Cet été de 1812 fut donc encore sans nuage, Tous les dimanches, les

trois sœurs d'Ursule venaient passer la journée avec nous. L'aînée,

qu'on appelait de son nom de famille féminisé, selon la coutume du

pays, était une bonne personne d'une beauté angélique, à laquelle j'ai

conservé une grande sympathie de cœur. Elle nous chantait des rondes,

nous enseignait le _cob_, la _marelle_, les _évalines_, le

_traîne-balin_, l'_aveuglat_[6], enfin tous les jeux de notre pays,

dont le nom est aussi ancien que l'usage, et qu'on ne retrouverait

même pas tous dans l'immense nomenclature des jeux d'enfans rapportés

dans le Gargantua. Toutes ces amusettes nous passionnaient. La maison,

le jardin et le petit bois retentissaient de nos jeux et de nos rires:

mais, vers la fin de la journée, j'en avais assez, et, s'il avait

fallu passer ainsi deux journées de suite, je n'aurais pas pu y tenir.

J'avais déjà pris l'habitude du travail, et je souffrais d'une sorte

d'ennui indéfinissable au milieu de mes amusemens. Pour rien au monde,

je ne me serais avoué à moi-même que je regrettais ma leçon de musique

ou d'histoire, et pourtant elle me manquait. A mon insu, mon cerveau,

abandonné à la dérive au milieu de ces plaisirs enfantins et de cette

activité sans but, arrivait à la satiété, et n'eût été la joie de

revoir ma chère _Godignonne_, j'aurais désiré, le dimanche soir, que

les sœurs d'Ursule ne revinssent pas le dimanche suivant, mais le

dimanche suivant ma gaîté et mon ardeur au jeu revenaient dès le matin

et duraient encore une partie de la journée.

[6] L'_aveuglat_ est une sorte de collin-maillard. Le _cob_ et

les _évalines_ sont une manière de jouer aux osselets avec une

grosse bille de marbre. Le _traîne-balin_ s'appelle, je crois,

les _petits-paquets_, à Paris. La marelle doit-être connue dans

beaucoup de provinces. Elle est expliquée dans les notes de

Pantagruel, par Esmengard. Un grave antiquaire du Berry s'est

donné la peine de composer un ouvrage sur l'étymologie du mot

_évaline_. Il n'a pas osé se risquer pour le _cob_. Cela devenait

sans doute plus ardu et trop sérieux.

Nous eûmes cette année-là une nouvelle visite de mon oncle de

Beaumont, et la fête de ma bonne maman fut de nouveau préparée avec

des _surprises_. Nous n'étions déjà plus assez naïfs et assez confians

en nous-mêmes pour désirer de jouer la comédie, mon oncle se contenta

de faire des couplets sur l'air de la _Pipe de tabac_ que je dus

chanter à déjeuner en présentant mon bouquet. Ursule eut un long

compliment en prose moitié sérieux, moitié comique, à dégoiser;

Hippolyte dut jouer, sans faire une seule faute, le menuet de Fischer

sur le flageolet, et même il eut l'honneur, ce jour-là, de soufler et

de cracher dans le flageolet d'ébène de Deschartres.

Les visites que nous recevions et que nous rendions me mettaient en

rapport avec de jeunes enfans qui sont restés les amis de toute ma

vie. Le capitaine Fleury, dont il est question dans les premières

lettres de mon père, avait un fils et une fille. La fille, charmante

et excellente personne, est morte peu d'années après son mariage, et

son frère Alphonse est resté un frère pour moi. M. et Mme Duvernet,

les amis de mon père et les compagnons de ses joyeux essais

dramatiques en 1797, avaient un fils que je n'ai guère perdu de vue

depuis qu'il est au monde, et que j'appelle aujourd'hui mon _vieux_

ami. Enfin, notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli

château de la renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers.

Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfans passer la journée

chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes

connaissance. Voilà trois pères de famille, plus jeunes que moi de

quelques années, que j'ai connus en petits jupons et en bourrelet, que

j'ai pris dans mes bras déjà robustes pour leur faire cueillir des

cerises aux arbres de mon jardin, qui m'ont tyrannisée des journées

entières (car, dès mon enfance, j'ai aimé les petits enfans avec une

passion maternelle), et qui souvent, depuis, se sont crus pourtant

plus raisonnables que moi. Les deux aînés sont déjà un peu chauves, et

moi je grisonne. J'ai peine aujourd'hui à leur persuader qu'ils sont

des enfans, et ils ne se souviennent plus des innombrables _méfaits_

que j'ai à leur reprocher. Il est vrai que des amitiés de quarante ans

ont pu réparer bien des sottises, robes déchirées, joujoux cassés,

exigences furibondes. J'en passe, et des meilleures! C'était un peu ma

faute, et je ne pouvais pas m'empêcher de rire avec mon frère et

Ursule de leurs turpitudes.

