pourtant pas, parce qu'il y a là une sorte de lacune dans mes
souvenirs: mais, si je me trompe de date, il importe peu. Ce que je
sais, c'est que cela n'est pas arrivé plus tard.
Nous fîmes un très court séjour à Paris l'hiver suivant. Dès le mois
de janvier 1814 ma grand'mère, effrayée des rapides progrès de
l'invasion, vint se réfugier à Nohant, qui est le point central pour
ainsi dire de la France, par conséquent le plus à l'abri des événemens
politiques.
Je crois que nous en étions parties au commencement de décembre, et
qu'en faisant ses préparatifs pour une absence de trois à quatre mois
comme les autres années, ma grand'mère ne prévoyait nullement la chute
prochaine de l'empereur et l'entrée des étrangers dans Paris. Il y
était de retour, lui, depuis le 7 novembre, après la retraite de
Leipzig. La fortune l'abandonnait. On le trahissait, on le trompait de
toutes parts. Quand nous arrivâmes à Paris, le _nouveau mot_ de M. de
Talleyrand courait les salons: «C'est, disait-il, _le commencement de
la fin_.» Ce mot, que j'entendais répéter dix fois par jour, c'est à
dire par toutes les visites qui se succédaient chez ma grand'mère, me
sembla niais d'abord, et puis triste, et puis odieux. Je demandai ce
que c'était que M. de Talleyrand, j'appris qu'il devait sa fortune à
l'empereur, et je demandai si son mot était un regret ou une
plaisanterie. On me dit que c'était une moquerie et une menace, que
l'empereur le méritait bien, qu'il était un ambitieux, un monstre. «En
ce cas, demandai-je, pourquoi est-ce que ce Talleyrand a accepté
quelque chose de lui?»
Je devais avoir bien d'autres surprises. Tous les jours j'entendais
louer des actes de trahison et d'ingratitude. La politique des
_vieilles comtesses_ me brisait la tête. Mes études et mes jeux en
étaient troublés et attristés.
Pauline n'était pas venue à Paris cette année-là; elle était restée en
Bourgogne avec sa mère, qui, toute femme d'esprit qu'elle était,
donnait dans la réaction jusqu'à la rage, et attendait les alliés
comme le Messie. Dès le jour de l'an, on parla de Cosaques qui avaient
franchi le Rhin, et la peur fit taire la haine un instant. Nous
allâmes faire visite à une des amies de ma grand'mère vers le
Château-d'Eau: c'était, je crois, chez Mme Dubois. Il y avait
plusieurs personnes, et des jeunes gens qui étaient ses petits-fils
ou ses neveux. Parmi ces jeunes gens, je fus frappée du langage d'un
garçonnet de treize ou quatorze ans, qui, à lui seul, tenait tête à
toute sa famille et à toutes les personnes en visite. «Comment,
disait-il, les Russes, les Prussiens, les Cosaques sont en France et
viennent sur Paris, et on les laissera faire?--Oui, mon enfant,
disaient les autres, tous ceux qui pensent bien les laisseront faire.
Tant pis pour le tyran, les étrangers viennent pour le punir de son
ambition et pour nous débarrasser de lui.--Mais ce sont des étrangers!
disait le brave enfant, et par conséquent nos ennemis. Si nous ne
voulons plus de l'empereur, c'est à nous de le renvoyer nous-mêmes;
mais nous ne devons pas nous laisser faire la loi par nos ennemis,
c'est une honte. Il faut nous battre contre eux!» On lui riait au nez.
Les autres grands jeunes gens, ses frères ou ses cousins, lui
conseillaient de prendre un grand sabre et de partir à la rencontre
des Cosaques. Cet enfant eut des élans de cœur admirables dont tout
le monde se moqua, dont personne ne lui sut gré, si ce n'est moi,
enfant qui n'osais dire un mot devant cet auditoire à peu près
inconnu, et dont le cœur battait pourtant d'une émotion subite à
l'idée enfin clairement énoncée devant moi du déshonneur de la France.
«Oui, moquez-vous, disait le jeune garçon, dites tout ce que vous
voudrez, mais qu'ils viennent, les étrangers, et que je trouve un
sabre, fût-il deux fois grand comme moi, je saurai m'en servir, vous
verrez, et tous ceux qui ne feront pas comme moi seront des lâches.»
