cherché à étendre ses moyens en littérature, en musique, en peinture.
L'art a cru trouver dans les formes nouvelles du romantisme une
nouvelle puissance d'expansion. L'art a pu y gagner, mais l'âme
humaine n'élève ses facultés que relativement, et la soif de la
perfection, le besoin de l'infini restent les mêmes, éternellement
avides, éternellement inassouvis. C'est pour moi une preuve
irréfutable de l'existence de Dieu. Nous avons le désir inextinguible
du beau idéal: donc le désir a un but. Ce but n'existe nulle part à
notre portée, ce but est l'infini, ce but est Dieu.
L'art est donc un effort plus ou moins heureux pour manifester des
émotions qui ne peuvent jamais l'être complétement, et qui, par
elles-mêmes, dépassent toute expression. Le romantisme, en augmentant
les moyens, n'a pas reculé la limite des facultés humaines. Une grêle
d'épithètes, un déluge de notes, un incendie de couleurs, ne
témoignent et n'expriment rien de plus qu'une forme élémentaire et
naïve. J'ai beau faire, j'ai le malheur de ne rien trouver dans les
mots et dans les sons de ce qu'il y a dans un rayon du soleil ou dans
un murmure de la brise.
Et pourtant l'art a des manifestations sublimes, et je ne saurais
vivre sans les consulter sans cesse; mais plus ces manifestations sont
grandes, plus elles excitent en moi la soif d'un _mieux_ et d'un
_plus_ que personne ne peut me donner, et que je ne puis pas donner
moi-même, parce qu'il faudrait pour exprimer ce plus et ce mieux un
chiffre qui n'existe pas pour nous et que l'homme ne trouvera
probablement jamais.
J'en reviens à dire plus clairement et plus positivement que rien de
ce que j'ai écrit dans ma vie ne m'a jamais satisfait, pas plus mes
premiers essais à l'âge de douze ans, que les travaux littéraires de
ma vieillesse, et qu'il n'y a à cela aucune modestie de ma part.
Toutes les fois que j'ai vu et senti quelque sujet d'art, j'ai espéré,
j'ai cru naïvement que j'allais le rendre comme il m'était venu. Je
m'y suis jetée avec ardeur, j'ai rempli ma tâche parfois avec un vif
plaisir, et parfois, en écrivant la dernière page, je me suis dit:
«Oh! cette fois, c'est bien réussi!» Mais, hélas, je n'ai jamais pu
relire l'épreuve sans me dire: «Ce n'est pas du tout cela, je l'avais
rêvé et senti, et conçu tout autrement; c'est froid, c'est _à côté_,
c'est trop dit et ce n'est pas assez.» Et si l'ouvrage n'avait pas
toujours été la propriété d'un éditeur, je l'aurais mis dans un coin
avec le projet de le refaire, et je l'y aurais oublié pour en essayer
un autre.
Je sentis donc, dès la première tentative littéraire de ma vie, que
j'étais au-dessous de mon sujet et que mes mots et mes phrases le
gâtaient pour moi-même. On envoya à ma mère une de mes _descriptions_
pour lui faire voir comme je devenais habile et savante: elle me
répondit: «_Tes belles phrases m'ont bien fait rire, j'espère que tu
ne vas pas te mettre à parler comme ça._» Je ne fus nullement
mortifiée de l'accueil fait par elle à mon élucubration poétique: je
trouvai qu'elle avait parfaitement raison, et je lui répondis: «Sois
tranquille, ma petite mère, je ne deviendrai pas une pédante, et quand
je voudrai te dire que je t'aime, que je t'adore, je te le dirai tout
bonnement comme le voilà dit.»
Je cessai donc d'_écrire_; mais le besoin d'inventer et de composer ne
m'en tourmentait pas moins. Il me fallait un monde de fictions, et je
n'avais jamais cessé de m'en créer un que je portais partout avec moi,
dans mes promenades, dans mon immobilité, au jardin, aux champs, dans
mon lit avant de m'endormir et en m'éveillant, avant de me lever.
Toute ma vie j'avais eu un roman en train dans la cervelle, auquel
j'ajoutais un chapitre plus ou moins long aussitôt que je me trouvais
seule, et pour lequel j'amassais sans cesse des matériaux. Mais
pourrai-je donner une idée de cette manière de composer que j'ai
perdue et que je regretterai toujours, car c'est la seule qui ait
réalisé jamais ma fantaisie.
