boulevard par un officier à demi solde qui m'a demandé si je n'étais
pas la fille du _pauvre Dupin_, et dans un restaurant, d'autres
officiers qui dînaient à une autre table sont venus faire la même
question aux personnes qui étaient avec moi. C'étaient de braves
débris de notre belle armée, mais j'ai la mémoire des noms si peu
certaine que je craindrais de me tromper en les citant. Dans toutes
ces rencontres, j'ai toujours entendu faire de mon père les plus vifs
et les plus tendres éloges.
J'ai dit que mon frère était grand observateur et critique judicieux
pour son âge. Il me faisait part de ses remarques, et nous
remarquâmes, en effet, que les réconciliations du nouveau pouvoir avec
l'armée s'opéraient toujours en commençant par les plus hauts grades.
Ainsi, vers la fin du passage, les officiers supérieurs exhibaient
avec satisfaction des étendards fleurdelisés, brodés, disait-on, par
la duchesse d'Angoulême, et qu'elle leur avait envoyés en signe de
bienveillance. Les officiers de moindre grade se montraient irrésolus
ou sur la réserve. Les sous-officiers et les soldats étaient tous
franchement et courageusement des _bonapartistes_, comme on disait
alors, et quand vint l'ordre définitif de changer de drapeau et de
cocarde, nous vîmes brûler des aigles dont les cendres furent
littéralement baignées de larmes. Quelques-uns crachèrent sur la
cocarde _sans tache_ avant de la mettre à leur shako. Les officiers
ralliés avaient hâte de se séparer de ces fidèles soldats et de
prendre place dans l'armée réorganisée sur les nouvelles bases et avec
un autre personnel. Je pense bien qu'il y en eut beaucoup de trompés
dans leurs espérances, et que les belles promesses à l'aide desquelles
on leur avait fait opérer sans bruit la dislocation n'aboutirent plus
tard qu'à une maigre demi-solde.
Quand les derniers uniformes eurent disparu dans la poussière de nos
routes, nous sentîmes tous une grande fatigue: à force de voir
marcher, il nous semblait avoir marché nous-mêmes. Nous avions assisté
au convoi de la gloire, aux funérailles de notre nationalité. Ma
grand'mère avait eu des émotions douloureuses et profondes, des
souvenirs ravivés; ma mère, en voyant tous ces jeunes et brillans
officiers, avait senti plus que jamais qu'elle n'aimerait plus et que
sa vie encore jeune et pleine s'écoulerait dans la solitude et les
regrets. Deschartres avait la tête brisée d'avoir eu tous les jours
des centaines de logemens à distribuer et à discuter. Tous nos
domestiques étaient sur les dents pour avoir servi nuit et jour une
quarantaine de personnes et de chevaux pendant deux mois. Les courtes
finances de ma grand'mère et sa cave s'en ressentaient, mais elle
aimait à faire grandement les honneurs de chez elle, et elle y avait
mangé une année de son revenu sans se plaindre.
A courir avec les soldats, mon frère avait pris rage d'être militaire
et il ne fallait plus guère lui parler d'études. Quant à moi, qui
avais été comme lui en récréation forcée pendant tout ce temps,
j'étais accablée et brisée de mon inaction, car dès mon plus jeune
âge, ne rien faire a toujours été pour moi la pire des fatigues.
Néanmoins, j'eus beaucoup de peine à me remettre au travail. Le
cerveau est un instrument qui se rouille, et qui aurait besoin d'un
exercice modéré, mais soutenu. La politique me devenait nauséabonde.
Nohant n'était plus aussi recueilli et aussi intime que par le passé.
Les autorités de la ville voisine avaient été remplacées en grande
partie par des royalistes ardens, qui venaient faire des visites
officielles à ma grand'mère, et là on ne parlait que du trône et de
l'autel, et des nouvelles tentatives du parti des _Jacobins_, et des
nouvelles répressions paternelles de ce bon gouvernement, qui envoyait
à l'échafaud Ney, Labédoyère et autres _scélérats_. On faisait du zèle
devant ma grand'mère parce qu'on la croyait bien lancée dans le monde
et influente. Le fait est qu'elle ne l'était ni ne se piquait de
l'être. Elle avait passé la seconde moitié de sa vie dans une sorte de
retraite qui ne lui avait laissé que peu d'occasions d'être utile, et
elle n'était pas charmée de l'_ancien régime_ autant qu'on se
l'imaginait.
