grincer sa pochette et nous tortillait les pieds pour nous les placer
en dehors. Quelquefois Deschartres, assistant à la leçon,
renchérissait sur le professeur pour nous reprocher de marcher et de
danser comme des ours ou des perroquets. Mais nous, qui détestions le
marcher prétentieux de Deschartres, et qui trouvions M. Gogault
singulièrement ridicule de se présenter dans une chambre comme un
zéphyr qui va battre un entrechat, nous nous hâtions, mon frère et
moi, de nous tourner les pieds en dedans aussitôt qu'il était parti,
et, comme il nous les disloquait pour leur faire prendre la _première
position_, nous nous les disloquions en sens contraire dans la crainte
de rester comme il nous voulait arranger. Nous appelions ce travail en
cachette la _sixième position_. On sait que les principes de la danse
n'en admettent que cinq.
Hippolyte était d'une maladresse et d'une pesanteur épouvantables, et
M. Gogault déclarait que jamais pareil cheval de charrue ne lui avait
passé par les mains. Ses _changemens de pied_ ébranlaient toute la
maison; ses _battemens_ entamaient la muraille. Quand on lui disait de
relever la tête et de ne pas tendre le cou, il prenait son menton dans
sa main et le tenait ainsi en dansant. Le professeur était forcé de
rire, tandis que Deschartres exhalait une sérieuse et véhémente
indignation contre l'élève, qui croyait pourtant avoir fait preuve de
bonne volonté.
Le maître d'écriture s'appelait M. Loubens. C'était un professeur à
grandes prétentions et capable de gâter la meilleure main avec ses
systèmes. Il tenait à la position du bras et du corps, comme si écrire
était une mimique chorégraphique: mais tout se tenait dans le genre
d'éducation que ma grand'mère voulait nous donner; il fallait de la
_grâce_ dans tout. M. Loubens avait donc inventé divers instrumens de
gêne pour forcer ses élèves à avoir la tête droite, le coude dégagé,
trois doigts allongés sur la plume, et le petit doigt étendu sur le
papier, de manière à soutenir le _poids_ de la main. Comme cette
régularité de mouvement et cette tension des muscles sont ce qu'il y a
de plus antipathique à l'adresse naturelle et à la souplesse des
enfans, il avait inventé: 1º pour la tête, une sorte de couronne en
baleine; 2º pour le corps et les épaules, une ceinture qui se
rattachait par derrière à la couronne, au moyen d'une sangle; 3º pour
le coude, une barre de bois qui se vissait à la table; 4º pour l'index
de la main droite, un anneau de laiton soudé à un plus petit anneau
dans lequel on passait la plume; 5º pour la position de la main et du
petit doigt, une sorte de socle en bois avec des entailles et des
roulettes. Joignez à tous ces ustensiles indispensables à l'étude de
la calligraphie selon M. Loubens, les règles, le papier, les plumes et
les crayons, toutes choses qui ne valaient rien, si elles n'étaient
fournies par le professeur, on verra que le professeur faisait un
petit commerce qui le dédommageait un peu de la modicité du prix
attribué généralement aux leçons d'écriture.
D'abord toutes ces inventions nous firent beaucoup rire; mais au bout
de cinq minutes d'essai, nous reconnûmes que c'était un vrai supplice,
que les doigts s'ankylosaient, que le bras se raidissait et que le
bandeau donnait la migraine. On ne voulut pas écouter nos plaintes et
nous ne fûmes débarrassés de M. Loubens, que lorsqu'il eut réussi à
nous rendre parfaitement illisibles.
La maîtresse de piano s'appelait Mme de Villiers. C'était une jeune
femme toujours vêtue de noir, intelligente, patiente, et de manières
distinguées.
J'avais en outre, pour moi seule, une maîtresse de dessin, Mlle
Greuze, qui se disait fille du célèbre peintre, et qui l'était
peut-être. C'était une bonne personne, qui avait peut-être aussi du
talent, mais qui ne travaillait guère à m'en donner, car elle
m'enseignait de la manière la plus bête du monde, à faire des hachures
avant de savoir dessiner une ligne, et à arrondir de gros vilains
yeux, avec d'énormes cils qu'il fallait compter un à un, avant d'avoir
l'idée de l'ensemble d'une figure.
