Après le dîner, où il mangeait et buvait copieusement, il se

rendormait au coin du feu, et, de ses ronflemens, faisait trembler les

vitres. Puis il s'éveillait et me demandait un petit air de clavecin

ou d'épinette: il ne pouvait pas dire piano, l'expression lui semblant

trop nouvelle. A mesure qu'il vieillissait, il n'entendait plus les

basses; les notes aiguës de l'instrument lui chatouillaient encore un

peu le tympan. Un jour il me dit: «Je n'entends plus rien du tout.

Allons, me voilà vieux!» Pauvre homme! il y avait longtemps qu'il

l'était. Et pourtant, il montait encore à cheval à dix heures du soir,

et s'en retournait, en plein hiver à son presbytère, sans vouloir être

accompagné. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique, que

j'avais envoyé savoir de ses nouvelles: «Dites à _Aurore_ qu'elle ne

m'envoie plus rien; je n'ai plus besoin de rien; et dites-lui aussi

que je l'aime bien, ainsi que ses enfans.»

Il me semble que la plus grande preuve d'attachement qu'on puisse

revendiquer, c'est d'avoir occupé les dernières pensées d'un mourant.

Peut-être aussi y a-t-il là quelque chose de prophétique qui doit

inspirer de la confiance ou de l'effroi. Lorsque la supérieure de mon

couvent mourut, de soixante pensionnaires qui l'intéressaient toutes à

peu près également, elle ne songea qu'à moi, à qui pourtant elle

n'avait jamais témoigné une sollicitude particulière. «Pauvre Dupin,

dit-elle à plusieurs reprises dans son agonie, je la plains bien de

perdre sa grand'mère.» Elle rêvait que c'était ma grand'mère qui était

malade et mourante à sa place. Cela me laissa une grande inquiétude et

une sorte d'appréhension superstitieuse de quelque malheur imminent.

Ce fut vers l'âge de sept ans que je commençai à subir le préceptorat

de Deschartres. Je fus assez longtemps sans avoir à m'en plaindre,

car, autant il était rude et brutal avec Hippolyte, autant il fut

calme et patient avec moi dans les premières années. C'est pour cela

que je fis de rapides progrès avec lui, car il démontrait fort

clairement et brièvement quand il était de sang-froid; mais dès qu'il

s'animait, il devenait diffus, embarrassé dans ses démonstrations, et

la colère le faisant bégayer, le rendait tout à fait inintelligible.

Il maltraitait et rudoyait horriblement le pauvre Hippolyte, qui

pourtant avait de la facilité et une mémoire excellente. Il ne

voulait pas tenir compte du besoin d'activité d'une robuste nature que

de trop longues leçons exaspéraient. J'avoue bien, malgré mon amitié

pour mon frère, que c'était un enfant insupportable. Il ne songeait

qu'à briser, à détruire, à taquiner, à jouer de mauvais tours à tout

le monde. Un jour, il lançait des tisons enflammés dans la cheminée,

sous prétexte de _sacrifier aux dieux infernaux_ et il mettait le feu

à la maison. Un autre jour, il mettait de la poudre dans une grosse

bûche pour qu'elle fît explosion dans le foyer et lançât le pot-au-feu

au milieu de la cuisine. Il appelait cela étudier la théorie des

volcans. Et puis il attachait une casserole à la queue des chiens et

se plaisait à leur fuite désordonnée et à leurs cris d'épouvante à

travers le jardin. Il mettait des sabots aux chats, c'est à dire qu'il

leur engluait les quatre pieds dans des coquilles de noix et qu'il les

lançait ainsi sur la glace ou sur les parquets, pour les voir glisser,

tomber, et retomber cent fois avec des juremens épouvantables.

D'autres fois il disait être Calchas, le grand-prêtre des Grecs, et,

sous prétexte de sacrifier Iphigénie sur la table de la cuisine, il

prenait le couteau destiné à de moins illustres victimes: et,

s'évertuant à droite et à gauche, il blessait les autres ou lui-même.