Pour moi, je n'étais plus tentée de me laisser prendre au royalisme.
J'avais honte de passer pour en tenir par solidarité de famille. Je
trouvais ma mère trop indifférente à tout cela, et je _déblatérais_
dans mon coin avec Hippolyte contre ce roi _cotillon_ que les
troupiers nous avaient enseigné à railler et à chansonner en cachette.
Mais il fallait nous bien garder d'en rien laisser paraître.
Deschartres n'entendait pas raison sur ce chapitre, et Mlle Julie
n'avait pas coutume de garder pour elle ce qu'elle entendait.
Mon cousin René de Villeneuve vint nous voir à l'automne. Il était
parfaitement aimable, enjoué, sachant occuper agréablement les loisirs
de la campagne, et pas du tout royaliste, quoiqu'il sût ménager les
apparences. Ma grand'mère lui parla de l'avenir de mon frère, qui s'en
allait avoir seize ans et qui ne tenait plus dans sa peau, tant il
avait envie de quitter Deschartres et de commencer la vie, n'importe
par quel bout. On lui avait enseigné les mathématiques avec l'idée de
le mettre dans la marine; mais M. de Villeneuve, qui venait de marier
sa fille avec le comte de la Roche-Aymon, et qui voyait dans cette
nouvelle alliance beaucoup de nouvelles portes ouvertes pour une
certaine influence, engagea ma grand'mère à le faire entrer dans un
régiment de cavalerie, où il espérait lui assurer des protections et
de l'avancement. Il promit de s'en occuper aussitôt, et mon frère
bondit de joie à l'idée d'avoir un cheval et des bottes tous les jours
de sa vie.
Après M. de Villeneuve, nous vîmes arriver Mme de la Marlière, qui
était devenue dévote tout d'un coup et qui allait à la messe et à
vêpres le dimanche. Cela m'étonna grandement. Enfin, vint la bonne Mme
de Pardaillan, et puis, tout ce monde parti, ma mère partit à son
tour. Quelque temps après, Hippolyte fit ses paquets et alla rejoindre
son régiment de hussards à Saint-Omer, si bien qu'au commencement de
l'année 1816 je me trouvai absolument seule à Nohant avec ma
grand'mère, Deschartres, Julie et Rose.
Alors s'écoulèrent pour moi les deux plus longues, les deux plus
rêveuses, les deux plus mélancoliques années qu'il y eût encore eu
dans ma vie.
CHAPITRE NEUVIEME.
Enseignement de l'histoire.--Je l'étudie comme un roman.--Je
désapprends la musique avec un maître.--Premiers essais
littéraires.--L'art et le sentiment.--Ma mère se moque de moi,
et je renonce aux _lettres_.--Mon _grand roman
inédit_.--_Corambé._--Marie et Solange.--_Plaisir_ le
porcher.--Le fossé couvert.--Démogorgon.--Le temple mystérieux.
Je ne peux pas toujours suivre ma vie comme un récit qui s'enchaîne,
car il y a beaucoup d'incertitudes dans ma mémoire sur l'ordre des
petits événemens que je me retrace. Je sais que j'ai passé à Nohant
avec ma grand'mère, sans aller à Paris, les années 1814, 15, 16 et 17.
Je résumerai donc en masse mon développement moral pendant ces quatre
années.
Les seules études qui me plurent réellement furent l'histoire, la
géographie, qui n'en est que l'appendice nécessaire, la musique et la
littérature. Je pourrais encore réduire ces aptitudes, en disant que
je n'aimais et n'aimerai réellement jamais que la littérature et la
musique, car ce qui me passionnait dans l'histoire, ce n'était pas
cette philosophie que la théorie toute moderne du progrès nous a
enseigné à déduire de l'enchaînement des faits. On n'avait point alors
popularisé cette notion claire et précise qui est véritablement,
sinon la grande découverte, du moins la grande certitude philosophique
des temps nouveaux, et dont Pierre Leroux, Jean Reynaud et leur école
de 1830 à 1840 ont posé la meilleure exposition et les meilleures
déductions dans les travaux de l'_Encyclopédie nouvelle_.
