trentaine d'années, dans une même maison qui lui appartenait, rue de
Grammont. C'était une nombreuse famille, comme on va voir, et dont
l'union avait quelque chose de patriarcal. Au rez-de-chaussée, c'était
Mme de Courcelles, mère de Mme de Guibert. Au premier, Mme de Guibert,
mère de Mme René de Villeneuve. Au second, M. et Mme René de
Villeneuve avec leurs enfans. Dix ans après l'époque de ma vie que je
raconte, Mlle de Villeneuve ayant épousé M. de La Roche-Aymon,
demeura, au troisième, et la vieille Mme de Courcelles vivait encore
sans défaillance et sans infirmités, lorsque les enfans de Mme de La
Roche-Aymon furent installés avec leurs bonnes au quatrième étage; ce
qui faisait en réalité, avec le rez-de-chaussée, cinq générations
directes vivant sous le même toit. Et Mme de Courcelles pouvait dire à
Mme de Guibert ce mot proverbial si joli: _Ma fille, va-t'en dire à ta
fille que la fille de sa fille crie_.
Toutes ces femmes s'étant mariées très jeunes et étant toutes jolies
ou bien conservées, il était impossible de deviner que Mme de
Villeneuve fût grand'mère et Mme de Guibert arrière-grand'mère.
Quant à la trisaïeule, elle était droite, mince, propre, active.
Elle montait légèrement au quatrième pour aller voir les
arrière-petits-enfans de sa fille. Il était impossible de ne pas
éprouver un grand respect et une grande sympathie en la voyant si
forte, si douce, si calme et si gracieuse. Elle n'avait aucun travers,
aucun ridicule, aucune vanité. Elle est morte sans faire de maladie,
par une indisposition subite à laquelle son grand âge ne put résister.
Elle était encore dans toute la plénitude de ses facultés.
Je ne dirai rien de Mme de Guibert, veuve du général de ce nom, qui a
eu des talens et du mérite. J'ai très peu connu sa veuve, qui vivait
un peu à part du reste de sa famille: je n'ai jamais bien su pourquoi?
on la disait mariée secrètement avec Barrère. Ce devait être une
personne d'idées et d'aventures étranges. Mais il régnait une sorte de
mystère autour d'elle, et je suis si peu curieuse que je n'ai jamais
songé à m'en enquérir.
Quant à M. et à Mme René de Villeneuve, j'en parlerai plus tard, parce
qu'ils sont liés plus directement à l'histoire de ma vie.
Auguste, frère de René, et trésorier de la ville de Paris, demeurait
rue d'Anjou, dans un bel hôtel, avec ses trois enfans: Félicie, qui
était un ange de beauté, de douceur et de bonté, et qui, phthisique
comme sa mère, est morte jeune en Italie, où elle avait épousé le
comte Balbo, le même dont les écrits et les opinions très modérément
progressives ont fait quelque bruit en Piémont dans ces derniers
temps; Louis, qui est mort aussi au sortir de l'adolescence, et
Léonce, qui a été préfet de l'Indre et du Loiret sous Louis-Philippe.
Celui-là aussi était un enfant d'une charmante figure, très spirituel
et très railleur. Je me souviens d'un bal d'enfans que donna sa mère!
c'est la première et la dernière fois que je vis cette bonne et
charmante Laure de Ségur, pour qui mon père avait tant de respect et
d'affection. Elle portait une robe rose garnie de jacinthes, et me
prit auprès d'elle sur le divan où elle était couchée, pour regarder
tristement ma ressemblance avec mon père. Elle était pâle et brûlante
de fièvre. Ses enfans ne pressentaient nullement qu'elle fût à la
veille de mourir. Léonce se moquait de toutes ces petites filles
endimanchées. Les toilettes de ce temps-là étaient parfois bien
singulières, et je ne crois pas que les gravures du temps nous les
aient toutes transmises. Je n'ai du moins retrouvé nulle part une robe
de réseau de laine rouge à grandes mailles, un véritable filet à
prendre de poisson, que Félicie avait, et qui me paraissait
fantastique. Cela se portait sur une robe de dessous en satin blanc,
et se terminait en bas par une frange de houppes de laine tombant de
chaque maille. Cela venait d'Italie, et c'était très estimé.