Il n'y avait pas si longtemps que nous les trouvions charmantes à

commettre pour notre propre compte.

Au milieu de nos jeux et de nos songes dorés, les nouvelles de Russie

vinrent, à l'automne, jeter de notes lugubres et faire passer sous nos

yeux hallucinés des images effrayantes et douloureuses. Nous

commencions à écouter la lecture des journaux, et l'incendie de Moscou

me frappa comme un grand acte de patriotisme. Je ne sais pas

aujourd'hui s'il faut ainsi juger cette catastrophe. La manière dont

les Russes nous faisaient la guerre est à coup sûr quelque chose

d'inhumain et de farouche qui ne peut avoir d'analogue chez les

nations libres. Dévaster ses propres champs, brûler ses maisons,

affamer de vastes contrées pour livrer au froid et à la faim une armée

d'invasion serait héroïque de la part d'une population qui agirait

ainsi de son propre mouvement. Mais le czar russe qui ose dire, comme

Louis XIV: _L'État, c'est moi!_ ne consultait point les populations

esclaves de la Russie. Il les arrachait de leurs demeures, il

dévastait leurs terres, il les faisait chasser devant ses armées comme

de misérables troupeaux, sans les consulter, sans s'inquiéter de leur

laisser un asile, et ces malheureux eussent été infiniment moins

opprimés, moins ruinés et moins désespérés par notre armée victorieuse

qu'ils ne le furent par leur propre armée, obéissant aux ordres

sauvages d'une autorité sans merci, sans entrailles, sans notion

aucune du droit humain.

En supposant que Rostopchin eût pris conseil, avant de brûler Moscou,

de quelques riches et puissantes familles, la population de cette

vaste cité n'en eut pas moins l'obligation de subir le sacrifice de

ses maisons, et de ses biens, et il est permis de douter qu'elle y eût

consenti unanimement si elle eût pu être consultée, si elle eût eu des

réclamations à faire entendre, des droits à faire valoir. La guerre de

Russie, c'est le navire battu de l'orage qui jette à l'eau sa

cargaison pour alléger son lest; le czar, c'est le capitaine; les

ballots qu'on submerge, c'est le peuple; le navire qu'on sauve, c'est

la politique du souverain. Si jamais autorité a méprisé profondément

et compté pour rien la vie et la propriété des hommes, c'est dans les

monarchies absolues qu'il faut aller chercher l'idéal d'un pareil

système.

Mais l'autorité de Napoléon recommença, dès le moment de nos désastres

en Russie, à représenter l'individualité, l'indépendance et la dignité

de la France. Ceux qui en jugèrent autrement pendant la lutte de nos

armées avec la coalition tombèrent dans une erreur fatale. Les uns,

ceux qui se préparaient à trahir, commirent sciemment un mensonge

envers la conscience publique: d'autres, les pères du _libéralisme_

naissant, y tombèrent probablement de bonne foi. Mais, l'histoire

commence à faire justice de leur rôle en cette affaire. Ce n'était pas

le moment de s'aviser des empiétemens de l'empereur sur les libertés

politiques, lorsque le premier représentant de notre libéralisme

allait être le Russe Alexandre.

J'avais donc huit ans quand j'entendis débattre pour la première fois

le redoutable problème de l'avenir de la France. Jusque-là, je

regardais ma nation comme invincible et le trône impérial comme celui

de Dieu même. On suçait avec le lait, à cette époque, l'orgueil de la

victoire. La chimère de la noblesse s'était agrandie, communiquée à

toutes les classes. Naître Français, c'était une illustration, un

titre. L'aigle était le blason de la nation tout entière.

CHAPITRE SIXIEME

L'armée et l'empereur perdus pendant quinze jours.--Vision.--Un

mot de l'empereur sur mon père.--Les prisonniers

allemands.--Les Tyroliennes.--Séparation d'avec Ursule.--Le

tutoiement.--Le grand lit jaune.--La tombe de mon père.--Les

jolis mots de M. de Talleyrand.--La politique des vieilles

comtesses.--Un enfant patriote.--Autre vision.--Mme de Béranger

et ma mère.--Les soldats affamés en Sologne.--L'aubergiste

_jacobin_.--Maladie de ma grand'mère.--Mme de Béranger dévaste

notre jardin.--Le corset.--_Lorette_ de Béranger.--Entrée des

alliés à Paris.--Opinion de ma grand'mère sur les Bourbons.--Le

boulet de canon.--Les belles dames et les Cosaques.

