Toutes les fautes qui ont précipité sa chute comme homme de guerre et

comme homme d'État, sont venues d'une trop grande confiance dans le

talent ou dans la probité des autres. Il ne méprisait pas l'espèce

humaine, comme on l'a dit, pour n'estimer que lui-même: c'est là un

propos de courtisan dépité ou d'ambitieux secondaire jaloux de sa

supériorité. Il s'est confié toute sa vie à des traîtres. Toute sa vie

il a compté sur la foi des traités, sur la reconnaissance de ses

obligés, sur le patriotisme de ses créatures. Toute sa vie il a été

joué ou trahi.

Son mariage avec Marie-Louise était une mauvaise action et devait lui

porter malheur. Les gens les plus simples et les plus tolérans sur la

loi du divorce, ceux mêmes qui aimaient le plus l'empereur, disaient

tout bas, je m'en souviens bien: «_C'est un mariage d'intérêt._ On ne

répudie pas une femme qu'on aime et dont on est aimé.» Il n'y aura, en

effet, jamais de loi qui sanctionne moralement une séparation pleurée

de part et d'autre, et qui s'accomplit seulement en vue d'un intérêt

matériel. Mais, tout en blâmant l'empereur, on l'aimait encore parmi

le peuple. Les grands commençaient à le trahir, et jamais ils ne

l'avaient tant adulé. Le beau monde était en fêtes. La naissance d'un

enfant roi (car ce n'eût pas été assez pour l'orgueil du soldat de

fortune que de lui donner le titre de Dauphin de France) avait jeté la

petite bourgeoisie, les soldats, les ouvriers et les paysans dans

l'ivresse. Il n'y avait pas une maison riche ou pauvre, palais ou

cabane, où le portrait du marmot impérial ne fût inauguré avec une

vénération feinte ou sincère. Mais les masses étaient sincères: elles

le sont toujours. L'empereur se promenait à pied, sans escorte, au

milieu de la foule. La garnison de Paris était de 12,000 hommes!

Pourtant la Russie armait. Bernadotte donnait le signal d'une immense

et mystérieuse trahison. Les esprits un peu clairvoyans voyaient venir

l'orage. La cherté des denrées frappées par le blocus continental

effrayait et contrariait les petites gens. On payait le sucre 6 francs

la livre, et, au milieu de l'opulence apparente de la nation, on

manquait de choses fort nécessaires à la vie. Nos fabriques n'avaient

pas encore atteint le degré de perfectionnement nécessaire à cet

isolement de notre commerce. On souffrait d'un certain malaise

matériel, et quand on était las de s'en prendre à l'Angleterre, on

s'en prenait au chef de la nation, sans amertume il est vrai, mais

avec tristesse.

Ma grand'mère n'avait point d'enthousiasme pour l'empereur. Mon père

n'en avait pas eu beaucoup non plus, comme on l'a vu dans ses lettres.

Pourtant, dans les dernières années de sa vie il avait pris de

l'affection pour lui. Il disait souvent à ma mère: «J'ai beaucoup à me

plaindre de lui, non pas parce qu'il ne m'a pas placé d'emblée aux

premiers rangs; il avait bien autre chose en tête, et il n'a pas

manqué de gens plus heureux, plus habiles et plus hardis à demander

que moi: mais je me plains de lui, parce qu'il aime les courtisans, et

que ce n'est pas digne d'un homme de sa taille. Pourtant, malgré ses

torts envers la révolution et envers lui-même, je l'aime. Il y a en

lui quelque chose, je ne sais quoi, son génie à part, qui me force à

être ému quand mon regard rencontre le sien. Il ne me fait pas peur du

tout, et c'est à cela que je sens qu'il vaut mieux que les airs qu'il

se donne.»

Ma grand'mère ne partageait pas cette sympathie secrète qui avait

gagné mon père, et qui, jointe à la loyauté de son âme, à la chaleur

de son patriotisme, l'eussent certainement empêché, je ne dis pas

seulement de trahir l'empereur, mais même de se rallier après coup au

service des Bourbons. Il fallait que cela fût bien certain, d'après

son caractère, puisque après la campagne de France, ma grand'mère,

toute royaliste qu'elle était devenue, disait en soupirant: «Ah! si

mon pauvre Maurice avait vécu, il ne m'en faudrait pas moins le

pleurer à présent! Il se serait fait tuer à Waterloo ou sous les murs

de Paris, ou bien il se serait brûlé la cervelle en voyant entrer les

Cosaques.» Et ma mère m'en disait la même chose de son côté.