On lui imposa silence, on l'emmena. Mais il avait fait au moins un
prosélyte. Lui seul, cet enfant que je n'ai jamais revu et dont je
n'ai jamais su le nom, m'avait formulé ma propre pensée. C'était tous
des lâches ces gens qui criaient d'avance: Vivent les alliés! Je ne me
souciais plus tant de l'empereur, car au milieu du dévergondage de
sots propos dont il était l'objet, de temps en temps, une personne
intelligente, ma grand'mère, mon oncle de Beaumont, l'abbé d'Andrezel
ou ma mère elle-même, prononçait un arrêt mérité, un reproche fondé
sur la vanité qui l'avait perdu. Mais _la France_! Ce mot-là était si
grand à l'époque où j'étais née, qu'il faisait sur moi une impression
plus profonde que si je fusse née sous la Restauration. On sentait
l'honneur du pays dès l'enfance, pour peu qu'on ne fût pas né idiot.
Je rentrai donc fort triste et agitée, et mon rêve de la campagne de
Russie me revint. Ce rêve m'absorbait et me rendait sourde aux
déclamations qui fatiguaient mon oreille. C'était un rêve de combat et
de meurtre. Je retrouvais mes ailes, j'avais une épée flamboyante,
comme celle que j'avais vue à l'Opéra dans je ne sais plus quelle
pièce, où l'ange exterminateur apparaissait dans les nuages[8], et je
fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les
précipitais dans le Rhin. Cette vision me soulageait un peu.
[8] Je crois que c'était la _Mort d'Abel_, de je ne sais qui.
Pourtant, malgré la joie qu'on se promettait de la chute du tyran, on
avait peur de ces bons messieurs les Cosaques, et beaucoup de gens
riches se sauvaient. Mme de Béranger était la plus effrayée; ma
grand'mère lui offrit de l'emmener à Nohant, elle accepta. Je la
donnais de grand'cœur au diable, car cela empêchait ma bonne maman
d'emmener ma mère. Elle n'eût pas voulu mettre en présence deux
natures si incompatibles. J'étais outrée de cette préférence pour une
étrangère. S'il y avait réellement du danger à rester à Paris, c'était
ma mère, avant tout, qu'il fallait soustraire à ce danger, et je
commençais à faire le projet d'entrer en révolte et de rester avec
elle pour mourir avec elle s'il le fallait.
J'en parlai à ma mère, qui me calma. «Quand même ta bonne maman
voudrait m'emmener, me dit-elle, moi je n'y consentirais pas. Je veux
rester auprès de Caroline, et plus on parle de dangers à courir, plus
c'est mon devoir et ma volonté; mais tranquillise-toi, nous n'y sommes
pas. Jamais l'empereur, jamais nos troupes ne laisseront approcher
les ennemis de Paris. Ce sont des espérances de _vieille comtesse_.
L'empereur battra les Cosaques à la frontière, et nous n'en verrons
jamais un seul. Quand ils seront exterminés, la vieille Béranger
reviendra pleurer ses Cosaques à Paris, et j'irai te voir à Nohant.»
La confiance de ma mère dissipa mes angoisses. Nous partîmes le 12 ou
le 13 janvier. L'empereur n'avait pas encore quitté Paris. Tant qu'on
le voyait là, on se croyait sûr de n'y jamais voir d'autres monarques,
à moins que ce ne fût en visite et pour lui baiser les pieds.
Nous étions dans une grande calèche de voyage dont ma grand'mère avait
fait l'acquisition, et madame de Béranger, avec sa femme de chambre et
sa petite chienne nous suivait dans une grande berline à quatre
chevaux. Notre équipage déjà si lourd était leste en comparaison du
sien. Le voyage fut assez difficile. Il faisait un temps affreux. La
route était couverte de fourgons, de munitions de campagne de toute
espèce. Des colonnes de conscrits, de volontaires se croisaient, se
mêlaient bruyamment et se séparaient aux cris de _Vive l'empereur!
vive la France!_ Madame de Béranger avait peur de ces rencontres
fréquentes, au milieu desquelles nos voitures ne pouvaient avancer.
Les volontaires criaient souvent: _Vive la nation!_ et elle se croyait
en 93. Elle prétendait qu'ils avaient des figures patibulaires et
qu'ils la regardaient avec insolence. Ma grand'mère se moquait un peu
d'elle à la dérobée, mais elle était très dominée par elle et ne la
contredisait jamais ouvertement.
