Ce n'était pas le latin qui faisait son martyre, on ne le lui

enseignait pas; c'étaient les mathématiques, pour lesquelles il avait

montré de l'aptitude, et il en avait véritablement. Il ne haïssait pas

l'étude en elle-même, mais il préférait le mouvement et la gaîté dont

il avait un impérieux besoin. Deschartres lui enseignait aussi la

musique. Le flageolet étant son instrument favori, Hippolyte dut

l'apprendre bon gré mal gré; on lui fit emplette d'un flageolet en

buis, et Deschartres, armé de son flageolet d'ébène monté en ivoire,

lui en appliquait de violens coups sur les doigts à chaque fausse

note. Il y a un certain menuet de Fischer qui aurait dû laisser des

calus sur les mains de l'élève infortuné. Cela était d'autant plus

coupable de la part de Deschartres que, quelque irrité qu'il fût, il

pouvait toujours se vaincre jusqu'à un certain point avec les

personnes qu'il aimait. Il n'avait jamais brutalisé l'enfance de mon

père, et jamais il ne s'emporta contre moi jusqu'à un essai de voie de

fait, qu'une seule fois en sa vie. Il avait donc une sorte d'aversion

pour Hippolyte, à cause des mauvais tours et des moqueries de

celui-ci, et pourtant il lui portait, à cause de mon père, un

véritable intérêt. Rien ne l'obligeait à l'instruire, et il s'y

employait avec une obstination qui n'était pas de la vengeance, car il

eût été vite dégoûté d'une satisfaction que son élève lui faisait

payer si cher. Il s'était imposé cette tâche en conscience; mais il

est bien vrai de dire qu'à l'occasion le ressentiment y trouvait son

compte.

Quand j'allais prendre mes leçons auprès d'Hippolyte, accoudé sur sa

table et jouant aux mouches quand on ne le regardait pas, Ursule était

toujours là. Deschartres aimait cette petite fille pleine d'assurance

qui lui tenait tête et lui répliquait fort à propos. Comme tous les

hommes violens, Deschartres aimait parfois la résistance ouverte et

devenait débonnaire, faible même avec ceux qui ne le craignaient pas.

Le tort d'Hippolyte et son malheur était de ne lui jamais dire en face

qu'il était injuste et cruel. S'il l'eût menacé une seule fois de se

plaindre à ma grand'mère ou de quitter la maison, Deschartres eût

certainement fait un retour sur lui-même; mais l'enfant le craignait,

le haïssait et ne se consolait que par la vengeance.

Il est certain qu'il y était ingénieux et qu'il avait un esprit

diabolique pour observer et relever les ridicules. Souvent, au milieu

de la leçon, Deschartres était appelé dans la maison ou dans la cour

de la ferme par quelque détail de son exploitation. Ces absences

étaient mises à profit pour se moquer de lui. Hippolyte prenait le

flageolet d'ébène et singeait le professeur avec un rare talent

d'imitation. Il n'y avait rien de plus ridicule, en effet, que

Deschartres jouant du flageolet. Cet instrument champêtre était déjà

ridicule par lui-même dans les mains d'un personnage si solennel et au

milieu d'un visage si refrogné d'habitude. En outre, il le maniait

avec une extrême prétention, arrondissant les doigts avec grâce,

dandinant son gros corps et pinçant la lèvre supérieure avec une

affectation qui lui donnait la plus plaisante figure du monde. C'était

dans le menuet de Fischer surtout qu'il déployait tous ses moyens, et

Hippolyte savait très bien par cœur ce morceau qu'il ne pouvait venir

à bout de lire proprement quand la musique écrite et la figure

menaçante de Deschartres étaient devant ses yeux; mais à force de le

contrefaire, il l'avait appris malgré lui, et je crois qu'il ne fit

jamais d'autre étude musicale que celle-là.

