insupportable aux personnes en qui le fanatisme de la royauté n'avait
pas étouffé l'amour et le respect de la patrie. Ma mère confia
Caroline à ma tante et vint passer l'été à Nohant. Il y avait sept ou
huit mois que je ne l'avais vue, je laisse à penser quels furent mes
transports. Avec elle, d'ailleurs, ma vie était transformée. Rose
perdait son autorité sur moi et se reposait volontiers de ses fureurs.
J'avais été plus d'une fois tentée de me plaindre à ma mère, aussitôt
qu'elle arriverait, des mauvais traitemens que me faisait essuyer
cette fille: mais comme, dans sa sincérité de cœur, elle ne se
rendait pas compte à elle-même de ses torts envers moi, comme, au lieu
de redouter son arrivée, elle se réjouissait de toute son âme de voir
_madame Maurice_, comme elle préparait sa chambre avec sollicitude,
comme elle comptait les jours et les heures avec moi, comme elle
l'aimait enfin, je lui pardonnai tout, et non-seulement je ne trahis
pas le secret de ses violences, mais encore j'eus le courage de les
nier, lorsque ma mère en eut quelque soupçon. Je me rappelle qu'un
jour ces soupçons s'aggravèrent et que j'eus un certain mérite à les
effacer.
Mon frère avait imaginé de faire de la glu pour prendre les oiseaux.
Je ne sais si c'est dans le Grand ou le Petit Albert, ou dans notre
vieux manuel de diablerie qu'il en avait trouvé la recette. Il
s'agissait tout bonnement de piler du gui de chêne. Nous ne réussîmes
point à faire de la glu, mais bien à barbouiller notre visage, nos
mains et nos vêtemens d'une pâte verte d'un ton fort équivoque. Ma
mère travaillait près de nous dans le jardin, assez distraite, suivant
sa coutume, et ne songeant pas même à se préserver des éclaboussures
de notre baquet. Tout à coup je vis venir Rose au bout de l'allée, et
mon premier mouvement fut de me sauver. «Qu'a-t-elle donc?» dit ma
mère à Hippolyte en sortant de sa rêverie et en me regardant courir;
mon frère, qui n'a jamais aimé à se faire des ennemis, répondit qu'il
n'en savait rien: mais ma mère était méfiante, elle me rappela, et
interpellant Rose en ma présence: «Ce n'est pas la première fois, lui
dit-elle, que je remarque combien la petite a peur de toi. Je crois
que tu la brutalises. Mais, dit la rousse indignée de me voir si salie
et si tachée, voyez comme elle est faite! n'y a-t-il pas de quoi
perdre patience quand il faut passer sa vie à laver et à raccommoder
ses nippes?--Ah çà, dit ma mère d'un ton brusque, t'imagines-tu, par
hasard, que je t'ai fait entrer ici pour faire autre chose que laver
et raccommoder des nippes? crois-tu que c'est pour toucher une rente
et lire Voltaire comme mademoiselle Julie? Ote-toi cela de l'esprit,
lave, raccommode, laisse courir, jouer et grandir mon enfant, c'est
comme cela que je l'entends et pas autrement.»
Aussitôt que ma mère fut seule avec moi, elle me pressa de questions.
«Je te vois trembler et pâlir quand elle te fait les gros yeux, me
dit-elle: elle te gronde donc bien fort?--Oui, répondis-je, elle me
gronde trop fort.--Mais j'espère, reprit ma mère, qu'elle n'a jamais
eu le malheur de te donner une chiquenaude, car je la ferais chasser
dès ce soir!» L'idée de faire renvoyer cette pauvre fille qui m'aimait
tant, malgré ses emportemens, fit rentrer au fond de mon cœur l'aveu
que j'allais faire. Je gardai le silence. Ma mère insista vivement. Je
vis qu'il fallait mentir pour la première fois de ma vie, et mentir à
ma mère! mon cœur fit taire ma conscience. Je mentis, et ma mère,
toujours soupçonneuse, n'attribuant ma discrétion qu'à la crainte, mit
ma générosité à une rude épreuve en me faisant affirmer plusieurs fois
que je lui disais la vérité. Je n'en eus point de remords, je l'avoue.
Mon mensonge ne pouvait nuire qu'à moi.
A la fin, elle me crut. Rose ne sut pas ce que j'avais fait pour elle.
