Le séjour des ennemis à Paris y rendait l'existence odieuse et

insupportable aux personnes en qui le fanatisme de la royauté n'avait

pas étouffé l'amour et le respect de la patrie. Ma mère confia

Caroline à ma tante et vint passer l'été à Nohant. Il y avait sept ou

huit mois que je ne l'avais vue, je laisse à penser quels furent mes

transports. Avec elle, d'ailleurs, ma vie était transformée. Rose

perdait son autorité sur moi et se reposait volontiers de ses fureurs.

J'avais été plus d'une fois tentée de me plaindre à ma mère, aussitôt

qu'elle arriverait, des mauvais traitemens que me faisait essuyer

cette fille: mais comme, dans sa sincérité de cœur, elle ne se

rendait pas compte à elle-même de ses torts envers moi, comme, au lieu

de redouter son arrivée, elle se réjouissait de toute son âme de voir

_madame Maurice_, comme elle préparait sa chambre avec sollicitude,

comme elle comptait les jours et les heures avec moi, comme elle

l'aimait enfin, je lui pardonnai tout, et non-seulement je ne trahis

pas le secret de ses violences, mais encore j'eus le courage de les

nier, lorsque ma mère en eut quelque soupçon. Je me rappelle qu'un

jour ces soupçons s'aggravèrent et que j'eus un certain mérite à les

effacer.

Mon frère avait imaginé de faire de la glu pour prendre les oiseaux.

Je ne sais si c'est dans le Grand ou le Petit Albert, ou dans notre

vieux manuel de diablerie qu'il en avait trouvé la recette. Il

s'agissait tout bonnement de piler du gui de chêne. Nous ne réussîmes

point à faire de la glu, mais bien à barbouiller notre visage, nos

mains et nos vêtemens d'une pâte verte d'un ton fort équivoque. Ma

mère travaillait près de nous dans le jardin, assez distraite, suivant

sa coutume, et ne songeant pas même à se préserver des éclaboussures

de notre baquet. Tout à coup je vis venir Rose au bout de l'allée, et

mon premier mouvement fut de me sauver. «Qu'a-t-elle donc?» dit ma

mère à Hippolyte en sortant de sa rêverie et en me regardant courir;

mon frère, qui n'a jamais aimé à se faire des ennemis, répondit qu'il

n'en savait rien: mais ma mère était méfiante, elle me rappela, et

interpellant Rose en ma présence: «Ce n'est pas la première fois, lui

dit-elle, que je remarque combien la petite a peur de toi. Je crois

que tu la brutalises. Mais, dit la rousse indignée de me voir si salie

et si tachée, voyez comme elle est faite! n'y a-t-il pas de quoi

perdre patience quand il faut passer sa vie à laver et à raccommoder

ses nippes?--Ah çà, dit ma mère d'un ton brusque, t'imagines-tu, par

hasard, que je t'ai fait entrer ici pour faire autre chose que laver

et raccommoder des nippes? crois-tu que c'est pour toucher une rente

et lire Voltaire comme mademoiselle Julie? Ote-toi cela de l'esprit,

lave, raccommode, laisse courir, jouer et grandir mon enfant, c'est

comme cela que je l'entends et pas autrement.»

Aussitôt que ma mère fut seule avec moi, elle me pressa de questions.

«Je te vois trembler et pâlir quand elle te fait les gros yeux, me

dit-elle: elle te gronde donc bien fort?--Oui, répondis-je, elle me

gronde trop fort.--Mais j'espère, reprit ma mère, qu'elle n'a jamais

eu le malheur de te donner une chiquenaude, car je la ferais chasser

dès ce soir!» L'idée de faire renvoyer cette pauvre fille qui m'aimait

tant, malgré ses emportemens, fit rentrer au fond de mon cœur l'aveu

que j'allais faire. Je gardai le silence. Ma mère insista vivement. Je

vis qu'il fallait mentir pour la première fois de ma vie, et mentir à

ma mère! mon cœur fit taire ma conscience. Je mentis, et ma mère,

toujours soupçonneuse, n'attribuant ma discrétion qu'à la crainte, mit

ma générosité à une rude épreuve en me faisant affirmer plusieurs fois

que je lui disais la vérité. Je n'en eus point de remords, je l'avoue.

Mon mensonge ne pouvait nuire qu'à moi.