Ce qui me frappa le plus, ce fut une petite fille dont je n'ai jamais
su le nom et que Léonce taquinait beaucoup. Elle était déjà coquette
comme une petite femme du monde, et elle n'avait guère que mon âge,
sept ou huit ans. Léonce lui disait qu'elle était laide, pour la faire
enrager, et elle enrageait si bien qu'elle pleurait de colère. Elle
vint auprès de moi et me dit: «N'est-ce pas que c'est faux, et que je
suis très jolie? Je suis la plus jolie et la mieux habillée de tout le
bal, maman l'a dit.» D'autres enfans, qui étaient autour de nous,
excités par l'exemple de Léonce, lui dirent qu'elle se trompait et
qu'elle était la plus laide. Elle était si furieuse qu'elle faillit
s'étrangler avec son collier de corail qu'elle tirait violemment
autour de son cou, et qui, heureusement, finit par se rompre.
Je fus frappée de ce naïf dépit, de ce véritable désespoir d'enfant,
comme d'une chose fort extraordinaire. Mes parens avaient dit cent
fois devant moi que j'étais une superbe petite fille, et la vanité ne
m'était pas venue pour cela. Je prenais cela pour un éloge donné à ma
bonne conduite, car toutes les fois que j'étais méchante, on me disait
que j'étais affreuse. La beauté pour les enfans me semblait donc avoir
une acception purement morale. Peut-être n'étais-je point portée par
nature à l'adoration de moi-même; ce qu'il y a de certain, c'est que
ma grand'mère, tout en faisant de grands efforts pour me donner le
degré de coquetterie qu'elle me souhaitait, m'ôta le peu que j'en
aurais pu avoir. Elle voulait me rendre gracieuse de ma personne,
soigneuse de mes petites parures, élégante dans mes petites manières.
J'avais eu jusque-là la grâce naturelle à tous les enfans qui ne sont
point malades ou contrefaits. Mais on commençait à me trouver trop
grande pour conserver cette grâce-là, qui n'est de la grâce que parce
qu'elle est l'aplomb et l'aisance de la nature. Il y avait, dans les
idées de ma bonne maman, une grâce acquise, une manière de marcher, de
s'asseoir, de saluer, de ramasser son gant, de tenir sa fourchette,
de présenter un objet; enfin, une mimique complète qu'on devait
enseigner aux enfans de très bonne heure, afin que ce leur devînt, par
l'habitude, une seconde nature. Ma mère trouvait cela fort ridicule,
et je crois qu'elle avait raison. La grâce tient à l'organisation, et,
si on ne l'a pas en soi-même, le travail qu'on fait pour y arriver
augmente la gaucherie. Il n'y a rien de si affreux pour moi qu'un
homme ou une femme qui se manièrent. La grâce de convention n'est
bonne qu'au théâtre (précisément par la raison que j'ai donnée plus
haut que la vérité dans l'art n'est pas la réalité).
Cette convention était un article de si haute importance dans la vie
des hommes et des femmes de l'ancien beau monde, que les acteurs ont
peine aujourd'hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une
idée. J'ai encore connu de ces vieux êtres gracieux, et je déclare
que, malgré leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n'ai rien vu de
plus ridicule et de plus déplaisant. J'aime cent fois mieux un
laboureur à sa charrue, un bûcheron dépeçant un arbre, une lavandière
enlevant sa corbeille sur sa tête, un enfant se roulant par terre avec
ses compagnons. Les animaux d'une belle structure sont des modèles de
grâce. Qui apprend au cheval ses grands airs de cygne, ses attitudes
fières, ses mouvemens larges et souples, et à l'oiseau ses
indescriptibles gentillesses, et au jeune chevreau ses danses et ses
bonds inimitables? Fi de cette vieille grâce qui consistait à prendre
avec art une prise de tabac et à porter avec prétention un habit
brodé, une robe à queue, une épée ou un éventail. Les belles dames
espagnoles manient ce dernier jouet avec une grâce indicible, nous
dit-on, et c'est un art chez elles. C'est vrai, mais leur nature s'y
prête. Les paysannes espagnoles dansent le boléro mieux que nos
actrices de l'Opéra, et leur grâce ne leur vient que de leur belle
organisation, qui porte son cachet avec elle.