Tenue en respect par la présence de ma mère, elle se radoucit: mais
par la suite, quand nous nous retrouvâmes ensemble, elle me fit payer
cher la bêtise de mon cœur. J'eus la fierté de ne pas la lui dire,
et, comme de coutume, je subis en silence l'oppression et les
outrages.
Un spectacle imposant et plein d'émotions vint m'arracher au sentiment
de ma propre existence pendant une partie de l'été que ma mère passa
avec moi en 1815. Ce fut le passage et le licenciement de l'armée de
la Loire.
On sait qu'après s'être servi de Davoust pour tromper cette noble
armée, après lui avoir promis amnistie complète, le roi publiait, le
24 juillet, une ordonnance qui traduisait devant les conseils de
guerre Ney, Labédoyère et dix-neuf autres noms chers à l'armée et à la
France. Trente-huit autres étaient condamnés au bannissement. Le
prince d'Eckmühl avait donné sa démission, sa position de
généralissime à l'armée de la Loire n'étant plus soutenable. La
restauration s'apprêtait à le dédommager de sa soumission, elle lui
donna pour successeur Macdonald, lequel fut chargé d'opérer en
_douceur_ le licenciement. Il transféra à Bourges le quartier général
de l'armée. «Deux ordres, en date des 1er et 2 août, firent connaître
ce double changement aux troupes. Macdonald, dans ces deux ordres, ne
prononçait pas encore le mot de licenciement. Il se bornait à annoncer
que, pour soulager les habitans du fardeau des logemens militaires, il
allait _étendre_ l'armée. Cette mesure fut le commencement de la
dissolution: on disloqua les brigades et les divisions; les régimens
d'un même corps ou d'une même arme se trouvèrent dispersés à de
grandes distances les uns des autres; on éparpilla jusqu'aux
bataillons ou aux escadrons de certains régimens. Une fois tous les
rapports brisés; l'ordonnance pour la réorganisation de l'armée fut
rendue publique (le 12 août), et l'on procéda au licenciement, mais
par détachemens, par régimens, de manière à diviser les réclamations,
à isoler les murmures et les résistances.» (ACHILLE DE VAULABELLE,
_Histoire des deux Restaurations_.)
C'est ainsi que nous assistâmes à des scènes de détail qui me firent
enfin comprendre peu à peu ce qui se passait en France. Jusque-là,
j'avoue que je ne pouvais guère démêler le vrai sentiment national de
l'esprit de parti. J'avais presque frayeur des instincts bonapartistes
qui se réveillaient en moi quand j'entendais maudire, conspuer,
calomnier et avilir tout ce que j'avais vu respecter et redouter la
veille. Ma mère, aussi enfant que moi, n'avait pas attendu le retour
des _vieilles comtesses_ pour railler et détester l'ancien régime:
mais elle n'avait de parti pris sur rien et ne savait quoi répondre à
ma bonne maman quand celle-ci, faisant le procès aux ambitieux et aux
conquérans _grands tueurs d'hommes_, lui disait qu'une monarchie
tempérée par des institutions libérales, un système de paix durable,
le retour du bien-être, de la liberté individuelle, de l'industrie,
des arts et des lettres, vaudraient mieux à la France que le règne du
sabre. «N'avons-nous pas assez maudit la guerre, vous et moi, du temps
de notre pauvre Maurice? lui disait-elle: maintenant nous payons les
violons de toute cette gloire impériale. Mais laissez passer cette
première colère de l'Europe contre nous, et vous verrez que nous
entrerons dans une ère de calme et de sécurité heureuse sous ces
Bourbons que je n'aime pas beaucoup plus que vous, mais qui nous sont
le gage d'un meilleur avenir. Sans eux notre nationalité était perdue.
Bonaparte l'avait sérieusement compromise en voulant trop l'étendre.
Si un parti royaliste ne s'était pas formé pour hâter sa chute, voyez
ce que nous deviendrions aujourd'hui après le désastre de nos armées!
La France eût été démembrée, nous serions Prussiens, Anglais ou
Allemands.»