Ursule, qui était fort sage pendant la leçon, devenait fort turbulente

dans les entr'actes. Elle grimpait partout, feuilletait tous les

livres, bousculait toutes les pantoufles et toutes les savonnettes, et

riait à se rouler par terre de toutes les remarques dénigrantes

d'Hippolyte sur la toilette, les habitudes et les manières du

pédagogue. Il avait toujours sur les rayons de sa bibliothèque une

quantité de petits sacs de graines qu'il expérimentait dans le jardin,

rêvant sans cesse au moyen d'acclimater quelque nouvelle plante

fourragère, fromentale ou légumineuse dans le département, et se

flattant d'éclipser la gloire de ses concurrens au comité

d'agriculture. Nous prenions soin de lui mêler toutes ces graines

triées avec tant de scrupule par ses propres mains, nous mélangions le

pastel avec le colza, et le sarrazin avec le millet, si bien que les

graines poussaient tout de travers, et qu'il récoltait de la luzerne

là où il avait semé des raves. Il entassait manuscrits sur manuscrits

pour prouver à ses confrères de la Société d'agriculture que M. Cadet

de Vaux était un âne et M. Rougier de la Bergerie un veau; car c'était

en ces termes peu parlementaires qu'il faisait la guerre aux systèmes

de ses concurrens dans le comice agricole. Nous dérangions les

feuillets de ses opuscules et nous ajoutions des lettres à plusieurs

mots pour y faire des fautes d'orthographe. Il lui arriva une fois

d'envoyer le manuscrit ainsi embelli à l'imprimerie, et quand on lui

renvoya ses épreuves à corriger, il entra dans une colère épouvantable

contre le crétin de prote qui faisait de pareilles bévues.

Parmi ses livres, il y en avait plusieurs qui excitaient vivement

notre curiosité: entre autres, le _Grand Albert_ et le _Petit Albert_,

et divers manuels d'économie rurale et domestique, fort anciens et

remplis de billevesées. Il y en avait un, dont j'ai oublié le titre,

que Deschartres avait placé au plus haut de ses rayons, et qu'il

prisait pour l'ancienneté de l'édition. Je ne saurais dire au juste de

quoi il traite ni ce qu'il vaut. Nous ne pouvions guère le parcourir,

car l'escalade pour le saisir et le remettre en place prenait une

partie du temps que nous dérobions à la vigilance du maître. Autant

que je m'en souviens, il y avait de tout: des remèdes pour guérir les

maladies des hommes et des bêtes, des recettes pour les médicamens,

les mets, les liqueurs et les poisons. Il y avait aussi de la magie,

et c'était là ce qui nous intéressait le plus. Hippolyte avait ouï

dire une fois à Deschartres qu'il s'y trouvait une formule de

conjuration pour faire paraître le diable. Il s'agissait de la trouver

dans tout ce fatras et nous nous y reprîmes à plus de vingt fois. Au

moment où nous pensions arriver au magique feuillet, nous entendions

retentir sur l'escalier les pas lourds de Deschartres. Il eût été plus

simple de lui demander de nous le montrer; il est probable que, dans

un moment de bonne humeur, il nous eût enseigné en riant le procédé

pour appeler satan; mais il nous paraissait bien plus piquant de

surprendre le secret nous-mêmes et de faire l'expérience entre nous.

Enfin, un jour que Deschartres était à la chasse, Hippolyte vint nous

chercher. Il avait, ou il croyait avoir trouvé parmi divers grimoires,

celui qui servait à l'incantation. Il y avait des paroles à dire, des

lignes à tracer par terre avec de la craie et je ne sais quelles

autres préparations qui m'échappent, et que nous ne pouvions réaliser.

Soit qu'Hippolyte se moquât de nous, soit qu'il crût un peu à la

vertu des formules, nous fîmes ce qu'il nous prescrivait, lui, le

livre à la main, nous, parcourant en différens sens les lignes tracées

par terre. C'était une sorte de table de Pythagore, avec des carrés,

des losanges, des étoiles, des signes du zodiaque, beaucoup de

chiffres et d'autres figures cabalistiques dont le souvenir est assez

confus en moi.