Les enfans s'impressionnent à leur manière des faits généraux et des

malheurs publics. On ne parlait d'autre chose autour de nous que de la

campagne de Russie, et pour nous c'était quelque chose d'immense et de

fabuleux comme les expéditions d'Alexandre dans l'Inde.

Ce qui nous frappa extrêmement c'est que pendant quinze jours, si je

ne me trompe, on fut sans nouvelles de l'empereur et de l'armée.

Qu'une masse de trois cent mille hommes, que Napoléon, l'homme

qui remplissait l'univers de son nom et l'Europe de sa présence,

eussent ainsi disparu comme un pèlerin que la neige engloutit, et

dont on ne retrouve pas même le cadavre, c'était pour moi un fait

incompréhensible. J'avais des rêves bizarres, des élans d'imagination

qui me donnaient la fièvre et remplissaient mon sommeil de fantômes.

Ce fut alors qu'une singulière fantaisie, qui m'est restée longtemps

après, commença à s'emparer de mon cerveau excité par les récits et

les commentaires qui frappaient mes oreilles. Je me figurais, à un

certain moment de ma rêverie, que j'avais des ailes, que je

franchissais l'espace, et que, ma vue plongeant sur les abîmes de

l'horizon, je découvrais les vastes neiges, les steppes sans fin de la

Russie blanche; je planais, je m'orientais dans les airs, je

découvrais enfin les colonnes errantes de nos malheureuses légions; je

les guidais vers la France, je leur montrais le chemin, car ce qui me

tourmentait le plus, c'était de me figurer qu'elles ne savaient où

elles étaient et qu'elles s'en allaient vers l'Asie, s'enfonçant de

plus en plus dans les déserts, en tournant le dos à l'Occident. Quand

je revenais à moi-même, je me sentais fatiguée et brisée par le long

vol que j'avais fourni, mes yeux étaient éblouis par la neige que

j'avais regardée; j'avais froid, j'avais faim, mais j'éprouvais une

grande joie d'avoir sauvé l'armée française et son empereur.

Enfin, vers le 25 décembre, nous apprîmes que Napoléon était à Paris.

Mais son armée restait derrière lui, engagée encore pour deux mois

dans une retraite horrible, désastreuse. On ne sut officiellement les

souffrances et les malheurs de cette retraite qu'assez longtemps

après. L'empereur à Paris, on croyait tout sauvé, tout réparé. Les

bulletins de la grande armée et les journaux ne disaient qu'une partie

de la vérité. Ce fut par les lettres particulières, par les récits de

ceux qui échappèrent au désastre, qu'on put se faire une idée de ce

qui s'était passé.

Parmi les familles que ma grand'mère connaissait, il y eut un jeune

officier qui était parti à seize ans pour cette terrible campagne. Il

grandit de toute la tête au milieu de ces marches forcées et de ces

fatigues inouïes. Sa mère, n'entendant plus parler de lui, le

pleurait. Un jour, une espèce de brigand, d'une taille colossale et

bizarrement accoutré, se précipite dans sa chambre, tombe à ses genoux

et la presse dans ses bras. Elle crie de peur d'abord et bientôt de

joie. Son fils avait près de six pieds[7]. Il avait une longue barbe

noire, et en guise de pantalon, un jupon de femme, la robe d'une

pauvre vivandière tombée gelée au milieu du chemin.

[7] On assurait qu'il avait grandi d'un pied pendant la campagne.

Je crois que c'est ce même jeune homme qui eut peu de temps après un

sort pareil à celui de mon père. Sorti sain et sauf des extrêmes

périls de la guerre, il se tua à la promenade; son cheval emporté vint

se briser avec lui contre le timon d'une charrette. L'empereur ayant

appris cet accident, dit d'un ton brusque: «Les mères de famille

prétendent que je fais tuer tous leurs enfans à la guerre, en voilà un

pourtant dont je n'ai pas à me reprocher la mort. C'est comme M.

Dupin! Est-ce encore ma faute si celui-là a été tué par un mauvais

cheval?»