Ainsi raisonnait ma grand'mère, n'admettant pas une chose que je crois
pourtant fort certaine, c'est que si un parti royaliste ne se fût pas
formé pour vendre et trahir le pays, l'univers réuni contre nous,
n'eût pu vaincre l'armée française. Ma mère, qui volontiers
reconnaissait la supériorité de sa belle-mère, se laissait tout
doucement persuader, et moi, par conséquent avec elle. J'étais donc
comme désillusionnée de l'empire et comme résignée à la Restauration,
lorsque, par un ardent soleil d'été, nous vîmes reluire sur tous les
versans de la vallée noire les glorieuses armes de Waterloo. Ce fut un
régiment de lanciers décimé par ce grand désastre, qui, le premier,
vint occuper nos campagnes. Le général Colbert établit à Nohant son
quartier-général. Le général Subervic occupa le château d'Ars, situé
à une demi-lieue. Tous les jours, ces généraux, leurs aides-de-camp et
une douzaine d'officiers principaux dînaient ou déjeunaient chez nous.
Le général Subervic était alors un joli garçon très galant avec les
dames, enjoué, et même taquin avec les enfans. Comme par sa faute, je
m'étais un peu trop familiarisée avec lui, et qu'il m'avait tiré les
oreilles un peu fort en jouant avec lui, je me vengeai, un jour, par
une espièglerie dont je ne sentais guère la portée. Je découpai une
jolie cocarde en papier blanc, et je l'attachai avec une épingle sur
la cocarde tricolore de son chapeau, sans qu'il s'en aperçût. Toute
l'armée portait encore les couleurs de l'empire, et l'ordre de les
faire disparaître n'arriva que quelques jours plus tard. Il alla donc
à la Châtre avec cette cocarde, et s'étonna de voir les regards des
officiers et des soldats qu'il rencontrait se fixer sur lui avec
stupeur. Enfin, je ne sais plus quel officier lui demanda
l'explication de cette cocarde blanche, à quoi il ne comprit rien, et
ôtant son chapeau et jetant la cocarde blanche au diable, il me donna
à tous les diables par-dessus le marché.
J'ai revu ce bon général Subervic pour la première fois depuis ce
temps-là, en 1848, à l'hôtel-de-ville, quelques jours après la
révolution et lorsqu'il venait d'accepter le portefeuille de la
guerre. Il n'avait oublié aucune des circonstances de son passage à
Nohant en 1815, et il me reprocha ma cocarde blanche, comme je lui
reprochai de m'avoir tiré les oreilles.
Quelques jours plus tard, en 1815, je ne lui aurais certainement pas
fait cette mauvaise plaisanterie, car mon court essai de royalisme fut
abjuré dans mon cœur, et voici à quelle occasion.
On voyait, au premier mot de ma grand'mère, et rien qu'à son grand air
et à son costume suranné, qu'elle appartenait au parti royaliste. On
supposait même chez elle plus d'attachement à ce parti qu'il n'en
existait réellement au fond de sa pensée. Mais elle était fille du
maréchal de Saxe, elle avait eu un brave fils au service, elle était
pleine de grâces hospitalières et de délicates attentions pour ces
_brigands de la Loire_ en qui elle ne pouvait voir autre chose que de
vaillans et généreux hommes, les frères d'armes de son fils
(quelques-uns même l'avaient connu, et je crois que le général Colbert
était du nombre), en outre ma grand'mère inspirait le respect, et un
respect tendre, à quiconque avait un bon sentiment dans l'âme. Ces
officiers qu'elle recevait si bien s'abstenaient donc de dire devant
elle un seul mot qui pût blesser les opinions qu'elle était censée
avoir, comme de son côté, elle s'abstenait de prononcer une parole, de
rappeler un fait qui pût aigrir leur respectable infortune. Voilà
pourquoi je vis ces officiers pendant plusieurs jours sans qu'aucune
émotion nouvelle changeât la disposition de mon esprit; mais un jour
que nous étions par exception en petit comité à dîner, Deschartres,
qui ne savait pas retenir sa langue, excita un peu le général Colbert.
Alphonse Colbert, descendant du grand Colbert, était un homme
d'environ quarante ans, un peu replet et sanguin. Il avait des
manières excellentes, des talens agréables: il chantait des romances
champêtres en s'accompagnant au piano: il était plein de petits soins
pour ma grand'mère, qui le trouvait charmant, et ma mère disait tout
bas que, pour un militaire, elle le trouvait trop à l'eau de rose.