Ce que je me rappelle bien, c'est l'espèce d'émotion qui nous gagnait

à mesure que nous opérions; il était dit que le premier indice du

succès de l'opération serait le jaillissement d'une flamme bleuâtre

sur certains chiffres ou certaines figures, et nous attendions ce

prodige avec une certaine anxiété. Nous n'y croyions pourtant pas,

Hippolyte étant déjà assez esprit fort, et moi ayant été habituée, par

ma mère et ma grand'mère (d'accord sur ce point), à regarder

l'existence du diable comme une imposture, la fiction d'un

croquemitaine pour les petits enfans. Mais Ursule eut peur tout en

riant, et quitta la chambre, sans qu'il fût possible de l'y ramener.

Alors, mon frère et moi, nous trouvant seuls à l'œuvre, et la gaîté

de notre compagne ne nous soutenant plus, nous reprîmes l'opération

avec une sorte de courage. Malgré nous, l'imagination s'allumait, et

l'attente d'un prodige quelconque nous agitait un peu. Aussitôt que

les flammes paraîtraient, nous pouvions en rester là et ne pas

insister pour que, sous les chiffres du milieu, le plancher fût percé

par les deux cornes de Lucifer. «Bah! disait Hippolyte, il est écrit

dans le livre que les personnes qui n'oseraient pas aller jusqu'au

bout, peuvent, en effaçant bien vite certains chiffres, faire rentrer

le diable sous terre, au moment où il passe la tête dehors. Seulement,

il faut éviter que ses yeux soient sortis, car aussitôt qu'il vous a

regardé vous n'êtes plus maître de le renvoyer avant de lui avoir

parlé: moi, je ne sais pas si je l'oserais, mais tout au moins, je

voudrais voir le bout de ses cornes.

«--Mais s'il nous regarde, et s'il faut lui parler, disais-je, que lui

dirons-nous?

«--Ma foi, répondait Hippolyte, je lui commanderai d'emporter

Deschartres, son flageolet et tous ses vieux bouquins.»

Nous prenions certainement la chose en plaisanterie en devisant ainsi,

mais nous n'en étions pas moins émus. Les enfans ne peuvent jouer avec

le merveilleux sans en ressentir quelque ébranlement, et, sous ce

rapport, les hommes du passé ont été des enfans bien autrement

crédules que nous ne l'étions.

Nous complétâmes l'expérience comme nous pûmes, et non seulement le

diable ne vint pas, mais encore il n'y eut pas la moindre petite

flamme. Nous mettions pourtant l'oreille sur le carreau, et Hippolyte

prétendait entendre un petit pétillement précurseur des premières

étincelles; mais il se moquait de moi et je n'en étais pas dupe, tout

en feignant d'écouter et d'entendre aussi quelque chose. Ce n'était

qu'un jeu, mais un jeu qui nous faisait battre le cœur. Nos

plaisanteries nous rassuraient et tenaient notre raison éveillée, mais

je ne sais pas si nous eussions osé jouer ainsi avec l'enfer l'un sans

l'autre. Je ne crois pas qu'Hippolyte l'ait essayé depuis.

Nous étions cependant un peu désappointés d'avoir pris tant de peine

pour rien, et nous nous consolâmes en reconnaissant que nous n'avions

pas la moitié des objets désignés dans le livre pour accomplir le

charme. Nous nous promîmes de nous les procurer, et, en effet, pendant

quelques jours, nous recueillîmes certaines herbes et certains

chiffons. Mais comme il y avait une foule d'autres prescriptions

scientifiques que nous ne comprenions pas, et d'ingrédiens qui nous

étaient complétement inconnus, la chose n'alla pas plus loin.