Je ne donnerais aucun développement au récit de cette fantaisie de mon
cerveau, si je croyais qu'elle n'eût été qu'une bizarrerie
personnelle. Car mon lecteur doit remarquer que je me préoccupe
beaucoup plus de lui faire repasser et commenter sa propre existence,
celle de nous tous, que de l'intéresser à la mienne propre; mais j'ai
lieu de croire que mon histoire intellectuelle est celle de la
génération à laquelle j'appartiens, et qu'il n'est aucun de nous qui
n'ait fait, dans son jeune âge, un roman ou un poème.
J'avais bien vingt-cinq ans, lorsque voyant mon frère griffonner
beaucoup, je lui demandai ce qu'il faisait. «Je cherche, me dit-il, un
roman moral dans le fond, comique dans la forme: mais je ne sais pas
écrire, et il me semble que tu pourrais rédiger ce que j'ébauche.» Il
me fit part de son plan, que je trouvai trop sceptique et dont les
détails me rebutèrent. Mais, à ce propos, je lui demandai depuis
quand il avait cette fantaisie de faire un roman. «Je l'ai toujours
eue, répondit-il. Quand j'y rêve, il me passionne et me divertit
quelquefois tant, que j'en ris tout seul. Mais quand je veux y mettre
de l'ordre, je ne sais par où commencer, par où finir. Tout cela se
brouille sous ma plume. L'expression me manque, je m'impatiente, je me
dégoûte, je brûle ce que je viens d'écrire, et j'en suis débarrassé
pour quelques jours. Mais bientôt cela revient comme une fièvre. J'y
pense le jour, j'y pense la nuit, et il faut que je gribouille encore,
sauf à brûler toujours.
--Que tu as tort, lui dis-je, de vouloir donner une forme arrêtée, un
plan régulier à ta fantaisie! tu ne vois donc pas que tu lui fais la
guerre, et que si tu renonçais à la jeter hors de toi, elle serait
toujours en toi active, riante et féconde? Que ne fais-tu comme moi,
qui n'ai jamais gâté l'idée que je me suis faite de ma création en
cherchant à la formuler?
--Ah çà, dit-il, c'est donc une maladie que nous avons dans le sang?
Tu pioches donc aussi dans le vide? tu rêvasses donc aussi comme moi?
tu ne me l'avais jamais dit.» J'étais déjà fâchée de m'être trahie,
mais il était trop tard pour se raviser. Hippolyte, en me confiant son
mystère, avait droit de m'arracher le mien, et je lui racontai ce que
je vais raconter ici.
Dès ma première enfance, j'avais besoin de me faire un monde
intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique; peu à peu
j'eus besoin d'en faire aussi un monde religieux ou philosophique,
c'est-à-dire moral ou sentimental. Vers l'âge de onze ans, je lus
l'_Iliade_ et la _Jérusalem délivrée_. Ah! que je les trouvais
courtes, que je fus contrariée d'arriver à la dernière page! je devins
triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies. Je ne
savais plus que devenir; je ne pouvais plus rien lire; je ne savais
auquel de ces deux poèmes donner la préférence: je comprenais
qu'Homère était plus beau, plus grand, plus simple; mais le Tasse
m'intéressait et m'intriguait davantage. C'était plus romanesque, plus
de mon temps et de mon sexe. Il y avait des situations dont j'aurais
voulu que le poète ne me fît jamais sortir, Herminie chez les bergers,
par exemple, ou Clorinde délivrant du bûcher Olinde et Sofronie. Quels
tableaux enchantés je voyais se dérouler autour de moi! Je m'emparais
de ces situations, je m'y établissais pour ainsi dire; les personnages
devenaient miens; je les faisais agir ou parler, et je changeais à mon
gré la suite de leurs aventures, non pas que je crusse mieux faire que
le poète, mais parce que les préoccupations amoureuses de ces
personnages me gênaient, et que je les voulais tels que je les
sentais, c'est-à-dire enthousiastes seulement de religion, de guerre
ou d'amitié. Je préférais la martiale Clorinde à la timide Herminie:
sa mort et son baptême la divinisaient à mes yeux. Je haïssais
Armide, je méprisais Renaud. Je sentais vaguement de la guerrière et
de la magicienne ce que Montaigne dit de Bradamante et d'Angélique, à
propos du poème de l'Arioste: _l'une_ «d'une beauté naïve, active,
généreuse, non homasse, mais virile; _l'autre_ d'une beauté molle,
affectée, délicate, artificielle: l'une travestie en garçon, coiffée
d'un morion luisant: l'autre vêtue en _fille_, coiffée d'un atiffet
emperlé.»
