et je me faisais volontairement, mais sans effort et sans souffrance,
de plus en plus taciturne et immobile à ses côtés. Elle sentait que
cela pouvait être préjudiciable à ma santé, et elle ne me gardait plus
guère auprès d'elle. Elle était poursuivie par une somnolence
fréquente, et comme son sommeil était fort léger, que le moindre
souffle la réveillait péniblement, elle voulut, pour échapper à ce
malaise continuel, régulariser son sommeil de la journée. Elle
s'enfermait donc à midi pour faire sur son grand fauteuil une sieste
qui durait jusqu'à trois heures. Et puis c'étaient des bains de pieds,
des frictions et mille soins particuliers qui la forçaient à
s'enfermer avec Mlle Julie, si bien que je ne la voyais plus guère
qu'aux heures des repas et pendant la soirée, pour faire sa partie ou
tenir les cartes, tandis qu'elle faisait des patiences et des
réussites. Cela m'amusait médiocrement, comme on peut croire: mais je
n'ai point à me reprocher d'y avoir jamais laissé paraître un instant
d'humeur ou de lassitude.
Chaque jour j'étais donc livrée davantage à moi-même, et les courtes
leçons qu'elle me donnait consistaient en un examen de mon cahier
d'extraits, tous les deux ou trois jours, et une leçon de clavecin
qui durait à peine une demi-heure. Deschartres me donnait une leçon de
latin que je prenais de plus en plus mal, car cette langue morte ne me
disait rien; et une leçon de versification française qui me donnait
des nausées, cette forme, que j'aime et que j'admire pourtant, n'étant
point la mienne, et ne me venant pas plus naturellement que
l'arithmétique, pour laquelle j'ai toujours eu une incapacité notoire.
J'étudiais pourtant l'arithmétique et la versification, et le latin,
voire un peu de grec et un peu de botanique par-dessus le marché, et
rien de tout cela ne me plaisait. Pour comprendre la botanique (qui
n'est point du tout une science à la portée des demoiselles), il faut
connaître le mystère de génération et la fonction des sexes; c'est
même tout ce qu'il y a de curieux et d'intéressant dans l'organisme
des plantes. Comme on le pense bien, Deschartres me faisait sauter à
pieds joints par là-dessus, et j'étais beaucoup trop simple pour
m'aviser par moi-même de la moindre observation en ce genre. La
botanique se réduisait donc pour moi à des classifications purement
arbitraires, puisque je n'en saisissais pas les lois cachées, et à une
nomenclature grecque et latine qui n'était qu'un aride travail de
mémoire. Que m'importait de savoir le nom scientifique de toutes ces
jolies herbes des prés, auxquelles les paysannes et les pâtres ont
donné des noms souvent plus poétiques et toujours plus significatifs:
le thym de bergère, la bourse à berger, la patience, le pied de chat,
le baume, la nappe, la mignonnette, la boursette, la repousse, le
danse-toujours, la pâquerette, l'herbe aux gredots, etc. Cette
botanique à noms barbares me semblait la fantaisie des pédans, et de
même pour la versification latine et française, je me demandais, dans
ma superbe ignorance, à quoi bon ces alignemens et ces règles
desséchantes qui gênaient l'élan de la pensée et qui en glaçaient le
développement. Je me répétais tout bas ce que j'avais entendu dire à
ma naïve mère: «A quoi ça sert-il, toutes ces fadaises-là?» Elle avait
le bon sens de Nicole, moi la sauvagerie instinctive d'un esprit très
logique sans le savoir, et très positif par cela même qu'il était très
romanesque: ceci peut sembler un paradoxe, mais j'aurai tant à y
revenir, qu'on me permettra de passer outre pour le moment.
CHAPITRE HUITIEME.
Mes rapports avec mon frère.--Les ressemblances et les
incompatibilités de nos caractères.--Violences de ma
bonne.--Tendances morales que développe en moi cette
tyrannie.--Ma grand'mère devient royaliste sans l'être.--Le
portrait de l'empereur Alexandre.--Retour de l'île
d'Elbe.--Nouvelles visions.--Ma mère revient à Nohant.--Je
pardonne à ma bonne.--Le passage de l'armée de la Loire.--La
cocarde du général Subervic.--Le général Colbert.--Comme quoi
Nohant faillit être le foyer et le théâtre d'une Vendée
_patriotique_.--Le licenciement.--Le colonel Sourd.--Les
_brigands de la Loire_.--Les pêches de Deschartres.--Le
régiment de mon père.--Visite de notre cousin.--Dévotion de Mme
de la Marlière.--Départ de ma mère.--Départ de mon
frère.--Solitude.
