Plus tard, à Paris, ayant plus de vingt ans, j'ai été abordée sur le

boulevard par un officier à demi solde qui m'a demandé si je n'étais

pas la fille du _pauvre Dupin_, et dans un restaurant, d'autres

officiers qui dînaient à une autre table sont venus faire la même

question aux personnes qui étaient avec moi. C'étaient de braves

débris de notre belle armée, mais j'ai la mémoire des noms si peu

certaine que je craindrais de me tromper en les citant. Dans toutes

ces rencontres, j'ai toujours entendu faire de mon père les plus vifs

et les plus tendres éloges.

J'ai dit que mon frère était grand observateur et critique judicieux

pour son âge. Il me faisait part de ses remarques, et nous

remarquâmes, en effet, que les réconciliations du nouveau pouvoir avec

l'armée s'opéraient toujours en commençant par les plus hauts grades.

Ainsi, vers la fin du passage, les officiers supérieurs exhibaient

avec satisfaction des étendards fleurdelisés, brodés, disait-on, par

la duchesse d'Angoulême, et qu'elle leur avait envoyés en signe de

bienveillance. Les officiers de moindre grade se montraient irrésolus

ou sur la réserve. Les sous-officiers et les soldats étaient tous

franchement et courageusement des _bonapartistes_, comme on disait

alors, et quand vint l'ordre définitif de changer de drapeau et de

cocarde, nous vîmes brûler des aigles dont les cendres furent

littéralement baignées de larmes. Quelques-uns crachèrent sur la

cocarde _sans tache_ avant de la mettre à leur shako. Les officiers

ralliés avaient hâte de se séparer de ces fidèles soldats et de

prendre place dans l'armée réorganisée sur les nouvelles bases et avec

un autre personnel. Je pense bien qu'il y en eut beaucoup de trompés

dans leurs espérances, et que les belles promesses à l'aide desquelles

on leur avait fait opérer sans bruit la dislocation n'aboutirent plus

tard qu'à une maigre demi-solde.

Quand les derniers uniformes eurent disparu dans la poussière de nos

routes, nous sentîmes tous une grande fatigue: à force de voir

marcher, il nous semblait avoir marché nous-mêmes. Nous avions assisté

au convoi de la gloire, aux funérailles de notre nationalité. Ma

grand'mère avait eu des émotions douloureuses et profondes, des

souvenirs ravivés; ma mère, en voyant tous ces jeunes et brillans

officiers, avait senti plus que jamais qu'elle n'aimerait plus et que

sa vie encore jeune et pleine s'écoulerait dans la solitude et les

regrets. Deschartres avait la tête brisée d'avoir eu tous les jours

des centaines de logemens à distribuer et à discuter. Tous nos

domestiques étaient sur les dents pour avoir servi nuit et jour une

quarantaine de personnes et de chevaux pendant deux mois. Les courtes

finances de ma grand'mère et sa cave s'en ressentaient, mais elle

aimait à faire grandement les honneurs de chez elle, et elle y avait

mangé une année de son revenu sans se plaindre.

A courir avec les soldats, mon frère avait pris rage d'être militaire

et il ne fallait plus guère lui parler d'études. Quant à moi, qui

avais été comme lui en récréation forcée pendant tout ce temps,

j'étais accablée et brisée de mon inaction, car dès mon plus jeune

âge, ne rien faire a toujours été pour moi la pire des fatigues.

Néanmoins, j'eus beaucoup de peine à me remettre au travail. Le

cerveau est un instrument qui se rouille, et qui aurait besoin d'un

exercice modéré, mais soutenu. La politique me devenait nauséabonde.

Nohant n'était plus aussi recueilli et aussi intime que par le passé.

Les autorités de la ville voisine avaient été remplacées en grande

partie par des royalistes ardens, qui venaient faire des visites

officielles à ma grand'mère, et là on ne parlait que du trône et de

l'autel, et des nouvelles tentatives du parti des _Jacobins_, et des

nouvelles répressions paternelles de ce bon gouvernement, qui envoyait

à l'échafaud Ney, Labédoyère et autres _scélérats_. On faisait du zèle

devant ma grand'mère parce qu'on la croyait bien lancée dans le monde

et influente. Le fait est qu'elle ne l'était ni ne se piquait de

l'être. Elle avait passé la seconde moitié de sa vie dans une sorte de

retraite qui ne lui avait laissé que peu d'occasions d'être utile, et

elle n'était pas charmée de l'_ancien régime_ autant qu'on se

l'imaginait.