En somme, toutes ces leçons étaient un peu de l'argent perdu. Elles
étaient trop superficielles pour nous apprendre réellement aucun art.
Elles n'avaient qu'un bon résultat, c'était de nous occuper et de
nous faire prendre l'habitude de nous occuper nous-mêmes. Mais il eût
mieux valu éprouver nos facultés, et nous tenir ensuite à une
spécialité que nous eussions pu conquérir. Cette manière d'apprendre
un peu de tout aux demoiselles est certainement meilleure que de ne
leur rien apprendre; c'est encore l'usage, et on appelle cela leur
_donner des talens d'agrément_, agrément que nient, par parenthèse,
les infortunés voisins condamnés à entendre des journées entières
certaines études de chant ou de piano. Mais il me semble que chacune
de nous est propre à une certaine chose, et que celles qui, dans
l'enfance, ont de l'aptitude pour tout, n'en ont pour rien par la
suite. Dans ce cas-là, il faudrait choisir et développer l'aptitude
qui domine. Quant aux jeunes filles qui n'en ont aucune, il ne
faudrait pas les abrutir par des études qu'elles ne comprennent pas,
et qui parfois les rendent sottes et vaines, de simples et bonnes
qu'elles étaient naturellement.
Il y a pourtant à considérer le bon côté en toutes choses, et celui de
l'éducation que je critique est de développer simultanément toutes les
facultés, par conséquent de compléter l'âme, pour ainsi dire. Tout se
tient dans l'intelligence comme dans les émotions de l'être humain.
C'est un grand malheur que d'être absolument étranger aux jouissances
de la peinture lorsqu'on est musicien, et réciproquement. Le poète se
complète par le sentiment de tous les arts et n'est point impunément
insensible à un seul. La philosophie des anciens, continuée en partie
au moyen-âge et pendant la renaissance, embrassait tous les
développemens de l'esprit et du corps, depuis la gymnastique jusqu'à
la musique, aux langues, etc. Mais c'était un ensemble logique, et la
philosophie était toujours au faîte de cet édifice. Les diverses
branches de l'instruction se rattachaient à l'arbre de la science, et
quand on apprenait la déclamation et les différens modes de la lyre,
c'était pour célébrer les dieux, ou pour répandre les chants sacrés
des poètes. Cela ne ressemblait guère à ce que nous faisons
aujourd'hui en apprenant une sonate ou une romance. Nos arts si
perfectionnés sont en même temps profanés dans leur essence, et nous
peignons assez bien le peu de dignité de leur usage en les appelant
arts d'agrément dans le monde.
L'éducation étant ce qu'elle est, je ne regrette pas que ma bonne
grand'mère m'ait forcée de bonne heure à saisir ces différentes
notions. Si elles n'ont produit chez moi aucun résultat _d'agrément_
pour les autres, elles ont du moins été pour moi-même une source de
pures et inaltérables jouissances, et, m'étant inculquées dans l'âge
où l'intelligence est fraîche et facile, elles ne m'ont causé ni peine
ni dégoût.
J'en excepte pourtant la danse que M. Gogault me rendait ridicule, et
le grand art de la calligraphie que M. Loubens me rendait odieux.
Lorsque l'abbé d'Andrezel venait voir ma grand'mère, il entrait
quelquefois dans la chambre où nous prenions nos leçons, et à la vue
de M. Loubens, il s'écriait: «Salut à M. le professeur de
_belles-lettres_!» titre que M. Loubens, soit qu'il comprît ou non le
calembour, acceptait fort gravement. «Ah! grand Dieu! disait ensuite
l'abbé, si on enseignait les véritables belles-lettres à l'aide de
carcans, de camisoles de force et d'anneaux de fer, suivant la méthode
Loubens, combien de littérateurs nous aurions de moins, mais combien
de pédans de plus!»
Nous occupions alors un très joli appartement rue Thiroux, no 8.