J'entrerai plus tard dans un détail plus raisonné du goût ou du dégoût
que m'inspirèrent mes diverses études. Ce que je veux retracer ici,
c'est la disposition morale dans laquelle je me trouvai, livrée pour
ainsi dire à mes propres pensées, sans guide, sans causerie, sans
épanchement. J'avais besoin d'exister pourtant, et ce n'est pas
exister que d'être seul. Hippolyte devenait de plus en plus turbulent,
et, dans nos jeux, il n'était pas question d'autre chose que de faire
du mouvement et du bruit. Il m'en donnait bien vite plus que je
n'avais besoin d'en prendre, et cela finissait toujours par quelque
susceptibilité de ma part et quelque rebuffade de la sienne. Nous nous
aimions pourtant, nous nous sommes toujours aimés. Il y avait certains
rapports de caractère et d'intelligence entre nous, malgré d'énormes
différences d'ailleurs. Il était aussi positif que j'étais romanesque,
et pourtant il y avait dans son esprit un certain sens artiste, et
dans sa gaîté un tour d'observation critique qui répondait au côté
enjoué de mes instincts. Il ne venait personne chez nous qu'il ne
jugeât, ne devinât et ne sût reprendre et analyser avec beaucoup de
pénétration, mais avec trop de causticité. Cela m'amusait assez, et
nous étions horriblement moqueurs ensemble. J'avais besoin de gaîté,
et personne n'a jamais su comme lui me faire rire. Mais on ne peut pas
toujours rire, et j'avais encore plus besoin d'épanchement sérieux que
de folie à cette époque-là.
Ma gaîté avec lui avait donc souvent quelque chose sinon de forcé, du
moins de nerveux et de fébrile. A la moindre occasion, elle se
changeait en bouderies et puis en larmes. Mon frère prétendait que
j'avais un mauvais caractère; cela n'était pas, il l'a reconnu plus
tard: j'avais tout bonnement un secret ennui, un profond chagrin que
je ne pouvais pas lui dire, et dont il se fût peut-être moqué comme il
se moquait de tout, même de la tyrannie et des brutalités de
Deschartres.
Je m'étais dit que tout ce que j'apprenais ne me servirait de rien,
puisque, malgré le silence de ma mère à cet égard, j'avais toujours la
résolution de retourner auprès d'elle et de me faire ouvrière avec
elle, aussitôt qu'elle le jugerait possible. L'étude m'ennuyait donc
d'autant plus que je ne faisais pas comme Hippolyte qui, bien
résolûment, s'en abstenait de son mieux. Moi, j'étudiais par
obéissance, mais sans goût et sans entraînement, comme une tâche
fastidieuse que je fournissais durant un certain nombre d'heures fades
et lentes. Ma bonne maman s'en apercevait et me reprochait ma
langueur, ma froideur avec elle, ma préoccupation continuelle qui
ressemblait souvent à de l'imbécilité, et dont Hippolyte me raillait
tout le premier sans miséricorde. J'étais blessée de ces reproches et
de ces railleries, et on m'accusait d'avoir un amour-propre excessif.
J'ignore si j'avais beaucoup d'amour-propre en effet, mais j'ai bien
conscience que mon dépit ne venait pas de l'orgueil contrarié, mais
d'un mal plus sérieux, d'une peine de cœur méconnue et froissée.