La _grâce_, comme on l'entendait avant la Révolution, c'est-à-dire la
fausse grâce, fit donc le tourment de mes jeunes années. On me
reprenait sur tout, et je ne faisais pas un mouvement qui ne fût
critiqué. Cela me causait une impatience continuelle, et je disais
souvent: Je voudrais être un bœuf ou un âne, on me laisserait marcher
à ma guise et brouter comme je l'entendrais: au lieu qu'on veut faire
de moi un chien savant, m'apprendre à marcher sur les pieds de
derrière et à donner la patte.»
A quelque chose malheur est bon, car c'est peut-être à l'aversion que
cette petite persécution de tous les instans m'inspira pour le
maniéré, que je dois d'être restée naturelle dans mes idées et dans
mes sentimens. Le faux, le guindé, l'affecté me sont antipathiques, et
je les devine, même quand l'habilité les a couverts du vernis, d'une
fausse simplicité. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai
et le simple, et plus je vieillis, plus je crois avoir raison de
vouloir cette condition avant toutes les autres dans les caractères
humains, dans les œuvres de l'esprit et dans les actes de la vie
sociale.
Et puis, je voyais fort bien que cette prétendue grâce, eût-elle été
vraiment jolie et séduisante, était un brevet de maladresse et de
débilité physique. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs
qui savaient si bien marcher sur des tapis et faire la révérence, ne
savaient pas faire trois pas sur la terre du bon Dieu sans être
accablés de fatigue. Ils ne savaient même pas ouvrir et fermer une
porte, et ils n'avaient pas la force de soulever une bûche pour la
mettre dans le feu. Il leur fallait des domestiques pour leur avancer
un fauteuil. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir tout seuls.
Qu'eussent-ils fait de leur grâce sans leurs valets pour leur tenir
lieu de bras, de mains et de jambes? Je pensais à ma mère qui, avec
des mains et des pieds plus mignons que les leurs, faisait deux ou
trois lieues le matin dans la campagne avant son déjeuner, et qui
remuait de grosses pierres ou poussait la brouette aussi facilement
qu'elle maniait une aiguille ou un crayon. J'aurais mieux aimé être
une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise comme celles que
j'étudiais chaque jour en baillant dans une atmosphère de vieux musc?
O écrivains d'aujourd'hui, qui maudissez sans cesse la grossièreté de
notre temps et qui pleurez sur les ruines de tous ces vieux chiffons;
vous qui avez créé, en ce temps de royauté constitutionnelle et de
démocratie bourgeoise, une littérature toute poudrée, à l'image des
nymphes de Trianon, je vous félicite de n'avoir point passé votre
heureuse enfance dans ces décombres de l'ancien bon ton! Vous avez été
moins ennuyés que moi, ingrats qui reniez le présent et l'avenir,
penchés sur l'urne d'un passé charmant que vous n'avez connu qu'en
peinture!
CHAPITRE QUATRIEME.
Idée d'une loi morale réglementaire des affections.--Retour à
Nohant.--Année de bonheur.--Apologie de la puissance
impériale.--Commencemens de trahison.--Propos et calomnies des
salons.--Première communion de mon frère.--Notre vieux curé; sa
gouvernante.--Ses sermons.--Son voleur, sa jument.--Sa
mort.--Les méfaits de l'enfance.--Le faux Deschartres.--La
dévotion de ma mère.--J'apprends le français et le latin.
Je m'ennuyais beaucoup, et pourtant je n'étais pas encore malheureuse.
J'étais fort aimée, et ce n'est pas là ce qui m'a manqué dans ma vie.