Pour moi, je n'étais plus tentée de me laisser prendre au royalisme.

J'avais honte de passer pour en tenir par solidarité de famille. Je

trouvais ma mère trop indifférente à tout cela, et je _déblatérais_

dans mon coin avec Hippolyte contre ce roi _cotillon_ que les

troupiers nous avaient enseigné à railler et à chansonner en cachette.

Mais il fallait nous bien garder d'en rien laisser paraître.

Deschartres n'entendait pas raison sur ce chapitre, et Mlle Julie

n'avait pas coutume de garder pour elle ce qu'elle entendait.

Mon cousin René de Villeneuve vint nous voir à l'automne. Il était

parfaitement aimable, enjoué, sachant occuper agréablement les loisirs

de la campagne, et pas du tout royaliste, quoiqu'il sût ménager les

apparences. Ma grand'mère lui parla de l'avenir de mon frère, qui s'en

allait avoir seize ans et qui ne tenait plus dans sa peau, tant il

avait envie de quitter Deschartres et de commencer la vie, n'importe

par quel bout. On lui avait enseigné les mathématiques avec l'idée de

le mettre dans la marine; mais M. de Villeneuve, qui venait de marier

sa fille avec le comte de la Roche-Aymon, et qui voyait dans cette

nouvelle alliance beaucoup de nouvelles portes ouvertes pour une

certaine influence, engagea ma grand'mère à le faire entrer dans un

régiment de cavalerie, où il espérait lui assurer des protections et

de l'avancement. Il promit de s'en occuper aussitôt, et mon frère

bondit de joie à l'idée d'avoir un cheval et des bottes tous les jours

de sa vie.

Après M. de Villeneuve, nous vîmes arriver Mme de la Marlière, qui

était devenue dévote tout d'un coup et qui allait à la messe et à

vêpres le dimanche. Cela m'étonna grandement. Enfin, vint la bonne Mme

de Pardaillan, et puis, tout ce monde parti, ma mère partit à son

tour. Quelque temps après, Hippolyte fit ses paquets et alla rejoindre

son régiment de hussards à Saint-Omer, si bien qu'au commencement de

l'année 1816 je me trouvai absolument seule à Nohant avec ma

grand'mère, Deschartres, Julie et Rose.

Alors s'écoulèrent pour moi les deux plus longues, les deux plus

rêveuses, les deux plus mélancoliques années qu'il y eût encore eu

dans ma vie.

CHAPITRE NEUVIEME.

Enseignement de l'histoire.--Je l'étudie comme un roman.--Je

désapprends la musique avec un maître.--Premiers essais

littéraires.--L'art et le sentiment.--Ma mère se moque de moi,

et je renonce aux _lettres_.--Mon _grand roman

inédit_.--_Corambé._--Marie et Solange.--_Plaisir_ le

porcher.--Le fossé couvert.--Démogorgon.--Le temple mystérieux.

Je ne peux pas toujours suivre ma vie comme un récit qui s'enchaîne,

car il y a beaucoup d'incertitudes dans ma mémoire sur l'ordre des

petits événemens que je me retrace. Je sais que j'ai passé à Nohant

avec ma grand'mère, sans aller à Paris, les années 1814, 15, 16 et 17.

Je résumerai donc en masse mon développement moral pendant ces quatre

années.

Les seules études qui me plurent réellement furent l'histoire, la

géographie, qui n'en est que l'appendice nécessaire, la musique et la

littérature. Je pourrais encore réduire ces aptitudes, en disant que

je n'aimais et n'aimerai réellement jamais que la littérature et la

musique, car ce qui me passionnait dans l'histoire, ce n'était pas

cette philosophie que la théorie toute moderne du progrès nous a

enseigné à déduire de l'enchaînement des faits. On n'avait point alors

popularisé cette notion claire et précise qui est véritablement,

sinon la grande découverte, du moins la grande certitude philosophique

des temps nouveaux, et dont Pierre Leroux, Jean Reynaud et leur école

de 1830 à 1840 ont posé la meilleure exposition et les meilleures

déductions dans les travaux de l'_Encyclopédie nouvelle_.