C'était un entresol assez élevé pour un entresol, et vaste pour un
appartement de Paris. Il y avait comme dans la rue des Mathurins un
beau salon où l'on n'entrait jamais. La salle à manger donnait sur la
rue, mon piano était entre les deux fenêtres, mais le bruit des
voitures, les cris de Paris, bien plus fréquens et plus variés qu'ils
ne le sont aujourd'hui, les orgues de Barbarie et le passage des
visiteurs me dérangeaient tellement que je n'étudiais avec aucun
plaisir et seulement pour l'acquit de ma conscience.
La chambre à coucher, qui était réellement le salon de ma grand'mère,
donnait sur une cour, terminée par un jardin et un grand pavillon,
dans le goût de l'empire, où demeurait, je crois, un ex-fournisseur
des armées. Il nous permettait d'aller courir dans son jardin, qui
n'était, en réalité qu'un fond de cour planté et sablé, mais où nous
trouvions moyen de faire bien du chemin. Au dessus de nous demeurait
Mme Perrier, fort jolie et pimpante personne, belle-sœur de Casimir
Périer. Au second, c'était le général Maison, soldat parvenu, dont la
fortune était certainement respectable, mais qui a été l'un des
premiers à abandonner l'empereur en 1814. Ses équipages, ses
ordonnances, ses mulets couverts de bagages (je crois qu'il partait
pour l'Espagne à cette époque, ou qu'il en revenait) remplissaient la
cour et la maison de bruit et de mouvement; mais ce qui me frappait le
plus, c'était sa mère, vieille paysanne qui n'avait rien changé à son
costume, à son langage et à ses habitudes de parcimonie rustique;
toute tremblotante et cassée qu'elle était, elle assistait dans la
cour, par le plus grand froid, au sciage des bûches et au mesurage du
charbon. Elle avait des querelles de l'autre monde avec le concierge,
à qui elle arrachait des mains la bûche dite _bûche du portier_,
lorsqu'il la choisissait un peu trop grosse. Cela avait son beau et
son mauvais côté; mais je défie que d'ici à longtemps on fasse passer
le paysan de la misère à la richesse, sans porter son avarice à
l'extrême. L'existence de cette pauvre vieille était une fatigue, un
souci, une fureur sans relâche.
Nous avons occupé cet appartement de la rue Thiroux jusqu'en 1816. En
1832 ou 1833, cherchant à me loger, j'ai aperçu un écriteau sur la
porte et je suis entrée, espérant que c'était le logement de ma
grand'mère qui se trouvait vacant; mais c'était le pavillon du fond,
et on en demandait, je crois, 1,800 fr., prix beaucoup trop élevé pour
mes ressources à cette époque. Je me suis pourtant donné le plaisir
d'examiner ce pavillon afin de parcourir la cour plantée où rien
n'était changé, et de voir en face les croisées de la chambre de ma
bonne maman, d'où elle me faisait signe de rentrer lorsque je
m'oubliais dans le jardin. Tout en causant avec le portier, j'appris
que cette maison n'avait pas changé de propriétaire: que ce
propriétaire existait toujours, et qu'il occupait précisément
l'appartement de l'entresol que je convoitais. Je voulus, du moins, me
procurer la satisfaction de revoir cet appartement, et, sous prétexte
de marchander le pavillon, je me fis annoncer à M. Buquet. Il ne me
reconnut pas, et je ne l'aurais pas reconnu non plus. Je l'avais perdu
de vue jeune encore et ingambe. Je retrouvai un vieillard qui ne
sortait plus de sa chambre et qui, pour faire apparemment un peu
d'exercice commandé par le médecin, avait installé un billard à côté
de son lit, dans la propre chambre de ma grand'mère. Du reste, sauf
ma chambre qui avait été jointe à un autre appartement, rien n'était
changé dans la disposition des autres pièces: les ornemens dans le
goût de l'empire, les plafonds, les portes, les lambris, je crois même
le papier de l'antichambre, étaient les mêmes que de mon temps; mais
tout cela était noir, sale, enfumé, et puant le caporal au lieu des
exquises senteurs de ma grand'mère. Je fus surtout frappée de la
petitesse de la maison, de la cour, des jardins et des chambres, qui,
jadis, me paraissaient si vastes, et qui étaient restés ainsi dans mes
souvenirs. Mon cœur se serra de retrouver si laide, si triste et si
sombre cette habitation toute pleine de mes souvenirs.