A l'époque où l'on m'enseigna l'histoire, on n'avait généralement
aucune idée d'ordre et d'ensemble dans l'appréciation des faits.
Aujourd'hui, l'étude de l'histoire peut être la théorie du progrès;
elle peut tracer une ligne grandiose à laquelle viennent se rattacher
toutes les lignes jusqu'alors éparses et brisées. Elle nous fait
assister à l'enfance de l'humanité, à son développement, à ses essais,
à ses efforts, à ses conquêtes successives, et ses déviations mêmes
aboutissant fatalement à un retour qui la replace sur la route de
l'avenir, ne font que confirmer la loi qui la pousse et l'entraîne.
Dans la théorie du progrès, Dieu est un, comme l'humanité est une. Il
n'y a qu'une religion, qu'une vérité antérieure à l'homme, coéternelle
à Dieu, et dont les différentes manifestations dans l'homme et par
l'homme sont la vérité relative et progressive des diverses phases de
l'histoire. Rien de plus simple, rien de plus grand, rien de plus
logique. Avec cette notion, avec ce fil conducteur dans une main:
_L'humanité éternellement progressive_; avec ce flambeau dans l'autre
main: _Dieu éternellement révélateur et révélable_, il n'est plus
possible de flotter et de s'égarer dans l'étude de l'histoire des
hommes, puisque c'est l'histoire de Dieu même dans ses rapports avec
nous.
De mon temps, on procédait simultanément par plusieurs histoires
séparées, qui n'avaient aucun rapport entre elles. Par exemple,
l'histoire sacrée et l'histoire profane étant contemporaines l'une de
l'autre, il fallait les étudier en regard l'une de l'autre, sans
admettre qu'elles eussent aucun lien. Quelle était la vraie, quelle
était la fabuleuse? Toutes deux étaient chargées de miracles et de
fables également inadmissibles pour la raison; mais pourquoi le Dieu
des Juifs était-il le seul vrai Dieu? On ne vous le disait point, et,
pour moi, particulièrement, j'étais libre de rejeter le dieu de Moïse
et de Jésus, tout aussi bien que ceux d'Homère et de Virgile. «Lisez,
me disait-on, prenez des notes, faites des extraits, retenez bien tout
cela. Ce sont des choses qu'il faut savoir et qu'il n'est pas permis
d'ignorer[9].»
[9] Je ne doute pas que ma grand'mère ne m'eût déduit de
meilleures raisons si elle eût été encore dans toute la force de
ses facultés morales et intellectuelles. Elle avait certainement
dû s'occuper plus efficacement de former l'âme de mon père. Mais
j'ai beau chercher dans mes souvenirs la trace d'un enseignement
vraiment philosophique de sa part, je ne la trouve pas. Je crois
pouvoir affirmer que, pendant une phase de sa vie antérieure à la
révolution, elle avait préféré Rousseau à Voltaire; mais que plus
elle a vieilli, plus elle est devenue voltairienne. L'esprit de
bigoterie de la Restauration dut nécessairement porter cette
réaction à l'extrême dans les cerveaux philosophiques qui
dataient du siècle précédent. Or, l'on sait combien est pauvre de
fond et vide de moralité la philosophie de l'histoire chez
Voltaire.
Savoir pour savoir, voilà véritablement toute la moralité de
l'éducation qui m'était donnée. Il n'était pas question de s'instruire
pour se rendre meilleur, plus heureux ou plus sage. On apprenait pour
devenir capable de causer avec les personnes instruites, pour être à
même de lire dans les livres qu'on avait dans son armoire, et de tuer
le temps à la campagne ou ailleurs. Et comme les caractères de mon
espèce ne comprennent pas beaucoup qu'il soit utile de donner la
réplique aux causeurs instruits, au lieu de les écouter en silence ou
de ne pas les écouter du tout; comme, en général, les enfans ne
s'inquiètent pas de l'ennui, puisqu'ils s'amusent volontiers de toute
autre chose que l'étude, il fallait leur donner un autre motif, un
autre stimulant. On leur parlait alors du plaisir de satisfaire leurs
parens, et on faisait appel au sentiment de l'obéissance, à la
conscience du devoir. C'était encore ce qu'il y avait de meilleur à
invoquer, et cela réussissait assez avec moi, qui étais, par nature
indépendante dans mes idées, soumise dans les actes extérieurs.