Je ne saurais dire si ce jour-là même l'ordonnance de la dislocation
de l'armée n'était pas arrivée de Bourges. Que ce fût cette cause ou
les maladroites réflexions de Deschartres, le général s'anima. Ses
yeux ronds et noirs commencèrent à lancer des flammes, ses joues se
colorèrent, l'indignation et la douleur trop longtemps contenues
s'épanchèrent, et il parla avec une véritable énergie: «Non! nous
n'avons pas été vaincus, s'écria-t-il, nous avons été trahis, et nous
le sommes encore. Si nous ne l'étions pas, si nous pouvions compter
sur tous nos officiers, je vous réponds que nos braves soldats
feraient bien voir à messieurs les Prussiens et à messieurs les
Cosaques que la France n'est pas une proie qu'ils puissent impunément
dévorer.» Il parla avec feu de l'honneur français, de la honte de
subir un roi imposé par l'étranger, et il peignit cette honte avec
tant d'âme, que je sentis la mienne se ranimer, comme le jour où
j'avais entendu, en 1811, un enfant de treize ou quatorze ans parler
de prendre un grand sabre pour défendre sa patrie.
Ma grand'mère, voyant que le général s'exaltait de plus en plus,
voulut le calmer, et lui dit que le soldat était épuisé, que le peuple
ne voulait plus que le repos. «Le peuple! s'écria-t-il, ah! vous ne le
connaissez pas. Le peuple! son vœu et sa véritable pensée ne se font
pas jour dans vos châteaux. Il est prudent devant ses vieux seigneurs
qui reviennent, et dont il se défie; mais nous autres soldats nous
connaissons ses sympathies, ses regrets, et, voyez-vous, ne croyez pas
que la partie soit si bien gagnée! On veut nous licencier parce que
nous sommes la dernière force, le dernier espoir de la patrie: mais il
ne tient qu'à nous de repousser cet ordre comme un acte de trahison et
comme une injure. Pardieu! ce pays-ci est excellent pour une guerre de
partisans, et je ne sais pas pourquoi nous n'y organisons pas le noyau
d'une Vendée patriotique. Ah! le peuple, ah! les paysans! dit-il en se
levant et en brandissant son couteau de table, vous allez les voir se
joindre à nous! Vous verrez comme ils viendront avec leurs faux et
leurs fourches, et leurs vieux fusils rouillés! On peut tenir six mois
dans vos chemins creux et derrière vos grandes haies. Pendant ce
temps, la France se lèvera sur tous les points; et d'ailleurs, si
nous sommes abandonnés, mieux vaut mourir avec gloire en se défendant
que d'aller tendre la gorge aux ennemis. Nous sommes encore un bon
nombre à qui il ne faudrait qu'un mot pour relever l'étendard de la
nation, et c'est peut-être à moi de donner l'exemple!»
Deschartres ne disait plus rien. Ma grand'mère prit le bras du
général, lui ôta le couteau des mains, le força à se rasseoir, et cela
d'une façon si tendre et si maternelle qu'il en fut ému. Il prit les
deux mains de la vieille dame, les couvrit de baisers et lui demandant
pardon de l'avoir effrayée, la douleur reprit le dessus sur la colère,
et il fondit en larmes, les premières peut-être qui eussent soulagé
son cœur ulcéré depuis Waterloo.
Nous pleurions tous, sauf Deschartres, qui, cependant, n'insistait
plus pour avoir raison et à qui un certain respect devant le malheur
fermait enfin la bouche. Ma grand'mère emmena le général au salon.
«Mon cher général, au nom du ciel, lui dit-elle, soulagez-vous,
pleurez, mais ne dites jamais devant personne des choses comme il
vient de vous en échapper. Je suis sûre autant qu'on peut l'être de ma
famille, de mes hôtes et de mes domestiques; mais, voyez-vous, dans le
temps où nous sommes et lorsqu'une partie de vos compagnons est forcée
de fuir pour échapper peut-être à une sentence de mort, c'est jouer
votre tête que de vous abandonner ainsi à votre désespoir.
--Vous me conseillez la prudence, chère madame, lui dit-il, mais ce
n'est pas la prudence, c'est la témérité que vous devriez me
conseiller. Vous croyez donc que je ne parle pas sérieusement, et que
je veux accepter le licenciement honteux que les ennemis nous
imposent! C'est un second Waterloo, moins l'honneur, auquel on nous
pousse. Un peu d'audace nous sauverait!