Je prenais bien quelquefois un peu de part à ses méfaits dans la

mesure de mon tempérament qui était moins fougueux. Un jour que nous

avions vu tuer un cochon gras dans la basse-cour, Hippolyte s'imagina

de traiter comme tels les concombres du jardin. Il leur introduisait

une petite brochette de bois dans l'extrémité qui, selon lui,

représentait le cou de l'animal: puis, pressant du pied ces malheureux

légumes, il en faisait sortir tout le jus. Ursule le recueillait dans

un vieux pot à fleurs pour faire le boudin, et j'allumais gravement un

feu fictif à côté pour faire griller le porc, c'est à dire le

concombre, ainsi que nous l'avions vu pratiquer au boucher. Ce jeu

nous plut tellement que, passant d'un concombre à l'autre, choisissant

d'abord _les plus gras_, et finissant par les moins rebondis, nous

dévastâmes lestement une couche, objet des sollicitudes du jardinier.

Je laisse à penser quelle fut sa douleur quand il vit cette scène de

carnage. Hippolyte, au milieu des cadavres, ressemblait à Ajax

immolant dans son délire les troupeaux de l'armée des Grecs. Le

jardinier porta plainte, et nous fûmes punis: mais cela ne fit pas

revivre les concombres, et on n'en mangea pas cette année-là.

Un autre de nos méchans plaisirs était de faire ce que les enfans de

notre village appellent des _trompe-chien_. C'est un trou que l'on

remplit de terre légère délayée dans de l'eau. On le recouvre avec de

petits bâtons; sur lesquels on place des ardoises et une légère couche

de terre ou de feuilles sèches, et quand ce piége est établi au

milieu d'un chemin ou d'une allée de jardin, on guette les passans et

on se cache dans les buissons pour les voir s'embourber, en vociférant

contre les gamins abominables qui _s'inventent_ de pareils tours[5].

Pour peu que le trou soit profond, il y a de quoi se casser les

jambes; mais les nôtres n'offraient pas ce danger-là, ayant une assez

grande surface. L'amusant, c'était de voir la terreur du jardinier qui

sentait la terre manquer sous ses pieds dans les plus beaux endroits

de ses allées ratissées, et qui en avait pour une heure à réparer le

dommage. Un beau jour, Deschartres y fut pris. Il avait toujours de

beaux bas à côtes, bien blancs, des culottes courtes et de jolies

guêtres de nankin, car il était vaniteux de son pied et de sa jambe;

il était d'une propreté extrême et recherché dans sa chaussure; avec

cela, comme tous les pédans c'est un signe caractéristique à quoi on

peut les reconnaître à coup sûr, même quand ils ne font pas métier de

pédagogues, il marchait toujours le jarret tendu et les pieds en

dehors. Nous marchions derrière lui pour mieux jouir du coup d'œil.

Tout d'un coup le sol s'affaisse, et le voilà jusqu'à mi-jambe dans

une glaise jaune, admirablement préparée pour teindre ses bas.

Hippolyte fit l'étonné, et toute la fureur de Deschartres dut

retomber sur Ursule et sur moi. Mais nous ne le craignions guère; nous

étions bien loin avant qu'il eût repêché ses souliers.

[5] Le Berrichon a le goût des verbes réfléchis. Il dit: Cet

homme ne sait pas ce qu'il se veut, il ne sait quoi se faire ni

s'inventer.

Comme Deschartres battait cruellement mon pauvre frère, et qu'il se

contentait de dire des sottises aux petites filles, il était convenu,

entre Hippolyte, Ursule et moi, que nous prendrions beaucoup de ces

sortes de choses sur notre compte, et même nous avions, pour mieux

donner le change, une petite comédie tout arrangée et qui eut du

succès pendant quelque temps. Hippolyte prenait l'initiative: «Voyez

ces petites sottes! criait-il aussitôt qu'il avait cassé une assiette

ou fait crier un chien trop près de l'oreille de Deschartres, elles ne

font que du mal! voulez-vous bien finir, mesdemoiselles!» Et il se

sauvait, tandis que Deschartres, mettant le nez à la fenêtre,

s'étonnait de ne pas voir les petites filles.