J'ai du moins encore une partie des meubles qui me retracent mon
enfance et même le grand tapis qui nous amusait tant Pauline et moi.
C'est un tapis Louis XV avec des ornemens qui, tous, avaient un nom et
un sens pour nous. Tel rond était une île, telle partie du fond un
bras de mer à traverser. Une certaine rosace à flammes pourpres était
l'enfer, de certaines guirlandes étaient le paradis, et une grande
bordure représentant des ananas était la forêt Hercynia. Que de
voyages fantastiques, périlleux ou agréables nous avons faits sur ce
vieux tapis avec nos petits pieds! La vie des enfans est un miroir
magique. Ceux qui ne sont pas initiés n'y voient que les objets réels.
Les initiés y trouvent toutes les riantes images de leurs rêves; mais
un jour vient où le talisman perd sa vertu, ou bien la glace se brise,
et les éclats sont dispersés pour ne jamais se réunir.
Tel fut pour moi l'éparpillement de toutes les personnes et de presque
toutes les choses qui remplirent ma vie de Paris jusqu'à l'âge de
dix-sept ou dix-huit ans. Ma grand'mère et tous ses vieux amis des
deux sexes moururent un à un. Mes relations changèrent. Je fus
oubliée, et j'oubliai moi-même une grande partie des êtres que j'avais
vus tous les jours pendant si longtemps. J'entrai dans une nouvelle
phase de ma vie; qu'on me pardonne donc de trop m'arrêter dans celle
qui a disparu pour moi tout entière.
Je voyais de temps en temps les neveux de mon père et la nombreuse
famille qui se rattachait à l'aîné surtout, René, celui qui habitait
le joli petit hôtel de la rue de Grammont. Je n'ai encore rien dit de
ses enfans, afin de ne pas embrouiller mon lecteur dans cette
complication de générations; et, au reste, je n'ai rien à dire de son
fils Septime, que j'ai peu connu et qui ne m'était point sympathique.
Le rêve de ma grand'mère était de me marier avec lui ou avec son
cousin Léonce, fils d'Auguste. Mais je n'étais pas un parti assez
riche pour eux, et je crois que ni eux ni leurs parens n'y songèrent
jamais. Les propos des bonnes me mirent de bonne heure, malgré moi,
au courant de rêveries de ma bonne grand'mère, et c'est une grande
sottise de tourmenter les enfans par ces idées de mariage. Je m'en
préoccupai longtemps avant l'âge où il eût été nécessaire d'y songer,
et cela produisait en moi une grande inquiétude d'esprit. Léonce me
plaisait, comme un enfant peut plaire à un autre enfant. Il était gai,
vif et obligeant. Septime était froid et taciturne, du moins il me
semblait tel parce que je me croyais destinée à lui plus
particulièrement, ma grand'mère ayant plus d'amitié pour son père que
pour celui de Léonce. Mais que ce fût Léonce ou Septime, j'avais une
grande terreur de l'une ou de l'autre union, parce que, depuis la mort
de mon père, leurs parens ne voyaient point ma mère et la
maltraitaient beaucoup dans leur opinion.
Je pensais donc que mon mariage serait le signal d'une rupture forcée
avec ma mère, ma sœur et ma chère Clotilde, et j'étais dès-lors si
soumise de fait à ma grand'mère, que l'idée de résister à sa volonté
ne se présentait pas encore à mon esprit. J'étais donc toujours assez
mal à l'aise avec tous les Villeneuve, quoique d'ailleurs je les
aimasse beaucoup, et quelquefois, en jouant chez eux avec leurs
enfans, il me venait des envies de pleurer au milieu de mes rires.
Appréhensions chimériques, souffrances gratuites. Personne ne pensait
alors à me séparer de ma mère, et ces enfans, plus heureux que moi,
ne songeaient point à enchaîner leur liberté ou la mienne par le
mariage.
