trois sœurs d'Ursule venaient passer la journée avec nous. L'aînée,
qu'on appelait de son nom de famille féminisé, selon la coutume du
pays, était une bonne personne d'une beauté angélique, à laquelle j'ai
conservé une grande sympathie de cœur. Elle nous chantait des rondes,
nous enseignait le _cob_, la _marelle_, les _évalines_, le
_traîne-balin_, l'_aveuglat_[6], enfin tous les jeux de notre pays,
dont le nom est aussi ancien que l'usage, et qu'on ne retrouverait
même pas tous dans l'immense nomenclature des jeux d'enfans rapportés
dans le Gargantua. Toutes ces amusettes nous passionnaient. La maison,
le jardin et le petit bois retentissaient de nos jeux et de nos rires:
mais, vers la fin de la journée, j'en avais assez, et, s'il avait
fallu passer ainsi deux journées de suite, je n'aurais pas pu y tenir.
J'avais déjà pris l'habitude du travail, et je souffrais d'une sorte
d'ennui indéfinissable au milieu de mes amusemens. Pour rien au monde,
je ne me serais avoué à moi-même que je regrettais ma leçon de musique
ou d'histoire, et pourtant elle me manquait. A mon insu, mon cerveau,
abandonné à la dérive au milieu de ces plaisirs enfantins et de cette
activité sans but, arrivait à la satiété, et n'eût été la joie de
revoir ma chère _Godignonne_, j'aurais désiré, le dimanche soir, que
les sœurs d'Ursule ne revinssent pas le dimanche suivant, mais le
dimanche suivant ma gaîté et mon ardeur au jeu revenaient dès le matin
et duraient encore une partie de la journée.
[6] L'_aveuglat_ est une sorte de collin-maillard. Le _cob_ et
les _évalines_ sont une manière de jouer aux osselets avec une
grosse bille de marbre. Le _traîne-balin_ s'appelle, je crois,
les _petits-paquets_, à Paris. La marelle doit-être connue dans
beaucoup de provinces. Elle est expliquée dans les notes de
Pantagruel, par Esmengard. Un grave antiquaire du Berry s'est
donné la peine de composer un ouvrage sur l'étymologie du mot
_évaline_. Il n'a pas osé se risquer pour le _cob_. Cela devenait
sans doute plus ardu et trop sérieux.
Nous eûmes cette année-là une nouvelle visite de mon oncle de
Beaumont, et la fête de ma bonne maman fut de nouveau préparée avec
des _surprises_. Nous n'étions déjà plus assez naïfs et assez confians
en nous-mêmes pour désirer de jouer la comédie, mon oncle se contenta
de faire des couplets sur l'air de la _Pipe de tabac_ que je dus
chanter à déjeuner en présentant mon bouquet. Ursule eut un long
compliment en prose moitié sérieux, moitié comique, à dégoiser;
Hippolyte dut jouer, sans faire une seule faute, le menuet de Fischer
sur le flageolet, et même il eut l'honneur, ce jour-là, de soufler et
de cracher dans le flageolet d'ébène de Deschartres.
Les visites que nous recevions et que nous rendions me mettaient en
rapport avec de jeunes enfans qui sont restés les amis de toute ma
vie. Le capitaine Fleury, dont il est question dans les premières
lettres de mon père, avait un fils et une fille. La fille, charmante
et excellente personne, est morte peu d'années après son mariage, et
son frère Alphonse est resté un frère pour moi. M. et Mme Duvernet,
les amis de mon père et les compagnons de ses joyeux essais
dramatiques en 1797, avaient un fils que je n'ai guère perdu de vue
depuis qu'il est au monde, et que j'appelle aujourd'hui mon _vieux_
ami. Enfin, notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli
château de la renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers.
Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfans passer la journée
chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes
connaissance. Voilà trois pères de famille, plus jeunes que moi de
quelques années, que j'ai connus en petits jupons et en bourrelet, que
j'ai pris dans mes bras déjà robustes pour leur faire cueillir des
cerises aux arbres de mon jardin, qui m'ont tyrannisée des journées
entières (car, dès mon enfance, j'ai aimé les petits enfans avec une
passion maternelle), et qui souvent, depuis, se sont crus pourtant
plus raisonnables que moi. Les deux aînés sont déjà un peu chauves, et
moi je grisonne. J'ai peine aujourd'hui à leur persuader qu'ils sont
des enfans, et ils ne se souviennent plus des innombrables _méfaits_
que j'ai à leur reprocher. Il est vrai que des amitiés de quarante ans
ont pu réparer bien des sottises, robes déchirées, joujoux cassés,
exigences furibondes. J'en passe, et des meilleures! C'était un peu ma
faute, et je ne pouvais pas m'empêcher de rire avec mon frère et
Ursule de leurs turpitudes.