Un jour que Deschartres était allé vendre des bêtes à la foire, car

l'agriculture et la régie de nos fermes l'occupaient en première

ligne, Hippolyte, étant sensé étudier sa leçon dans la chambre du

_grand homme_, s'imagina de faire le grand homme tout de bon. Il

endosse la grande veste de chasse, qui lui tombait sur les talons, il

coiffe la casquette à soufflet, et le voilà qui se promène dans la

chambre en long et en large, les pieds en dehors, les mains derrière

le dos, à la manière du pédagogue. Puis il s'étudie à imiter son

langage. Il s'approche du tableau noir, fait des figures avec de la

craie, entame une démonstration, se fâche, bégaie, traite son élève

d'_ignorant crasse_ et de _butor_; puis, satisfait de son talent

d'imitation, il se met à la fenêtre et apostrophe le jardinier sur la

manière dont il taille les arbres, et le critique, le réprimande,

l'injurie, le menace.. le tout dans le style de Deschartres, et avec

ses éclats de voix accoutumés. Soit que ce fut assez bien imité, soit

la distance, le jardinier qui, dans tous les cas, était un garçon

simple et crédule, y fut pris, et commença à répondre et à murmurer.

Mais quelle fut sa stupeur quand il vit à quelques pas de lui le

véritable Deschartres, qui assistait à cette scène et ne perdait pas

un des gestes ni une des paroles de son sosie. Deschartres aurait dû

en rire, mais il ne supportait pas qu'on s'attaquât à sa personnalité,

et, par malheur, Hippolyte ne le vit pas, caché qu'il était par les

arbres. Deschartres, qui était rentré de la foire plus tôt qu'on ne

l'attendait, monta sans bruit à sa chambre et en ouvrit brusquement la

porte, au moment où l'espiègle disait d'une grosse voix à un Hippolyte

supposé: «Vous ne travaillez pas, voilà une écriture de chat et une

orthographe de crocheteur; pim! pan! voilà pour vos oreilles, animal

que vous êtes!»

En ce moment la scène fut double, et pendant que le faux Deschartres

souffletait un Hippolyte imaginaire, le vrai Deschartres souffletait

le véritable Hippolyte.

J'apprenais la grammaire avec Deschartres et la musique avec ma

grand'mère. Ma mère me faisait lire et écrire. On ne me parlait

d'aucune religion, bien qu'on me fît lire l'Histoire sainte. On me

laissait libre de croire et de rejeter à ma guise les miracles de

l'antiquité. Ma mère me faisait dire ma prière à genoux, à côté d'elle

qui n'y manquait pas, qui n'y a jamais manqué. Et même c'étaient

d'assez longues prières; car, après que j'avais fini les miennes et

que j'étais couchée, je la voyais encore à genoux, la figure dans ses

mains et profondément absorbée. Elle n'allait pourtant jamais à

confesse et faisait gras le vendredi; mais elle ne manquait pas la

messe le dimanche, ou, quand elle était forcée de la manquer, elle

faisait double prière; et quand ma grand'mère lui demandait pourquoi

elle pratiquait ainsi à moitié, elle répondait: «J'ai ma religion, de

celle qui est prescrite, j'en prends et j'en laisse. Je ne peux pas

souffrir les prêtres; ce sont des caffards, et je n'irai jamais leur

confier mes pensées qu'ils comprendraient tout de travers. Je crois

que je ne fais point de mal, parce que, si j'en fais, c'est malgré

moi. Je ne me corrigerai pas de mes défauts, je n'y peux rien; mais

j'aime Dieu d'un cœur sincère, je le crois trop bon pour nous punir

dans l'autre vie. Nous sommes bien assez châtiés de nos sottises dans

celle-ci. J'ai pourtant grand'peur de la mort, mais c'est parce que

j'aime la vie, et non parce que je crains de comparaître devant Dieu,

en qui j'ai confiance, et que je suis sûre de n'avoir jamais offensé

avec intention.--Mais que lui dites-vous dans vos longues prières?--Je

lui dis que je l'aime; je me console avec lui de mes chagrins et je

lui demande de me faire retrouver mon mari dans l'autre monde.--Mais

qu'allez-vous faire à la messe? vous n'y entendez goutte?--J'aime à

prier dans une église; je sais bien que Dieu est partout; mais, dans

l'église, je le vois mieux, et cette prière en commun me paraît

meilleure. J'y ai beaucoup de distractions, cela dure trop longtemps;

