqu'à la folie, tantôt sérieux et morne jusqu'à la tristesse.