Il n'y avait pas si longtemps que nous les trouvions charmantes à
commettre pour notre propre compte.
Au milieu de nos jeux et de nos songes dorés, les nouvelles de Russie
vinrent, à l'automne, jeter de notes lugubres et faire passer sous nos
yeux hallucinés des images effrayantes et douloureuses. Nous
commencions à écouter la lecture des journaux, et l'incendie de Moscou
me frappa comme un grand acte de patriotisme. Je ne sais pas
aujourd'hui s'il faut ainsi juger cette catastrophe. La manière dont
les Russes nous faisaient la guerre est à coup sûr quelque chose
d'inhumain et de farouche qui ne peut avoir d'analogue chez les
nations libres. Dévaster ses propres champs, brûler ses maisons,
affamer de vastes contrées pour livrer au froid et à la faim une armée
d'invasion serait héroïque de la part d'une population qui agirait
ainsi de son propre mouvement. Mais le czar russe qui ose dire, comme
Louis XIV: _L'État, c'est moi!_ ne consultait point les populations
esclaves de la Russie. Il les arrachait de leurs demeures, il
dévastait leurs terres, il les faisait chasser devant ses armées comme
de misérables troupeaux, sans les consulter, sans s'inquiéter de leur
laisser un asile, et ces malheureux eussent été infiniment moins
opprimés, moins ruinés et moins désespérés par notre armée victorieuse
qu'ils ne le furent par leur propre armée, obéissant aux ordres
sauvages d'une autorité sans merci, sans entrailles, sans notion
aucune du droit humain.
En supposant que Rostopchin eût pris conseil, avant de brûler Moscou,
de quelques riches et puissantes familles, la population de cette
vaste cité n'en eut pas moins l'obligation de subir le sacrifice de
ses maisons, et de ses biens, et il est permis de douter qu'elle y eût
consenti unanimement si elle eût pu être consultée, si elle eût eu des
réclamations à faire entendre, des droits à faire valoir. La guerre de
Russie, c'est le navire battu de l'orage qui jette à l'eau sa
cargaison pour alléger son lest; le czar, c'est le capitaine; les
ballots qu'on submerge, c'est le peuple; le navire qu'on sauve, c'est
la politique du souverain. Si jamais autorité a méprisé profondément
et compté pour rien la vie et la propriété des hommes, c'est dans les
monarchies absolues qu'il faut aller chercher l'idéal d'un pareil
système.
Mais l'autorité de Napoléon recommença, dès le moment de nos désastres
en Russie, à représenter l'individualité, l'indépendance et la dignité
de la France. Ceux qui en jugèrent autrement pendant la lutte de nos
armées avec la coalition tombèrent dans une erreur fatale. Les uns,
ceux qui se préparaient à trahir, commirent sciemment un mensonge
envers la conscience publique: d'autres, les pères du _libéralisme_
naissant, y tombèrent probablement de bonne foi. Mais, l'histoire
commence à faire justice de leur rôle en cette affaire. Ce n'était pas
le moment de s'aviser des empiétemens de l'empereur sur les libertés
politiques, lorsque le premier représentant de notre libéralisme
allait être le Russe Alexandre.
J'avais donc huit ans quand j'entendis débattre pour la première fois
le redoutable problème de l'avenir de la France. Jusque-là, je
regardais ma nation comme invincible et le trône impérial comme celui
de Dieu même. On suçait avec le lait, à cette époque, l'orgueil de la
victoire. La chimère de la noblesse s'était agrandie, communiquée à
toutes les classes. Naître Français, c'était une illustration, un
titre. L'aigle était le blason de la nation tout entière.
CHAPITRE SIXIEME
L'armée et l'empereur perdus pendant quinze jours.--Vision.--Un
mot de l'empereur sur mon père.--Les prisonniers
allemands.--Les Tyroliennes.--Séparation d'avec Ursule.--Le
tutoiement.--Le grand lit jaune.--La tombe de mon père.--Les
jolis mots de M. de Talleyrand.--La politique des vieilles
comtesses.--Un enfant patriote.--Autre vision.--Mme de Béranger
et ma mère.--Les soldats affamés en Sologne.--L'aubergiste
_jacobin_.--Maladie de ma grand'mère.--Mme de Béranger dévaste
notre jardin.--Le corset.--_Lorette_ de Béranger.--Entrée des
alliés à Paris.--Opinion de ma grand'mère sur les Bourbons.--Le
boulet de canon.--Les belles dames et les Cosaques.