Mais au-dessus de ces personnages du roman, l'Olympe chrétien planait
sur la composition du Tasse, comme dans l'_Iliade_ les dieux du
paganisme: et c'est par la poésie de ces symboles que le besoin d'un
sentiment religieux, sinon d'une croyance définie, vint s'emparer
ardemment de mon cœur. Puisqu'on ne m'enseignait aucune religion, je
m'aperçus qu'il m'en fallait une, et je m'en fis une.
J'arrangeai cela très secrètement en moi-même; religion et roman
poussèrent de compagnie dans mon âme. J'ai dit que les esprits les
plus romanesques étaient les plus positifs, et, quoique cela ressemble
à un paradoxe, je le maintiens. Le penchant romanesque est un penchant
du beau idéal. Tout ce qui, dans la réalité vulgaire, gêne cet élan
est facilement mis de côté et compté pour rien par ces esprits
logiciens à leur point de vue. Les chrétiens primitifs, les adeptes
de toutes les sectes enfantées par le christianisme pris au pied de la
lettre sont des esprits romanesques, et leur logique est rigoureuse,
absolue: je défie qu'on prouve le contraire.
Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonné à lui-même,
lancé à la recherche d'un idéal, et ne pouvant pas rêver un monde, une
humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même. Ce
grand créateur Jéhovah, cette grande fatalité Jupiter, ne me parlaient
pas assez directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance
suprême avec la nature, je ne la sentais pas assez particulièrement
dans l'humanité. Je fis ce que l'humanité avait fait avant moi. Je
cherchai un médiateur, un intermédiaire, un Dieu-homme, un divin ami
de notre race malheureuse.
Homère et le Tasse, venant couronner la poésie chrétienne et païenne
de mes premières lectures, me montraient tant de divinités sublimes ou
terribles que je n'avais que l'embarras du choix; mais cet embarras
était grand. On me préparait à la première communion, et je ne
comprenais absolument rien au catéchisme. L'Évangile et le drame divin
de la vie et de la mort de Jésus m'arrachaient en secret des torrens
de larmes. Je m'en cachais bien, j'aurais craint que ma grand'mère ne
se moquât de moi. Elle ne l'eût pas fait, j'en suis certaine
aujourd'hui, mais cette absence d'intervention dans ma croyance, dont
elle semblait s'être fait une loi, me jetait dans le doute, et
peut-être aussi l'éternel attrait du mystère dans mes émotions les
plus intimes me portait-il à moi-même le préjudice moral d'être privée
de direction. Ma grand'mère, en me voyant lire et apprendre le dogme
par cœur, sans faire la moindre réflexion, se flattait peut-être de
trouver en moi une table rase, aussitôt qu'elle voudrait m'instruire à
son point de vue, mais elle se trompait. L'enfant n'est jamais une
table rase. Il commente, il s'interroge, il doute, il cherche, et si
on ne lui donne rien pour se bâtir une maison, il se fait un nid avec
les fétus qu'il peut rassembler.
C'est ce qui m'arriva. Comme ma grand'mère n'avait eu qu'un soin,
celui de combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais
croire aux miracles et je n'aurais pas osé croire non plus à la
divinité de Jésus. Mais je l'aimais quand même, cette divinité et je
me disais: «Puisque toute religion est une fiction, faisons un roman
qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne crois
pas à mes romans, mais ils me donnent autant de bonheur que si j'y
croyais. D'ailleurs, s'il m'arrive d'y croire de temps en temps,
personne ne le saura, personne ne contrariera mon illusion en me
prouvant que je rêve.»
Et voilà qu'en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom
ne signifiait rien, que je sache, c'était un assemblage fortuit de
syllabes comme il s'en forme dans les songes. Mon fantôme s'appelait
_Corambé_, et ce nom lui resta. Il devint le titre de mon roman et le
dieu de ma religion.
En commençant à parler de _Corambé_, je commence à parler,
non-seulement de ma vie poétique, que ce type a remplie si longtemps
dans le secret de mes rêves, mais encore de ma vie morale, qui ne
faisait qu'une avec la première. Corambé n'était pas, à vrai dire, un
simple personnage de roman, c'était la forme qu'avait prise et que
garda longtemps mon idéal religieux.