Ce rapprochement entre M. de... et mon père montre la merveilleuse

mémoire de l'empereur. Mais à quel propos se plaignait-il ainsi des

mères de famille? C'est ce que je n'ai pu savoir. Je ne me souviens

pas de l'époque précise de la catastrophe de M. de.... Ce devait être

dans un moment où la France aristocratique abandonnait la cause de

l'empereur, et où celui-ci faisait d'amères réflexions sur sa

destinée.

Il m'est impossible de me rappeler si nous allâmes à Paris dans

l'hiver de 1812 à 1813. Cette partie de mon existence est tout à fait

sortie de ma mémoire. Je ne saurais dire non plus si ma mère vint à

Nohant dans l'été de 1813. Il est probable que oui, car dans le cas

contraire j'aurais eu du chagrin, et je me souviendrais.

Le calme s'était rétabli dans ma tête à l'endroit de la politique.

L'empereur était reparti de Paris, la guerre avait recommencé en

avril. Cet état de guerre extérieure était alors comme un état normal,

et on ne s'inquiétait que lorsque Napoléon n'agissait pas d'une

manière ostensible. On l'avait dit abattu et découragé après son

retour de Moscou. Le découragement d'un seul homme, c'était encore le

seul malheur public qu'on voulût admettre et qu'on osât prévoir. Dès

le mois de mai, les victoires de Lutzen, Dresde et Bautzen, relevèrent

les esprits. L'armistice dont on parlait me parut la sanction de la

victoire. Je ne pensai plus à avoir des ailes et à voler au secours de

nos légions. Je repris mon existence de jeux, de promenades et

d'études faciles.

Dans le courant de l'été, nous eûmes un passage de prisonniers. Le

premier que nous vîmes fut un officier qui s'était assis au bord de la

route, sur le seuil d'un petit pavillon qui ferme notre jardin de ce

côté-là. Il avait un habit de drap fin, de très beau linge, des

chaussures misérables, et un portrait de femme attaché à un ruban noir

sur sa poitrine. Nous le regardions curieusement, mon frère et moi,

tandis qu'il examinait ce portrait d'un air triste, mais nous n'osâmes

pas lui parler. Son domestique vint le rejoindre. Il se leva et se

remit en route sans faire attention à nous. Une heure après, il passa

un groupe assez considérable d'autres prisonniers. Ils se dirigeaient

sur Châteauroux. Personne ne les conduisait ni ne les surveillait. Les

paysans les regardaient à peine.

Le lendemain, comme nous jouions mon frère et moi auprès du pavillon,

un de ces pauvres diables vint à passer. La chaleur était accablante.

Il s'arrêta et s'assit sur cette marche du pavillon qui offrait aux

passans un peu d'ombre et de fraîcheur. Il avait une bonne figure de

paysan allemand, lourde, blonde et naïve. Cela nous enhardit à lui

parler, mais il nous répondit: «Moi pas comprend.» C'était tout ce

qu'il savait dire en français. Alors je lui demandai par signes s'il

avait soif. Il me répondit en me montrant l'eau du fossé d'un air

d'interrogation. Nous lui fîmes comprendre qu'elle n'était pas bonne à

boire et qu'il eût à nous attendre. Nous courûmes lui chercher une

bouteille de vin et un énorme morceau de pain sur lesquels il se jeta

avec des exclamations de joie et de reconnaissance, et quand il se fut

restauré, il nous tendit la main à plusieurs reprises. Nous pensions

qu'il voulait de l'argent, et nous n'en avions pas. J'allais en

demander pour lui à ma grand'mère, lorsqu'il devina ma pensée. Il me

retint, et nous fit entendre que ce qu'il voulait de nous, c'était une

poignée de main. Il avait les yeux pleins de larmes, et après avoir

bien cherché, il vint à bout de nous dire: «_Enfans très pons!_»

Nous revînmes tout attendris raconter à ma bonne maman notre aventure.

Elle se prit à pleurer, songeant au temps où son fils avait eu un sort

pareil chez les Croates. Puis, comme de nouvelles colonnes de

prisonniers paraissaient sur la route, elle fit porter au pavillon une

pièce de vin du pays et une provision de pain. Nous en prîmes

possession, mon frère et moi, et nous eûmes récréation toute la

journée, afin de pouvoir remplir l'office de cantiniers jusqu'au soir.

Ces pauvres gens étaient d'une grande discrétion, d'une douceur

parfaite, et nous montraient une vive reconnaissance pour ce pauvre

morceau de pain et ce verre de vin offerts en passant, sans cérémonie.