Les enfans s'impressionnent à leur manière des faits généraux et des
malheurs publics. On ne parlait d'autre chose autour de nous que de la
campagne de Russie, et pour nous c'était quelque chose d'immense et de
fabuleux comme les expéditions d'Alexandre dans l'Inde.
Ce qui nous frappa extrêmement c'est que pendant quinze jours, si je
ne me trompe, on fut sans nouvelles de l'empereur et de l'armée.
Qu'une masse de trois cent mille hommes, que Napoléon, l'homme
qui remplissait l'univers de son nom et l'Europe de sa présence,
eussent ainsi disparu comme un pèlerin que la neige engloutit, et
dont on ne retrouve pas même le cadavre, c'était pour moi un fait
incompréhensible. J'avais des rêves bizarres, des élans d'imagination
qui me donnaient la fièvre et remplissaient mon sommeil de fantômes.
Ce fut alors qu'une singulière fantaisie, qui m'est restée longtemps
après, commença à s'emparer de mon cerveau excité par les récits et
les commentaires qui frappaient mes oreilles. Je me figurais, à un
certain moment de ma rêverie, que j'avais des ailes, que je
franchissais l'espace, et que, ma vue plongeant sur les abîmes de
l'horizon, je découvrais les vastes neiges, les steppes sans fin de la
Russie blanche; je planais, je m'orientais dans les airs, je
découvrais enfin les colonnes errantes de nos malheureuses légions; je
les guidais vers la France, je leur montrais le chemin, car ce qui me
tourmentait le plus, c'était de me figurer qu'elles ne savaient où
elles étaient et qu'elles s'en allaient vers l'Asie, s'enfonçant de
plus en plus dans les déserts, en tournant le dos à l'Occident. Quand
je revenais à moi-même, je me sentais fatiguée et brisée par le long
vol que j'avais fourni, mes yeux étaient éblouis par la neige que
j'avais regardée; j'avais froid, j'avais faim, mais j'éprouvais une
grande joie d'avoir sauvé l'armée française et son empereur.
Enfin, vers le 25 décembre, nous apprîmes que Napoléon était à Paris.
Mais son armée restait derrière lui, engagée encore pour deux mois
dans une retraite horrible, désastreuse. On ne sut officiellement les
souffrances et les malheurs de cette retraite qu'assez longtemps
après. L'empereur à Paris, on croyait tout sauvé, tout réparé. Les
bulletins de la grande armée et les journaux ne disaient qu'une partie
de la vérité. Ce fut par les lettres particulières, par les récits de
ceux qui échappèrent au désastre, qu'on put se faire une idée de ce
qui s'était passé.
Parmi les familles que ma grand'mère connaissait, il y eut un jeune
officier qui était parti à seize ans pour cette terrible campagne. Il
grandit de toute la tête au milieu de ces marches forcées et de ces
fatigues inouïes. Sa mère, n'entendant plus parler de lui, le
pleurait. Un jour, une espèce de brigand, d'une taille colossale et
bizarrement accoutré, se précipite dans sa chambre, tombe à ses genoux
et la presse dans ses bras. Elle crie de peur d'abord et bientôt de
joie. Son fils avait près de six pieds[7]. Il avait une longue barbe
noire, et en guise de pantalon, un jupon de femme, la robe d'une
pauvre vivandière tombée gelée au milieu du chemin.
[7] On assurait qu'il avait grandi d'un pied pendant la campagne.
Je crois que c'est ce même jeune homme qui eut peu de temps après un
sort pareil à celui de mon père. Sorti sain et sauf des extrêmes
périls de la guerre, il se tua à la promenade; son cheval emporté vint
se briser avec lui contre le timon d'une charrette. L'empereur ayant
appris cet accident, dit d'un ton brusque: «Les mères de famille
prétendent que je fais tuer tous leurs enfans à la guerre, en voilà un
pourtant dont je n'ai pas à me reprocher la mort. C'est comme M.
Dupin! Est-ce encore ma faute si celui-là a été tué par un mauvais
cheval?»
