moi une poupée de bois; un beau mariage! avec un monsieur qui rougira
de ma mère et la mettra à la porte de chez moi; une belle fortune, qui
m'aura coûté tout mon bonheur et qui me forcera à être une mauvaise
fille! Non, j'aime mieux mourir que d'avoir toutes ces belles
choses-là. Je veux bien aimer ma grand'mère, je veux bien venir la
soigner et faire sa partie de grabuge et de loto quand elle
s'ennuiera; mais je ne veux pas demeurer avec elle. Je ne veux pas de
son château et de son argent; je n'en ai pas besoin, qu'elle les donne
à Hippolyte, ou à Ursule, ou à Julie, puisqu'elle aime tant Julie:
moi, je veux être pauvre avec toi, et on n'est pas heureuse sans sa
mère.»
Je ne sais pas tout ce que j'ajoutai, je fus éloquente à ma manière,
puisque ma mère se trouva réellement influencée. «Ecoute, me dit-elle,
tu ne sais pas ce que c'est que la misère pour de jeunes filles! moi,
je le sais, et je ne veux pas que Caroline et toi passiez par où j'ai
passé quand je me suis trouvée orpheline et sans pain à quatorze ans;
je n'aurais qu'à mourir et à vous laisser comme cela! Ta grand'mère te
reprendrait peut-être, mais elle ne prendra jamais ta sœur, et que
deviendrait-elle? Mais il y a un moyen d'arranger tout. On peut
toujours être assez riche en travaillant, et je ne sais pas pourquoi,
moi qui sais travailler, je ne fais plus rien, et pourquoi je vis de
mes rentes comme une belle dame. Ecoute-moi bien; je vais essayer de
monter un magasin de modes. Tu sais que j'ai été déjà modiste et que
je fais les chapeaux et les coiffures mieux que les perruches qui
coiffent ta bonne maman tout de travers, et qui font payer leurs
vilains chiffons les yeux de la tête. Je ne m'établirai pas à Paris,
il faudrait trop d'argent; mais, en faisant des économies pendant
quelques mois, et en empruntant une petite somme que ma sœur ou
Pierret me feront bien trouver, j'ouvrirai une boutique à Orléans, où
j'ai déjà travaillé. Ta sœur est adroite, tu l'es aussi, et tu auras
plus vite appris ce métier-là que le grec et le latin de M.
Deschartres. A nous trois, nous suffirons au travail; je sais qu'on
vend bien à Orléans et que la vie n'est pas très chère. Nous ne sommes
pas des princesses, nous vivrons de peu, comme du temps de la rue
Grange-Batelière; nous prendrons plus tard Ursule avec nous. Et puis
nous ferons des économies, et, dans quelques années, si je peux vous
donner à chacune huit ou dix mille francs, ce sera de quoi vous marier
avec d'honnêtes ouvriers qui vous rendront plus heureuses que des
marquis et des comtes. Au fait, tu ne seras jamais à ta place dans ce
monde-là. On ne t'y pardonnera pas d'être ma fille et d'avoir eu un
grand-père marchand d'oiseaux. On t'y fera rougir à chaque instant, et
si tu avais le malheur de prendre leurs grands airs, tu ne te
pardonnerais plus à toi-même de n'être qu'à moitié noble. C'est donc
résolu. Garde bien ce secret-là. Je vais partir, et je m'arrêterai un
jour ou deux à Orléans pour m'informer et voir des boutiques à louer.
Puis je préparerai tout à Paris, je t'écrirai en cachette par Ursule
ou par Catherine, quand tout sera arrangé, et je viendrai te prendre
ici. J'annoncerai ma résolution à ma belle-mère: je suis ta mère, et
personne ne peut m'ôter mes droits sur toi. Elle se fâchera, elle me
retirera le surplus de pension qu'elle me donne, je m'en moquerai:
nous partirons d'ici pour prendre possession de notre petite boutique,
et quand elle passera dans son carrosse par la grande rue d'Orléans,
elle verra en lettres longues comme le bras: «_Madame veuve Dupin,
marchande de modes._»
FIN DU TOME CINQUIÈME.
Typographie L. Schnauss.
HISTOIRE DE MA VIE.
HISTOIRE
DE MA VIE
PAR
Mme GEORGE SAND.
Charité envers les autres;
Dignité envers soi-même;
Sincérité devant Dieu.
Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
15 avril 1847.
GEORGE SAND.
TOME SIXIÈME.
PARIS, 1855.
LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
CHAPITRE SEPTIEME.