Jusqu'alors Rose m'avait menée assez doucement, en égard à
l'impétuosité naturelle de son caractère. Elle avait été tenue en
bride par la fréquente présence de ma mère à Nohant, ou plutôt elle
avait obéi à un instinct qui commençait à se modifier, car elle
n'était pas dissimulée, j'aime à lui rendre cette justice. Je pense
qu'elle était de la nature de ces bonnes couveuses qui soignent
tendrement leurs petits tant qu'ils peuvent dormir sous leur aile,
mais qui ne leur épargnent pas les coups de bec quand ils commencent à
voler et à courir seuls. A mesure que je me faisais grandelette, elle
ne me dorlotait plus, et, en effet, je n'avais plus besoin de l'être;
mais elle commençait à me brutaliser, ce dont je me serais fort bien
passée. Désirant ardemment complaire à ma grand'mère, elle prenait en
sous-ordre le soin et la responsabilité de mon éducation physique, et
elle m'en fit une sorte de supplice. Si je sortais sans prendre toutes
les petites précautions indiquées contre le rhume, j'étais d'abord, je
ne dirai pas grondée mais abasourdie; le mot n'est que ce qu'il faut
pour exprimer la tempête de sa voix et l'abondance des épithètes
injurieuses qui ébranlaient mon système nerveux. Si je déchirais ma
robe, si je cassais mon sabot, si, en tombant dans les broussailles,
je me faisais une égratignure qui eût pu faire soupçonner à ma
grand'mère que je n'avais pas été bien surveillée, j'étais battue
assez doucement d'abord, et comme par mesure d'intimidation, peu à peu
plus sérieusement, par système de répression, et enfin tout à fait,
par besoin d'autorité et par habitude de violence. Si je pleurais,
j'étais battue plus fort; si j'avais eu le malheur de crier, je crois
qu'elle m'aurait tuée, car lorsqu'elle était dans le paroxisme de la
colère, elle ne se connaissait plus. Chaque jour l'impunité la
rendait plus rude et plus cruelle, et en cela elle abusa étrangement
de ma bonté; car si je ne la fis point chasser (ma grand'mère ne lui
eût certes pas pardonné d'avoir seulement levé la main sur moi), ce
fut uniquement parce que je l'aimais, en dépit de son abominable
humeur. Je suis ainsi faite, que je supporte longtemps, très longtemps
ce qui est intolérable. Il est vrai que quand ma patience est lassée,
je brise tout d'un coup et pour jamais.
Pourquoi aimais-je cette fille au point de me laisser opprimer et
briser à chaque instant? C'est bien simple, c'est qu'elle aimait ma
mère, c'est qu'elle était encore la seule personne de chez nous qui me
parlât d'elle quelquefois, et qui ne m'en parlât jamais qu'avec
admiration et tendresse. Elle n'avait pas l'intelligence assez déliée
pour voir jusqu'au fond de mon âme le chagrin qui me consumait, et
pour comprendre que mes distractions, mes négligences, mes bouderies
n'avaient pas d'autre cause: mais quand j'étais malade elle me
soignait avec une tendresse extrême. Elle avait pour me désennuyer
mille complaisances que je ne rencontrais point ailleurs; si je
courais le moindre danger, elle m'en tirait avec une présence
d'esprit, un courage et une vigueur qui me rappelaient quelque chose
de ma mère. Elle se serait jetée dans les flammes ou dans la mer pour
me sauver; enfin, ce que je craignais plus que tout, les reproches de
ma grand'mère, elle ne m'y exposa jamais, elle m'en préserva toujours.
Elle eût menti au besoin pour m'épargner son blâme, et quand mes
légères fautes m'avaient placée dans l'alternative d'être battue par
ma bonne ou grondée par ma grand'mère, je préférais de beaucoup être
battue.
Pourtant, ces coups m'offensaient profondément. Ceux de ma mère ne
m'avaient jamais fait d'autre mal et d'autre peine que le chagrin de
la voir fâchée contre moi. Il y avait longtemps d'ailleurs qu'elle
avait cessé entièrement ce genre de correction, qu'elle pensait n'être
applicable qu'à la première enfance. Rose, procédant au rebours,
adoptait ce système à un âge de ma vie où il pouvait m'humilier et
m'avilir. S'il ne me rendit point lâche, c'est que Dieu m'avait donné
un instinct très juste de la véritable dignité humaine. Sous ce
rapport, je le remercie de grand cœur de tout ce que j'ai supporté et
souffert. J'ai appris de bonne heure à mépriser l'injure et le dommage
que je ne mérite pas. J'avais vis-à-vis de Rose un profond sentiment
de mon innocence et de son injustice, car je n'ai jamais eu aucun
vice, aucun travers qui ait pu motiver ses indignations et ses
emportemens. Tous mes torts étaient involontaires et si légers, que je
ne comprendrais pas ses fureurs aujourd'hui si je ne me rappelais
qu'elle était rousse, et qu'elle avait le sang si chaud qu'en plein
hiver elle était vêtue d'une robe d'indienne et dormait la fenêtre
ouverte.