Le flageolet de Deschartres me rappelle qu'il y avait à la Châtre un

fou qui venait souvent demander à notre précepteur de lui jouer un

petit air, et celui-ci n'avait garde de le lui refuser, car c'était un

auditeur très attentif, le seul probablement qu'il ait jamais charmé.

Ce fou s'appelait M. Demai. Il était jeune encore, habillé très

proprement et d'une figure agréable, sauf une grande barbe noire qu'on

était convenu de trouver très effrayante à cette époque, où l'on se

rasait entièrement la figure, et où les militaires seuls portaient la

moustache. Il était doux et poli; sa folie était une mélancolie

profonde, une sorte de préoccupation solennelle. Jamais un sourire, le

calme d'un désespoir ou d'un ennui sans bornes. Il arrivait seul à

toute heure du jour, et nous remarquions avec surprise que les chiens,

qui étaient fort méchans, aboyaient de loin après lui, s'approchaient

avec méfiance pour flairer ses habits et se retiraient aussitôt, comme

s'ils eussent compris que c'était un être inoffensif et sans

conséquence. Lui, sans faire aucune attention aux chiens, entrait dans

la maison ou dans le jardin, et bien qu'avant sa folie il n'eût jamais

eu aucune relation avec nous, il s'arrêtait auprès de la première

personne qu'il rencontrait, lui disait une ou deux paroles et restait

là plus ou moins longtemps, sans qu'il fût nécessaire de s'occuper de

lui. Quelquefois il entrait chez ma grand'mère sans frapper, sans

songer à se faire annoncer, lui demandait très poliment de ses

nouvelles, répondait à ses questions qu'il se portait fort bien,

prenait un siége sans y être invité, et demeurait impassible, pendant

que ma grand'mère continuait à écrire ou à me donner ma leçon. Si

c'était la leçon de musique, il se levait, se plaçait debout derrière

le clavecin, et y restait immobile jusqu'à la fin.

Lorsque sa présence devenait gênante, on lui disait: «Eh bien,

monsieur Demai, désirez-vous quelque chose?--_Rien de nouveau_,

répondait-il, _je cherche la tendresse_.--Est-ce que vous ne l'avez

pas trouvée encore, depuis le temps que vous la cherchez?--Non,

disait-il, et pourtant j'ai cherché partout. Je ne sais où elle peut

être.--Est-ce que vous l'avez cherchée dans le jardin?--Non, pas

encore, disait-il, et, frappé d'une idée subite, il allait au jardin,

se promenait dans toutes les allées, dans tous les coins, s'asseyait

sur l'herbe à côté de nous pour regarder nos jeux, d'un air grave,

montait chez Deschartres, entrait chez ma mère, et même dans les

chambres inhabitées, parcourait toute la maison, ne demandant rien à

personne, et se contentant de répondre à qui l'interrogeait «qu'il

cherchait la tendresse.» Les domestiques, pour s'en débarrasser, lui

disaient: «Ça ne se trouve pas ici; allez du côté de la Châtre. Bien

sûr, vous la rencontrerez par là.» Quelquefois il avait l'air de

comprendre qu'on le traitait comme un enfant. Il soupirait et s'en

allait. D'autres fois, il avait l'air de croire à ce qu'on lui disait,

et regagnait la ville à pas précipités.

Je crois avoir entendu dire qu'il était devenu fou par chagrin

d'amour, mais qu'il le serait devenu pour une cause quelconque, parce

qu'il y avait d'autres fous dans sa famille. Quoi qu'il en soit, je ne

me rappelle pas ce pauvre chercheur de tendresse sans attendrissement.