Je n'ai jamais connu la révolte de fait avec les êtres que j'aimais et
dont j'ai dû accepter la domination naturelle, car il y en a une, ne
fût-ce que celle de l'âge, sans compter celle du sang. Je n'ai jamais
compris qu'on ne cédât pas aux personnes avec lesquelles on ne veut ni
ne peut rompre, quand même on est persuadé qu'elles se trompent, ni
qu'on hésitât entre le sacrifice de soi-même et leur satisfaction.
Voilà pourquoi ma grand'mère, ma mère, et les religieuses de mon
couvent m'ont toujours trouvée d'une douceur inexplicable au milieu
d'un insurmontable entêtement. Je me sers du mot _douceur_, parce que
j'ai été frappée de les voir se rencontrer dans cette expression dont
elles se servaient pour peindre mon caractère d'enfant. L'expression
n'était peut-être pas juste. Je n'étais pas douce, puisque je ne
cédais pas intérieurement. Mais, pour ne pas céder en fait, il eût
fallu haïr, et, tout au contraire, j'aimais. Cela prouve donc
uniquement que mon affection m'était plus précieuse que mon
raisonnement, et que j'obéissais plus volontiers, dans mes actions, à
mon cœur qu'à ma tête.
Ce fut donc par pure affection pour ma grand'mère que j'étudiai de mon
mieux les choses qui m'ennuyaient, que j'appris par cœur des milliers
de vers dont je ne comprenais pas les beautés, le latin, qui me
paraissait insipide: la versification, qui était comme une camisole de
force imposée à ma poétique naturelle: l'arithmétique, qui était si
opposée à mon organisation que, pour faire une addition, j'avais
littéralement des vertiges et des défaillances. Pour lui faire plaisir
aussi, je m'enfonçais dans l'histoire, mais là, ma soumission reçut
enfin sa récompense, l'histoire m'amusa prodigieusement.
Pourtant, par la raison que j'ai dite, par l'absence de théorie morale
de cette étude, elle ne satisfaisait pas l'appétit de logique qui
commençait à s'éveiller en moi; mais elle prit à mes yeux un attrait
différent: je la goûtai sous son aspect purement littéraire et
romanesque. Les grands caractères, les belles actions, les étranges
aventures, les détails poétiques, le détail, en un mot, me passionna,
et je trouvai à raconter tout cela, à y donner une forme dans mes
extraits, un plaisir indicible.
Peu à peu, je m'aperçus que j'étais peu surveillée, que ma grand'mère,
trouvant mon extrait bien écrit pour mon âge, et intéressant, ne
consultait plus le livre pour voir si ma version était bien fidèle, et
cela me servit plus qu'on ne peut croire. Je cessai de porter à la
leçon les livres qui avaient servi à mon résumé, et comme on ne me les
demanda plus, je me lançai avec plus de hardiesse dans mes
appréciations personnelles. Je fus plus philosophe que mes historiens
profanes, plus enthousiaste que mes historiens sacrés. Me laissant
aller à mon émotion et ne m'inquiétant pas d'être d'accord avec le
jugement de mes auteurs, je donnai à mes récits la couleur de ma
pensée, et même je me souviens que je ne me gênais pas pour orner un
peu la sécheresse de certains fonds. Je n'altérais point les faits
essentiels, mais, quand un personnage insignifiant ou inexpliqué me
tombait sous la main, obéissant à un besoin invincible d'_art_, je lui
donnais un caractère quelconque que je déduisais assez logiquement de
son rôle ou de la nature de son action dans le drame général.
Incapable de me soumettre aveuglément au jugement de l'auteur, si je
ne réhabilitais pas toujours ce qu'il condamnait, j'essayais du moins
de l'expliquer et de l'excuser, et si je le trouvais trop froid pour
les objets de mon enthousiasme, je me livrais à ma propre flamme, et
je la répandais sur mon cahier dans des termes qui faisaient rire
souvent ma grand'mère par leur naïveté d'exagération.