mais enfin il y a un bon moment où je prie Dieu de tout mon cœur, et

cela me soulage.--Pourtant, lui disait encore ma grand'mère, vous

fuyez les dévots?--Oui, répondait-elle, parce qu'ils sont intolérans

et hypocrites, et je crois que si Dieu pouvait haïr ses créatures, les

dévots et les dévotes surtout seraient celles qu'il haïrait le

plus.--Vous condamnez par là votre religion même, puisque les

personnes qui la pratiquent le mieux sont les plus haïssables et les

plus méchantes qui existent. Cette religion est donc mauvaise, et,

plus on s'en éloigne, meilleur on est; n'est-ce pas la conséquence de

votre opinion?--Vous m'en demandez trop long, disait ma mère. Je n'ai

pas été habituée à raisonner mes sentimens, je vais comme je me sens

poussée, et tout ce que mon cœur me conseille, je le fais sans en

demander la raison à mon esprit.»

On voit par là, et par l'éducation qui m'était donnée, ou plutôt par

l'absence d'éducation religieuse raisonnée, que ma grand'mère n'était

pas du tout catholique. Ce n'était pas seulement les dévots qu'elle

haïssait, comme faisait ma mère, c'était la dévotion, c'était le

catholicisme qu'elle jugeait froidement et sans pitié. Elle n'était

pas athée, il s'en faut beaucoup. Elle croyait à cette sorte de

religion naturelle enseignée et peu définie par les philosophes du

dix-huitième siècle. Elle se disait déiste, et repoussait avec un égal

dédain tous les dogmes, toutes les formes de religion. Elle tenait,

disait-elle, Jésus-Christ en grande estime, et, admirant l'Évangile

comme une philosophie parfaite, elle plaignait la vérité d'avoir

toujours été entourée d'une fabulation plus ou moins ridicule.

Je dirai plus tard ce que j'ai gardé ou perdu, adopté ou rejeté de ses

jugemens. Mais, suivant pas à pas le développement de mon être, je

dois dire que, dans mon enfance, mon instinct me poussait beaucoup

plus vers la foi naïve et confiante de ma mère que vers l'examen

critique et un peu glacé de ma bonne maman. Sans qu'elle s'en doutât,

ma mère portait de la poésie dans son sentiment religieux, et il me

fallait de la poésie; non pas de cette poésie arrangée et faite après

mûre réflexion, comme on essayait d'en faire alors pour réagir contre

le positivisme du dix-huitième siècle, mais de celle qui est dans le

fait même et qu'on sent dans l'enfance sans savoir ce que c'est et

quel nom on lui donne. En un mot, j'avais besoin de poésie, comme le

peuple, comme ma mère, comme le paysan qui se prosterne un peu devant

le bon Dieu, un peu devant le diable, prenant quelquefois l'un pour

l'autre et cherchant à se rendre favorables toutes les mystérieuses

puissances de la nature.

J'aimais le merveilleux passionnément, et mon imagination ne trouvait

pas son compte aux explications que m'en donnait ma grand'mère. Je

lisais avec un égal plaisir les prodiges de l'antiquité juive et

païenne. Je n'aurais pas mieux demandé que d'y croire. Ma grand'mère,

faisant de temps en temps un court et sec appel à ma raison, je ne

pouvais pas arriver à la foi. Mais je me vengeais du petit chagrin que

cela me causait en ne voulant rien nier intérieurement. C'était

absolument comme pour mes contes de fées, auxquels je ne croyais plus

qu'à demi, en de certains momens et comme par accès.

Les nuances que revêt le sentiment religieux suivant les individus,

est une affaire d'organisation, et je ne fais pas le procès à la

dévotion comme ma grand'mère, à cause des vices de la plupart des

dévots. La dévotion est une exaltation de nos facultés mentales, comme

l'ivresse est une exaltation de nos facultés physiques. Tout vin

enivre quand on boit trop, et ce n'est pas la faute du vin. Il y a des

gens qui en supportent beaucoup et qui n'en sont que plus lucides; il

en est d'autres qu'une petite dose rend idiots ou furieux, mais, en

somme, je crois que le vin ne nous fait révéler que ce que nous avons

en nous de bon ou de mauvais, et le meilleur vin du monde fait mal à

ceux qui ont la tête faible ou le caractère irritable.