A l'époque où l'on m'enseigna l'histoire, on n'avait généralement

aucune idée d'ordre et d'ensemble dans l'appréciation des faits.

Aujourd'hui, l'étude de l'histoire peut être la théorie du progrès;

elle peut tracer une ligne grandiose à laquelle viennent se rattacher

toutes les lignes jusqu'alors éparses et brisées. Elle nous fait

assister à l'enfance de l'humanité, à son développement, à ses essais,

à ses efforts, à ses conquêtes successives, et ses déviations mêmes

aboutissant fatalement à un retour qui la replace sur la route de

l'avenir, ne font que confirmer la loi qui la pousse et l'entraîne.

Dans la théorie du progrès, Dieu est un, comme l'humanité est une. Il

n'y a qu'une religion, qu'une vérité antérieure à l'homme, coéternelle

à Dieu, et dont les différentes manifestations dans l'homme et par

l'homme sont la vérité relative et progressive des diverses phases de

l'histoire. Rien de plus simple, rien de plus grand, rien de plus

logique. Avec cette notion, avec ce fil conducteur dans une main:

_L'humanité éternellement progressive_; avec ce flambeau dans l'autre

main: _Dieu éternellement révélateur et révélable_, il n'est plus

possible de flotter et de s'égarer dans l'étude de l'histoire des

hommes, puisque c'est l'histoire de Dieu même dans ses rapports avec

nous.

De mon temps, on procédait simultanément par plusieurs histoires

séparées, qui n'avaient aucun rapport entre elles. Par exemple,

l'histoire sacrée et l'histoire profane étant contemporaines l'une de

l'autre, il fallait les étudier en regard l'une de l'autre, sans

admettre qu'elles eussent aucun lien. Quelle était la vraie, quelle

était la fabuleuse? Toutes deux étaient chargées de miracles et de

fables également inadmissibles pour la raison; mais pourquoi le Dieu

des Juifs était-il le seul vrai Dieu? On ne vous le disait point, et,

pour moi, particulièrement, j'étais libre de rejeter le dieu de Moïse

et de Jésus, tout aussi bien que ceux d'Homère et de Virgile. «Lisez,

me disait-on, prenez des notes, faites des extraits, retenez bien tout

cela. Ce sont des choses qu'il faut savoir et qu'il n'est pas permis

d'ignorer[9].»

[9] Je ne doute pas que ma grand'mère ne m'eût déduit de

meilleures raisons si elle eût été encore dans toute la force de

ses facultés morales et intellectuelles. Elle avait certainement

dû s'occuper plus efficacement de former l'âme de mon père. Mais

j'ai beau chercher dans mes souvenirs la trace d'un enseignement

vraiment philosophique de sa part, je ne la trouve pas. Je crois

pouvoir affirmer que, pendant une phase de sa vie antérieure à la

révolution, elle avait préféré Rousseau à Voltaire; mais que plus

elle a vieilli, plus elle est devenue voltairienne. L'esprit de

bigoterie de la Restauration dut nécessairement porter cette

réaction à l'extrême dans les cerveaux philosophiques qui

dataient du siècle précédent. Or, l'on sait combien est pauvre de

fond et vide de moralité la philosophie de l'histoire chez

Voltaire.

Savoir pour savoir, voilà véritablement toute la moralité de

l'éducation qui m'était donnée. Il n'était pas question de s'instruire

pour se rendre meilleur, plus heureux ou plus sage. On apprenait pour

devenir capable de causer avec les personnes instruites, pour être à

même de lire dans les livres qu'on avait dans son armoire, et de tuer

le temps à la campagne ou ailleurs. Et comme les caractères de mon

espèce ne comprennent pas beaucoup qu'il soit utile de donner la

réplique aux causeurs instruits, au lieu de les écouter en silence ou

de ne pas les écouter du tout; comme, en général, les enfans ne

s'inquiètent pas de l'ennui, puisqu'ils s'amusent volontiers de toute

autre chose que l'étude, il fallait leur donner un autre motif, un

autre stimulant. On leur parlait alors du plaisir de satisfaire leurs

parens, et on faisait appel au sentiment de l'obéissance, à la

conscience du devoir. C'était encore ce qu'il y avait de meilleur à

invoquer, et cela réussissait assez avec moi, qui étais, par nature

indépendante dans mes idées, soumise dans les actes extérieurs.