(SUITE.)
Première nuit d'insomnie et de désespoir.--La chambre
déserte.--Première déception.--Liset.--Projet romanesque.--Mon
trésor.--Accident arrivé à ma grand'mère.--Je renonce à mon
projet.--Ma grand'mère me néglige forcément.--Leçons de
Deschartres.--La botanique.--Mon dédain pour ce qu'on
m'enseigne.
Ce beau projet me tourna la tête. J'en eus presque une attaque de
nerfs. Je sautais par la chambre en criant et en riant aux éclats, et
en même temps je pleurais. J'étais comme ivre. Ma pauvre mère était
certainement de bonne foi et croyait à sa résolution, sans cela elle
n'eût point à la légère empoisonné l'insouciance ou la résignation de
mes jeunes années par un rêve trompeur; car il est certain que ce rêve
s'empara de moi et me créa pour longtemps des agitations et des
tourmens sans rapport naturel avec mon âge.
Je mis alors autant de zèle à faire partir ma mère que j'en avais mis
à l'en empêcher. Je l'aidais à faire ses paquets, j'étais gaie,
j'étais heureuse; il me semblait qu'elle reviendrait me chercher au
bout de huit jours. Mon enjouement, ma pétulance étonnèrent ma bonne
maman pendant le dîner, d'autant plus que j'avais tant pleuré que
j'avais les paupières presque en sang, et que ce contraste était
inexplicable. Ma mère me dit quelques mots à l'oreille pour m'engager
à m'observer et à ne pas donner de soupçons. Je m'observai si bien, je
fus si discrète, que jamais personne ne se douta de mon projet, bien
que je l'aie porté quatre ans dans mon cœur avec toutes les émotions
de la crainte et de l'espérance; je ne le confiai jamais, pas même à
Ursule.
Pourtant, à mesure que la nuit approchait (ma mère devait partir à la
première aube), j'étais inquiète, épouvantée. Il me semblait que ma
mère ne me regardait pas de l'air d'intelligence et de sécurité qu'il
aurait fallu pour me consoler. Elle devenait triste et préoccupée.
Pourquoi était-elle triste, puisqu'elle devait sitôt revenir,
puisqu'elle allait travailler à notre réunion, à notre bonheur? Les
enfans ne doutent pas par eux-mêmes et ne tiennent pas compte des
obstacles, mais quand ils voient douter ceux en qui leur foi repose,
ils tombent dans une détresse de l'âme qui les fait ployer et trembler
comme de pauvres brins d'herbe.
On m'envoya coucher à neuf heures, comme à l'ordinaire. Ma mère
m'avait bien promis de ne pas se coucher elle-même sans entrer dans
ma chambre pour me dire encore adieu et me renouveler ses engagemens;
mais je craignis qu'elle ne voulût m'éveiller si elle me supposait
endormie, et je ne me couchai pas; c'est-à-dire que je me relevai
aussitôt que Rose fut partie, car lorsqu'elle m'avait mise au lit,
elle redescendait attendre auprès de Julie le coucher de ma
grand'mère. Ce coucher était fort long. Ma grand'mère mangeait un peu
et très lentement; et puis, pendant qu'on lui apprêtait et lui
arrangeait, sur la tête et sur les épaules, une douzaine de petits
bonnets et de petits fichus de toile, de soie, de laine et d'ouate,
elle écoutait le rapport de Julie sur les choses intimes de la
famille, et celui de Rose sur les détails du ménage. Cela durait
jusqu'à deux heures du matin, et c'est alors seulement que Rose venait
se coucher dans le cabinet contigu à ma chambrette.
Cette chambrette donnait sur un long corridor presque en face de la
porte du cabinet de toilette de ma mère, par lequel elle passait
ordinairement pour rentrer chez elle, et je ne pouvais manquer de la
saisir au passage et de m'entretenir encore avec elle avant que Rose
vînt nous interrompre. Mais nous pouvions être surveillées par
exception cette nuit-là, et, dans ma terreur de ne pouvoir plus
m'épancher avec l'objet de mon amour, je voulus lui écrire une longue
lettre. Je fis des prodiges d'adresse et de patience pour rallumer ma
bougie, sans allumettes, à mon feu presque éteint; j'en vins à bout,
et j'écrivis sur des feuilles arrachées à mon cahier de verbes latins.