Ce rapprochement entre M. de... et mon père montre la merveilleuse
mémoire de l'empereur. Mais à quel propos se plaignait-il ainsi des
mères de famille? C'est ce que je n'ai pu savoir. Je ne me souviens
pas de l'époque précise de la catastrophe de M. de.... Ce devait être
dans un moment où la France aristocratique abandonnait la cause de
l'empereur, et où celui-ci faisait d'amères réflexions sur sa
destinée.
Il m'est impossible de me rappeler si nous allâmes à Paris dans
l'hiver de 1812 à 1813. Cette partie de mon existence est tout à fait
sortie de ma mémoire. Je ne saurais dire non plus si ma mère vint à
Nohant dans l'été de 1813. Il est probable que oui, car dans le cas
contraire j'aurais eu du chagrin, et je me souviendrais.
Le calme s'était rétabli dans ma tête à l'endroit de la politique.
L'empereur était reparti de Paris, la guerre avait recommencé en
avril. Cet état de guerre extérieure était alors comme un état normal,
et on ne s'inquiétait que lorsque Napoléon n'agissait pas d'une
manière ostensible. On l'avait dit abattu et découragé après son
retour de Moscou. Le découragement d'un seul homme, c'était encore le
seul malheur public qu'on voulût admettre et qu'on osât prévoir. Dès
le mois de mai, les victoires de Lutzen, Dresde et Bautzen, relevèrent
les esprits. L'armistice dont on parlait me parut la sanction de la
victoire. Je ne pensai plus à avoir des ailes et à voler au secours de
nos légions. Je repris mon existence de jeux, de promenades et
d'études faciles.
Dans le courant de l'été, nous eûmes un passage de prisonniers. Le
premier que nous vîmes fut un officier qui s'était assis au bord de la
route, sur le seuil d'un petit pavillon qui ferme notre jardin de ce
côté-là. Il avait un habit de drap fin, de très beau linge, des
chaussures misérables, et un portrait de femme attaché à un ruban noir
sur sa poitrine. Nous le regardions curieusement, mon frère et moi,
tandis qu'il examinait ce portrait d'un air triste, mais nous n'osâmes
pas lui parler. Son domestique vint le rejoindre. Il se leva et se
remit en route sans faire attention à nous. Une heure après, il passa
un groupe assez considérable d'autres prisonniers. Ils se dirigeaient
sur Châteauroux. Personne ne les conduisait ni ne les surveillait. Les
paysans les regardaient à peine.
Le lendemain, comme nous jouions mon frère et moi auprès du pavillon,
un de ces pauvres diables vint à passer. La chaleur était accablante.
Il s'arrêta et s'assit sur cette marche du pavillon qui offrait aux
passans un peu d'ombre et de fraîcheur. Il avait une bonne figure de
paysan allemand, lourde, blonde et naïve. Cela nous enhardit à lui
parler, mais il nous répondit: «Moi pas comprend.» C'était tout ce
qu'il savait dire en français. Alors je lui demandai par signes s'il
avait soif. Il me répondit en me montrant l'eau du fossé d'un air
d'interrogation. Nous lui fîmes comprendre qu'elle n'était pas bonne à
boire et qu'il eût à nous attendre. Nous courûmes lui chercher une
bouteille de vin et un énorme morceau de pain sur lesquels il se jeta
avec des exclamations de joie et de reconnaissance, et quand il se fut
restauré, il nous tendit la main à plusieurs reprises. Nous pensions
qu'il voulait de l'argent, et nous n'en avions pas. J'allais en
demander pour lui à ma grand'mère, lorsqu'il devina ma pensée. Il me
retint, et nous fit entendre que ce qu'il voulait de nous, c'était une
poignée de main. Il avait les yeux pleins de larmes, et après avoir
bien cherché, il vint à bout de nous dire: «_Enfans très pons!_»
Nous revînmes tout attendris raconter à ma bonne maman notre aventure.
Elle se prit à pleurer, songeant au temps où son fils avait eu un sort
pareil chez les Croates. Puis, comme de nouvelles colonnes de
prisonniers paraissaient sur la route, elle fit porter au pavillon une
pièce de vin du pays et une provision de pain. Nous en prîmes
possession, mon frère et moi, et nous eûmes récréation toute la
journée, afin de pouvoir remplir l'office de cantiniers jusqu'au soir.
Ces pauvres gens étaient d'une grande discrétion, d'une douceur
parfaite, et nous montraient une vive reconnaissance pour ce pauvre
morceau de pain et ce verre de vin offerts en passant, sans cérémonie.