Enfin, quand je trouvais l'occasion de fourrer une petite description
au milieu de mon récit, je ne m'en faisais pas faute. Pour cela une
courte phrase du texte, une sèche indication me suffisaient. Mon
imagination s'en emparait et brodait là-dessus; je faisais intervenir
le soleil ou l'orage, les fleurs, les ruines, les monumens, les
chœurs, les sons de la flûte sacrée ou de la lyre d'Ionie, l'éclat
des armes, le hennissement des coursiers, que sais-je? J'étais
classique en diable; mais si je n'avais pas l'art de me trouver une
forme nouvelle, j'avais le plaisir de sentir vivement, et de voir par
les yeux de l'imagination tout ce passé qui se ranimait devant moi.
Il est vrai aussi que, n'étant pas tous les jours dans cette
disposition poétique, et pouvant impunément en prendre à mon aise, il
m'arriva parfois de copier presque textuellement les pages du livre
dont j'étais chargée de rendre le sens. Mais c'étaient mes jours de
langueur et de distraction. Je m'en dédommageais avec plaisir quand je
sentais la verve se rallumer.
Je faisais un peu de même pour la musique. J'étudiais pour l'acquit de
ma conscience les sèches études que je devais jouer à ma grand'mère;
mais quand j'étais sûre de m'en tirer passablement, je les arrangeais
à ma guise, ajoutant des phrases, changeant les formes, improvisant au
hasard, chantant, jouant et composant musique et paroles, quand
j'étais bien sûre de ne pas être entendue. Dieu sait à quelles
stupides aberrations musicales je m'abandonnais ainsi! j'y prenais un
plaisir extrême.
La musique qu'on m'enseignait commençait à m'ennuyer. Ce n'était plus
la direction de ma grand'mère. Elle s'était imaginé qu'elle ne
pourrait pas m'enseigner elle-même la musique, ou bien sa santé ne lui
permettait plus d'en garder l'initiative; elle ne me démontrait plus
rien, et se bornait à me faire jouer en mesure la plate musique que
m'apportait mon maître.
Ce maître était l'organiste de la Châtre. Il savait la musique,
certainement, mais il ne la sentait nullement, et il mettait peu de
conscience à me la montrer. Il s'appelait M. Gayard, et il avait la
figure et la tournure ridicules. Il portait toujours la queue ficelée,
les ailes de pigeon et les grands habits carrés de l'ancien régime,
quoiqu'il n'eût guère qu'une cinquantaine d'années. Sous la
Restauration, on a vu pendant quelque temps des particuliers reprendre
ces vieux usages de coiffure et d'habillement pour témoigner de leur
attachement aux _bons principes_. D'autres ne les avaient jamais
quittés, et c'était sans doute par habitude de gravité que M. Gayard
conservait la poudre et les culottes courtes.
Il était pourtant médiocrement grave quand il n'était plus sous les
yeux du curé, à la Châtre, et de ma grand'mère, à Nohant. Il arrivait
le dimanche, à midi, se faisait servir un copieux déjeûner, remontait
l'accord du piano et du clavecin, me donnait une leçon de deux heures,
puis allait batifoler avec les servantes jusqu'au dîner. Là il
mangeait comme quatre, parlait peu, me faisait jouer ensuite devant ma
grand'mère un morceau qu'il m'avait seriné plutôt qu'expliqué, et s'en
allait les poches pleines de friandises qu'il se faisait donner par
les femmes de chambre.
Je faisais des progrès apparens avec ce professeur, et, en réalité, je
n'apprenais rien du tout, et je perdais le respect et l'amour de la
musique. Il m'apportait de la musique facile, bête, soi-disant
brillante. Heureusement, il se glissait quelquefois à son insu de
petits diamans dans ce fatras, des sonatines de Steibelt, des pages de
Gluck, de Mozart, et de jolies études de Pleyel et de Clementi. La
preuve que j'avais un bon sentiment musical, c'est que je discernais
fort bien de moi-même ce qui valait la peine d'être étudié, et j'y
portais un certain sentiment naïf qui plaisait à ma grand'mère, mais
dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il frappait fort et jouait
carrément, sans nuances, sans couleur et sans cœur. C'était exact,
correct, bruyant, sans charme et sans élévation. Je le sentais, et je
haïssais sa manière. Avec cela, il avait de grosses pattes laides,
velues, grasses et sales qui me répugnaient, et une odeur de poudre
mêlée à une odeur de crasse qui me faisait paraître ma leçon
insupportable. Ma grand'mère devait bien savoir que c'était là un
maître sans valeur et sans âme; mais elle pensait que j'avais besoin
de me délier les doigts, et comme les siens étaient de plus en plus
paralysés, elle me donnait M. Gayard comme une mécanique. En effet, M.