Je vois encore ma lettre et l'écriture ronde et enfantine que j'avais
dans ce temps-là; mais qu'y avait-il dans cette lettre? Je ne m'en
souviens plus. Je sais que je l'écrivis dans la fièvre de
l'enthousiasme, que mon cœur y coulait à flots pour ainsi dire, et
que ma mère l'a gardée longtemps comme une relique; mais je ne l'ai
pas retrouvée dans les papiers qu'elle m'a laissés. Mon impression est
que jamais passion plus profonde et plus pure ne fut plus naïvement
exprimée, car mes larmes l'arrosèrent littéralement, et à chaque
instant j'étais forcée de retracer les lettres effacées par mes
pleurs.
Mais comment remettre cette lettre à ma mère si elle était
accompagnée, en montant l'escalier, par Deschartres? J'imaginai,
pendant que j'en avais le temps encore, de pénétrer dans la chambre de
ma mère sur la pointe du pied. Il fallait ouvrir et fermer des portes,
précisément au-dessus de la chambre de Mlle Julie. La maison est d'une
sonorité effrayante, grâce à une immense cage d'escalier où vibre le
moindre souffle. J'en vins à bout cependant, et je plaçai ma lettre
derrière un petit portrait de mon grand'père qui était comme caché
derrière une porte. C'était un dessin au crayon où il était
représenté, non pas jeune, mince et coquet, comme dans le grand
pastel du salon, avec une veste de chambre en taffetas feuille-morte
à boutons de diamant et les cheveux relevés avec un peigne, une
palette à la main, et vis-à-vis d'un paysage ébauché couleur de rose
et bleu turquoise; mais vieux, cassé, en grand habit carré, en bourse
et ailes de pigeon, gros, flasque et courbé sur une table de travail,
comme il devait être peu de temps avant de mourir. J'avais mis sur
l'adresse de ma lettre: «Place ta réponse derrière ce même portrait du
vieux Dupin. Je la trouverai demain quand tu seras partie.» Il ne me
restait plus qu'à trouver un moyen d'avertir ma mère d'avoir à
chercher derrière ce portrait; j'y accrochai son bonnet de nuit: et,
dans le bonnet de nuit, je mis un mot au crayon: «Secoue le portrait.»
Toutes mes précautions prises, je revins me coucher, sans faire le
moindre bruit; mais je restai assise sur mon lit, dans la crainte que
la fatigue ne vainquît ma résolution. J'étais brisée par les larmes et
les émotions de la journée, et je m'assoupissais à chaque instant,
mais j'étais réveillée en sursaut par les battemens de mon cœur, et
je croyais entendre marcher dans le corridor. Enfin minuit sonna à la
pendule de Deschartres dont la chambre n'était séparée de la mienne
que par la muraille. Deschartres monta le premier; j'entendis son pas
lourd et régulier, et ses portes fermées avec une majestueuse lenteur.
Ma mère vint un quart d'heure après, mais Rose était avec elle, elle
venait l'aider à faire ses malles. Rose n'avait pas l'intention de
nous contrarier, mais elle avait été souvent réprimée pour sa
faiblesse dans ces sortes d'occasions, et je ne pouvais plus me fier à
elle. D'ailleurs, j'avais besoin de voir ma mère sans témoin. Je me
renfonçai donc sous mes couvertures, à demi vêtue encore, et je ne
bougeai pas. Ma mère passa, Rose resta avec elle une demi-heure, puis
vint se coucher. J'attendis encore une demi-heure qu'elle fût
endormie, puis bravant tout, j'ouvris tout doucement ma porte, et m'en
allai trouver ma mère.
Elle lisait ma lettre, elle pleurait. Elle m'étreignit sur son cœur:
mais elle était retombée de la hauteur de notre projet romanesque dans
une hésitation désespérante. Elle comptait que je m'habituerais à ma
grand'mère, elle se reprochait de m'avoir monté la tête, elle
m'engageait à l'oublier. C'était comme des coups de poignard froids
comme la mort dans mon pauvre cœur. Je lui fis de tendres reproches,
et j'y mis tant de véhémence qu'elle s'engagea de nouveau à revenir me
chercher dans trois mois au plus tard, si ma bonne maman ne me
conduisait pas à Paris à l'hiver, et si je persistais dans ma
résolution. Mais ce n'était pas assez pour me rassurer, je voulais
qu'elle répondît par écrit à l'ardente supplication de ma lettre. Je
demandais une lettre d'elle à trouver, après son départ, derrière le
portrait, une lettre que je pourrais relire tous les jours en secret
pour me donner du courage et entretenir mon espérance. Elle ne put
m'envoyer coucher qu'à ce prix, et j'allai essayer de réchauffer mon
pauvre corps glacé dans mon lit encore plus froid. Je me sentais
malade: j'aurais voulu dormir comme elle le désirait pour oublier un
instant mon angoisse: mais cela me fut impossible. J'avais le doute,
c'est-à-dire le désespoir dans l'âme: c'est tout un pour les enfans,
puisqu'ils ne vivent que de songes, et de confiance en leurs songes.