De toutes les religions qu'on me faisait passer en revue comme une
étude historique pure et simple, sans m'engager à en adopter aucune,
il n'y en avait aucune, en effet, qui me satisfît complétement, et
toutes m'attiraient par quelque endroit. Jésus-Christ était bien pour
moi le type d'une perfection supérieure à toutes les autres; mais la
religion qui me défendait, au nom de Jésus, d'aimer les autres
philosophes, les autres dieux, les autres saints de l'antiquité, me
gênait et m'étouffait pour ainsi dire. Il me fallait l'_Iliade_ et la
_Jérusalem_ dans mes fictions. Corambé se créa tout seul dans mon
cerveau. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau
comme Gabriel; mais il lui fallait un peu de la grâce des nymphes et
de la poésie d'Orphée. Il avait donc les formes moins austères que le
Dieu des chrétiens, et un sentiment plus spiritualisé que ceux
d'Homère. Et puis il me fallait le compléter en le vêtissant en femme
à l'occasion, car ce que j'avais le mieux aimé, le mieux compris
jusqu'alors, c'était une femme, c'était ma mère. Ce fut donc souvent
sous les traits d'une femme qu'il m'apparut. En somme, il n'avait pas
de sexe et revêtait toutes sortes d'aspects différens.
Il y avait des déesses païennes que je chérissais: la sage Pallas, la
chaste Diane, Iris, Hébé, Flore, les muses, les nymphes; c'étaient là
des êtres charmans dont je ne voulais pas me laisser priver par le
christianisme. Il fallait que Corambé eût tous les attributs de la
beauté physique et morale, le don de l'éloquence, le charme
tout-puissant des arts, la magie de l'improvisation musicale surtout;
je voulais l'aimer comme un ami, comme une sœur, en même temps que le
révérer comme un Dieu. Je ne voulais pas le craindre, et, à cet effet,
je souhaitais qu'il eût quelques-unes de nos erreurs et de nos
faiblesses.
Je cherchai celle qui pourrait se concilier avec sa perfection, et je
trouvai l'excès de l'indulgence et de la bonté. Ceci me plut
particulièrement, et son existence, en se déroulant dans mon
imagination (je n'oserais dire par l'effet de ma volonté, tant ces
rêves me parurent bientôt se formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série
d'épreuves, de souffrances, de persécutions et de martyres. J'appelais
livre ou chant chacune de ses phases d'humanité, car il devenait homme
ou femme en touchant la terre, et quelquefois le Dieu supérieur et
tout-puissant dont il n'était, après tout, qu'un ministre céleste,
préposé au gouvernement moral de notre planète, prolongeait son exil
parmi nous, pour le punir de trop d'amour et de miséricorde envers
nous.
Dans chacun de ces chants (je crois bien que mon poème en a au moins
mille sans que j'aie été tentée d'en écrire une ligne), un monde de
personnages nouveaux se groupait autour de Corambé. Tous étaient bons.
Il y avait des méchans qu'on ne voyait jamais (je ne voulais pas les
faire paraître), mais dont la malice et la folie se révélaient par des
images de désastre et des tableaux de désolation. Corambé consolait et
réparait sans cesse. Je le voyais, entouré d'êtres mélancoliques et
tendres, qu'il charmait de sa parole et de son chant, dans des
paysages délicieux, écoutant le récit de leur peines et les ramenant
au bonheur par la vertu.
D'abord je me rendis bien compte de cette sorte de travail inédit;
mais au bout de très peu de temps, de très peu de jours même, car les
jours comptent triple dans l'enfance, je me sentis possédée par mon
sujet bien plus qu'il n'était possédé par moi. Le rêve arriva à une
sorte d'hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois,
que j'en étais comme ravie hors du monde réel.
D'ailleurs, le monde réel se plia bientôt à ma fantaisie. Il
s'arrangea à mon usage. Nous avions, aux champs, mon frère, Liset et
moi, plusieurs amis, filles et garçons, que nous allions trouver tour
à tour pour jouer, courir, marauder ou grimper avec eux. J'allais,
quant à moi, plus souvent avec les filles d'un de nos métayers, Marie
et Solange, qui étaient un peu plus jeunes de fait et plus enfans que
moi par caractère. Presque tous les jours, de midi à deux heures,
c'était l'heure de ma récréation permise, je courais à la métairie et
je trouvais mes jeunes amies occupées à soigner leurs agneaux, à
chercher les œufs de leurs poules, épars dans les buissons, à
cueillir les fruits du verger, ou à garder les _ouailles_, comme on
dit chez nous, ou _à faire de la feuille_ pour leur provision d'hiver.