Je ne me plains donc pas de cette vie, malgré toutes ses douleurs, car
la plus grande doit être de ne point inspirer les affections qu'on
éprouve. Mon malheur et ma destinée furent d'être blessée et déchirée
précisément par l'excès de ces affections qui manquaient tantôt de
clairvoyance ou de délicatesse, tantôt de justice ou de modération. Un
de mes amis, homme d'une grande intelligence faisait souvent une
réflexion qui m'a toujours paru très frappante, et il la développait
ainsi:
«On a fait des règles et des lois morales pour corriger ou développer
les instincts, disait-il; mais on n'en a point fait pour diriger et
éclairer les sentimens. Nous avons des religions et des philosophies
pour régler nos appétits et réprimer nos passions; les devoirs de
l'âme nous sont bien enseignés d'une manière élémentaire, mais l'âme a
toutes sortes d'élans qui donnent toutes sortes de nuances et
d'aspects particuliers à ses affections. Elle a des puissances qui
dégénèrent en excès, des défaillances qui deviennent des maladies. Si
vous consultez les amis, si vous cherchez un remède dans les livres,
vous aurez différens avis et des jugemens contradictoires; preuve
qu'il n'y a pas de règle fixe pour la morale des affections même les
plus légitimes, et que chacun, livré à lui-même, juge à son point de
vue l'état moral de celui qui lui demande conseil; conseil qui ne sert
à rien, d'ailleurs, qui ne guérit aucune souffrance et ne corrige
aucun travers. Par exemple, je ne vois pas où est le _catéchisme de
l'amour_. Et pourtant l'amour, sous toutes les formes, domine notre
vie entière: Amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour
paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité ou philanthropie.
L'amour est partout, il est notre vie même. Eh bien! l'amour échappe à
toutes les directions, à tous les exemples, à tous les préceptes. Il
n'obéit qu'à lui-même, et il devient tyrannie, jalousie, soupçon,
exigence, obsession, inconstance, caprice, volupté ou brutalité,
chasteté ou ascétisme, dévoûment sublime ou égoïsme farouche, le plus
grand des biens, le plus grand des maux, suivant la nature de l'âme
qu'il remplit et possède. N'y aurait-il pas un _catéchisme_ à faire
pour rectifier les excès de l'amour, car l'amour est excessif de sa
nature, et il l'est souvent d'autant plus qu'il est plus chaste et
plus sacré. Souvent les mères rendent leurs enfans malheureux à force
de les aimer, impies à force de les vouloir religieux, téméraires à
force de les vouloir prudens, ingrats à force de les vouloir tendres
et reconnaissans. Et la jalousie conjugale! où sont ses limites
permises d'atteindre, défendues de dépasser? Les uns prétendent qu'il
n'y a pas d'amour sans jalousie, d'autres que le véritable amour ne
connaît pas le soupçon et la méfiance. Où est, sous ce rapport, la
règle de conscience qui devrait nous enseigner à nous observer, à nous
guérir nous-mêmes, à nous ranimer quand notre enthousiasme s'éteint, à
le réprimer quand il s'emporte au delà du possible? Cette règle,
l'homme ne l'a pas encore trouvée; voilà pourquoi je dis que nous
vivons comme des aveugles, et que si les poètes ont mis un bandeau sur
les yeux de l'amour, les philosophes n'ont pas su le lui ôter.»
Ainsi parlait mon ami, et il mettait le doigt sur mes plaies; car,
toute ma vie, j'ai été le jouet des passions d'autrui, par conséquent
leur victime. Pour ne parler que du commencement de ma vie, ma mère et
ma grand'mère, avides de mon affection, s'arrachaient les lambeaux de
mon cœur. Ma bonne, elle-même, ne m'opprima et ne me maltraita que
parce qu'elle m'aimait avec excès, et me voulait parfaite selon ses
idées.
Dès les premiers jours du printemps, nous fîmes les paquets pour
retourner à la campagne. J'en avais grand besoin. Soit trop de
bien-être, soit l'air de Paris, qui ne m'a jamais convenu, je
redevenais languissante et je maigrissais à vue d'œil. Il n'aurait
pas fallu songer à me séparer de ma mère: je crois qu'à cette époque,
ne pouvant avoir le sentiment de la résignation et la volonté de
l'obéissance, j'en serais morte. Ma bonne maman invita donc ma mère à
revenir avec nous à Nohant, et comme je montrais à cet égard une
inquiétude qui inquiétait les autres, il fut convenu que ma mère me
conduirait avec elle, et que Rose nous accompagnerait, tandis que la
grand'mère irait de son côté avec Julie. On avait vendu la grande
berline, et on ne l'avait encore remplacée, vu un peu de gêne dans nos
finances, que par une voiture à deux places.
Je n'ai point parlé dans ce qui précède de mon oncle Maréchal, ni de
sa femme ma bonne tante Lucie, ni de leur fille ma chère Clotilde. Je
ne me rappelle rien de particulier sur eux dans cette période de
temps. Je les voyais assez souvent, mais je ne sais plus où ils
demeuraient. Ma mère m'y conduisait, et même quelquefois ma
grand'mère, qui recevait d'eux et qui leur rendait de rares visites.