Je m'habituai donc à l'humiliation de mon esclavage, et j'y trouvai
l'aliment d'une sorte de stoïcisme naturel dont j'avais peut-être
besoin pour pouvoir vivre avec une sensibilité de cœur trop
surexcitée. J'appris de moi-même à me raidir contre le malheur, et, à
cet égard, j'étais assez encouragée par mon frère, qui, dans nos
escapades, me disait en riant: «_Ce soir, nous serons battus._» Lui,
horriblement battu par Deschartres, prenait son parti avec un mélange
de haine et d'insouciance. Il se trouvait vengé par la satire; moi, je
trouvais ma vengeance dans mon héroïsme et dans le pardon que
j'accordais à ma bonne. Je me guindais même un peu pour me rehausser
vis-à-vis de moi-même dans cette lutte de la force morale contre la
force brutale, et lorsqu'un coup de poing sur la tête m'ébranlait les
nerfs et remplissait mes yeux de larmes, je me cachais pour les
essuyer. J'aurais rougi de les laisser voir.
J'aurais pourtant mieux fait de crier et de sangloter. Rose était
bonne, elle eût eu des remords si elle se fût avisée qu'elle me
faisait du mal. Mais peut-être bien aussi n'avait-elle pas conscience
de ses voies de fait tant elle était impétueuse et irréfléchie. Un
jour qu'elle m'apprenait à _marquer_ mes bas, et que je prenais trois
mailles au lieu de deux avec mon aiguille, elle m'appliqua un furieux
soufflet. «Tu aurais dû, lui dis-je froidement, ôter ton dé pour me
frapper la figure, quelque jour tu me casseras les dents.» Elle me
regarda avec un étonnement sincère, elle regarda son dé et la marque
qu'il avait laissée sur ma joue. Elle ne pouvait croire ce que fût
elle qui, à l'instant même, venait de me faire cette marque-là.
Quelquefois elle me menaçait d'une grande tape aussitôt après me
l'avoir donnée, à son insu apparemment.
Je ne reviendrai plus sur cet insipide sujet; qu'il me suffise de dire
que pendant trois ou quatre ans je ne passai guère de jour sans
recevoir, à l'improviste, quelque horion qui ne me faisait pas
toujours grand mal, mais qui chaque fois me causait un saisissement
cruel et me replongeait, moi nature confiante et tendre, dans un
roidissement de tout mon être moral. Il n'y avait peut-être pas de
quoi, étant aimée quand même, me persuader que j'étais malheureuse,
d'autant plus que je pouvais faire cesser cet état de choses et que je
ne le voulus jamais. Mais que je fusse fondée ou non à me plaindre de
mon sort, je me sentis, je me trouvai malheureuse, et c'était l'être
en réalité. Je m'habituais même à goûter une sorte d'amère
satisfaction à protester intérieurement et à toute heure contre cette
destinée, à m'obstiner de plus en plus à n'aimer qu'un être absent et
qui semblait m'abandonner à ma misère, à refuser à ma bonne maman
l'élan de mon cœur et de mes pensées, à critiquer en moi-même
l'éducation que je recevais et dont je lui laissais volontairement
ignorer les déboires, enfin à me regarder comme un pauvre être
exceptionnellement voué à l'esclavage, à l'injustice, à l'ennui et à
d'éternels regrets.
Qu'on ne me demande donc plus pourquoi, pouvant me targuer d'une
espèce d'aristocratie de naissance, et priser les jouissances d'un
certain bien-être, j'ai toujours porté ma sollicitude et ma sympathie
familière, mon intimité de cœur, si je puis ainsi dire, vers les
opprimés. Cette tendance s'est faite en moi par la force des choses,
par la pression des circonstances extérieures, bien longtemps avant
que l'étude de la vérité et le raisonnement de la conscience m'en
eussent fait un devoir. Je n'y ai donc aucune gloire, et ceux qui
pensent comme moi ne doivent pas plus m'en faire un mérite que ceux
qui pensent autrement ne sont fondés à m'en faire un reproche.
Ce qu'il y a de certain, ce que l'on ne contestera pas, de bonne foi,
après avoir lu l'histoire de mon enfance, c'est que le choix de mes
opinions n'a point été un caprice, une fantaisie d'artiste, comme on
l'a dit: mais le résultat inévitable de mes premières douleurs, de mes
plus saintes affections, de ma situation même dans la vie.