Ils paraissaient touchés surtout de voir deux enfans leur faire les
honneurs, et pour nous remercier, ils se groupaient en chœur et nous
chantaient des tyroliennes qui me charmèrent. Je n'avais jamais
entendu rien de semblable. Ces paroles étrangères, ces voix justes
chantant en parties, et cette classique vocalisation gutturale qui
marque le refrain de leurs airs nationaux étaient alors choses très
nouvelles en France, et ce n'est pas sur moi seulement qu'elles
produisirent de l'effet. Tous les prisonniers allemands internés dans
nos provinces y furent traités avec la douceur et l'hospitalité
naturelles autrefois au Berrichon; mais ils durent à leurs chants et à
leur talent pour la valse plus de sympathie et de bons traitemens que
la pitié ne leur en eût assuré. Ils furent les compagnons et les amis
de toutes les familles où ils s'établirent: quelques-uns même s'y
marièrent.
Je crois bien que cette année-là fut la première que je passai à
Nohant sans Ursule. Probablement nous avions été à Paris pendant
l'hiver, et, à mon retour, la séparation était un fait préparé et
accompli, car je ne me rappelle pas qu'il ait amené de la surprise et
des larmes. Je sais que cette année-là, ou la suivante, Ursule venait
me voir tous les dimanches, et nous étions restées tellement liées,
que je ne passais pas un samedi sans lui écrire une lettre pour lui
recommander de venir le lendemain, et pour lui envoyer un petit
cadeau. C'était toujours quelque niaiserie de ma façon, un ouvrage en
perles, une découpure en papier, un bout de broderie. Ursule trouvait
tout cela magnifique et en faisait des reliques d'amitié.
Ce qui me surprit et me blessa beaucoup, c'est que tout d'un coup elle
cessa de me tutoyer. Je crus qu'elle ne m'aimait plus, et quand elle
m'eut protesté de son attachement, je crus que c'était une taquinerie,
une obstination, je ne sais quoi enfin; mais cela me parut une insulte
gratuite, et, pour me consoler, il fallut qu'elle m'avouât que sa
tante Julie lui avait solennellement défendu de rester avec moi sur ce
pied de familiarité inconvenante. Je courus en demander raison à ma
grand'mère, qui confirma l'arrêt en me disant que je comprendrais plus
tard combien cela était nécessaire. J'avoue que je ne l'ai jamais
compris.
J'exigeai qu'Ursule me tutoyât quand nous serions tête à tête; mais
comme à ce compte elle n'eût pu guère prendre l'habitude qu'on lui
imposait, et qu'elle fut grondée pour avoir laissé échapper en
présence de sa tante quelque _tu_ au lieu de _vous_ en parlant à ma
personne, je fus forcée de consentir à ce qu'elle perdît avec moi
cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps,
et même j'essayai de lui donner de _vous_ pour rétablir l'égalité
entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. «Puisqu'on ne vous
défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m'ôtez pas ce plaisir-là;
car, au lieu d'un chagrin, ça m'en ferait deux.» Alors comme nous
étions assez savantes pour nous amuser des mots de notre première
enfance: «Tu vois, lui disais-je, ce que c'est que ce maudit
_richement_, que tu voulais me faire aimer et que je n'aimerai jamais.
Cela ne sert qu'à vous empêcher d'être aimé.--Ne croyez pas cela de
moi, disait Ursule, vous serez toujours ce que j'aimerai le mieux au
monde: que vous soyez riche ou pauvre, ça m'est bien égal.» Cette
excellente fille, qui vraiment m'a tenu parole, apprenait l'état de
tailleuse, où elle est devenue fort habile. Bien loin d'être
paresseuse et prodigue, comme on craignait qu'elle ne le devînt, elle
est une des femmes les plus laborieuses et les plus raisonnables que
je connaisse.
Je crois me rappeler positivement maintenant que ma mère passa cet
été-là avec moi et que j'eus du chagrin, parce que jusqu'alors j'avais
couché dans sa chambre quand elle était à Nohant, et que pour la
première fois cette douceur me fut refusée. Ma grand'mère me disait
trop grande pour dormir sur un sofa, et, en effet, le petit lit de
repos qui m'avait servi devenait trop court. Mais le grand lit jaune
qui avait vu naître mon père et qui était celui de ma mère à Nohant
(le même dont je me sers encore) avait six pieds de large, et c'était
une fête pour moi quand elle me permettait d'y dormir avec elle.
J'étais là comme un oisillon dans le sein maternel, il me semblait que
j'y dormais mieux et que j'y avais de plus jolis rêves.