Dans la Sologne, nous rencontrâmes des soldats qui paraissaient venir
de loin, d'après leurs vêtemens en guenilles et leur air affamé.
Etaient-ce des détachemens rappelés d'Allemagne ou repoussés de la
frontière? Ils nous le dirent; je ne m'en souviens plus. Ils ne
mendiaient point; mais lorsque nous allions au pas dans les sables
détrempés de la Sologne, ils pressaient nos voitures d'un air
suppliant. Qu'est-ce qu'ils veulent donc? dit ma grand'mère. Ces
pauvres gens mouraient de faim et avaient trop de fierté pour le dire.
Nous avions un pain dans la voiture, je le tendis à celui qui se
trouvait le plus à ma portée. Il poussa un cri effrayant et se jeta
dessus, non avec les mains, mais avec les dents, si violemment que je
n'eus que le temps de retirer mes doigts, qu'il eût dévorés. Ses
compagnons l'entourèrent, et mordirent à même ce pain qu'il rongeait
comme eût pu le faire un animal. Ils ne se disputaient pas, ils ne
songeaient point à partager, ils se faisaient place les uns aux autres
pour mordre dans la proie commune, et ils pleuraient à grosses larmes.
C'était un spectacle navrant, et je ne pus me retenir de pleurer
aussi.
Comment, au cœur de la France, dans un pays pauvre, il est vrai, mais
que la guerre n'avait pas dévasté et où la disette n'avait pas régné
cette année-là, nos pauvres soldats expiraient-ils de faim sur une
grande route? Voilà ce que j'ai vu et ne puis expliquer. Nous vidâmes
le coffre aux provisions, nous leur donnâmes tout ce qu'il y avait
dans les deux voitures. Je crois qu'ils nous dirent que les ordres
avaient été mal donnés et qu'ils n'avaient pas eu de rations depuis
plusieurs jours, mais le détail m'échappe.
Les chevaux manquèrent souvent aux relais de poste, et nous fûmes
obligées de coucher dans de très mauvais gîtes. Dans un de ces gîtes,
l'hôte vint causer avec nous après dîner. Il était outré contre
Napoléon de ce qu'il avait laissé envahir la France. Il disait qu'il
fallait faire la guerre de partisans, égorger tous les étrangers,
mettre l'empereur à la porte, et proclamer la république: mais la
bonne, disait-il, la vraie, l'_une et indivisible et impérissable_.
Cette conclusion ne fut point du goût de Mme de Béranger, elle le
traita de jacobin: il le lui fit payer sur sa note.
Enfin, nous arrivâmes à Nohant, mais nous n'y étions pas depuis trois
jours qu'un grand chagrin vint donner un autre cours à mes pensées.
Ma grand'mère, qui n'avait jamais été malade de sa vie, fit une
maladie grave. Comme son organisation était très particulière, les
accidens de cette maladie eurent un caractère particulier. D'abord ce
fut un sommeil profond dont il fut impossible, durant deux jours, de
la tirer: puis, lorsque tous les symptômes alarmans furent dissipés,
on s'aperçut qu'elle avait sur le corps une large plaie gangréneuse,
produite par la légère excoriation laissée par les cataplasmes salins.
Cette plaie fut horriblement douloureuse et longue à fermer. Pendant
deux mois il lui fallut garder le lit, et la convalescence ne fut pas
moins longue.
Deschartres, Rose et Julie soignèrent ma pauvre bonne maman avec un
grand dévouement. Quant à moi, je sentis que je l'aimais plus que je
ne m'en étais avisée jusqu'alors. Ses souffrances, le danger de mort
où elle se trouva plusieurs fois me la rendirent chère, et le temps de
sa maladie fut pour moi d'une mortelle tristesse.
Madame de Béranger resta, je crois, six semaines avec nous, et ne
partit que lorsque ma grand'mère fut hors de tout danger. Mais cette
dame, si elle eut du chagrin ou de l'inquiétude, ne le fit pas
beaucoup paraître, et je doute qu'elle eût le cœur bien tendre. Je ne
sais, en vérité, pourquoi ma bonne maman, qui avait un si grand besoin
de tendresse, s'était particulièrement attachée à cette femme hautaine
et impérieuse en qui je n'ai jamais pu découvrir le moindre charme
d'esprit ou de caractère.