Ma grand'mère, après une courte résistance à l'entraînement de sa
caste, était devenue non pas royaliste, mais _partisan de l'ancien
régime_, comme on disait alors. Elle s'était toujours fait une sorte
de violence pour accepter, non pas l'usurpation heureuse de l'homme de
génie, mais l'insolence des parvenus qui avaient partagé sa fortune
sans l'avoir conquise aux mêmes titres. De nouveaux insolens
arrivaient: mais elle n'était pas aussi choquée de leur arrogance,
parce qu'elle l'avait déjà connue, et que, d'ailleurs, mon père
n'était plus là avec ses instincts républicains pour lui en montrer le
ridicule.
Il faut dire aussi qu'après la longue tension du règne grandiose et
absolu de l'empereur, l'espèce de désordre anarchique qui suivit
immédiatement la Restauration avait quelque chose de nouveau qui
ressemblait à la liberté dans les provinces. Les libéraux parlaient
beaucoup, et on rêvait une sorte d'état politique et moral jusqu'alors
inconnu en France, l'État _constitutionnel_ dont personne ne se
faisait une idée juste, et que nous n'avons connu qu'en paroles; une
royauté sans pouvoirs absolus, un laisser-aller de l'opinion et du
langage en tout ce qui touchait aux institutions ébranlées et
replâtrées à la surface. Il régnait sous ce rapport beaucoup de
tolérance dans un certain milieu bourgeois que ma grand'mère eût
volontiers écouté de préférence à son vieux cénacle. Mais _ces dames_
(comme disait mon père) ne lui permirent guère de raisonner. Elles
avaient l'intolérance de la passion. Elles vouaient à la haine la plus
tenace et la plus étroite tout ce qui osait regretter _le Corse_, sans
songer que la veille encore elles avaient frayé sans répugnance avec
son cortége. Jamais on n'a vu tant de petitesses, tant de commérages,
tant d'accusations, tant d'aversions, tant de dénonciations.
Heureusement nous étions loin des foyers de l'intrigue. Les lettres
que recevait ma grand'mère nous en apportaient seulement un reflet, et
Deschartres se livrait à des déclamations souverainement absurdes
contre le _tyran_, auquel il n'accordait même pas une intelligence
ordinaire. Quant à moi, j'entendais dire tant de choses que je ne
savais plus que penser. L'empereur Alexandre était le grand
législateur, le philosophe des temps modernes, le nouveau Frédéric le
Grand, l'homme de génie par excellence. On envoyait son portrait à ma
grand'mère et elle me le donnait à encadrer. Sa figure, que j'examinai
avec grande attention, puisqu'on disait que Bonaparte n'était qu'un
petit garçon auprès de lui, ne me toucha point. Il avait la tête
lourde, la face molle, le regard faux, le sourire niais. Je ne l'ai
jamais vu qu'en peinture, mais je présume que parmi tant de portraits
répandus alors en France à profusion, quelques-uns ressemblaient.
Aucun ne m'inspira de sympathie, et malgré moi je me rappelais
toujours les beaux yeux clairs de _mon empereur_ qui s'étaient une
fois attachés sur les miens dans un temps où l'on me disait que cela
me porterait bonheur.
Mais voilà que tout à coup, dans les premiers jours de mars, la
nouvelle nous arrive qu'il est débarqué, qu'il marche sur Paris. Je ne
sais si elle nous vint de Paris ou du Midi; mais ma grand'mère ne
partagea pas la confiance de _ces dames_, qui écrivaient:
«Réjouissons-nous. Cette fois, on le pendra, ou tout au moins on
l'enfermera dans une cage de fer.» Ma bonne maman jugea tout
autrement, et nous dit: «Ces Bourbons sont incapables, et Bonaparte va
les chasser pour toujours. C'est leur destinée d'être dupes; comment
peuvent-ils croire que tous ces généraux qui ont trahi leur maître ne
vont pas les trahir maintenant pour retourner à lui? Dieu veuille que
tout cela n'amène pas de terribles représailles, et que Bonaparte ne
les traite pas comme il a traité le duc d'Enghien!»
Quant à moi, je n'ai pas grand souvenir de ce qui se passa à Nohant
durant les cent-jours. J'étais absorbée dans de longues rêveries où je
ne voyais pas clair. J'étais ennuyée d'entendre toujours parler
politique, et tous ces brusques reviremens de l'opinion étaient
inexplicables pour ma jeune logique. Je voyais tout le monde changé et
transformé du jour au lendemain. Nos provinciaux et nos paysans
s'étaient trouvés royalistes tout d'un coup, sans que je pusse
comprendre pourquoi. Où étaient ces bienfaits des Bourbons tant
annoncés et tant vantés?