Pourtant ma grand'mère redoutait l'Empereur plus qu'elle ne l'aimait.

A ses yeux c'était un ambitieux sans repos, un tueur d'hommes, un

despote par caractère encore plus que par nécessité. Les plaintes, les

critiques, les calomnies, les révélations fausses ou vraies, ne

remplissaient pas alors les colonnes des journaux. La presse était

muette: mais cette absence de polémique donnait aux conversations et

aux préoccupations des particuliers un caractère de partialité et de

commérage extraordinaire. La louange officielle a fait plus de mal à

Napoléon que ne lui en eussent fait vingt journaux hostiles. On était

las de ces dithyrambes ampoulés, de ces bulletins emphatiques, de la

servilité des fonctionnaires et de la morgue mystérieuse des

courtisans. On s'en vengeait en rabaissant l'idole dans l'impunité des

causeries intimes, et les salons récalcitrans étaient des officines de

délations, de propos d'antichambre, de petites calomnies, de plates

anecdotes qui devaient plus tard rendre la vie à la presse sous la

Restauration. Quelle vie! Mieux eût valu rester morte que de

ressusciter ainsi, en s'acharnant sur le cadavre de l'empire vaincu et

profané.

La chambre à coucher de ma grand'mère (car, je l'ai dit, elle ne

tenait pas salon, et sa société avait un caractère d'intimité

solennelle) fût devenue une de ces officines si, par son bon esprit et

son grand sens, la maîtresse du logis n'eût fait, de temps en temps,

ouvertement la part du vrai et du faux dans les nouvelles que chacun

ou plutôt chacune y apportait: car c'était une société de femmes

plutôt que d'hommes, et, au reste, il y avait peu de différence morale

entre les deux sexes: les hommes y faisant l'office de vieilles

bavardes. Chaque jour on nous apportait quelque méchant bon mot de M.

de Talleyrand contre son maître, ou quelque cancan de coulisses.

Tantôt l'empereur avait battu l'impératrice, tantôt il avait arraché

la barbe du Saint-Père. Et puis, il avait peur; il était toujours

plastronné. Il fallait bien dire cela pour se venger de ce que

personne ne songeait plus à l'assassiner, si ce n'est quelque

intrépide et fanatique enfant de la Germanie, comme Staps ou La Sahla.

Un autre jour, il était fou; il avait craché au visage de M.

Cambacérès. Et puis son fils, arraché par le forceps au sein maternel,

était mort en voyant la lumière, et le petit roi de Rome était

l'enfant d'un boulanger de Paris. Ou bien, le forceps ayant déprimé

son cerveau, il était infailliblement crétin, et l'on se frottait les

mains, comme si, en rétablissant l'hérédité au profit d'un soldat de

fortune, la France devait être punie par la Providence de n'avoir pas

su conserver ses crétins légitimes.

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'au milieu de tous ces

déchaînemens sournois contre l'empereur, il n'y avait pas un regret,

pas un souvenir, pas un vœu pour les Bourbons exilés. J'écoutais avec

stupeur tous ces propos; jamais je n'entendis prononcer le nom des

prétendans inconnus qui trônaient à huis-clos on ne savait où, et

quand ces noms frappèrent mes oreilles en 1814, ce fut pour la

première fois de ma vie.

Ces commérages ne nous suivaient pas à Nohant, si ce n'est dans

quelques lettres que ma grand'mère recevait de ses nobles amies. Elle

les lisait tout haut à ma mère, qui haussait les épaules, et à

Deschartres, qui les prenait pour paroles d'Évangile, car l'empereur

était sa bête noire, et il le tenait fort sérieusement pour un

cuistre.

Ma mère était comme le peuple: elle admirait et adorait l'empereur à

cette époque. Moi, j'étais comme ma mère et comme le peuple. Ce qu'il

ne faut jamais oublier ni méconnaître, c'est que les cœurs naïvement

attachés à cet homme furent ceux qu'aucune reconnaissance personnelle

et aucun intérêt matériel ne lièrent à ses désastres ou à sa fortune.