Je n'ai jamais connu la révolte de fait avec les êtres que j'aimais et

dont j'ai dû accepter la domination naturelle, car il y en a une, ne

fût-ce que celle de l'âge, sans compter celle du sang. Je n'ai jamais

compris qu'on ne cédât pas aux personnes avec lesquelles on ne veut ni

ne peut rompre, quand même on est persuadé qu'elles se trompent, ni

qu'on hésitât entre le sacrifice de soi-même et leur satisfaction.

Voilà pourquoi ma grand'mère, ma mère, et les religieuses de mon

couvent m'ont toujours trouvée d'une douceur inexplicable au milieu

d'un insurmontable entêtement. Je me sers du mot _douceur_, parce que

j'ai été frappée de les voir se rencontrer dans cette expression dont

elles se servaient pour peindre mon caractère d'enfant. L'expression

n'était peut-être pas juste. Je n'étais pas douce, puisque je ne

cédais pas intérieurement. Mais, pour ne pas céder en fait, il eût

fallu haïr, et, tout au contraire, j'aimais. Cela prouve donc

uniquement que mon affection m'était plus précieuse que mon

raisonnement, et que j'obéissais plus volontiers, dans mes actions, à

mon cœur qu'à ma tête.

Ce fut donc par pure affection pour ma grand'mère que j'étudiai de mon

mieux les choses qui m'ennuyaient, que j'appris par cœur des milliers

de vers dont je ne comprenais pas les beautés, le latin, qui me

paraissait insipide: la versification, qui était comme une camisole de

force imposée à ma poétique naturelle: l'arithmétique, qui était si

opposée à mon organisation que, pour faire une addition, j'avais

littéralement des vertiges et des défaillances. Pour lui faire plaisir

aussi, je m'enfonçais dans l'histoire, mais là, ma soumission reçut

enfin sa récompense, l'histoire m'amusa prodigieusement.

Pourtant, par la raison que j'ai dite, par l'absence de théorie morale

de cette étude, elle ne satisfaisait pas l'appétit de logique qui

commençait à s'éveiller en moi; mais elle prit à mes yeux un attrait

différent: je la goûtai sous son aspect purement littéraire et

romanesque. Les grands caractères, les belles actions, les étranges

aventures, les détails poétiques, le détail, en un mot, me passionna,

et je trouvai à raconter tout cela, à y donner une forme dans mes

extraits, un plaisir indicible.

Peu à peu, je m'aperçus que j'étais peu surveillée, que ma grand'mère,

trouvant mon extrait bien écrit pour mon âge, et intéressant, ne

consultait plus le livre pour voir si ma version était bien fidèle, et

cela me servit plus qu'on ne peut croire. Je cessai de porter à la

leçon les livres qui avaient servi à mon résumé, et comme on ne me les

demanda plus, je me lançai avec plus de hardiesse dans mes

appréciations personnelles. Je fus plus philosophe que mes historiens

profanes, plus enthousiaste que mes historiens sacrés. Me laissant

aller à mon émotion et ne m'inquiétant pas d'être d'accord avec le

jugement de mes auteurs, je donnai à mes récits la couleur de ma

pensée, et même je me souviens que je ne me gênais pas pour orner un

peu la sécheresse de certains fonds. Je n'altérais point les faits

essentiels, mais, quand un personnage insignifiant ou inexpliqué me

tombait sous la main, obéissant à un besoin invincible d'_art_, je lui

donnais un caractère quelconque que je déduisais assez logiquement de

son rôle ou de la nature de son action dans le drame général.

Incapable de me soumettre aveuglément au jugement de l'auteur, si je

ne réhabilitais pas toujours ce qu'il condamnait, j'essayais du moins

de l'expliquer et de l'excuser, et si je le trouvais trop froid pour

les objets de mon enthousiasme, je me livrais à ma propre flamme, et

je la répandais sur mon cahier dans des termes qui faisaient rire

souvent ma grand'mère par leur naïveté d'exagération.