A la fin, elle me crut. Rose ne sut pas ce que j'avais fait pour elle.

Tenue en respect par la présence de ma mère, elle se radoucit: mais

par la suite, quand nous nous retrouvâmes ensemble, elle me fit payer

cher la bêtise de mon cœur. J'eus la fierté de ne pas la lui dire,

et, comme de coutume, je subis en silence l'oppression et les

outrages.

Un spectacle imposant et plein d'émotions vint m'arracher au sentiment

de ma propre existence pendant une partie de l'été que ma mère passa

avec moi en 1815. Ce fut le passage et le licenciement de l'armée de

la Loire.

On sait qu'après s'être servi de Davoust pour tromper cette noble

armée, après lui avoir promis amnistie complète, le roi publiait, le

24 juillet, une ordonnance qui traduisait devant les conseils de

guerre Ney, Labédoyère et dix-neuf autres noms chers à l'armée et à la

France. Trente-huit autres étaient condamnés au bannissement. Le

prince d'Eckmühl avait donné sa démission, sa position de

généralissime à l'armée de la Loire n'étant plus soutenable. La

restauration s'apprêtait à le dédommager de sa soumission, elle lui

donna pour successeur Macdonald, lequel fut chargé d'opérer en

_douceur_ le licenciement. Il transféra à Bourges le quartier général

de l'armée. «Deux ordres, en date des 1er et 2 août, firent connaître

ce double changement aux troupes. Macdonald, dans ces deux ordres, ne

prononçait pas encore le mot de licenciement. Il se bornait à annoncer

que, pour soulager les habitans du fardeau des logemens militaires, il

allait _étendre_ l'armée. Cette mesure fut le commencement de la

dissolution: on disloqua les brigades et les divisions; les régimens

d'un même corps ou d'une même arme se trouvèrent dispersés à de

grandes distances les uns des autres; on éparpilla jusqu'aux

bataillons ou aux escadrons de certains régimens. Une fois tous les

rapports brisés; l'ordonnance pour la réorganisation de l'armée fut

rendue publique (le 12 août), et l'on procéda au licenciement, mais

par détachemens, par régimens, de manière à diviser les réclamations,

à isoler les murmures et les résistances.» (ACHILLE DE VAULABELLE,

_Histoire des deux Restaurations_.)

C'est ainsi que nous assistâmes à des scènes de détail qui me firent

enfin comprendre peu à peu ce qui se passait en France. Jusque-là,

j'avoue que je ne pouvais guère démêler le vrai sentiment national de

l'esprit de parti. J'avais presque frayeur des instincts bonapartistes

qui se réveillaient en moi quand j'entendais maudire, conspuer,

calomnier et avilir tout ce que j'avais vu respecter et redouter la

veille. Ma mère, aussi enfant que moi, n'avait pas attendu le retour

des _vieilles comtesses_ pour railler et détester l'ancien régime:

mais elle n'avait de parti pris sur rien et ne savait quoi répondre à

ma bonne maman quand celle-ci, faisant le procès aux ambitieux et aux

conquérans _grands tueurs d'hommes_, lui disait qu'une monarchie

tempérée par des institutions libérales, un système de paix durable,

le retour du bien-être, de la liberté individuelle, de l'industrie,

des arts et des lettres, vaudraient mieux à la France que le règne du

sabre. «N'avons-nous pas assez maudit la guerre, vous et moi, du temps

de notre pauvre Maurice? lui disait-elle: maintenant nous payons les

violons de toute cette gloire impériale. Mais laissez passer cette

première colère de l'Europe contre nous, et vous verrez que nous

entrerons dans une ère de calme et de sécurité heureuse sous ces

Bourbons que je n'aime pas beaucoup plus que vous, mais qui nous sont

le gage d'un meilleur avenir. Sans eux notre nationalité était perdue.

Bonaparte l'avait sérieusement compromise en voulant trop l'étendre.

Si un parti royaliste ne s'était pas formé pour hâter sa chute, voyez

ce que nous deviendrions aujourd'hui après le désastre de nos armées!

La France eût été démembrée, nous serions Prussiens, Anglais ou

Allemands.»