Ils paraissaient touchés surtout de voir deux enfans leur faire les

honneurs, et pour nous remercier, ils se groupaient en chœur et nous

chantaient des tyroliennes qui me charmèrent. Je n'avais jamais

entendu rien de semblable. Ces paroles étrangères, ces voix justes

chantant en parties, et cette classique vocalisation gutturale qui

marque le refrain de leurs airs nationaux étaient alors choses très

nouvelles en France, et ce n'est pas sur moi seulement qu'elles

produisirent de l'effet. Tous les prisonniers allemands internés dans

nos provinces y furent traités avec la douceur et l'hospitalité

naturelles autrefois au Berrichon; mais ils durent à leurs chants et à

leur talent pour la valse plus de sympathie et de bons traitemens que

la pitié ne leur en eût assuré. Ils furent les compagnons et les amis

de toutes les familles où ils s'établirent: quelques-uns même s'y

marièrent.

Je crois bien que cette année-là fut la première que je passai à

Nohant sans Ursule. Probablement nous avions été à Paris pendant

l'hiver, et, à mon retour, la séparation était un fait préparé et

accompli, car je ne me rappelle pas qu'il ait amené de la surprise et

des larmes. Je sais que cette année-là, ou la suivante, Ursule venait

me voir tous les dimanches, et nous étions restées tellement liées,

que je ne passais pas un samedi sans lui écrire une lettre pour lui

recommander de venir le lendemain, et pour lui envoyer un petit

cadeau. C'était toujours quelque niaiserie de ma façon, un ouvrage en

perles, une découpure en papier, un bout de broderie. Ursule trouvait

tout cela magnifique et en faisait des reliques d'amitié.

Ce qui me surprit et me blessa beaucoup, c'est que tout d'un coup elle

cessa de me tutoyer. Je crus qu'elle ne m'aimait plus, et quand elle

m'eut protesté de son attachement, je crus que c'était une taquinerie,

une obstination, je ne sais quoi enfin; mais cela me parut une insulte

gratuite, et, pour me consoler, il fallut qu'elle m'avouât que sa

tante Julie lui avait solennellement défendu de rester avec moi sur ce

pied de familiarité inconvenante. Je courus en demander raison à ma

grand'mère, qui confirma l'arrêt en me disant que je comprendrais plus

tard combien cela était nécessaire. J'avoue que je ne l'ai jamais

compris.

J'exigeai qu'Ursule me tutoyât quand nous serions tête à tête; mais

comme à ce compte elle n'eût pu guère prendre l'habitude qu'on lui

imposait, et qu'elle fut grondée pour avoir laissé échapper en

présence de sa tante quelque _tu_ au lieu de _vous_ en parlant à ma

personne, je fus forcée de consentir à ce qu'elle perdît avec moi

cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps,

et même j'essayai de lui donner de _vous_ pour rétablir l'égalité

entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. «Puisqu'on ne vous

défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m'ôtez pas ce plaisir-là;

car, au lieu d'un chagrin, ça m'en ferait deux.» Alors comme nous

étions assez savantes pour nous amuser des mots de notre première

enfance: «Tu vois, lui disais-je, ce que c'est que ce maudit

_richement_, que tu voulais me faire aimer et que je n'aimerai jamais.

Cela ne sert qu'à vous empêcher d'être aimé.--Ne croyez pas cela de

moi, disait Ursule, vous serez toujours ce que j'aimerai le mieux au

monde: que vous soyez riche ou pauvre, ça m'est bien égal.» Cette

excellente fille, qui vraiment m'a tenu parole, apprenait l'état de

tailleuse, où elle est devenue fort habile. Bien loin d'être

paresseuse et prodigue, comme on craignait qu'elle ne le devînt, elle

est une des femmes les plus laborieuses et les plus raisonnables que

je connaisse.

Je crois me rappeler positivement maintenant que ma mère passa cet

été-là avec moi et que j'eus du chagrin, parce que jusqu'alors j'avais

couché dans sa chambre quand elle était à Nohant, et que pour la

première fois cette douceur me fut refusée. Ma grand'mère me disait

trop grande pour dormir sur un sofa, et, en effet, le petit lit de

repos qui m'avait servi devenait trop court. Mais le grand lit jaune

qui avait vu naître mon père et qui était celui de ma mère à Nohant

(le même dont je me sers encore) avait six pieds de large, et c'était

une fête pour moi quand elle me permettait d'y dormir avec elle.

J'étais là comme un oisillon dans le sein maternel, il me semblait que

j'y dormais mieux et que j'y avais de plus jolis rêves.