Sauf de bien rares exceptions, tous ceux qu'il avait comblés furent

ingrats. Tous ceux qui ne songèrent jamais à lui rien demander lui

tinrent compte de la grandeur de la France.

Je crois que ce fut cette année-là ou la suivante qu'Hippolyte fit sa

première communion. Notre paroisse étant supprimée, c'est à

Saint-Chartier que se faisaient les dévotions de Nohant. Mon frère fut

habillé de neuf ce jour-là. Il eut des culottes courtes, des bas

blancs et un habit veste en drap vert-billard. Il était si enfant que

cette toilette lui tournait la tête, et que s'il réussit à se tenir

tranquille pendant quelques jours, ce fut dans la crainte, en manquant

sa première communion, de ne pas endosser ce costume splendide qu'on

lui préparait.

C'était un excellent homme que le vieux curé de Saint-Chartier mais

dépourvu de tout idéal évangélique. Quoiqu'il eût un _de_ devant son

nom, je crois qu'il était paysan de naissance, ou bien, à force de

vivre avec les paysans, il avait pris leurs façons et leur langage, à

tel point qu'il pouvait les prêcher sans qu'ils perdissent un mot de

son sermon; ce qui eût été un bien si ses sermons eussent été un peu

plus évangéliques. Mais il n'entretenait ses fidèles que d'affaires de

ménage, et c'était avec un abandon plein de bonhomie qu'il leur disait

en chaire: «Mes chers amis, voilà que je reçois un mandement de

l'archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en

parle bien à son aise. Il a un beau carrosse pour porter sa grandeur,

et un tas de personnage pour se donner du mal à sa place. Mais moi, me

voilà vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en

ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni à _hue_ ni à

_dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous

bousculez pour entrer ou sortir de l'église, et j'ai beau me mettre en

colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez point et vous vous

comportez comme des veaux qui entrent dans une étable. Il faut que je

sois à tout, dans ma paroisse et dans mon église; c'est moi qui suis

obligé de faire toute la police, de gronder les enfans et de chasser

les chiens. Or, je suis las de toutes ces processions qui ne servent

à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais,

les chemins sont gâtés, et si monseigneur était obligé de patauger,

comme nous, deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne

serait pas si friand de cérémonies.--Ma foi, je n'ai pas envie de me

déranger pour celle-là, et si vous m'en croyez, vous resterez chacun

chez vous.... Oui dà, j'entends le père _un tel_ qui me blâme, et

voilà ma servante qui ne m'approuve point... Ecoutez: que ceux qui ne

sont pas contens, aillent... _se promener_. Vous en ferez ce que vous

voudrez: mais quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs: je

vous ferai votre procession autour de l'église. C'est bien suffisant.

Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe qui n'a duré que

trop longtemps.» J'ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents

sermons, dont celui-là est un _specimen_ très atténué, et dont les

formes sont restées proverbiales dans nos paroisses, particulièrement

la formule de la fin qui était comme l'_amen_ de toutes ses

prédications et admonestations paternelles.

Il y avait à Saint-Chartier une vieille dame d'un embonpoint

prodigieux, dont l'époux était maire ou adjoint de la commune. Elle

avait eu une vie orageuse: novice, avant la révolution, elle avait

sauté par dessus les murs du monastère pour suivre à l'armée un garde

français ou un suisse; je ne sais par quelle suite d'aventures

étranges elle était venue asseoir ses derniers beaux jours dans le

banc des marguilliers de notre paroisse où elle avait apporté beaucoup

plus des manières du régiment que de celles du cloître. Aussi la messe

était-elle interrompue à chaque instant par ses bâillemens affectés et

par ses apostrophes énergiques à M. le curé: «Quelle diable de messe,

disait-elle tout haut. Ce gredin-là n'en finira pas!--Allez au diable!

disait le curé à demi-voix, en se retournant pour bénir l'auditoire:

_Dominus vobiscum_.»

Ces dialogues, jetés à travers la messe et dans un style si accentué

que je ne puis en donner qu'une très faible traduction, troublaient à

peine la gravité de l'auditoire rustique, et comme ce furent les

premières messes auxquelles j'assistai, il me fallut quelque temps

pour comprendre que c'étaient des cérémonies religieuses. La première

fois que j'en revins, ma grand'mère me demandant ce que j'avais vu:

J'ai vu, lui dis-je, le curé qui déjeûnait tout debout devant une

grande table, et qui, de temps en temps, se retournait pour nous dire

des sottises.