Ainsi raisonnait ma grand'mère, n'admettant pas une chose que je crois

pourtant fort certaine, c'est que si un parti royaliste ne se fût pas

formé pour vendre et trahir le pays, l'univers réuni contre nous,

n'eût pu vaincre l'armée française. Ma mère, qui volontiers

reconnaissait la supériorité de sa belle-mère, se laissait tout

doucement persuader, et moi, par conséquent avec elle. J'étais donc

comme désillusionnée de l'empire et comme résignée à la Restauration,

lorsque, par un ardent soleil d'été, nous vîmes reluire sur tous les

versans de la vallée noire les glorieuses armes de Waterloo. Ce fut un

régiment de lanciers décimé par ce grand désastre, qui, le premier,

vint occuper nos campagnes. Le général Colbert établit à Nohant son

quartier-général. Le général Subervic occupa le château d'Ars, situé

à une demi-lieue. Tous les jours, ces généraux, leurs aides-de-camp et

une douzaine d'officiers principaux dînaient ou déjeunaient chez nous.

Le général Subervic était alors un joli garçon très galant avec les

dames, enjoué, et même taquin avec les enfans. Comme par sa faute, je

m'étais un peu trop familiarisée avec lui, et qu'il m'avait tiré les

oreilles un peu fort en jouant avec lui, je me vengeai, un jour, par

une espièglerie dont je ne sentais guère la portée. Je découpai une

jolie cocarde en papier blanc, et je l'attachai avec une épingle sur

la cocarde tricolore de son chapeau, sans qu'il s'en aperçût. Toute

l'armée portait encore les couleurs de l'empire, et l'ordre de les

faire disparaître n'arriva que quelques jours plus tard. Il alla donc

à la Châtre avec cette cocarde, et s'étonna de voir les regards des

officiers et des soldats qu'il rencontrait se fixer sur lui avec

stupeur. Enfin, je ne sais plus quel officier lui demanda

l'explication de cette cocarde blanche, à quoi il ne comprit rien, et

ôtant son chapeau et jetant la cocarde blanche au diable, il me donna

à tous les diables par-dessus le marché.

J'ai revu ce bon général Subervic pour la première fois depuis ce

temps-là, en 1848, à l'hôtel-de-ville, quelques jours après la

révolution et lorsqu'il venait d'accepter le portefeuille de la

guerre. Il n'avait oublié aucune des circonstances de son passage à

Nohant en 1815, et il me reprocha ma cocarde blanche, comme je lui

reprochai de m'avoir tiré les oreilles.

Quelques jours plus tard, en 1815, je ne lui aurais certainement pas

fait cette mauvaise plaisanterie, car mon court essai de royalisme fut

abjuré dans mon cœur, et voici à quelle occasion.

On voyait, au premier mot de ma grand'mère, et rien qu'à son grand air

et à son costume suranné, qu'elle appartenait au parti royaliste. On

supposait même chez elle plus d'attachement à ce parti qu'il n'en

existait réellement au fond de sa pensée. Mais elle était fille du

maréchal de Saxe, elle avait eu un brave fils au service, elle était

pleine de grâces hospitalières et de délicates attentions pour ces

_brigands de la Loire_ en qui elle ne pouvait voir autre chose que de

vaillans et généreux hommes, les frères d'armes de son fils

(quelques-uns même l'avaient connu, et je crois que le général Colbert

était du nombre), en outre ma grand'mère inspirait le respect, et un

respect tendre, à quiconque avait un bon sentiment dans l'âme. Ces

officiers qu'elle recevait si bien s'abstenaient donc de dire devant

elle un seul mot qui pût blesser les opinions qu'elle était censée

avoir, comme de son côté, elle s'abstenait de prononcer une parole, de

rappeler un fait qui pût aigrir leur respectable infortune. Voilà

pourquoi je vis ces officiers pendant plusieurs jours sans qu'aucune

émotion nouvelle changeât la disposition de mon esprit; mais un jour

que nous étions par exception en petit comité à dîner, Deschartres,

qui ne savait pas retenir sa langue, excita un peu le général Colbert.

Alphonse Colbert, descendant du grand Colbert, était un homme

d'environ quarante ans, un peu replet et sanguin. Il avait des

manières excellentes, des talens agréables: il chantait des romances

champêtres en s'accompagnant au piano: il était plein de petits soins

pour ma grand'mère, qui le trouvait charmant, et ma mère disait tout

bas que, pour un militaire, elle le trouvait trop à l'eau de rose.