Elle était fort active et ne pouvait rester en place. Elle se croyait
très habile à lever ou à rectifier le plan d'un jardin ou d'un parc,
et elle n'eut pas plutôt vu notre vieux jardin régulier qu'elle se
mit en tête de le transformer en paysage anglais: c'était une idée
saugrenue, car sur un terrain plat, ayant peu de vue, et où les arbres
sont très lents à pousser, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de
conserver précieusement ceux qui s'y trouvent, de planter pour
l'avenir, de ne point ouvrir de clairières qui vous montrent la
pauvreté des lignes environnantes; c'est surtout, lorsqu'on a la route
en face et tout près de la maison, de se renfermer autant que possible
derrière des murs ou des charmilles pour être _chez soi_. Mais nos
charmilles faisaient horreur à Mme de Béranger, nos carrés de fleurs
et de légumes, qui me paraissaient si beaux et si rians, elle les
traitait de jardin de curé. Ma grand'mère, au sortir de la première
crise de son mal, avait à peine recouvré la voix et l'ouïe, que son
amie lui demanda l'autorisation de mettre la coignée dans le petit
bois et la pioche dans les allées. Ma grand'mère n'aimait pas le
changement, mais elle avait la tête si faible en ce moment, et
d'ailleurs Mme de Béranger exerçait sur elle une telle domination,
qu'elle lui donna pleins pouvoirs.
Voilà donc cette bonne dame à l'œuvre: elle mande une vingtaine
d'ouvriers, et de sa fenêtre dirige l'abattage, élaguant ici,
détruisant là, et cherchant toujours un point de vue qui ne se trouva
jamais, parce que, si des fenêtres du premier étage de la maison la
campagne est assez jolie, rien ne peut faire que, dans ce jardin, de
plain pied avec cette campagne, on ne la voie pas de niveau et sans
étendue. Il aurait fallu exhausser de cinquante pieds le sol du jardin
et chaque ouverture pratiquée dans les massifs n'aboutissait qu'à nous
faire jouir de la vue d'une grande plaine labourée. On élargissait la
brèche, on abattait de bons vieux arbres qui n'en pouvaient mais Mme
de Béranger traçait des lignes sur le papier, tendait de sa fenêtre
des ficelles aux ouvriers, criait après eux, montait, descendait,
retournait, s'impatientait et détruisait le peu d'ombrage que nous
avions, sans nous faire rien gagner en échange. Enfin, elle y renonça,
Dieu merci, car elle eût pu faire table rase: mais Deschartres lui
observa que ma grand'mère, dès qu'elle serait en état de sortir et de
voir par ses yeux, regretterait peut-être beaucoup ses vieilles
charmilles.
Je fus très frappée de la manière dont cette dame parlait aux
ouvriers. Elle était beaucoup trop illustre pour daigner s'enquérir de
leurs noms et pour les interpeller en particulier. Cependant elle
avait affaire de sa fenêtre à chacun d'eux tour à tour, et pour rien
au monde elle ne leur eût dit: «Monsieur, ou mon ami, ou _mon vieux_,»
comme on dit en Berry, quel que soit l'âge de l'être masculin auquel
on s'adresse. Elle leur criait donc à tuetète: «_L'homme no 2!
Ecoutez, l'homme no 4!_» Cela faisait grandement rire nos paysans
narquois, et aucun ne se dérangeait ni ne tournait la tête de son
côté. «Pardi se disaient-ils les uns aux autres en levant les épaules,
nous sommes bien tous des hommes, et nous ne pouvons pas deviner à qui
elle en a, la _femme_!»
Il a fallu une trentaine d'années pour faire disparaître le dégât
causé chez nous par Mme de Béranger et pour refermer les brèches de
ses _points de vue_.
Elle avait une autre manie qui me contrariait encore plus que celle
des jardins anglais. Elle se sanglait si fort dans ses corsets, que le
soir elle était rouge comme une betterave et que les yeux lui
sortaient de la tête. Elle déclara que je me tenais comme une bossue,
que j'étais taillée comme un morceau de bois, et qu'il fallait me
donner des formes. En conséquence, elle me fit faire bien vite un
corset, à moi qui ne connaissais pas cet instrument de torture, et
elle me le sangla elle-même si bien que je faillis me trouver mal la
première fois.
A peine fus-je hors de sa présence, que je coupai lestement le lacet,
moyennant quoi je pus supporter le buse et les baleines; mais elle
s'aperçut bientôt de la supercherie et me sangla encore plus fort.