L'exaltation religieuse, sur quelque dogme qu'elle s'appuie, est donc

un état de l'âme sublime, odieux ou misérable, selon que le vase où

fermente cette brûlante liqueur est solide ou fragile. Cette

surexcitation de notre être fait de nous des saints ou des

persécuteurs, des martyrs ou des bourreaux, et ce n'est certainement

pas la faute du christianisme si les catholiques ont inventé

l'inquisition et les tortures.

Ce qui me choque dans les dévots en général, ce ne sont pas les

défauts qui tiennent invinciblement à leur organisation, c'est

l'absence de logique de leur vie et de leurs opinions. Ils ont beau

dire, ils font comme faisait ma mère: ils en prennent et ils en

laissent, et ils n'ont pas ce droit que ma mère s'arrogeait, avec

raison, elle qui ne se piquait point d'orthodoxie. Quand j'ai été

dévote, je ne me passais rien, et je ne faisais pas un mouvement sans

m'en rendre compte et sans demander à ma conscience timorée s'il

m'était permis de marcher du pied droit ou du pied gauche. Si j'étais

dévote aujourd'hui, je n'aurais peut-être pas l'énergie d'être

intolérante avec les autres, parce que le caractère ne s'abjure

jamais; mais je serais intolérante vis-à-vis de moi-même, et l'âge mûr

conduisant à une sorte de logique positive, je ne trouverais rien

d'assez austère pour moi. Je n'ai donc jamais compris les dames du

monde qui vont au bal, qui montrent leurs épaules, qui songent à se

faire belles, et qui pourtant reçoivent tous leurs sacremens, ne

négligent aucune prescription du culte, et se croient parfaitement

d'accord avec elles-mêmes. Je ne parle pas ici des hypocrites, ce ne

sont point des dévotes; je parle de femmes très naïves et à qui j'ai

souvent demandé leur secret pour pécher ainsi sans scrupule contre

leur propre conviction, et chacune me l'a expliqué à sa manière, ce

qui fait que je ne suis pas plus avancée qu'auparavant.

Je ne comprends pas non plus certains hommes qui croient de bonne foi

à l'excellence de toutes les prescriptions catholiques, qui en

défendent le principe avec chaleur, et qui n'en suivent aucune. Il me

semble que si je croyais tel acte meilleur que tel autre, je

n'hésiterais pas à l'accomplir. Il y a plus, je ne me pardonnerais pas

d'y manquer. Cette absence de logique chez des personnes que je sais

intelligentes et sincères est quelque chose que je n'ai jamais pu

m'expliquer. Cela s'expliquera peut-être pour moi quand je repasserai

mes souvenirs avec ordre, ce qui m'arrivera, certes, pour la première

fois de ma vie, en les écrivant, et je pourrai analyser la situation

de l'âme aux prises avec la foi et le doute, en me rappelant comment

je devins dévote et comment je cessai de l'être.

A sept ou huit ans, je sus à peu près ma langue. C'était trop tôt, car

on me fit passer tout de suite à d'autres études, et on négligea de me

faire repasser la grammaire. On me fit beaucoup griffonner; on

s'occupa de mon style, et on ne m'avertit qu'incidemment des

incorrections qui se glissaient peu à peu dans mon langage, à mesure

que j'étais entraînée par la facilité de m'exprimer par écrit. Au

couvent, il fut entendu que je savais assez de français pour qu'on ne

me fît point suivre les leçons des classes; et, en effet, je me tirai

fort bien à l'épreuve des faciles devoirs distribués aux élèves de mon

âge; mais, plus tard, quand je me livrai à mon propre style, je fus

souvent embarrassée. Je dirai comment, au sortir du couvent, je

rappris moi-même le français, et comment, douze ans plus tard, lorsque

je voulus écrire pour le public, je m'aperçus que je ne savais encore

rien; comment je fis une nouvelle étude, qui, trop tardive, ne me

servit guère, ce qui est cause que j'apprends encore ma langue en la

pratiquant, et que je crains de ne la savoir jamais: la pureté, la

correction seraient pourtant un besoin de mon esprit, aujourd'hui

surtout, et ce n'est jamais par négligence ni par distraction que je

pèche, c'est par ignorance réelle.