Nous l'aimions, nous autres enfans, sans autre motif que la

compassion, car il ne nous disait presque rien, et faisait si peu

d'attention à nous, malgré qu'il nous regardât jouer ensemble des

heures entières, qu'il ne nous reconnaissait pas les uns d'avec les

autres. Il appelait Hippolyte M. Maurice, et demandait souvent à

Ursule si elle était Mlle Dupin, ou à moi si j'étais Ursule. Nous

avions pour son infortune un respect d'instinct, car nous ne l'avons

jamais raillé ni évité. Il ne répondait guère aux questions et

semblait se trouver content quand on ne le repoussait ni ne le fuyait.

Peut-être eût-il été très curable par un traitement soutenu de

douceur, de distractions et d'amitié; mais probablement les soins

moraux et intelligens lui manquaient, car il venait toujours seul et

s'en allait de même. Il a fini par se suicider. Du moins, on l'a

trouvé noyé dans un puits, où, sans doute, l'infortuné cherchait _la

tendresse_, cet introuvable objet de ses douloureuses aspirations.

Ma mère nous quitta au commencement de l'automne. Elle ne pouvait

abandonner Caroline, et se voyait forcée de partager sa vie entre ses

deux enfans. Elle me raisonna beaucoup pour m'empêcher de vouloir la

suivre. J'avais un vif chagrin: mais nous devions tous partir pour

Paris à la fin d'octobre. C'était deux mois de séparation tout au

plus, et l'effroi qui s'était emparé de moi l'année précédente à

l'idée d'une séparation absolue, était dissipé par la manière dont

j'avais vécu auprès d'elle, presque sans interruption, depuis ce

temps-là. Elle me fit comprendre que Caroline avait besoin d'elle, que

nous serions bientôt réunies à Paris, qu'elle viendrait encore à

Nohant l'année suivante. Je me soumis.

Ces deux mois se passèrent sans encombre: je m'habituais aux manières

imposantes de ma bonne maman; j'étais devenue assez raisonnable pour

obéir sans effort, et elle s'était, de son côté, un peu relâchée

envers moi de ses exigences de _bonne tenue_. A la campagne, elle

était moins frappée des inconvéniens de mon laisser-aller. C'est à

Paris qu'en me comparant aux petites poupées du beau monde, elle

s'effrayait de mon franc parler et de mes allures de paysanne. Alors

recommençait la petite persécution qui me profitait si peu.

Nous quittâmes Nohant, ainsi qu'on me l'avait promis, aux premiers

froids. Il fut décidé qu'on mettrait Hippolyte en pension à Paris pour

le dégrossir aussi de ses manières rustiques. Deschartres s'offrit à

l'y conduire, à faire choix de l'établissement _destiné au bonheur de

posséder un élève si gentil_, et à l'y installer. On lui fit donc un

trousseau; et comme il devait aller prendre avec Deschartres la

diligence à Châteauroux, il fut convenu que nous traverserions la

brande ensemble, nous dans la voiture, conduite par Saint-Jean et les

deux vieux chevaux, Hippolyte et Deschartres à cheval sur les

paisibles jumens de la ferme. Mais quelques jours avant de partir, on

s'avisa que, pour faire cette partie d'équitation, il lui fallait des

bottes, car la culotte courte et les bas blancs de la première

communion n'étaient plus de saison.

Une paire de bottes! c'était depuis longtemps le rêve, l'ambition,

l'idéal, le tourment du gros garçon. Il avait essayé de s'en faire

avec de vieilles tiges de Deschartres et un grand morceau de cuir

qu'il avait trouvé dans la remise, peut-être le tablier de quelque

cabriolet réformé. Il avait travaillé quatre jours et quatre nuits,

taillant, cousant, faisant tremper son cuir dans l'auge des chevaux

pour l'amollir, et il avait réussi à se confectionner des chaussures

informes, dignes d'un Esquimau, mais qui crevèrent le premier jour

qu'il les mit. Ses vœux furent donc comblés quand le cordonnier lui

apporta de véritables bottes, avec fer au talon et courroies pour

recevoir des éperons.