Suivant la saison, elles étaient toujours à l'ouvrage, et je les
aidais avec ardeur afin d'avoir le plaisir d'être avec elles. Marie
était un enfant fort sage et fort simple. La plus jeune, Solange,
était assez volontaire, et nous cédions à toutes ses fantaisies. Ma
grand'mère était fort aise que je prisse de l'exercice avec elles,
mais elle disait qu'elle ne concevait pas le plaisir que je pouvais
trouver, moi qui faisais de si belles descriptions, et qui asseyais la
lune _dans une nacelle d'argent_, avec ces petites paysannes crottées,
avec leurs dindons et leurs chèvres.
Moi, j'avais le secret de mon plaisir et je le gardais pour moi seule.
Le verger où je passais une partie de ma journée était charmant (il
l'est encore), et c'est là que mon roman venait en plein me trouver.
Quoique ce verger fût bien assez joli par lui-même, je ne le voyais
pas précisément tel qu'il était. Mon imagination faisait d'une butte
de trois pieds une montagne, de quelques arbres une forêt, du sentier
qui allait de la maison à la prairie le chemin qui mène au bout du
monde, de la mare bordée de vieux saules un gouffre ou un lac, à
volonté; et je voyais mes personnages agir, courir ensemble, ou
marcher seuls en rêvant, ou dormir à l'ombre, ou danser en chantant
dans ce paradis de mes songes creux. La causette de Marie et de
Solange ne me dérangeait nullement. Leur naïveté, leurs occupations
champêtres ne détruisaient rien à l'harmonie de mes tableaux, et je
voyais en elles deux petites nymphes déguisées en villageoises et
préparant tout pour l'arrivée de Corambé qui passerait par là un jour
ou l'autre et les rendrait à leur forme et à leur destinée véritables.
D'ailleurs quand elles parvenaient à me distraire et à faire
disparaître mes fantômes, je ne leur en savais pas mauvais gré,
puisque j'arrivais à m'amuser pour mon propre compte avec elles. Quand
j'étais là, les parens se montraient fort tolérans sur le temps perdu,
et bien souvent nous laissions quenouilles, moutons ou corbeilles pour
nous livrer à une gymnastique échevelée, grimper sur les arbres, ou
nous précipiter du haut en bas des montagnes de gerbes entassées dans
la grange, jeu délirant, je l'avoue, et que j'aimerais encore si je
l'osais.
Cet accès de mouvement et de gaîté enivrante me faisait trouver plus
de plaisir encore à retomber dans mes contemplations, et mon cerveau
excité physiquement était plus riche d'images et de fantaisies. Je le
sentais et ne m'en faisais pas faute.
Une autre amitié que je cultivais moins assidûment, mais où mon frère
m'entraînait quelquefois, avait pour objet un gardeur de cochons qui
s'appelait _Plaisir_. J'ai toujours eu peur et horreur des cochons, et
pourtant, peut-être précisément à cause de cela, Plaisir, par la
grande autorité qu'il exerçait sur ces méchans et stupides animaux,
m'inspirait une sorte de respect et de crainte. On sait que c'est une
dangereuse compagnie qu'un troupeau de porcs. Ces animaux ont entre
eux un étrange instinct de solidarité. Si l'on offense un individu
isolé, il jette un certain cri d'alarme qui réunit instantanément tous
les autres. Ils forment alors un bataillon qui se resserre sur
l'ennemi commun, et le force à chercher son salut sur un arbre; car,
de courir, il n'y faut point songer, le porc maigre étant, comme le
sanglier, un des plus rapides et des plus infatigables jarrets qui
existent.