J'entrai en révolte, et, me réfugiant dans la cave, je ne me contentai
pas de couper le lacet, je jetai le corset dans une vieille barrique
de lie de vin où personne ne s'avisa d'aller le découvrir. On le
chercha bien, mais si on le retrouva six mois après, à l'époque des
vendanges, c'est ce dont je ne me suis jamais enquis.
La petite _Lorette de Béranger_, car Mme de la Marlière nous avait
appris à donner aux chiens trop gâtés les noms de leurs maîtresses,
était un être acariâtre qui sautait à la figure des gros chiens les
plus graves et les forçait à sortir de leur caractère. Dans ces
rencontres, Mme de Béranger jetait les hauts cris et se trouvait mal.
Si bien que nos amis Brillant et Moustache ne pouvaient plus mettre la
patte au salon. Chaque soir, Hippolyte était chargé de mener promener
Lorette, parce que son air bon apôtre inspirait de la confiance à Mme
de Béranger; mais Lorette passait de mauvais quarts d'heure entre ses
mains. «Pauvre petite chérie, amour de petite bête!» lui disait-il sur
le seuil de la porte, d'où sa maîtresse pouvait l'entendre, et à peine
la porte était-elle franchie, qu'il lançait Lorette en l'air de toute
sa force au milieu de la cour, s'inquiétant peu comment et où elle
retomberait. Je crois bien que Lorette se figurait aussi avoir seize
quartiers de noblesse, car c'était une bête stupide et détestable dans
son impertinence.
Enfin Mme de Béranger et Lorette partirent. Nous ne regrettâmes que sa
femme de chambre, qui était une personne de mérite.
La maladie de la bonne maman ne nous avait pas permis de beaucoup
rire aux dépens de la vieille comtesse. Les nouvelles du dehors
n'étaient pas gaies non plus, et, un jour de printemps, ma grand'mère
convalescente reçut une lettre de Mme de Pardaillan qui lui disait:
«Les alliés sont entrés dans Paris. Ils n'y ont pas fait de mal. On
n'a point pillé. On dit que l'empereur Alexandre va nous donner pour
roi le frère de Louis XVI, celui qui était en Angleterre _et dont je
ne me rappelle pas le nom_.»
Ma grand'mère rassembla ses souvenirs. «Ce doit être, dit-elle, celui
qui avait le titre de _Monsieur_. C'était un bien mauvais homme. Quant
au comte d'Artois, c'était un vaurien détestable. Allons, ma fille,
voilà nos cousins sur le trône, mais il n'y a pas de quoi nous
vanter.»
Telle fut sa première impression. Et puis, suivant l'impulsion de son
entourage, elle fut dupe pendant quelque temps des promesses faites à
la France, et subit le premier engouement, non pour les personnes,
mais pour les choses restaurées. Cela ne fut pas de longue durée.
Quand la dévotion fut à l'ordre du jour, elle revint à son dégoût pour
les hypocrites; je le dirai plus tard.
J'attendais avec anxiété une lettre de ma mère, elle arriva enfin. Ma
pauvre petite maman avait été malade de peur. Par une chance
singulière, un des cinq ou six boulets lancés sur Paris et dirigés
sur la statue de la colonne de la place Vendôme était venu tomber sur
la maison que ma mère habitait alors rue Basse-du-Rempart. Ce boulet
avait troué le toit, pénétré deux étages, et était venu s'amortir sur
le plafond de la chambre où elle se trouvait. Elle avait fui avec
Caroline, croyant que Paris allait être, en peu d'heures, un amas de
décombres. Elle put revenir coucher tranquillement chez elle, après
avoir vu, avec la foule consternée et stupéfaite, l'entrée des
barbares que de belles dames couraient embrasser et couronner de
fleurs.
CHAPITRE SEPTIEME.
La lutte domestique s'envenime.--Je commence à connaître le
chagrin.--Discussion avec ma mère.--Mes prières, ses promesses,
son départ.
Ma mère vint passer un mois avec nous, et dut s'en retourner pour
faire sortir Caroline de pension. Je compris alors que je la verrais
désormais de moins en moins à Nohant. Ma grand'mère parlait d'y passer
l'hiver, je tombai dans le plus grand chagrin que j'eusse encore
ressenti de ma vie. Ma mère s'efforçait de me donner du courage, mais
elle ne pouvait plus me tromper, j'étais d'âge à constater les
nécessités de la position qui nous était faite à l'une et à l'autre.