--La guerre civile! s'écria ma grand'mère: vous voulez rallumer la
guerre civile en France! vous, idolâtres de ce même Napoléon, qui du
moins n'a pas voulu imprimer cette tache à son nom et qui a sacrifié
son orgueil devant l'horreur d'un pareil expédient! Sachez que je ne
l'ai jamais aimé, mais que pourtant j'ai eu de l'admiration pour lui
un jour en ma vie. C'est le jour où il a abdiqué plutôt que d'armer
les Français les uns contre les autres. Lui-même désavouerait
aujourd'hui votre tentative. Soyez donc fidèle à son souvenir en
suivant le noble exemple qu'il vous a donné.»
Soit que ces raisons fissent impression sur l'esprit du général, soit
que ses propres réflexions fussent conformes, quant au fond, à celles
de ma grand'mère, il se calma, et plus tard il a repris du service
sous les Bourbons. Mais pour tous ceux que la loyauté et la douleur
avaient accompagnés comme lui derrière la Loire, il n'y a rien eu que
de très légitime à poursuivre leur carrière militaire, lorsqu'ils
l'ont pu sans s'abaisser, sous un autre régime.
On a vu dans ce que j'ai cité de l'histoire de M. de Vaulabelle que
l'ordre du licenciement fut déguisé sous diverses ordonnances de
dissolution partielle. Un soir, la petite place de Nohant et les
chemins qui y aboutissent virent une foule compacte de cavaliers
encore superbes de tenue venir recevoir les ordres du général Colbert.
Ce fut l'affaire d'un instant. Muets et sombres, ils se divisèrent et
s'éloignèrent dans des directions diverses.
Le général et son état-major parurent résignés. L'idée d'une _Vendée
patriotique_ n'était pourtant pas éclose isolément dans la tête de M.
de Colbert. Elle avait parcouru les rangs frémissans de l'armée de la
Loire: mais on sait maintenant qu'il y avait là une intrigue du parti
d'Orléans à laquelle ils eurent raison de ne point se fier.
Un matin, pendant que nous déjeunions avec plusieurs officiers de
lanciers, on parla du colonel du régiment, tombé sur le champ de
bataille de Waterloo: «Ce brave colonel Sourd, disait-on, quelle perte
pour ses amis et quelle douleur pour tous les hommes qu'il commandait!
C'était un héros à la guerre et un homme excellent dans l'intimité.
--Et vous ne savez ce qu'il est devenu? dit ma grand'mère.--Il était
criblé de blessures, et il avait un bras fracassé par un boulet,
répondit le général. On a pu l'emporter à l'ambulance; il a encore
vécu après l'événement, on espérait le sauver; mais depuis longtemps
nous n'avons plus de ses nouvelles, et tout porte à croire qu'il n'est
plus. Un autre a pris le commandement du régiment. Pauvre Sourd! Je le
regretterai toute ma vie!»
Comme il disait ces mots, la porte s'ouvre. Un officier mutilé, la
manche vide et relevée dans la boutonnière, la figure traversée de
larges bandes de taffetas d'Angleterre qui cachaient d'effroyables
cicatrices, paraît et s'élance vers ses compagnons. Tous se lèvent, un
cri s'échappe de toutes les poitrines, on se précipite sur lui, on
l'embrasse, on le presse, on l'interroge, on pleure, et le colonel
Sourd achève avec nous ce déjeûner qui avait commencé par son éloge
funèbre.
Le lieutenant-colonel Féroussac, qui avait commandé le régiment en son
absence, fut heureux de lui rendre son autorité, et Sourd voulut être
licencié à la tête de son régiment, qui le revit avec des transports
impossibles à décrire.
Je dois ici un souvenir à M. Pétiet, aide-de-camp du général Colbert,
qui fut pour moi d'une bonté vraiment paternelle, toujours occupé de
jouer avec moi comme un excellent enfant qu'il était encore, malgré
son grade et ses années de service, qui commençaient déjà à compter.
Il n'avait guère que trente ans, mais il avait été page de
l'impératrice, et il était entré dans l'armée de fort bonne heure. Il
avait conservé la gaîté et l'espièglerie d'un page: mon frère et moi
nous l'adorions et nous ne le laissions pas un instant en repos. Il
est maintenant général.