Le jour où Hippolyte fit sa première communion, le curé l'avait invité

à déjeûner après la messe. Comme ce gros garçon n'était pas trop ferré

sur son catéchisme, ma grand'mère, qui désirait que la première

communion fût, comme elle le disait, une _affaire baclée_, avait prié

le curé d'user d'un peu d'indulgence, alléguant le peu de mémoire de

l'enfant. M. le curé avait été indulgent, en effet, et Hippolyte fut

chargé de lui porter un petit cadeau: c'était douze bouteilles de vin

muscat. On se mit à table et on déboucha la première bouteille.--Ma

foi, fit le bon curé, voilà un petit vin blanc qui se laisse boire et

qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du crû. C'est doux,

c'est gentil, ça ne peut pas faire de mal. Buvez, mon garçon,

mettez-vous là: Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons la

seconde bouteille quand la première sera finie.

La servante et le sacristain prirent place et trouvèrent le vin fort

gentil. En effet, Hippolyte ne se méfiait de rien, n'en ayant jamais

eu à sa discrétion. Les convives le trouvèrent un peu chaud à la

seconde bouteille, mais après essai, ils déclarèrent qu'il ne portait

pas l'eau. On passa au troisième et au quatrième feuillet du

bréviaire, comme disait le curé, c'est à dire aux autres bouteilles du

panier, et insensiblement le communiant, le curé, la servante et le

sacristain se trouvèrent si gais, puis si graves, puis si préoccupés,

qu'on se sépara sans trop savoir comment. Hippolyte revint seul par

les prés, car depuis longtemps tous les paroissiens venus à la messe

étaient rentrés chez eux. Chemin faisant, il se sentit la tête si

lourde qu'il croyait voir danser les buissons. Il prit le parti de se

coucher sous un arbre et d'y faire un bon somme. Après quoi, ses

idées s'étant un peu éclaircies, il put revenir à la maison, où il

nous édifia tous par sa gravité et sa sobriété le reste de la journée.

La servante du curé était une toute petite femme, propre, active,

dévouée, tracassière et acariâtre: ce dernier défaut étant souvent

comme un complément inévitable des qualités dont il est peut-être

l'excès. Elle avait sauvé la vie et la bourse de son maître pendant la

révolution. Elle l'avait caché, elle avait nié sa présence avec

beaucoup de hardiesse et de sang-froid au temps de la persécution.

Cela ne s'était point passé dans notre vallée noire, où les prêtres ni

les seigneurs n'ont jamais été menacés sérieusement ni maltraités en

aucune façon. Depuis ce temps, Manette gouvernait despotiquement son

maître, et le faisait marcher comme un petit garçon. Ils sont morts à

peu d'intervalle l'un de l'autre, dans un âge très avancé, et malgré

leurs querelles et le peu d'idéal de leur vie, le temps qui ennoblit

tout avait donné à leur affection mutuelle un caractère touchant.

Manette voulait toujours que son maître fût exclusivement soigné et

servi par elle; mais elle n'en avait plus la force, et lorsqu'il était

malade, quand elle l'avait bien veillé et médicamenté, elle tombait

malade à son tour. Alors, le curé prenait une autre servante pour que

la vieille pût se reposer et se soigner. Mais à peine était-elle

debout qu'elle était furieuse de voir une étrangère dans la maison.

Elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'eût fait renvoyer.

Mais plus elle allait, plus elle perdait ses forces. Elle se plaignait

alors d'avoir trop d'ouvrage et de n'être point secondée. Et vite le

curé de reprendre une aide qu'il fallait renvoyer de même au bout de

huit jours. C'était une criaillerie perpétuelle, et le curé s'en

plaignait à moi, car j'avais trente et quelques années qu'il vivait

encore.. «Hélas! disait-il, elle me rend très malheureux, mais que

voulez-vous? Il y a soixante et sept ans que nous sommes ensemble,

elle m'a sauvé la vie, elle m'aime comme son fils, il faut bien que

celui qui survivra ferme les yeux de celui qui partira le premier.