Malgré la défense de la bonne maman, j'eus pendant deux ou trois soirs
la patience d'attendre, sans dormir, jusqu'à onze heures, que ma mère
fût rentrée dans sa chambre. Alors je me levais sans bruit, je
quittais la mienne sur la pointe de mes pieds nus, et j'allais me
blottir dans les bras de ma petite mère, qui n'avait pas le courage de
me renvoyer, et qui elle-même était heureuse de s'endormir avec ma
tête sur son épaule. Mais ma grand'mère eut des soupçons, ou fut
avertie par Mlle Julie, son lieutenant de police. Elle monta et me
surprit au moment où je m'échappais de ma chambre: Rose fut grondée
pour avoir fermé les yeux sur mes escapades. Ma mère entendit du bruit
et sortit dans le corridor. Il y eut des paroles assez vives
échangées, ma grand'mère prétendait que ce n'était ni sain, ni
_chaste_, qu'une fille de neuf ans dormît à côté de sa mère. Vraiment
elle était fâchée et ne savait pas ce qu'elle disait, car rien n'est
plus chaste et plus sain, au contraire. J'étais si chaste quant à moi,
que je ne comprenais même pas bien le sens du mot de chasteté. Tout ce
qui pouvait en être le contraire m'était inconnu. J'entendis ma mère
qui répondait: «Si quelqu'un manque de chasteté, c'est pour avoir de
pareilles idées! C'est en parlant trop tôt de cela aux enfans qu'on
leur ôte l'innocence de leur esprit, et je vous assure bien que si
c'est comme cela que vous comptez élever ma fille, vous auriez mieux
fait de me la laisser. Mes caresses sont plus honnêtes que vos
pensées.»
Je pleurai toute la nuit. Il me semblait être attachée physiquement et
moralement à ma mère par une chaîne de diamant que ma grand'mère
voulait en vain s'efforcer de rompre, et qui ne faisait que se
resserrer autour de ma poitrine jusqu'à m'étouffer.
Il y eut beaucoup de froideur et de tristesse dans les relations avec
ma grand'mère pendant quelques jours. Cette pauvre femme voyait bien
que plus elle essayait de me détacher de ma mère, plus elle perdait
elle-même dans mon affection, et elle n'avait d'autre ressource que de
se réconcilier avec elle pour se réconcilier avec moi. Elle me prenait
dans ses bras et sur ses genoux pour me caresser, et je lui fis
grand'peine la première fois en m'en dégageant et en lui disant:
«Puisque ce n'est pas chaste, je ne veux pas embrasser.» Elle ne
répondit rien, me posa à terre, se leva et quitta sa chambre avec plus
de précipitation qu'elle ne paraissait capable d'en mettre dans ses
mouvemens.
Cela m'étonna, m'inquiéta même après un moment de réflexion, et je
n'eus pas de peine à la rejoindre dans le jardin; je la vis prendre
l'allée qui longe le mur du cimetière et s'arrêter devant la tombe de
mon père. Je ne sais pas si j'ai dit déjà que mon père avait été
déposé dans un petit caveau pratiqué sous le mur du cimetière, de
manière que la tête reposât dans le jardin et les pieds dans la terre
consacrée. Deux cyprès et un massif de rosiers et de lauriers francs
marquent cette sépulture, qui est aussi aujourd'hui celle de ma
grand'mère.
Elle s'était donc arrêtée devant cette tombe qu'elle avait bien
rarement le courage d'aller regarder, et elle pleurait amèrement. Je
fus vaincue, je m'élançai vers elle, je serrai ses genoux débiles
contre ma poitrine et je lui dis une parole qu'elle m'a bien souvent
rappelée depuis: «Grand'mère, c'est moi qui vous consolerai.» Elle me
couvrit de larmes et de baisers et alla sur-le-champ trouver ma mère
avec moi. Elles s'embrassèrent sans s'expliquer autrement, et la paix
revint pendant quelque temps.
Mon rôle eût été de rapprocher ces deux femmes et de les mener, à
chaque querelle, s'embrasser sur la tombe de mon père. Un jour vint
où je le compris et où je l'osai. Mais j'étais trop enfant à l'époque
que je raconte pour rester impartiale entre elles deux: je crois même
qu'il m'eût fallu une grande dose de froideur ou d'orgueil pour juger
avec calme laquelle avait le plus tort ou le plus raison dans leurs
dissidences, et j'avoue qu'il m'a fallu trente ans pour y voir bien
clair et pour chérir presque également le souvenir de l'une et de
l'autre.