Je pleurai si amèrement que j'avais le cerveau brisé, et quand le jour
parut pâle et triste, c'était la première aube que je voyais paraître
après une nuit de douleur et d'insomnie. Combien d'autres depuis, que
je ne saurais compter!
J'entendis rouvrir les portes, descendre les paquets: Rose se leva, je
n'osai lui montrer que je ne dormais pas; elle en eût été attendrie
cependant; mais mon amour, à force d'être exalté, devenait romanesque,
il avait besoin de mystère. Pourtant lorsque la voiture roula dans la
cour, lorsque j'entendis les pas de ma mère dans le corridor, je n'y
pus tenir, je m'élançai pieds nus sur le carreau, je me précipitai
dans ses bras, et perdant la tête, je la suppliai de m'emmener. Elle
me reprocha de lui faire du mal lorsqu'elle souffrait déjà tant de me
quitter. Je me soumis, je retournai à mon lit; mais lorsque
j'entendis le dernier roulement de la voiture qui l'emportait, je ne
pus retenir des cris de désespoir, et Rose elle-même, malgré la
sévérité dont elle commençait à s'armer, ne put retenir ses larmes en
me retrouvant dans cet état pitoyable, trop violent pour mon âge et
qui aurait dû me rendre folle, si Dieu, me destinant à souffrir, ne
m'eût douée d'une force extraordinaire.
Je reposai cependant quelques heures: mais à peine fus-je éveillée que
je retrouvai mon chagrin, et que mon cœur se brisa à l'idée que ma
mère était partie, peut-être pour toujours. Aussitôt habillée, je
courus à sa chambre, je me jetai sur son lit défait, je baisai mille
fois l'oreiller qui portait encore l'empreinte de sa tête. Puis, je
m'approchai du portrait où je devais trouver une lettre, mais Rose
entra, et je dus renfermer ma douleur: non pas que cette fille, dont
le cœur était bon, m'en eût fait un crime, mais j'éprouvais une sorte
d'amère douceur à cacher ma souffrance. Elle se mit à faire la
chambre, à enlever les draps, à relever les matelas, à fermer les
persiennes.
Assise dans un coin, je la regardais faire, j'étais comme hébétée. Il
me semblait que ma mère était morte, et qu'on rendait au silence et à
l'obscurité cette chambre où elle ne rentrerait plus.
Ce ne fut que dans la journée que je pus trouver le moyen d'y rentrer
sans être observée, et je courus au portrait, le cœur palpitant
d'espérance; mais j'eus beau secouer et retourner l'image du vieux
Francueil, on ne lui avait rien confié pour moi; ma mère, ne voulant
pas entretenir dans mon esprit une chimère qu'elle regrettait déjà
sans doute d'y avoir fait naître, avait cru ne pas devoir me répondre.
Ce fut pour moi le dernier coup. Je restai tout le temps de ma
récréation immobile et abrutie dans cette chambre devenue si froide,
si mystérieuse et si morne. Je ne pleurais plus, je n'avais plus de
larmes, et je commençais à souffrir d'un mal plus profond et plus
déchirant que l'absence. Je me disais que ma mère ne m'aimait pas
autant qu'elle était aimée de moi; j'étais injuste en cette
circonstance; mais, au fond, c'était la révélation d'une vérité que
chaque jour devait confirmer. Ma mère avait pour moi, comme pour tous
les êtres qu'elle avait aimés, plus de passion que de tendresse. Il se
faisait dans son âme comme de grandes lacunes dont elle ne pouvait se
rendre compte. A côté de trésors d'amour, elle avait des abîmes
d'oubli ou de lassitude. Elle avait trop souffert, elle avait besoin
souvent de ne plus souffrir: et moi j'étais comme avide de souffrance,
tant j'avais encore de force à dépenser sous ce rapport-là.