La sœur de Septime, Emma de Villeneuve, aujourd'hui Mme de la
Roche-Aymon, était une charmante personne, gracieuse, douce et
sensible, pour qui j'ai ressenti, dès mon enfance, une sympathie
particulière. J'étais à l'aise avec elle, et pour peu qu'elle eût
deviné les idées qui me tourmentaient, je lui aurais ouvert mon cœur
au moindre encouragement de sa part. Mais elle était bien loin de
penser qu'après avoir ri sur ses genoux et gambadé autour d'elle, je
m'en allais pleine de mélancolie, et me reprochant en quelque sorte
l'amitié que j'éprouvais pour mes parens paternels, pour ceux que l'on
m'avait présentés comme les ennemis de ma mère.
La mère d'Emma et de Septime, Mme René de Villeneuve, était une des
plus jolies femmes de la cour impériale. Elle était, à cette époque,
dame d'honneur de la reine Hortense. Je la voyais quelquefois, le
soir, avec des robes à queue et des diadèmes à l'antique, ce qui
m'éblouissait grandement: mais je la craignais, je ne sais pourquoi.
René était chambellan du roi Louis. C'est un des hommes les plus
aimables que j'aie connus. Je l'ai aimé comme un père jusqu'au moment
où tout s'est brisé autour de moi. Et puis, sur ses vieux jours, il
m'a appelée dans ses bras, et j'y ai couru de grand cœur: on ne
boude pas contre soi-même.
Hippolyte ne fit pas long feu dans la pension où Deschartres l'avait
installée. Il y trouva des garçons aussi fous et encore plus malins
que lui, qui développèrent si bien ses heureuses dispositions pour le
tapage et l'indiscipline, que ma grand'mère, voyant qu'il travaillait
encore moins qu'à Nohant, le reprit au moment de notre départ.
C'est pendant l'hiver dont je viens de parler que se firent les
immenses préparatifs de la campagne de Russie. Dans toutes les maisons
où nous allions, nous rencontrions des officiers partant pour l'armée
et venant faire leurs adieux à la famille. On n'était pas assuré de
pénétrer jusqu'au cœur de la Russie. On était si habitué à vaincre
qu'on ne doutait pas d'obtenir satisfaction par des traités glorieux
aussitôt qu'on aurait passé la frontière et livré quelques batailles
dans les premières marches russes. On se faisait si peu l'idée du
climat, que je me souviens d'une vieille dame qui voulait donner
toutes ses fourrures à un sien neveu, lieutenant de cavalerie, et
cette précaution maternelle le faisait beaucoup rire. Jeune et fier
dans son petit dolman pincé et étriqué, il montrait son sabre, et
disait que c'était avec cela qu'on se réchauffe à la guerre. La bonne
dame lui disait qu'il allait dans un pays toujours couvert de neige.
Mais on était au mois d'avril: les jardins fleurissaient, l'air était
tiède. Les jeunes gens, et les Français surtout, croient volontiers
que le mois de décembre n'arrivera jamais pour eux. Ce fier jeune
homme a pu regretter plus d'une fois les fourrures de sa vieille
tante, lors de la fatale retraite.
Les gens avisés, et Dieu sait qu'il n'en manque point après
l'événement, ont prétendu qu'ils avaient tous mal auguré de cette
gigantesque entreprise; qu'ils avaient blâmé Napoléon comme un
conquérant téméraire: enfin, qu'ils avaient eu le pressentiment de
quelque immense désastre. Je n'en crois rien, ou du moins je n'ai
jamais entendu exprimer ces craintes, même chez les personnes
ennemies, par système ou par jalousie, des grandeurs de l'empire. Les
mères qui voyaient partir leurs enfans se plaignaient de l'infatigable
activité de l'empereur, et se livraient aux inquiétudes et aux regrets
personnels inévitables en pareil cas. Elles maudissaient le conquérant
ambitieux; mais jamais je ne vis en elles le moindre doute du succès,
et j'entendais tout, je comprenais tout à cette époque. La pensée que
Napoléon pût être vaincu ne se présenta jamais qu'à l'esprit de ceux
qui le trahissaient. Ils savaient bien que c'était le seul moyen de le
vaincre. Les gens prévenus, mais honnêtes, avaient en lui, tout en le
maudissant, la confiance la plus absolue, et j'entendais dire à une
des amies de ma grand'mère: Eh bien! quand nous aurons pris la
Russie, qu'est-ce que nous en ferons?