L'admission de Caroline dans la famille eût tout arrangé, et c'est sur
quoi ma grand'mère était inflexible.
Ma mère n'était point heureuse à Nohant, elle y souffrait, elle y
subissait un étouffement moral, une contrainte, une irritation
comprimée de tous les instans. Mon obstination à la préférer
ostensiblement à ma grand'mère (je ne savais pas feindre, quoique cela
eût été dans l'intérêt de tout le monde) aigrissait de plus en plus
cette dernière contre elle. Et il faut bien dire que la maladie de
cette pauvre grand'mère avait beaucoup changé son caractère. Elle
avait des jours d'humeur que je ne lui avais jamais vus. Sa
susceptibilité devenait excessive. En de certains momens, elle me
parlait si sèchement que j'en étais atterrée. Mlle Julie prenait un
empire extraordinaire, déplorable, sur son esprit, recevant toutes ses
confidences et envenimant tous ses déplaisirs, à bonne intention sans
doute, mais sans discernement et sans justice.
Pourtant ma mère eût supporté tout cela pour moi, si elle n'eût été
continuellement inquiète de son autre fille. Je le compris; je ne
voulais pas que Caroline me fût sacrifiée, et pourtant Caroline
commençait, de son côté, à être jalouse de moi, la pauvre enfant, à se
plaindre des absences annuelles de sa mère, et à lui reprocher en
sanglotant sa préférence pour moi.
Ainsi nous étions toutes malheureuses, et moi, cause innocente de
toutes ces amertumes domestiques, j'en ressentais le contre-coup plus
douloureusement encore que les autres.
Quand je vis ma mère faire ses paquets, je fus saisie de terreur.
Comme elle était, ce jour-là, fort irritée des propos de Julie et
disait qu'il n'y avait plus moyen de subir l'autorité d'une femme de
chambre devenue plus maîtresse dans la maison que la maîtresse
elle-même, je crus que ma mère s'en allait pour ne plus revenir; je
devinai, du moins, qu'elle ne reviendrait plus que de loin en loin,
et je me jetai dans ses bras, à ses pieds; je me roulai par terre, la
suppliant de m'emmener, et lui disant que si elle ne le faisait pas,
je me sauverais et que j'irais de Nohant à Paris, seule et à pied,
pour la rejoindre.
Elle me prit sur ses genoux et tâcha de me faire comprendre sa
situation. «Ta grand'mère, me dit-elle, peut me réduire à quinze cents
francs si je t'emmène.--Quinze cents francs, m'écriai-je, mais c'est
beaucoup, cela! c'est bien assez pour nous trois.--Non, me dit-elle,
ce ne serait pas assez pour Caroline et moi, car la pension et
l'entretien de ta sœur m'en coûtent la moitié, et avec ce qui me
reste, j'ai bien de la peine à vivre et à m'habiller. Tu saurais cela
si tu avais la moindre idée de ce que c'est que l'argent. Eh bien, si
je t'emmène, et qu'on me retire mille francs par an, nous serons si
pauvres, si pauvres, que tu ne pourras pas le supporter et que tu me
redemanderas ton Nohant et tes quinze mille livres de rente.--Jamais!
jamais! m'écriai-je; nous serons pauvres, mais nous serons ensemble:
nous ne nous quitterons jamais, nous travaillerons, nous mangerons des
haricots dans un petit grenier, comme dit Mlle Julie, où est le mal?
nous serons heureuses, on ne nous empêchera plus de nous aimer!»
J'étais si convaincue, si ardente, si désespérée, que ma mère fut
ébranlée. «C'est peut-être vrai, ce que tu dis là, répondit-elle avec
la simplicité d'un enfant, et d'un généreux enfant qu'elle était. Il y
a longtemps que je sais que l'argent ne fait pas le bonheur, et il est
certain que si je t'avais avec moi à Paris, je serais beaucoup plus
heureuse dans ma pauvreté que je ne le suis ici, où je ne manque de
rien et où je suis abreuvée de dégoûts. Mais ce n'est pas à moi que je
pense, c'est à toi, et je crains que tu ne me reproches un jour de
t'avoir privée d'une belle éducation, d'un beau mariage et d'une belle
fortune.