Gayard m'apprenait à remuer les doigts, et il me donnait à lire
beaucoup de musique, mais il ne m'enseignait rien. Jamais il ne me
demanda de me rendre compte à moi-même du ton dans lequel était écrit
le morceau qu'il me faisait jouer, ni du mouvement, encore moins du
sentiment et de la pensée musicale. Il me fallait deviner tout cela,
car j'avais oublié toutes les règles que ma grand'mère m'avait
enseignées si clairement et qu'il eût été bon de repasser sans cesse
en les appliquant. Je les appliquais d'instinct et ne les savais plus.
Quand je faisais quelque faute, M. Gayard me débitait des calembours
et des coqs-à-l'âne en forme de critique. _C'est ainsi que je
travaillais, disait-il, la dernière fois qu'on me mit à la porte_; ou
bien il avait des sentences en latin de collége:
_Aspice Pierrot pendu,
Quod fa dièse n'a pas rendu._
Et toute la leçon se passait ainsi, à moins qu'il ne préférât dormir
auprès du poêle, ou se promener dans la chambre en mangeant des
pruneaux ou des noisettes, car il mangeait toujours et ne se souciait
guère d'autre chose.
On ne me parlait plus de chant, et pourtant c'était là mon instinct et
ma vocation. Je trouvais un soulagement extrême à improviser en prose
ou en vers blancs des récitatifs ou des fragmens de mélodie lyrique,
et il me semblait que le chant eût été ma véritable manière d'exprimer
mes sentimens et mes émotions. Quand j'étais seule au jardin, je
chantais toutes mes actions pour ainsi dire: «_Roule, roule, ma
brouette: poussez, poussez, petits gazons que j'arrose; papillons
jolis, venez sur mes fleurs_, etc.;» et quand j'avais du chagrin,
quand je pensais à ma petite mère absente, c'étaient des complaintes
en mineur qui ne finissaient pas et qui endormaient peu à peu ma
mélancolie ou qui provoquaient des larmes dont j'étais soulagée:
Ma mère, m'entends-tu? je pleure et je soupire, etc.
Vers l'âge de douze ans, je m'essayai à écrire; mais cela ne dura
qu'un instant; je fis plusieurs _descriptions_, une de la vallée
noire, vue d'un certain endroit où j'allais souvent me promener, et
l'autre d'une nuit d'été avec clair de lune. C'est tout ce que je me
rappelle, et ma grand'mère eut la bonté de déclarer à qui voulait la
croire que c'étaient des chefs-d'œuvre. D'après les phrases qui me
sont restées dans la mémoire[10], ces chefs-d'œuvre-là étaient bons à
mettre au cabinet. Mais ce que je me rappelle avec plus de plaisir,
c'est que, malgré les imprudens éloges de ma bonne maman, je ne fus
nullement enivrée de mon petit succès. J'avais dès lors un sentiment
que j'ai toujours conservé; c'est qu'aucun art ne peut rendre le
charme et la fraîcheur de l'impression produite par les beautés de la
nature, de même que rien dans l'expression ne peut atteindre à la
force et à la spontanéité de nos émotions intimes. Il y a dans l'âme
quelque chose de plus que dans la forme. L'enthousiasme, la rêverie,
la passion, la douleur n'ont pas d'expression suffisante dans le
domaine de l'art, quel que soit l'art, quel que soit l'artiste. J'en
demande pardon aux maîtres: je les vénère et les chéris, mais ils ne
m'ont jamais rendu ce que la nature m'a donné, ce que moi-même j'ai
senti mille fois l'impossibilité de rendre aux autres.
[10] Il y avait, entre autres métaphores, une lune qui _labourait
les nuages, assise dans sa nacelle d'argent_.
L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et
incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous
avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos
expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est
vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce
de tourment.