Ce n'était donc pas sans terreur que je me trouvais aux champs au
milieu de ces animaux, et jamais l'habitude n'a pu me corriger de
cette faiblesse. Pourtant, Plaisir craignait si peu et dominait
tellement ceux auxquels il avait affaire, leur arrachant sous le nez
les féverolles et autres tubercules sucrés qu'ils trouvent dans nos
terres, que je travaillais à m'aguerrir auprès de lui. La plus
terrible bête de son troupeau, c'était le maître porc, celui que nos
pastours appellent le _cadi_, et qui, réservé à la reproduction de
l'espèce, atteint souvent une taille et une force extraordinaires. Il
l'avait si bien dompté, qu'il le chevauchait avec une sorte de
maëstria sauvage et burlesque.
Walter Scott n'a pas dédaigné d'introduire un gardeur de pourceaux
dans _Ivanhoe_, un de ses plus beaux romans. Il aurait pu tirer un
grand parti de la figure de Plaisir. C'était un être tout primitif,
doué des talens de sa condition barbare. Il abattait les oiseaux à
coups de pierre avec une habileté remarquable et s'exerçait
principalement sur les pies et les corneilles qui viennent, en hiver,
faire société intime avec les troupeaux de porcs. On les voit se tenir
autour de ces animaux pour chercher dans les mottes de terre qu'ils
retournent avec leur nez les vers et les graines en germe. Cela donne
lieu à de grandes altercations entre ces oiseaux querelleurs: celui
qui a saisi la proie saute sur le cochon pour la dévorer à son aise,
les autres l'y suivent pour le houspiller, et le dos ou la tête du
quadrupède indifférent et impassible devient le théâtre de luttes
acharnées. Quelquefois aussi ces oiseaux se perchent sur le pourceau
seulement pour se réchauffer, ou pour mieux observer le travail dont
ils doivent profiter. J'ai vu souvent une vieille corneille cendrée se
tenir ainsi sur une jambe, d'un air pensif et mélancolique, tandis que
le pourceau labourait profondément le sol, et par ses efforts lui
imprimait des secousses qui la dérangeaient, l'impatientaient et la
décidaient à le corriger à coups de bec.
C'est dans cette farouche société que Plaisir passait sa vie; vêtu en
toute saison d'une blouse et d'un pantalon de toile de chanvre qui
avaient pris, ainsi que ses mains et ses pieds nus, la couleur et la
dureté de la terre, se nourrissant, comme son troupeau, des racines
qui rampent sous le sol, armé de l'instrument de fer triangulaire qui
est le sceptre des porchers et qui leur sert à creuser et à couper
sous les sillons, toujours enfoui dans quelque trou, ou rampant sous
les buissons pour y poursuivre les serpens ou les belettes, quand un
pâle soleil d'hiver faisait briller le givre sur les grands terrains
bouleversés par l'incessant travail de son troupeau, il me faisait
l'effet du gnome de la glèbe, une sorte de diable entre l'homme et le
loup-garou, entre l'animal et la plante.
A la lisière du champ où nous vîmes Plaisir pendant toute une saison,
le fossé était couvert d'une belle végétation. Sous les branches
pendantes des vieux ormes et l'entrecroisement des ronces, nous autres
enfans, nous pouvions marcher à couvert, et il y avait des creux secs
et sablonneux avec des revers de mousse et d'herbes desséchées, où
nous pouvions nous tenir à l'abri du froid ou de la pluie. Ces
retraites me plaisaient singulièrement, surtout quand j'y étais seule,
et que les rouge-gorges et les roitelets, enhardis par mon immobilité,
venaient curieusement tout auprès de moi pour me regarder. J'aimais à
me glisser inaperçue sous les berceaux naturels de la haie, et il me
semblait entrer dans le royaume des esprits de la terre. J'eus là
beaucoup d'inspirations pour mon roman. Corambé vint m'y trouver sous
la figure d'un gardeur de pourceaux, comme Apollon chez Admète. Il
était pauvre et poudreux comme Plaisir; seulement sa figure était
autre et laissait quelquefois jaillir un rayon où je reconnaissais le
dieu exilé, condamné à d'obscurs et mélancoliques labeurs. Le cadi
était un méchant génie attaché à ses pas, et dompté, malgré sa malice,
par l'irrésistible influence de l'esprit de patience et de bonté. Les
petits oiseaux du buisson étaient des sylphes qui venaient le plaindre
et le consoler dans leur joli langage, et il souriait encore sous ses
haillons, le pauvre pénitent volontaire. Il me racontait qu'il
expiait la peine de quelqu'un, et que son abjection était destinée à
racheter l'âme d'un de mes personnages coupable de faste ou
d'indolence.