Je crois que c'est la plus grande joie que j'aie vu éprouver à un

mortel. Le voyage à Paris, le premier déplacement de sa vie! la course

à cheval, l'idée de se séparer bientôt de Deschartres, tout cela

n'était rien en comparaison du bonheur d'avoir des bottes. Lui-même

met encore cette satisfaction d'enfant, dans ses souvenirs, au-dessus

de toutes celles qu'il a goûtées depuis, et il dit souvent: «Les

premières amours? je crois bien! les miennes ont eu pour objet une

paire de bottes; et je vous réponds que je me suis trouvé heureux et

fier!»

C'étaient des bottes à la hussarde, selon la mode d'alors, et on les

portait par dessus le pantalon plus ou moins collant. Je les vois

encore, car mon frère me les fit tant regarder et tant admirer bon gré

mal gré, que j'en fus obsédée jusqu'à en rêver la nuit. Il les mit la

veille du départ et ne les quitta plus qu'à Paris, car il se coucha

avec. Mais il ne put dormir, tant il craignait, non que ses bottes

vinssent à déchirer ses draps de lit, mais que ses draps de lit

n'enlevassent le brillant de ses bottes. Il se releva donc sur le

minuit, et vint dans ma chambre pour les examiner à la clarté du feu

qui brillait encore dans la cheminée. Ma bonne, qui couchait dans un

cabinet voisin, voulut le renvoyer. Ce fut impossible. Il me réveilla

pour me montrer ses bottes, puis s'assit devant le feu ne voulant

point dormir, car c'eût été perdre pour quelques instans le sentiment

de son bonheur. Pourtant le sommeil vainquit cette ivresse, et quand

ma bonne m'éveilla pour partir, nous vîmes Hippolyte qui s'était

laissé glisser par terre et qui dormait sur le carreau, devant la

cheminée.

Je vis peut-être un peu moins ma mère à Paris dans l'hiver de 1811 à

1812. On m'habituait peu à peu à me passer d'elle, et, de son côté,

sentant qu'elle se devait davantage à Caroline, qui n'avait pas de

bonne maman pour la gâter, elle secondait le désir qu'on éprouvait de

me voir prendre mon parti. J'eus, cette fois, des distractions et des

plaisirs conformes à mon âge. Ma grand'mère était liée avec Mme de

Fargès, dont la fille, Mme de Pontcarré, avait une fille charmante,

nommée Pauline. On nous fit faire connaissance, et nous sommes restées

intimement liées jusqu'à l'époque de nos mariages respectifs, qui nous

ont éloignées l'une de l'autre, avec des circonstances que je

raconterai en leur lieu. Pauline, qui fut plus tard une ravissante

jeune fille, était un enfant blond, mince, un peu pâle, vif, agréable

et fort enjoué. Elle avait une magnifique chevelure bouclée, des yeux

bleus superbes, des traits réguliers. Elle avait, à peu de chose près,

le même âge que moi. Comme sa mère était une femme de beaucoup

d'esprit, l'enfant n'était point maniéré. Cependant, elle avait une

_meilleure tenue_ que moi, elle marchait plus légèrement et perdait

beaucoup moins souvent ses gants et son mouchoir. Aussi ma grand'mère

me la proposait-elle pour modèle à toute heure, moyen infaillible pour

me la faire détester si j'avais eu l'amour-propre qu'on voulait me

donner, et si je n'avais pas eu toute ma vie un besoin irrésistible de

m'attacher aux êtres avec lesquels le hasard me fait vivre.

J'aimais donc tendrement Pauline qui se laissa aimer: c'était là sa

nature. Elle était bonne, sincère, aimable, mais froide. J'ignore si

elle a changé. Cela m'étonnerait beaucoup.