Enfin, quand je trouvais l'occasion de fourrer une petite description

au milieu de mon récit, je ne m'en faisais pas faute. Pour cela une

courte phrase du texte, une sèche indication me suffisaient. Mon

imagination s'en emparait et brodait là-dessus; je faisais intervenir

le soleil ou l'orage, les fleurs, les ruines, les monumens, les

chœurs, les sons de la flûte sacrée ou de la lyre d'Ionie, l'éclat

des armes, le hennissement des coursiers, que sais-je? J'étais

classique en diable; mais si je n'avais pas l'art de me trouver une

forme nouvelle, j'avais le plaisir de sentir vivement, et de voir par

les yeux de l'imagination tout ce passé qui se ranimait devant moi.

Il est vrai aussi que, n'étant pas tous les jours dans cette

disposition poétique, et pouvant impunément en prendre à mon aise, il

m'arriva parfois de copier presque textuellement les pages du livre

dont j'étais chargée de rendre le sens. Mais c'étaient mes jours de

langueur et de distraction. Je m'en dédommageais avec plaisir quand je

sentais la verve se rallumer.

Je faisais un peu de même pour la musique. J'étudiais pour l'acquit de

ma conscience les sèches études que je devais jouer à ma grand'mère;

mais quand j'étais sûre de m'en tirer passablement, je les arrangeais

à ma guise, ajoutant des phrases, changeant les formes, improvisant au

hasard, chantant, jouant et composant musique et paroles, quand

j'étais bien sûre de ne pas être entendue. Dieu sait à quelles

stupides aberrations musicales je m'abandonnais ainsi! j'y prenais un

plaisir extrême.

La musique qu'on m'enseignait commençait à m'ennuyer. Ce n'était plus

la direction de ma grand'mère. Elle s'était imaginé qu'elle ne

pourrait pas m'enseigner elle-même la musique, ou bien sa santé ne lui

permettait plus d'en garder l'initiative; elle ne me démontrait plus

rien, et se bornait à me faire jouer en mesure la plate musique que

m'apportait mon maître.

Ce maître était l'organiste de la Châtre. Il savait la musique,

certainement, mais il ne la sentait nullement, et il mettait peu de

conscience à me la montrer. Il s'appelait M. Gayard, et il avait la

figure et la tournure ridicules. Il portait toujours la queue ficelée,

les ailes de pigeon et les grands habits carrés de l'ancien régime,

quoiqu'il n'eût guère qu'une cinquantaine d'années. Sous la

Restauration, on a vu pendant quelque temps des particuliers reprendre

ces vieux usages de coiffure et d'habillement pour témoigner de leur

attachement aux _bons principes_. D'autres ne les avaient jamais

quittés, et c'était sans doute par habitude de gravité que M. Gayard

conservait la poudre et les culottes courtes.

Il était pourtant médiocrement grave quand il n'était plus sous les

yeux du curé, à la Châtre, et de ma grand'mère, à Nohant. Il arrivait

le dimanche, à midi, se faisait servir un copieux déjeûner, remontait

l'accord du piano et du clavecin, me donnait une leçon de deux heures,

puis allait batifoler avec les servantes jusqu'au dîner. Là il

mangeait comme quatre, parlait peu, me faisait jouer ensuite devant ma

grand'mère un morceau qu'il m'avait seriné plutôt qu'expliqué, et s'en

allait les poches pleines de friandises qu'il se faisait donner par

les femmes de chambre.

Je faisais des progrès apparens avec ce professeur, et, en réalité, je

n'apprenais rien du tout, et je perdais le respect et l'amour de la

musique. Il m'apportait de la musique facile, bête, soi-disant

brillante. Heureusement, il se glissait quelquefois à son insu de

petits diamans dans ce fatras, des sonatines de Steibelt, des pages de

Gluck, de Mozart, et de jolies études de Pleyel et de Clementi. La

preuve que j'avais un bon sentiment musical, c'est que je discernais

fort bien de moi-même ce qui valait la peine d'être étudié, et j'y

portais un certain sentiment naïf qui plaisait à ma grand'mère, mais

dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il frappait fort et jouait

carrément, sans nuances, sans couleur et sans cœur. C'était exact,

correct, bruyant, sans charme et sans élévation. Je le sentais, et je

haïssais sa manière. Avec cela, il avait de grosses pattes laides,

velues, grasses et sales qui me répugnaient, et une odeur de poudre

mêlée à une odeur de crasse qui me faisait paraître ma leçon

insupportable. Ma grand'mère devait bien savoir que c'était là un

maître sans valeur et sans âme; mais elle pensait que j'avais besoin

de me délier les doigts, et comme les siens étaient de plus en plus

paralysés, elle me donnait M. Gayard comme une mécanique. En effet, M.