Malgré la défense de la bonne maman, j'eus pendant deux ou trois soirs

la patience d'attendre, sans dormir, jusqu'à onze heures, que ma mère

fût rentrée dans sa chambre. Alors je me levais sans bruit, je

quittais la mienne sur la pointe de mes pieds nus, et j'allais me

blottir dans les bras de ma petite mère, qui n'avait pas le courage de

me renvoyer, et qui elle-même était heureuse de s'endormir avec ma

tête sur son épaule. Mais ma grand'mère eut des soupçons, ou fut

avertie par Mlle Julie, son lieutenant de police. Elle monta et me

surprit au moment où je m'échappais de ma chambre: Rose fut grondée

pour avoir fermé les yeux sur mes escapades. Ma mère entendit du bruit

et sortit dans le corridor. Il y eut des paroles assez vives

échangées, ma grand'mère prétendait que ce n'était ni sain, ni

_chaste_, qu'une fille de neuf ans dormît à côté de sa mère. Vraiment

elle était fâchée et ne savait pas ce qu'elle disait, car rien n'est

plus chaste et plus sain, au contraire. J'étais si chaste quant à moi,

que je ne comprenais même pas bien le sens du mot de chasteté. Tout ce

qui pouvait en être le contraire m'était inconnu. J'entendis ma mère

qui répondait: «Si quelqu'un manque de chasteté, c'est pour avoir de

pareilles idées! C'est en parlant trop tôt de cela aux enfans qu'on

leur ôte l'innocence de leur esprit, et je vous assure bien que si

c'est comme cela que vous comptez élever ma fille, vous auriez mieux

fait de me la laisser. Mes caresses sont plus honnêtes que vos

pensées.»

Je pleurai toute la nuit. Il me semblait être attachée physiquement et

moralement à ma mère par une chaîne de diamant que ma grand'mère

voulait en vain s'efforcer de rompre, et qui ne faisait que se

resserrer autour de ma poitrine jusqu'à m'étouffer.

Il y eut beaucoup de froideur et de tristesse dans les relations avec

ma grand'mère pendant quelques jours. Cette pauvre femme voyait bien

que plus elle essayait de me détacher de ma mère, plus elle perdait

elle-même dans mon affection, et elle n'avait d'autre ressource que de

se réconcilier avec elle pour se réconcilier avec moi. Elle me prenait

dans ses bras et sur ses genoux pour me caresser, et je lui fis

grand'peine la première fois en m'en dégageant et en lui disant:

«Puisque ce n'est pas chaste, je ne veux pas embrasser.» Elle ne

répondit rien, me posa à terre, se leva et quitta sa chambre avec plus

de précipitation qu'elle ne paraissait capable d'en mettre dans ses

mouvemens.

Cela m'étonna, m'inquiéta même après un moment de réflexion, et je

n'eus pas de peine à la rejoindre dans le jardin; je la vis prendre

l'allée qui longe le mur du cimetière et s'arrêter devant la tombe de

mon père. Je ne sais pas si j'ai dit déjà que mon père avait été

déposé dans un petit caveau pratiqué sous le mur du cimetière, de

manière que la tête reposât dans le jardin et les pieds dans la terre

consacrée. Deux cyprès et un massif de rosiers et de lauriers francs

marquent cette sépulture, qui est aussi aujourd'hui celle de ma

grand'mère.

Elle s'était donc arrêtée devant cette tombe qu'elle avait bien

rarement le courage d'aller regarder, et elle pleurait amèrement. Je

fus vaincue, je m'élançai vers elle, je serrai ses genoux débiles

contre ma poitrine et je lui dis une parole qu'elle m'a bien souvent

rappelée depuis: «Grand'mère, c'est moi qui vous consolerai.» Elle me

couvrit de larmes et de baisers et alla sur-le-champ trouver ma mère

avec moi. Elles s'embrassèrent sans s'expliquer autrement, et la paix

revint pendant quelque temps.

Mon rôle eût été de rapprocher ces deux femmes et de les mener, à

chaque querelle, s'embrasser sur la tombe de mon père. Un jour vint

où je le compris et où je l'osai. Mais j'étais trop enfant à l'époque

que je raconte pour rester impartiale entre elles deux: je crois même

qu'il m'eût fallu une grande dose de froideur ou d'orgueil pour juger

avec calme laquelle avait le plus tort ou le plus raison dans leurs

dissidences, et j'avoue qu'il m'a fallu trente ans pour y voir bien

clair et pour chérir presque également le souvenir de l'une et de

l'autre.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 7 / 44 段