Elle me gronde sans cesse, elle se plaint de moi comme si j'étais un

ingrat: je tâche de lui prouver qu'elle est injuste, mais elle est si

sourde qu'elle n'entend pas la grosse cloche!» Et, en disant cela, le

vieux curé ne se doutait pas qu'il était sourd lui-même à ne pas

entendre le canon.

Il n'était pas très aimé de ses paroissiens, et je pense qu'il y avait

bien au moins autant de leur faute que de la sienne: car, quoi qu'on

dise des touchantes relations qui existent dans les campagnes entre

curés et paysans, rien n'est si rare, du moins depuis la révolution,

que de voir les uns et les autres se rendre justice et se témoigner de

l'indulgence. Le paysan exige du curé trop de perfection chrétienne:

le curé ne pardonne pas assez au paysan son existence et les défauts

de son éducation morale, qui sont un peu l'œuvre du catholicisme,

venu en aide au despotisme pour le tenir dans l'ignorance et la

crainte. Quoi qu'il en soit, notre curé avait de bonnes qualités. Il

était d'une franchise et d'une indépendance de caractère qui ne se

rencontrent plus guère dans la hiérarchie ecclésiastique. Il ne se

mêlait pas de politique, il ne cherchait pas à exercer de l'influence

pour plaire à tel personnage ou pour se préserver des rancunes de tel

autre, car il était courageux, audacieux même par nature. Il aimait la

guerre de passion, et se plaisait au récit des campagnes de nos

soldats, disant que, s'il n'était pas prêtre, il voudrait être

militaire. Certes, il tenait bien un peu de l'un et de l'autre, car il

jurait comme un dragon et buvait comme un templier. «Je ne suis point

un cagot, moi, disait-il, sous la Restauration. Je ne suis pas un de

ces hypocrites qui ont changé de manières depuis que le gouvernement

nous protége. Je suis le même qu'auparavant et n'exige point que mes

paroissiens me saluent plus bas, ni qu'ils se privent du cabaret et de

la danse, comme si ce qui était permis hier ne devait plus l'être

aujourd'hui. Je suis mauvaise tête, et je n'ai pas besoin de nouvelles

lois pour me défendre. Si quelqu'un me cherche noise, je suis bon pour

lui répondre, et j'aime mieux lui montrer mon poing que de le menacer

des gendarmes et du procureur du roi. Je suis un _vieux de la vieille

roche_, et je ne crois pas qu'avec leur loi contre le sacrilége ils

aient réussi à faire aimer la religion. Je ne tracasse personne et ne

me laisse guère tracasser non plus. Je n'aime pas l'eau dans le vin et

ne force personne à en mettre. Si l'archevêque n'est pas content,

qu'il le dise, je lui répondrai, moi! Je lui montrerai qu'on ne fait

pas marcher un homme de mon âge comme un petit séminariste; et s'il

m'ôte ma paroisse, je n'irai pas dans une autre. Je me retirerai chez

moi. J'ai huit ou dix mille francs de placés. C'est assez pour ce qui

me reste de temps à vivre, et je me moquerai bien de tous les

archevêques du monde.»

En effet, l'archevêque étant venu donner la confirmation à

Saint-Chartier, et déjeûnant chez le curé avec tout son état-major,

monseigneur voulut plaisanter son hôte, qui ne se laissa point faire.

«Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, lui dit il, c'est

un bel âge!--Oui-dà, monseigneur, répliqua le curé, qui ne se faisait

pas faute de quelques liaisons hasardées dans le discours: vous avez

beau z-être archevêque, vous n'y viendrez peut-être point.»

L'observation du prélat voulait dire au fond: Vous voilà si vieux que

vous devez radoter, et il serait temps de laisser la place à un plus

jeune.--Et la réplique signifiait: Je ne la céderai point que vous ne

m'en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure à

mes cheveux blancs.

A ce même déjeuner, vers le dessert, comme l'archevêque devait venir

dîner chez moi, le curé, apostrophant mon frère qui était à côté de

lui et croyait lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu'il

était: «Ah çà, emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands

messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui

mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai _prou_, et grandement

plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes

poulets tout en se gaussant de moi.» Ce discours tenu à haute voix au

milieu d'un silence dont le bon curé ne se doutait pas, mit Hippolyte

dans un grand embarras; mais voyant que l'archevêque et le

grand-vicaire en riaient aux éclats, il prit le parti de rire aussi,

et on quitta la table, à la grande satisfaction de l'Amphytrion et de

Manette qui, croyant cacher leurs pensées, les disaient tout haut, à

la barbe de leurs illustres hôtes.