Les manières franches et ouvertes de ma tante ne lui plaisaient pas
beaucoup; mais elle était trop juste pour ne pas reconnaître le
devoûment vrai qu'elle avait eu pour mon père, et les excellentes et
solides qualités du mari et de la femme.
J'eus donc le plaisir de demeurer deux ou trois jours avec ma mère et
Caroline, dans une intimité de tous les momens. Puis ma pauvre sœur
retourna en pleurant à sa pension, où l'on mit, je crois, Clotilde
avec elle pendant quelque temps pour la consoler; et nous partîmes.
Cette portion de l'année 1811 passée à Nohant fut, je crois, une des
rares époques de ma vie où je connus le bonheur complet. J'avais été
heureuse comme cela rue Grange-Batelière, quoique je n'eusse ni grands
appartemens ni grands jardins. Madrid avait été pour moi une campagne
émouvante et pénible; l'état maladif que j'en avais rapporté, la
catastrophe survenue dans ma famille par la mort de mon père, puis
cette lutte entre mes deux mères, qui avait commencé à me révéler
l'effroi et la tristesse, c'était déjà un apprentissage du malheur et
de la souffrance. Mais le printemps et l'été de 1811 furent sans
nuages, et la preuve, c'est que cette année-là ne m'a laissé aucun
souvenir particulier. Je sais qu'Ursule la passa avec moi, que ma mère
eut moins de migraines que précédemment, et que s'il y eut de la
mésintelligence entre elle et ma bonne maman, cela fut si bien caché,
que j'oubliais qu'il pouvait y en avoir et qu'il y en avait eu. Il est
probable que ce fut aussi le moment de leur vie où elles s'entendirent
le mieux, car ma mère n'était pas femme à cacher ses impressions: cela
était au-dessus de ses forces, et quand elle était irritée, la
présence même de ses enfans ne pouvait l'engager à se contenir.
Il y eut aussi dans la maison un peu plus de gaîté qu'auparavant. Le
temps n'endort pas les grandes douleurs, mais il les assoupit. Presque
tous les jours, pourtant, je voyais l'une ou l'autre de mes deux mères
pleurer à la dérobée, mais leurs larmes même prouvaient qu'elles ne
pensaient plus à toute heure, à tout instant, à l'objet de leurs
regrets. Les douleurs dans leur plus grande intensité n'ont pas de
crises; elles agissent dans une crise permanente pour ainsi dire.
Mme de la Marlière vint passer un mois ou deux chez nous. Elle était
fort amusante avec Deschartres, qu'elle appelait petit père et qu'elle
taquinait du matin au soir. Elle n'avait pas, à coup sûr, autant
d'esprit que ma mère, mais il n'y avait jamais de bile dans ses
plaisanteries. Elle avait de l'amitié pour Deschartres sans être
hostile à ma mère, à qui elle donnait même toujours raison. Cette
vieille femme légère était bonne, facile à vivre, impatientante
seulement par son caquet, son bruit, son mouvement, ses éclats de rire
retentissans, ses bons mots un peu répétés et le peu de suite de ses
propos comme de ses idées. Elle était d'une ignorance fabuleuse malgré
le brillant de son caquet. C'était elle qui disait une _épître à
l'âme_ au lieu d'un épithalame, et _Mistoufiè_ pour Méphistophélès.
Mais on pouvait se moquer d'elle sans la fâcher. Elle riait aux éclats
de ses bévues, et c'était d'aussi bon cœur que quand elle riait de
celles des autres.
Les petits jardins, les grottes, les bancs de gazon, les cascades
allaient leur train pendant toute la belle saison. Le parterre du
vieux poirier, qui marquait à notre insu la sépulture de mon petit
frère, reçut de notables améliorations. Un tonneau plein d'eau fut
placé à côté, afin que nous puissions nous livrer aux travaux de
l'arrosage. Un jour, je tombai la tête la première dans ce tonneau et
je m'y serais noyée si Ursule ne fût venue à mon secours.