J'avais pour compagnon de mes jeux un petit paysan plus jeune que moi
de deux années, à qui ma mère enseignait à lire et à écrire. Il était
alors fort gentil et fort intelligent. Je me fis non-seulement un
plaisir, mais comme une religion, de continuer l'éducation commencée
par ma mère, et j'obtins de ma grand'mère qu'il viendrait prendre sa
leçon tous les matins à huit heures. Je le trouvais installé dans la
salle à manger, ayant déjà barbouillé une grande page de lettres. On
peut croire que je ne le soumettais pas à la méthode de M. Lubin,
aussi avait-il une jolie écriture, fort lisible. Je corrigeais ses
fautes, je le faisais épeler, et j'exigeais qu'il se rendît compte du
sens des mots. Car je me souvenais d'avoir su lire longtemps avant de
comprendre ce que je lisais. Cela amenait beaucoup de questions de sa
part et d'explications de la mienne. Je lui donnais donc des notions
d'histoire, de géographie, etc., ou plutôt de raisonnement sur ces
choses qui étaient toutes fraîches dans ma tête et qui passaient
facilement dans la sienne.
Le jour du départ de ma mère, je trouvai _Liset_ (diminutif berrichon
de _Louis_) tout en larmes. Il ne voulut pas me dire devant Rose la
cause de son chagrin, mais, quand nous fûmes seuls, il me dit qu'il
pleurait _madame Maurice_. Je me mis à pleurer avec lui, et, de ce
moment, je le pris en amitié véritable. Quand sa leçon était finie, il
allait aux champs, et il revenait à l'heure de ma récréation. Il
n'était ni gai ni bruyant. Il aimait à causer avec moi, et quand
j'étais triste il gardait le silence et marchait derrière moi comme un
confident de tragédie. Le railleur Hippolyte, qui regrettait bien
aussi ma mère, mais qui n'était pas capable d'engendrer une longue
mélancolie, l'appelait mon fidèle Achate.
Je ne lui confiais pourtant rien du tout: je sentais la gravité du
secret que ma mère m'avait confié dans un moment d'entraînement, et je
ne voulais pas encore me persuader que ce secret n'était qu'un leurre.
Pourtant les jours succédèrent aux jours, les semaines aux semaines,
et ma mère ne m'envoya aucun avis particulier; elle ne me fit pas
entendre, par le moindre mot à double sens dans ses lettres, qu'elle
songeât à notre projet. Ma grand'mère s'installa à Nohant pour tout
l'hiver. Je dus me résigner, mais ce ne fut pas sans de grands
déchiremens intérieurs. J'avais, pour me consoler de temps en temps,
une fantaisie en rapport avec ma préoccupation dominante. C'était de
me figurer que, quand je souffrirais trop, je pourrais exécuter la
tendre menace que j'avais faite à ma mère de quitter Nohant seule et à
pied pour aller la trouver à Paris. Il y avait des momens où ce projet
me paraissait très réalisable, et je me promettais d'en faire part à
Liset, le jour où j'aurais définitivement résolu de me mettre en
route. Je comptais qu'il m'accompagnerait.
Ce n'était ni la longueur du chemin, ni la souffrance du froid, ni
aucun danger qui me faisait hésiter, mais je ne pouvais me résoudre à
demander l'aumône en chemin, et il me fallait un peu d'argent. Voici
ce que j'imaginai pour m'en procurer au besoin. Mon père avait
rapporté d'Italie, à ma mère, un très beau collier d'ambre jaune mat
qui n'avait guère d'autre valeur que le souvenir, et qu'elle m'avait
donné. J'avais ouï dire à ma mère qu'il l'avait payé fort cher, _deux
louis!_ cela me paraissait très considérable. En outre j'avais un
petit peigne en corail, un brillant gros comme une tête d'épingle
monté en bague, une bonbonnière d'écaille blonde garnie d'un petit
cercle d'or qui valait trois francs, et quelques débris de bijoux sans
aucune valeur, que ma mère et ma grand'mère m'avaient donnés pour en
orner ma poupée. Je rassemblai toutes ces richesses dans une petite
encoignure de la chambre de ma mère, où personne n'entrait que moi, à
la dérobée, en de certains jours: et, en moi-même, j'appelai cela _mon
trésor_. Je songeai d'abord à le confier à Liset ou à Ursule, pour
qu'ils le vendissent à la Châtre. Mais on eût pu les soupçonner
d'avoir volé ces bijoux, du moment qu'ils en voudraient faire de
l'argent, et je m'avisai d'un meilleur moyen tout à fait conforme à
celui usité par les princesses errantes de mes contes de fées: c'était
d'emporter mon trésor dans ma poche, et, chaque fois que j'aurais
faim en voyage, d'offrir en paiement une perle de mon collier, ou une
petite brisure de mes vieux ors. Chemin faisant, je trouverais bien un
orfèvre à qui je pourrais vendre ma bonbonnière, mon peigne ou ma
bague, et je me figurais que j'aurais encore de quoi dédommager ma
mère, en arrivant, de la dépense que j'allais lui occasionner.