Au bout d'une quinzaine de jours, le général Colbert, M. Pétiet, le
général Subervic et les autres officiers du corps qu'ils commandaient
allèrent ailleurs, à Saint-Amand, si je ne me trompe. Ma grand'mère
aimait déjà tant le général Colbert qu'elle pleura son départ. Il
avait été excellent, en effet, parmi nous, et les nombreux officiers
supérieurs que nous eûmes successivement à loger pendant une partie de
la saison nous laissèrent tous des regrets. Mais à mesure que le
licenciement s'opérait, l'intérêt devenait moins vif pour moi, du
moins à l'égard des officiers, qui commençaient à prendre leur parti
et à se préoccuper de l'avenir plus que du passé. Plusieurs même
étaient déjà tout ralliés à la Restauration et avaient de nouveaux
brevets dans leur poche. Ma grand'mère voyait cela avec plaisir et
leur faisait fête. Mais ce royalisme de fraîche date répugnait encore
à ma mère, à moi par conséquent, car je cherchais toujours mon
impression dans ses yeux et mon avis sur ses lèvres.
Plus d'un lui fit la cour car elle était encore charmante, et je crois
qu'elle eût pu facilement se remarier honorablement à cette époque;
mais elle n'en voulut pas entendre parler, et, quoiqu'elle fût
entourée d'hommages, jamais je ne vis moins de coquetterie et plus de
réserve qu'elle n'en montra.
C'était un spectacle imposant que ce continuel passage d'une armée
encore superbe dans notre vallée noire. Le temps fut toujours clair et
chaud. Tous les chemins étaient couverts de ces nobles phalanges qui
défilaient en bon ordre et dans un silence solennel. C'était la
dernière fois qu'on devait voir ces uniformes si beaux, si bien
portés, _usés par la victoire_, comme on l'a dit depuis avec raison,
ces belles figures bronzées, ces fiers soldats si terribles dans les
combats, si doux, si humains, si bien disciplinés pendant la paix. Il
n'y eut pas un seul acte de maraude ou de brutalité à leur reprocher.
Je ne vis jamais parmi eux un homme ivre, quoique le vin chez nous
soit à bon marché, et que le paysan le prodigue au soldat. Nous
pouvions nous promener à toute heure sur les chemins, ma mère et moi,
comme en temps ordinaire, sans craindre la moindre insulte. Jamais on
ne vit le malheur, la proscription, l'ingratitude et la calomnie
supportés avec tant de patience et de dignité; ce qui n'empêcha pas
qu'ils ne fussent nommés les _Brigands de la Loire_.
Deschartres même jeta les hauts cris parce qu'un volume des _Mille et
une Nuits_ fut égaré, et que quatre belles pêches disparurent de
l'espalier où il les regardait mûrir; méfaits dont Hippolyte peut-être
fut le seul coupable. N'importe, Deschartres accusait les brigands, et
il ne se calma que lorsque ma bonne maman lui dit avec un grand
sérieux: «Eh bien! monsieur Deschartres, quand vous écrirez l'histoire
de ces temps-ci, vous n'oublierez pas un fait si grave. Vous direz:
«Une armée entière traversa Nohant et porta le ravage et la
dévastation sur un espalier, où l'on comptait quatre pêches avant
cette terrible époque.»
Je me rappelle qu'il y eut pourtant un autre fait un peu plus grave et
que je raconte précisément pour montrer combien ces _brigands_ se
piquaient d'honneur et de probité.
Nous vîmes passer des régimens de toutes armes, des chasseurs, des
carabiniers, des dragons, des cuirassiers, de l'artillerie et ces
brillans mamelucks avec leurs beaux chevaux et leur costume de
théâtre, que j'avais vus à Madrid. Le régiment de mon père passa
aussi, et les officiers, dont plusieurs l'avaient connu, entrèrent
dans la cour et demandèrent à saluer ma grand'mère et ma mère. Elles
les reçurent en sanglotant, prêtes à s'évanouir. Un officier dont j'ai
oublié le nom s'écria en me voyant: «Ah! voilà sa fille. Il n'y a pas
à se tromper à une pareille ressemblance.» Il me prit dans ses bras et
m'embrassa en me disant: «Je vous ai vue toute petite en Espagne.
Votre père était un brave militaire et bon comme un ange.»