Cette famille demeurait alors et a demeuré depuis, pendant une

trentaine d'années, dans une même maison qui lui appartenait, rue de

Grammont. C'était une nombreuse famille, comme on va voir, et dont

l'union avait quelque chose de patriarcal. Au rez-de-chaussée, c'était

Mme de Courcelles, mère de Mme de Guibert. Au premier, Mme de Guibert,

mère de Mme René de Villeneuve. Au second, M. et Mme René de

Villeneuve avec leurs enfans. Dix ans après l'époque de ma vie que je

raconte, Mlle de Villeneuve ayant épousé M. de La Roche-Aymon,

demeura, au troisième, et la vieille Mme de Courcelles vivait encore

sans défaillance et sans infirmités, lorsque les enfans de Mme de La

Roche-Aymon furent installés avec leurs bonnes au quatrième étage; ce

qui faisait en réalité, avec le rez-de-chaussée, cinq générations

directes vivant sous le même toit. Et Mme de Courcelles pouvait dire à

Mme de Guibert ce mot proverbial si joli: _Ma fille, va-t'en dire à ta

fille que la fille de sa fille crie_.

Toutes ces femmes s'étant mariées très jeunes et étant toutes jolies

ou bien conservées, il était impossible de deviner que Mme de

Villeneuve fût grand'mère et Mme de Guibert arrière-grand'mère.

Quant à la trisaïeule, elle était droite, mince, propre, active.

Elle montait légèrement au quatrième pour aller voir les

arrière-petits-enfans de sa fille. Il était impossible de ne pas

éprouver un grand respect et une grande sympathie en la voyant si

forte, si douce, si calme et si gracieuse. Elle n'avait aucun travers,

aucun ridicule, aucune vanité. Elle est morte sans faire de maladie,

par une indisposition subite à laquelle son grand âge ne put résister.

Elle était encore dans toute la plénitude de ses facultés.

Je ne dirai rien de Mme de Guibert, veuve du général de ce nom, qui a

eu des talens et du mérite. J'ai très peu connu sa veuve, qui vivait

un peu à part du reste de sa famille: je n'ai jamais bien su pourquoi?

on la disait mariée secrètement avec Barrère. Ce devait être une

personne d'idées et d'aventures étranges. Mais il régnait une sorte de

mystère autour d'elle, et je suis si peu curieuse que je n'ai jamais

songé à m'en enquérir.

Quant à M. et à Mme René de Villeneuve, j'en parlerai plus tard, parce

qu'ils sont liés plus directement à l'histoire de ma vie.

Auguste, frère de René, et trésorier de la ville de Paris, demeurait

rue d'Anjou, dans un bel hôtel, avec ses trois enfans: Félicie, qui

était un ange de beauté, de douceur et de bonté, et qui, phthisique

comme sa mère, est morte jeune en Italie, où elle avait épousé le

comte Balbo, le même dont les écrits et les opinions très modérément

progressives ont fait quelque bruit en Piémont dans ces derniers

temps; Louis, qui est mort aussi au sortir de l'adolescence, et

Léonce, qui a été préfet de l'Indre et du Loiret sous Louis-Philippe.

Celui-là aussi était un enfant d'une charmante figure, très spirituel

et très railleur. Je me souviens d'un bal d'enfans que donna sa mère!

c'est la première et la dernière fois que je vis cette bonne et

charmante Laure de Ségur, pour qui mon père avait tant de respect et

d'affection. Elle portait une robe rose garnie de jacinthes, et me

prit auprès d'elle sur le divan où elle était couchée, pour regarder

tristement ma ressemblance avec mon père. Elle était pâle et brûlante

de fièvre. Ses enfans ne pressentaient nullement qu'elle fût à la

veille de mourir. Léonce se moquait de toutes ces petites filles

endimanchées. Les toilettes de ce temps-là étaient parfois bien

singulières, et je ne crois pas que les gravures du temps nous les

aient toutes transmises. Je n'ai du moins retrouvé nulle part une robe

de réseau de laine rouge à grandes mailles, un véritable filet à

prendre de poisson, que Félicie avait, et qui me paraissait

fantastique. Cela se portait sur une robe de dessous en satin blanc,

et se terminait en bas par une frange de houppes de laine tombant de

chaque maille. Cela venait d'Italie, et c'était très estimé.