Le malheur vint de ce que Deschartres, partageant le préjugé qui

préside à l'éducation des hommes, s'imagina que, pour me perfectionner

dans la connaissance de ma langue, il lui fallait m'enseigner le

latin. J'apprenais très volontiers tout ce qu'on voulait, et j'avalai

le rudiment avec résignation. Mais le français, le latin et le grec

qu'on apprend aux enfans prennent trop de temps: soit qu'on les

enseigne par de mauvais procédés, ou que ce soient les langues les

plus difficiles du monde, ou encore que l'étude d'une langue

quelconque soit ce qu'il y a de plus long et de plus difficile pour

les enfans: toujours est-il qu'à moins de facultés toutes spéciales,

on sort du collége sans savoir ni le latin, ni le français, et le grec

encore moins. Quant à moi, le temps que je perdis à ne pas apprendre

le latin fit beaucoup de tort à celui que j'aurais pu employer à

apprendre le français, dans cet âge où l'on apprend mieux que dans

tout autre.

Heureusement je cessai le latin d'assez bonne heure, ce qui fait que,

sachant mal le français, je le sais encore mieux que la plupart des

hommes de mon temps. Je ne parle pas ici des littérateurs, que je

soupçonne fort de n'avoir pas pris leur forme et leur style au

collége, mais du grand nombre des hommes qui ont parfait leurs études

classiques sans songer depuis à faire de la langue une étude spéciale.

Si on veut bien le remarquer, on s'apercevra qu'ils ne peuvent écrire

une lettre de trois pages sans qu'il s'y rencontre une faute de

langage ou d'orthographe. On remarquera aussi que les femmes de vingt

à trente ans, qui ont reçu un peu d'éducation, écrivent le français

généralement mieux que les hommes, ce qui tient, selon moi, à ce

qu'elles n'ont pas perdu huit ou dix ans de leur vie à essayer

d'apprendre les langues mortes.

Tout cela est pour dire que j'ai toujours trouvé déplorable le système

adopté pour l'instruction des garçons, et je ne suis pas seule de cet

avis. J'entends dire à tous les hommes qu'ils ont perdu leur temps et

l'amour de l'étude au collége. Ceux qui y ont profité sont des

exceptions. N'est-il donc pas possible d'établir un système où les

intelligences ordinaires ne seraient pas sacrifiées aux besoins des

intelligences d'élite?

CHAPITRE CINQUIEME.

Tyrannie et faiblesse de Deschartres.--Le menuet de Fischer.--Le

livre magique.--Nous évoquons le diable.--Le chercheur de

tendresse.--Les premières amours de mon frère.--Pauline.--M.

Gogault et M. Loubens.--Les talens d'_agrément_.--Le maréchal

Maison.--L'appartement de la rue Thiroux.--Grande tristesse à 7

ans, en prévision du mariage.--Départ de l'armée pour la

campagne de Russie.--Nohant.--Ursule et ses sœurs.--Effet du

jeu sur moi.--Mes vieux amis.--Système de guerre du czar

Alexandre.--Moscou.

Nous prenions nos leçons dans la chambre de Deschartres, chambre tenue

très proprement à coup sûr, mais où régnait une odeur de savonnette à

la lavande qui avait fini par me devenir nauséabonde. Mes leçons, à

moi, n'étaient pas longues; mais celles de mon pauvre frère duraient

toute l'après-midi, parce qu'il était condamné à étudier pour son

compte, et à préparer son devoir sous les yeux du pédagogue. Il est

vrai que, quand on ne le gardait pas à vue, il n'ouvrait pas seulement

son livre. Il s'enfuyait à travers champs, et on ne le voyait plus de

la journée. Dieu avait certainement créé et mis au monde cet enfant

impétueux pour faire faire pénitence à Deschartres; mais Deschartres,

tyran par nature, ne prenait pas ses escapades en esprit de

mortification. Il le rendait horriblement malheureux, et il fallut que

l'enfant fût de bronze pour ne pas éclater sous cette dure contrainte.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 4 / 44 段