Je ne saurais dire si ce jour-là même l'ordonnance de la dislocation

de l'armée n'était pas arrivée de Bourges. Que ce fût cette cause ou

les maladroites réflexions de Deschartres, le général s'anima. Ses

yeux ronds et noirs commencèrent à lancer des flammes, ses joues se

colorèrent, l'indignation et la douleur trop longtemps contenues

s'épanchèrent, et il parla avec une véritable énergie: «Non! nous

n'avons pas été vaincus, s'écria-t-il, nous avons été trahis, et nous

le sommes encore. Si nous ne l'étions pas, si nous pouvions compter

sur tous nos officiers, je vous réponds que nos braves soldats

feraient bien voir à messieurs les Prussiens et à messieurs les

Cosaques que la France n'est pas une proie qu'ils puissent impunément

dévorer.» Il parla avec feu de l'honneur français, de la honte de

subir un roi imposé par l'étranger, et il peignit cette honte avec

tant d'âme, que je sentis la mienne se ranimer, comme le jour où

j'avais entendu, en 1811, un enfant de treize ou quatorze ans parler

de prendre un grand sabre pour défendre sa patrie.

Ma grand'mère, voyant que le général s'exaltait de plus en plus,

voulut le calmer, et lui dit que le soldat était épuisé, que le peuple

ne voulait plus que le repos. «Le peuple! s'écria-t-il, ah! vous ne le

connaissez pas. Le peuple! son vœu et sa véritable pensée ne se font

pas jour dans vos châteaux. Il est prudent devant ses vieux seigneurs

qui reviennent, et dont il se défie; mais nous autres soldats nous

connaissons ses sympathies, ses regrets, et, voyez-vous, ne croyez pas

que la partie soit si bien gagnée! On veut nous licencier parce que

nous sommes la dernière force, le dernier espoir de la patrie: mais il

ne tient qu'à nous de repousser cet ordre comme un acte de trahison et

comme une injure. Pardieu! ce pays-ci est excellent pour une guerre de

partisans, et je ne sais pas pourquoi nous n'y organisons pas le noyau

d'une Vendée patriotique. Ah! le peuple, ah! les paysans! dit-il en se

levant et en brandissant son couteau de table, vous allez les voir se

joindre à nous! Vous verrez comme ils viendront avec leurs faux et

leurs fourches, et leurs vieux fusils rouillés! On peut tenir six mois

dans vos chemins creux et derrière vos grandes haies. Pendant ce

temps, la France se lèvera sur tous les points; et d'ailleurs, si

nous sommes abandonnés, mieux vaut mourir avec gloire en se défendant

que d'aller tendre la gorge aux ennemis. Nous sommes encore un bon

nombre à qui il ne faudrait qu'un mot pour relever l'étendard de la

nation, et c'est peut-être à moi de donner l'exemple!»

Deschartres ne disait plus rien. Ma grand'mère prit le bras du

général, lui ôta le couteau des mains, le força à se rasseoir, et cela

d'une façon si tendre et si maternelle qu'il en fut ému. Il prit les

deux mains de la vieille dame, les couvrit de baisers et lui demandant

pardon de l'avoir effrayée, la douleur reprit le dessus sur la colère,

et il fondit en larmes, les premières peut-être qui eussent soulagé

son cœur ulcéré depuis Waterloo.

Nous pleurions tous, sauf Deschartres, qui, cependant, n'insistait

plus pour avoir raison et à qui un certain respect devant le malheur

fermait enfin la bouche. Ma grand'mère emmena le général au salon.

«Mon cher général, au nom du ciel, lui dit-elle, soulagez-vous,

pleurez, mais ne dites jamais devant personne des choses comme il

vient de vous en échapper. Je suis sûre autant qu'on peut l'être de ma

famille, de mes hôtes et de mes domestiques; mais, voyez-vous, dans le

temps où nous sommes et lorsqu'une partie de vos compagnons est forcée

de fuir pour échapper peut-être à une sentence de mort, c'est jouer

votre tête que de vous abandonner ainsi à votre désespoir.

--Vous me conseillez la prudence, chère madame, lui dit-il, mais ce

n'est pas la prudence, c'est la témérité que vous devriez me

conseiller. Vous croyez donc que je ne parle pas sérieusement, et que

je veux accepter le licenciement honteux que les ennemis nous

imposent! C'est un second Waterloo, moins l'honneur, auquel on nous

pousse. Un peu d'audace nous sauverait!