Vers la fin de sa vie, notre curé eut une émotion qui dut la hâter. Il

avait la manie de cacher son argent comme beaucoup de vieillards qui

n'osent le placer, et qui se créent un tourment avec les économies

destinées à faire la sécurité de leurs vieux jours. Il avait mis les

siennes dans son grenier. Un voisin, qu'il avait pourtant, dit-on,

comblé de bienfaits, se laissa tenter, grimpa la nuit par les toits,

pénétra par une lucarne, et s'empara du trésor de M. l'abbé. Quand

celui-ci vit ses écus dénichés, il eut tant de colère et de chagrin

qu'il faillit devenir fou. Il était au lit, il avait presque le délire

quand le procureur du roi vint, sur sa requête, prendre des

informations et recevoir sa plainte. Ce qui ajoutait à la douleur et à

l'indignation du vieillard, c'est qu'il avait deviné l'auteur du

délit; mais, au moment de le désigner aux poursuites de la justice, il

fut pris de compassion pour cet homme qu'il avait aimé, et peut-être

aussi d'un remords de chrétien pour cet amour de l'argent qui l'avait

trop dominé. «Faites votre besogne, dit-il au magistrat qui

l'interrogeait; j'ai été volé, c'est vrai, mais si j'ai des soupçons,

je n'en dois compte qu'au bon Dieu, et il ne m'appartient pas de punir

le coupable.» On le pressa vainement. «Je n'ai rien à vous dire,

fit-il en tournant le dos avec humeur. Je pourrais me tromper. C'est

vous autres, magistrats, de prendre cela sur votre conscience. C'est

votre état et non le mien.»

La nuit suivante, l'argent fut reporté dans le grenier, et Manette, en

furetant avec désespoir, le retrouva dans la cachette d'où on l'avait

soustrait. Le voleur, pris de repentir et touché de la générosité du

curé, s'était exécuté à l'instant même. Le curé, pour faire cesser les

investigations de la justice et les commentaires de la paroisse, donna

à entendre qu'il avait rêvé la perte de son argent, ou que sa

servante, pour le mieux cacher, l'avait changé de place et ne s'en

était pas souvenue le lendemain, à cause de son grand âge, qui lui

avait fait perdre la mémoire. On raconta donc de diverses manières

l'aventure du curé, et plusieurs versions courent encore à cet égard.

Mais il m'a raconté lui-même ce que je raconte ici à son honneur, et

même à l'honneur de son voleur, car le sentiment chrétien qui estime

le repentir plus agréable à Dieu que la persévérance, est un beau

sentiment dont la justice humaine ne tient guère de compte.

Ce vieux curé avait beaucoup d'amitié pour moi. J'avais quelque chose

comme trente-cinq ans qu'il disait encore de moi: «L'_Aurore_ est un

enfant que j'ai toujours aimé.» Et il écrivait à mon mari, supposant

apparemment qu'il pouvait lui donner de l'ombrage: «Ma foi, monsieur,

prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme.»

Le fait est qu'il agissait tout paternellement avec moi. Pendant vingt

ans, il n'a pas manqué un dimanche de venir dîner avec moi après

vêpres. Quelquefois j'allais le chercher en me promenant. Un jour, je

me fis mal au pied en marchant, et je n'aurais su comment revenir,

car, dans ce temps-là, il ne fallait pas parler de voitures dans les

chemins de Saint-Chartier, si le curé ne m'eût offert de me prendre en

croupe sur sa jument; mais j'aurais mieux fait de prendre en croupe

le curé, car il était si vieux alors qu'il s'endormait au mouvement du

cheval. Je rêvassais en regardant la campagne, lorsque je m'aperçus

que la bête, après avoir progressivement ralenti son allure, s'était

arrêtée pour brouter, et que le curé ronflait de tout son cœur.

Heureusement l'habitude l'avait rendu solide cavalier, même dans son

sommeil; je jouai du talon, et la jument, qui savait son chemin, nous

conduisit à bon port, malgré qu'elle eût la bride sur le cou.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 3 / 44 段