D'autres disaient qu'il méditait la conquête de l'Asie, et que la
campagne de Russie n'était qu'un premier pas vers la Chine. Il veut
être le maître du monde, s'écriait-on, et il ne respecte les droits
d'aucune nation. Où s'arrêtera-t-il? Quand se trouvera-t-il satisfait?
C'est intolérable. Tout lui réussit.
Et personne ne disait qu'il pouvait éprouver des revers, et faire
payer cher à la France la gloire dont il l'avait enivrée.
Nous revînmes à Nohant avec le printems de 1812; ma mère vint passer
une partie de l'été avec nous, et Ursule, qui retournait tous les
hivers chez ses parens, me fut rendue, à ma grande joie et à la sienne
aussi. Outre l'affection qu'Ursule avait pour moi, elle adorait
Nohant. Elle était plus sensible que moi à ce bien-être, et elle
jouissait plus que moi de la liberté, puisque, sauf quelques leçons de
couture et de calcul que lui donnait sa tante Julie, elle était livrée
à une complète indépendance. Je dois dire qu'elle n'en abusait pas, et
que, par caractère, elle était laborieuse. Ma mère lui apprenait à
lire et à écrire, et, tandis que je prenais mes autres leçons avec
Deschartres ou avec ma bonne maman, bien loin de songer à aller
courir, elle restait auprès de ma mère qu'elle adorait et qu'elle
entourait des plus tendres soins. Elle savait se rendre utile, et ma
mère regrettait de n'avoir pas le moyen de l'emmener à Paris pendant
l'hiver.
Ce maudit hiver était le désespoir de ma pauvre Ursule. Toute
différente de moi en ceci, elle se croyait exilée quand elle
retournait dans sa famille. Ce n'est pas que ses parens fussent dans
la misère. Son père était chapelier et gagnait assez d'argent, surtout
dans les foires, où il allait vendre des chapeaux à pleines charretées
aux paysans. Sa femme, pour aider à son débit, tenait ramée dans les
foires; mais ils avaient beaucoup d'enfans, et de la gêne, par
conséquent.
Ursule ne pouvait supporter sans se plaindre le changement annuel de
régime et d'habitudes. On pensa que le _richement_ menaçait de lui
tourner la tête, on commença à regretter de lui avoir fait manger _son
pain blanc le premier_, et on parla de la reprendre et de la mettre en
apprentissage pour lui donner une profession. Je ne voulais pas
entendre parler de cela, et ma grand'mère hésita quelque temps. Elle
avait quelque désir de garder Ursule, disant qu'un jour elle pourrait
gouverner ma maison et s'y rendre utile en ne cessant pas d'être
heureuse: mais il y avait du temps jusque-là; on ne savait ce qui
pourrait arriver, et Ursule n'était pas d'un caractère à être jamais
une _fille de chambre_. Elle avait trop de fierté, de franchise et
d'indépendance pour faire penser qu'elle se plierait à faire des
volontés des autres pour de l'argent. Il lui fallait une _fonction_
et non un service domestique. C'était donc une position à lui assurer
dans une famille qu'elle aimerait et dont elle serait aimée. Si, par
quelque événement imprévu, la nôtre venait à lui manquer, que
deviendrait-elle sans profession acquise, et avec l'habitude du
bien-être? Mlle Julie pensait judicieusement que la pauvre enfant
serait horriblement malheureuse, et elle insista pour qu'on ne la
laissât pas plus longtemps s'accoutumer à ce _chez nous_ dont le
souvenir la tourmentait si fort en notre absence. Ma grand'mère céda,
et il fut décidé qu'Ursule s'en irait tout à fait au moment où nous
repartirions pour Paris, mais que, jusque-là, on ne ferait part de
cette résolution ni à elle ni à moi, afin de ne pas troubler notre
bonheur présent. C'était, en effet, la fin de mon bonheur qui
approchait. En même temps qu'Ursule, je devais bientôt perdre la
présence de ma mère et tomber sous le joug et dans la société des
femmes de chambre.