Gayard m'apprenait à remuer les doigts, et il me donnait à lire

beaucoup de musique, mais il ne m'enseignait rien. Jamais il ne me

demanda de me rendre compte à moi-même du ton dans lequel était écrit

le morceau qu'il me faisait jouer, ni du mouvement, encore moins du

sentiment et de la pensée musicale. Il me fallait deviner tout cela,

car j'avais oublié toutes les règles que ma grand'mère m'avait

enseignées si clairement et qu'il eût été bon de repasser sans cesse

en les appliquant. Je les appliquais d'instinct et ne les savais plus.

Quand je faisais quelque faute, M. Gayard me débitait des calembours

et des coqs-à-l'âne en forme de critique. _C'est ainsi que je

travaillais, disait-il, la dernière fois qu'on me mit à la porte_; ou

bien il avait des sentences en latin de collége:

_Aspice Pierrot pendu,

Quod fa dièse n'a pas rendu._

Et toute la leçon se passait ainsi, à moins qu'il ne préférât dormir

auprès du poêle, ou se promener dans la chambre en mangeant des

pruneaux ou des noisettes, car il mangeait toujours et ne se souciait

guère d'autre chose.

On ne me parlait plus de chant, et pourtant c'était là mon instinct et

ma vocation. Je trouvais un soulagement extrême à improviser en prose

ou en vers blancs des récitatifs ou des fragmens de mélodie lyrique,

et il me semblait que le chant eût été ma véritable manière d'exprimer

mes sentimens et mes émotions. Quand j'étais seule au jardin, je

chantais toutes mes actions pour ainsi dire: «_Roule, roule, ma

brouette: poussez, poussez, petits gazons que j'arrose; papillons

jolis, venez sur mes fleurs_, etc.;» et quand j'avais du chagrin,

quand je pensais à ma petite mère absente, c'étaient des complaintes

en mineur qui ne finissaient pas et qui endormaient peu à peu ma

mélancolie ou qui provoquaient des larmes dont j'étais soulagée:

Ma mère, m'entends-tu? je pleure et je soupire, etc.

Vers l'âge de douze ans, je m'essayai à écrire; mais cela ne dura

qu'un instant; je fis plusieurs _descriptions_, une de la vallée

noire, vue d'un certain endroit où j'allais souvent me promener, et

l'autre d'une nuit d'été avec clair de lune. C'est tout ce que je me

rappelle, et ma grand'mère eut la bonté de déclarer à qui voulait la

croire que c'étaient des chefs-d'œuvre. D'après les phrases qui me

sont restées dans la mémoire[10], ces chefs-d'œuvre-là étaient bons à

mettre au cabinet. Mais ce que je me rappelle avec plus de plaisir,

c'est que, malgré les imprudens éloges de ma bonne maman, je ne fus

nullement enivrée de mon petit succès. J'avais dès lors un sentiment

que j'ai toujours conservé; c'est qu'aucun art ne peut rendre le

charme et la fraîcheur de l'impression produite par les beautés de la

nature, de même que rien dans l'expression ne peut atteindre à la

force et à la spontanéité de nos émotions intimes. Il y a dans l'âme

quelque chose de plus que dans la forme. L'enthousiasme, la rêverie,

la passion, la douleur n'ont pas d'expression suffisante dans le

domaine de l'art, quel que soit l'art, quel que soit l'artiste. J'en

demande pardon aux maîtres: je les vénère et les chéris, mais ils ne

m'ont jamais rendu ce que la nature m'a donné, ce que moi-même j'ai

senti mille fois l'impossibilité de rendre aux autres.

[10] Il y avait, entre autres métaphores, une lune qui _labourait

les nuages, assise dans sa nacelle d'argent_.

L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et

incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous

avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos

expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est

vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce

de tourment.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 12 / 44 段