Quand je crus m'être ainsi assurée de la possibilité de ma fuite, je
me sentis un peu plus calme, et dans mes accès de chagrin, je me
glissais dans la chambre sombre et déserte, j'allais ouvrir
l'encoignure et je me consolais en contemplant mon trésor,
l'instrument de ma liberté. Je commençais à être, non plus en
imagination, mais en réalité, si malheureuse que j'aurais certainement
pris la clef des champs, sauf à être rattrapée et ramenée au bout
d'une heure (chance que je ne voulais pas prévoir, tant je me croyais
certaine d'aller vite et de me cacher habilement dans les buissons du
chemin), sans un nouvel accident arrivé à ma grand'mère.
Un jour au milieu de son dîner, elle se trouva prise d'un
étourdissement, elle ferma les yeux, devint pâle, et resta immobile et
comme pétrifiée pendant une heure. Ce n'était pas un évanouissement,
mais plutôt une sorte de catalepsie. La vie molle et sans mouvement
physique qu'elle s'était obstinée à mener avait mis en elle un germe
de paralysie qui devait l'emporter plus tard, et qui s'annonça dès
lors par une suite d'accidens du même genre. Deschartres trouva ce
symptôme très grave, et la manière dont il m'en parla changea toutes
mes idées. Je retrouvais dans mon cœur une grande affection pour ma
bonne maman quand je la voyais malade; j'éprouvais alors le besoin de
rester auprès d'elle, de la soigner, et une crainte excessive de lui
faire du mal en lui faisant de la peine. Cette sorte de catalepsie
revint cinq ou six fois par an pendant deux années, et reparut ensuite
aux approches de sa dernière maladie.
Je commençai donc à me reprocher mes projets insensés. Ma mère ne les
encourageait pas; tout au contraire, elle semblait vouloir me les
faire oublier en se faisant oublier elle-même, car elle m'écrivait
assez rarement, et il me fallait lui adresser deux ou trois lettres
pour en recevoir une d'elle. Elle s'apercevait, un peu tard sans
doute, mais avec raison, qu'elle avait trop développé ma sensibilité,
et elle m'écrivait: «_Cours_, joue, marche, grandis, reprend tes
bonnes joues roses, ne pense à rien que de gai, porte-toi bien et
deviens forte, si tu veux que je sois tranquille, et que je me console
un peu d'être loin de toi.»
Je la trouvais devenue bien patiente à supporter notre séparation,
mais je l'aimais quand même, et puis ma grand'mère devenait si chétive
que le moindre chagrin pouvait la tuer. Je renonçai solennellement
(toujours en présence de moi seule) à effectuer ma fuite. Pour n'y
plus penser, comme ce maudit _trésor_ me donnait des tentations ou des
regrets, je le retirai de la chambre où sa vue et l'espèce de mystère
de son existence m'impressionnaient doublement. Je le donnai à serrer
à ma bonne, après avoir envoyé à Ursule tout ce qu'elle pouvait
accepter sans être accusée d'indiscrétion par ses parens, très sévères
et très délicats sous ce rapport.
Je ne pouvais pas me dissimuler que la maladie de ma bonne-maman et
les accidens qui se renouvelaient avaient porté atteinte à sa force
d'esprit et à la sérénité de son caractère. Chez elle, l'esprit
proprement dit, comme on l'entend dans le monde, c'est-à-dire l'art de
causer et d'écrire, n'avait pas souffert; mais le jugement et la saine
appréciation des personnes et des choses avaient été ébranlés. Elle
avait tenu jusqu'alors ses domestiques et même ses amis à une certaine
distance du sanctuaire de sa pensée. Elle avait résisté à ses
premières impressions et aux influences du préjugé. Il n'en était plus
absolument de même, bien que l'apparence y fût toujours. Les
domestiques avaient trop voix délibérative dans les conseils de la
famille.
La santé morale était affaiblie avec la santé physique, et pourtant
elle n'avait que soixante-six ans, âge qui n'est pas fatalement marqué
pour les infirmités du corps et de l'âme, âge que j'ai vu atteindre
et dépasser par ma mère sans amener la moindre diminution dans son
énergie morale et physique.