--La guerre civile! s'écria ma grand'mère: vous voulez rallumer la

guerre civile en France! vous, idolâtres de ce même Napoléon, qui du

moins n'a pas voulu imprimer cette tache à son nom et qui a sacrifié

son orgueil devant l'horreur d'un pareil expédient! Sachez que je ne

l'ai jamais aimé, mais que pourtant j'ai eu de l'admiration pour lui

un jour en ma vie. C'est le jour où il a abdiqué plutôt que d'armer

les Français les uns contre les autres. Lui-même désavouerait

aujourd'hui votre tentative. Soyez donc fidèle à son souvenir en

suivant le noble exemple qu'il vous a donné.»

Soit que ces raisons fissent impression sur l'esprit du général, soit

que ses propres réflexions fussent conformes, quant au fond, à celles

de ma grand'mère, il se calma, et plus tard il a repris du service

sous les Bourbons. Mais pour tous ceux que la loyauté et la douleur

avaient accompagnés comme lui derrière la Loire, il n'y a rien eu que

de très légitime à poursuivre leur carrière militaire, lorsqu'ils

l'ont pu sans s'abaisser, sous un autre régime.

On a vu dans ce que j'ai cité de l'histoire de M. de Vaulabelle que

l'ordre du licenciement fut déguisé sous diverses ordonnances de

dissolution partielle. Un soir, la petite place de Nohant et les

chemins qui y aboutissent virent une foule compacte de cavaliers

encore superbes de tenue venir recevoir les ordres du général Colbert.

Ce fut l'affaire d'un instant. Muets et sombres, ils se divisèrent et

s'éloignèrent dans des directions diverses.

Le général et son état-major parurent résignés. L'idée d'une _Vendée

patriotique_ n'était pourtant pas éclose isolément dans la tête de M.

de Colbert. Elle avait parcouru les rangs frémissans de l'armée de la

Loire: mais on sait maintenant qu'il y avait là une intrigue du parti

d'Orléans à laquelle ils eurent raison de ne point se fier.

Un matin, pendant que nous déjeunions avec plusieurs officiers de

lanciers, on parla du colonel du régiment, tombé sur le champ de

bataille de Waterloo: «Ce brave colonel Sourd, disait-on, quelle perte

pour ses amis et quelle douleur pour tous les hommes qu'il commandait!

C'était un héros à la guerre et un homme excellent dans l'intimité.

--Et vous ne savez ce qu'il est devenu? dit ma grand'mère.--Il était

criblé de blessures, et il avait un bras fracassé par un boulet,

répondit le général. On a pu l'emporter à l'ambulance; il a encore

vécu après l'événement, on espérait le sauver; mais depuis longtemps

nous n'avons plus de ses nouvelles, et tout porte à croire qu'il n'est

plus. Un autre a pris le commandement du régiment. Pauvre Sourd! Je le

regretterai toute ma vie!»

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvre. Un officier mutilé, la

manche vide et relevée dans la boutonnière, la figure traversée de

larges bandes de taffetas d'Angleterre qui cachaient d'effroyables

cicatrices, paraît et s'élance vers ses compagnons. Tous se lèvent, un

cri s'échappe de toutes les poitrines, on se précipite sur lui, on

l'embrasse, on le presse, on l'interroge, on pleure, et le colonel

Sourd achève avec nous ce déjeûner qui avait commencé par son éloge

funèbre.

Le lieutenant-colonel Féroussac, qui avait commandé le régiment en son

absence, fut heureux de lui rendre son autorité, et Sourd voulut être

licencié à la tête de son régiment, qui le revit avec des transports

impossibles à décrire.

Je dois ici un souvenir à M. Pétiet, aide-de-camp du général Colbert,

qui fut pour moi d'une bonté vraiment paternelle, toujours occupé de

jouer avec moi comme un excellent enfant qu'il était encore, malgré

son grade et ses années de service, qui commençaient déjà à compter.

Il n'avait guère que trente ans, mais il avait été page de

l'impératrice, et il était entré dans l'armée de fort bonne heure. Il

avait conservé la gaîté et l'espièglerie d'un page: mon frère et moi

nous l'adorions et nous ne le laissions pas un instant en repos. Il

est maintenant général.