Nous prenions toutes nos leçons ensemble, et ma grand'mère n'ayant

guère le temps, à Paris, de s'occuper de moi sous ce rapport, Mme de

Pontcarré eut la bonté de m'associer aux études de Pauline, comme on

associait Pauline à mes leçons. Il vint chez nous, pour nous deux,

trois fois par semaine, un maître d'écriture, un maître de danse, une

maîtresse de musique. Les autres jours, Mme de Pontcarré venait me

chercher, et c'était elle-même qui se donnait la peine de nous faire

repasser les principes et de nous mettre les mains sur son piano. Elle

était excellente musicienne et chantait avec beaucoup de feu et de

grandeur. Sa belle voix et les brillans accompagnemens qu'elle

trouvait sur un instrument moins aigre et plus étendu que le clavecin

de Nohant, augmentèrent mon goût pour la musique. Après la musique,

elle nous enseignait la géographie et un peu d'histoire. Pour tout

cela, elle se servait des méthodes de l'abbé Gaultier, qui étaient en

vogue alors et que je crois excellentes. C'était une sorte de jeu avec

des boules et des jetons comme au loto, et on apprenait en s'amusant.

Elle était fort douce et encourageante avec moi; mais, soit que

Pauline fût plus distraite, soit le grand désir qu'ont les mères de

pousser leurs enfans à de rapides progrès, elle la brutalisait un

peu, et lui pinçait même les oreilles d'une façon toute napoléonienne.

Pauline pleurait et criait, mais la leçon arrivait à bonne fin, et,

aussitôt après, Mme de Pontcarré nous menait promener et jouer chez sa

mère qui avait un appartement au rez-de-chaussée et un jardin quelque

part comme rue de la Ferme-des-Mathurins ou de la Victoire. Je m'y

amusais beaucoup, parce que nous y trouvions souvent des enfans plus

âgés que nous, il est vrai, de quelques années, mais qui voulaient

bien nous inviter à leur colin-maillard et à leur partie de barres.

C'étaient les enfans de Mme Debrosse, seconde fille, je crois, de Mme

de Fargès, par conséquent les cousins de Pauline. Je ne me rappelle du

garçon que le nom d'Ernest. La fille était déjà une assez grande

personne relativement à nous. Mais elle était gaie, vive et fort

spirituelle. Elle s'appelait Constance, et était alors au couvent des

Anglaises, où nous avons été depuis, Pauline et moi. Il y avait aussi

un jeune garçon qui s'appelait Fernand de Prunelet, dont la figure

était agréable, malgré un énorme nez. Il était le doyen de nos parties

de jeu, par conséquent le plus obligeant et le plus tolérant à l'égard

des bouderies ou des caprices des deux petites filles. Nous dînions

quelquefois tous ensemble et, après le dîner, on nous laissait nous

évertuer dans la salle à manger, où nous faisions grand vacarme. Les

domestiques, et même les mamans venaient aussi se mêler aux jeux.

C'était une sorte de vie de campagne transportée à Paris, et j'avais

grand besoin de cela.

Je voyais aussi de temps en temps ma chère Clotilde, avec qui je me

querellais beaucoup plus qu'avec Pauline, parce qu'elle répondait

davantage à mon affection et ne prenait pas _mes torts_ avec la même

insouciance. Elle se fâchait quand je me fâchais, s'obstinait quand je

lui en donnais l'exemple, et puis après c'étaient des embrassades et

des transports de tendresse comme avec Ursule; mieux encore, car nous

avions dormi dans le même berceau, nous avions été nourries du même

lait, nos mères donnant le sein à celle de nous qui criait la

première; et quoique, depuis, nous n'ayons jamais passé beaucoup de

temps ensemble, il y a toujours eu entre nous comme un amour du sang

plus prononcé encore que le degré de notre parenté. Nous nous

considérions, dès l'enfance, comme deux sœurs jumelles.

Hippolyte était en demi-pension. Dans l'intervalle des heures qu'il

passait à la maison, et les jours de congé, il prenait la leçon de

danse et la leçon d'écriture avec nous. Je dirai quelque chose de nos

maîtres, dont je n'ai rien oublié.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 5 / 44 段