Chaque jour nous apportait vaguement la nouvelle de l'entrée
triomphante de Napoléon dans toutes les villes qu'il traversait, et
voilà que beaucoup de gens redevenaient bonapartistes qui avaient
crié: _A bas le tyran!_ et traîné le drapeau tricolore dans la boue.
Je ne comprenais pas assez tout cela pour en être indignée, mais
j'éprouvais un dégoût involontaire et comme un ennui d'être au monde.
Il me semblait que tout le monde était fou, et je revenais à mon rêve
de la campagne de Russie et de la campagne de France. Je retrouvais
mes ailes, et je m'en allais au-devant de l'empereur pour lui demander
compte de tout le mal et de tout le bien qu'on disait de lui.
Une fois, je songeai que je l'emportais à travers l'espace et que je
le déposais sur la coupole des Tuileries. Là j'avais un long entretien
avec lui, je lui faisais mille questions, et je lui disais: «Si tu me
prouves par tes réponses que tu es, comme on le dit, un monstre, un
ambitieux, un buveur de sang, je vais te précipiter en bas et te
briser sur le seuil de ton palais; mais si tu te justifies, si tu es
ce que j'ai cru, le bon, le grand, le juste empereur, le père des
Français, je te reporterai sur ton trône, et avec mon épée de feu je
te défendrai de tes ennemis.» Il m'ouvrit alors son cœur et m'avoua
qu'il avait commis beaucoup de fautes par un trop grand amour de la
gloire: mais il me jura qu'il aimait la France, et que désormais il ne
songerait plus qu'à faire le bonheur du peuple. Sur quoi je le touchai
de mon épée de feu qui devait le rendre invulnérable.
Il est fort étrange que je fisse ces rêves tout éveillée, et souvent
en apprenant machinalement des vers de Corneille ou de Racine que je
devais réciter à ma leçon. C'était une espèce d'hallucination, et j'ai
remarqué depuis que beaucoup de petites filles, lorsqu'elles
approchent d'une certaine crise de développement physique, sont
sujettes à des extases ou à des visions encore plus bizarres. Je ne me
rappellerais probablement pas les miennes si elles n'avaient pris
obstinément la même forme pendant quelques années consécutives, et si
elles ne s'étaient pas fixées sur l'empereur et sur la grande armée,
il me serait impossible d'expliquer pourquoi. Certes, j'avais des
préoccupations plus personnelles et plus vives, et mon imagination eût
dû ne me présenter que le fantôme de ma mère dans l'espèce d'Éden
qu'elle m'avait fait envisager un instant, et auquel j'aspirais sans
cesse. Il n'en fut rien pourtant, je pensais à elle à toute heure et
je ne la voyais jamais: au lieu que cette pâle figure de l'empereur
que je n'avais vue qu'un instant se dessinait toujours devant moi et
devenait vivante et parlante aussitôt que j'entendais prononcer son
nom.
Pour n'y plus revenir, je dirai que, lorsque le _Bellérophon_
l'emporta à Sainte-Hélène, je fis chavirer le navire en le poussant
avec mon épée de feu; je noyai tous les Anglais qui s'y trouvaient et
j'emportai une fois encore l'empereur aux Tuileries, après lui avoir
bien fait promettre qu'il ne ferait plus la guerre pour son plaisir.
Ce qu'il y a de particulier dans ces visions, c'est que je n'y étais
point moi-même, mais une sorte de génie, tout-puissant, l'ange du
Seigneur, la destinée, la fée de la France, tout ce qu'on voudra
excepté la petite fille de onze ans, qui étudiait sa leçon ou arrosait
son petit jardin pendant les promenades aériennes de son _moi_
fantastique.
Je n'ai rapporté ceci que comme un fait physiologique. Ce n'était pas
le résultat d'une exaltation de l'âme ni d'un engouement politique,
car, cela se produisait en moi dans mes pires momens de langueur, de
froideur et d'ennui, et souvent après avoir écouté sans intérêt et
comme malgré moi ce qui se disait à propos de la politique. Je
n'ajoutais aucune loi, aucune superstition à mon rêve, je ne le pris
jamais au sérieux, je n'en parlai jamais à personne: il me fatiguait,
et je ne le cherchais pas. Il s'emparait de moi par un travail de mon
cerveau tout à fait imprévu et indépendant de ma volonté.