Nous avions chacune notre petit jardin dans ce jardin de ma mère, qui
était lui-même si petit qu'il aurait bien dû nous suffire; mais un
certain esprit de propriété est tellement inné dans l'être humain,
qu'il faut à l'enfant quatre pieds carrés de terre pour qu'il aime
réellement cette terre cultivée par lui, et dont l'étendue est
proportionnée à ses forces. Cela m'a toujours fait penser que, quelque
communiste qu'on pût être, on devait toujours reconnaître une
propriété individuelle. Qu'on la restreigne ou qu'on l'étende dans une
certaine mesure, qu'on la définisse d'une manière ou d'une autre selon
le génie ou les nécessités des temps, il n'en est pas moins certain
que la terre que l'homme cultive lui-même lui est aussi personnelle
que son vêtement. Sa chambre ou sa maison est encore un vêtement, son
jardin ou son champ est le vêtement de sa maison, et ce qu'il y a de
remarquable, c'est que cette observation des instincts naturels, qui
constate le besoin de la propriété dans l'homme, semble exclure le
besoin d'une grande étendue de propriété. Plus la propriété est
petite, plus il s'y attache, mieux il la soigne, plus elle lui devient
chère. Un noble Vénitien ne tient certainement pas à son palais autant
qu'un paysan du Berry à sa chaumière, et le capitaliste qui possède
plusieurs lieues carrées en retire moins de jouissances que l'artisan
qui cultive une giroflée dans sa mansarde. Un avocat de mes amis
disait un jour en riant, à un riche client qui lui parlait à satiété
de ses domaines: «Des terres? vous croyez qu'il n'y a que vous pour
avoir des terres? J'en ai aussi, moi, sur ma fenêtre, dans des pots à
fleurs, et elles me donnent plus de plaisir et moins de soucis que les
vôtres.» Depuis, cet ami a fait un gros héritage; il a eu des terres,
des bois, des fermes, et de soucis par conséquent.
En abordant l'idée communiste, qui a beaucoup de grandeur parce
qu'elle a beaucoup de vérité, il faudrait donc commencer par
distinguer ce qui est essentiel à l'existence complète de l'individu
de ce qui est essentiellement collectif dans sa liberté, dans son
intelligence, dans sa jouissance, dans son travail. Voilà pourquoi le
communisme absolu, qui est la notion élémentaire, par conséquent
grossière et trop forcée de l'égalité vraie, est une chimère ou une
injustice.
Mais je ne pensais guère à tout cela, il y a trente-sept ans[4]!
Trente-sept ans! Quelles transformations s'opèrent dans les idées
humaines pendant ce court espace, et combien les changemens sont plus
frappans et plus rapides à proportion dans les masses que chez les
individus! Je ne sais pas s'il existait un communiste il y a
trente-sept ans; cette idée aussi vieille que le monde n'avait pas
pris un nom particulier, et c'est peut-être un tort qu'elle en ait
pris un de nos jours, car ce nom n'exprime pas complétement ce que
devrait être l'idée.
[4] 1848.
On n'en était pas alors à discuter sur de semblables matières. C'était
la dernière, la plus brillante phase du règne de l'individualité.
Napoléon était dans toute sa gloire, dans toute sa puissance, dans
toute la plénitude de son influence sur le monde. Le flambeau du génie
allait décroître; il jetait sa plus vive lueur, sa clarté la plus
éblouissante sur la France ivre et prosternée. Des exploits grandioses
avaient conquis une paix opulente, glorieuse, mais fictive, car le
volcan grondait sourdement dans toute l'Europe, et les traités de
l'empereur ne servaient qu'à donner le temps aux anciennes monarchies
de rassembler des hommes et des canons. Sa grandeur cachait un vice
originel, cette profonde vanité aristocratique du parvenu qui lui fit
commettre toutes ses fautes, et rendit de plus en plus inutiles, au
salut de la France, la beauté du génie et du caractère de l'homme en
qui la France se personnifiait. Oui, c'était un admirable caractère
d'homme, puisque la vanité même, le plus mesquin, le plus pleutre des
travers, n'avait pu altérer en lui la loyauté, la confiance, la
magnanimité naturelles. Hypocrite dans les petites choses, il était
naïf dans les grandes. Orgueilleux dans les détails, exigeant sur des
misères d'étiquette, et follement fier du chemin que la fortune lui
avait fait faire, il ne connaissait pas son propre mérite, sa vraie
grandeur. Il était modeste à l'égard de son vrai génie.