Au bout d'une quinzaine de jours, le général Colbert, M. Pétiet, le

général Subervic et les autres officiers du corps qu'ils commandaient

allèrent ailleurs, à Saint-Amand, si je ne me trompe. Ma grand'mère

aimait déjà tant le général Colbert qu'elle pleura son départ. Il

avait été excellent, en effet, parmi nous, et les nombreux officiers

supérieurs que nous eûmes successivement à loger pendant une partie de

la saison nous laissèrent tous des regrets. Mais à mesure que le

licenciement s'opérait, l'intérêt devenait moins vif pour moi, du

moins à l'égard des officiers, qui commençaient à prendre leur parti

et à se préoccuper de l'avenir plus que du passé. Plusieurs même

étaient déjà tout ralliés à la Restauration et avaient de nouveaux

brevets dans leur poche. Ma grand'mère voyait cela avec plaisir et

leur faisait fête. Mais ce royalisme de fraîche date répugnait encore

à ma mère, à moi par conséquent, car je cherchais toujours mon

impression dans ses yeux et mon avis sur ses lèvres.

Plus d'un lui fit la cour car elle était encore charmante, et je crois

qu'elle eût pu facilement se remarier honorablement à cette époque;

mais elle n'en voulut pas entendre parler, et, quoiqu'elle fût

entourée d'hommages, jamais je ne vis moins de coquetterie et plus de

réserve qu'elle n'en montra.

C'était un spectacle imposant que ce continuel passage d'une armée

encore superbe dans notre vallée noire. Le temps fut toujours clair et

chaud. Tous les chemins étaient couverts de ces nobles phalanges qui

défilaient en bon ordre et dans un silence solennel. C'était la

dernière fois qu'on devait voir ces uniformes si beaux, si bien

portés, _usés par la victoire_, comme on l'a dit depuis avec raison,

ces belles figures bronzées, ces fiers soldats si terribles dans les

combats, si doux, si humains, si bien disciplinés pendant la paix. Il

n'y eut pas un seul acte de maraude ou de brutalité à leur reprocher.

Je ne vis jamais parmi eux un homme ivre, quoique le vin chez nous

soit à bon marché, et que le paysan le prodigue au soldat. Nous

pouvions nous promener à toute heure sur les chemins, ma mère et moi,

comme en temps ordinaire, sans craindre la moindre insulte. Jamais on

ne vit le malheur, la proscription, l'ingratitude et la calomnie

supportés avec tant de patience et de dignité; ce qui n'empêcha pas

qu'ils ne fussent nommés les _Brigands de la Loire_.

Deschartres même jeta les hauts cris parce qu'un volume des _Mille et

une Nuits_ fut égaré, et que quatre belles pêches disparurent de

l'espalier où il les regardait mûrir; méfaits dont Hippolyte peut-être

fut le seul coupable. N'importe, Deschartres accusait les brigands, et

il ne se calma que lorsque ma bonne maman lui dit avec un grand

sérieux: «Eh bien! monsieur Deschartres, quand vous écrirez l'histoire

de ces temps-ci, vous n'oublierez pas un fait si grave. Vous direz:

«Une armée entière traversa Nohant et porta le ravage et la

dévastation sur un espalier, où l'on comptait quatre pêches avant

cette terrible époque.»

Je me rappelle qu'il y eut pourtant un autre fait un peu plus grave et

que je raconte précisément pour montrer combien ces _brigands_ se

piquaient d'honneur et de probité.

Nous vîmes passer des régimens de toutes armes, des chasseurs, des

carabiniers, des dragons, des cuirassiers, de l'artillerie et ces

brillans mamelucks avec leurs beaux chevaux et leur costume de

théâtre, que j'avais vus à Madrid. Le régiment de mon père passa

aussi, et les officiers, dont plusieurs l'avaient connu, entrèrent

dans la cour et demandèrent à saluer ma grand'mère et ma mère. Elles

les reçurent en sanglotant, prêtes à s'évanouir. Un officier dont j'ai

oublié le nom s'écria en me voyant: «Ah! voilà sa fille. Il n'y a pas

à se tromper à une pareille ressemblance.» Il me prit dans ses bras et

m'embrassa en me disant: «Je vous ai vue toute petite en Espagne.

Votre père était un brave militaire et bon comme un ange.»

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 11 / 44 段