Ce qui me frappa le plus, ce fut une petite fille dont je n'ai jamais

su le nom et que Léonce taquinait beaucoup. Elle était déjà coquette

comme une petite femme du monde, et elle n'avait guère que mon âge,

sept ou huit ans. Léonce lui disait qu'elle était laide, pour la faire

enrager, et elle enrageait si bien qu'elle pleurait de colère. Elle

vint auprès de moi et me dit: «N'est-ce pas que c'est faux, et que je

suis très jolie? Je suis la plus jolie et la mieux habillée de tout le

bal, maman l'a dit.» D'autres enfans, qui étaient autour de nous,

excités par l'exemple de Léonce, lui dirent qu'elle se trompait et

qu'elle était la plus laide. Elle était si furieuse qu'elle faillit

s'étrangler avec son collier de corail qu'elle tirait violemment

autour de son cou, et qui, heureusement, finit par se rompre.

Je fus frappée de ce naïf dépit, de ce véritable désespoir d'enfant,

comme d'une chose fort extraordinaire. Mes parens avaient dit cent

fois devant moi que j'étais une superbe petite fille, et la vanité ne

m'était pas venue pour cela. Je prenais cela pour un éloge donné à ma

bonne conduite, car toutes les fois que j'étais méchante, on me disait

que j'étais affreuse. La beauté pour les enfans me semblait donc avoir

une acception purement morale. Peut-être n'étais-je point portée par

nature à l'adoration de moi-même; ce qu'il y a de certain, c'est que

ma grand'mère, tout en faisant de grands efforts pour me donner le

degré de coquetterie qu'elle me souhaitait, m'ôta le peu que j'en

aurais pu avoir. Elle voulait me rendre gracieuse de ma personne,

soigneuse de mes petites parures, élégante dans mes petites manières.

J'avais eu jusque-là la grâce naturelle à tous les enfans qui ne sont

point malades ou contrefaits. Mais on commençait à me trouver trop

grande pour conserver cette grâce-là, qui n'est de la grâce que parce

qu'elle est l'aplomb et l'aisance de la nature. Il y avait, dans les

idées de ma bonne maman, une grâce acquise, une manière de marcher, de

s'asseoir, de saluer, de ramasser son gant, de tenir sa fourchette,

de présenter un objet; enfin, une mimique complète qu'on devait

enseigner aux enfans de très bonne heure, afin que ce leur devînt, par

l'habitude, une seconde nature. Ma mère trouvait cela fort ridicule,

et je crois qu'elle avait raison. La grâce tient à l'organisation, et,

si on ne l'a pas en soi-même, le travail qu'on fait pour y arriver

augmente la gaucherie. Il n'y a rien de si affreux pour moi qu'un

homme ou une femme qui se manièrent. La grâce de convention n'est

bonne qu'au théâtre (précisément par la raison que j'ai donnée plus

haut que la vérité dans l'art n'est pas la réalité).

Cette convention était un article de si haute importance dans la vie

des hommes et des femmes de l'ancien beau monde, que les acteurs ont

peine aujourd'hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une

idée. J'ai encore connu de ces vieux êtres gracieux, et je déclare

que, malgré leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n'ai rien vu de

plus ridicule et de plus déplaisant. J'aime cent fois mieux un

laboureur à sa charrue, un bûcheron dépeçant un arbre, une lavandière

enlevant sa corbeille sur sa tête, un enfant se roulant par terre avec

ses compagnons. Les animaux d'une belle structure sont des modèles de

grâce. Qui apprend au cheval ses grands airs de cygne, ses attitudes

fières, ses mouvemens larges et souples, et à l'oiseau ses

indescriptibles gentillesses, et au jeune chevreau ses danses et ses

bonds inimitables? Fi de cette vieille grâce qui consistait à prendre

avec art une prise de tabac et à porter avec prétention un habit

brodé, une robe à queue, une épée ou un éventail. Les belles dames

espagnoles manient ce dernier jouet avec une grâce indicible, nous

dit-on, et c'est un art chez elles. C'est vrai, mais leur nature s'y

prête. Les paysannes espagnoles dansent le boléro mieux que nos

actrices de l'Opéra, et leur grâce ne leur vient que de leur belle

organisation, qui porte son cachet avec elle.

La _grâce_, comme on l'entendait avant la Révolution, c'est-à-dire la

fausse grâce, fit donc le tourment de mes jeunes années. On me

reprenait sur tout, et je ne faisais pas un mouvement qui ne fût

critiqué. Cela me causait une impatience continuelle, et je disais

souvent: Je voudrais être un bœuf ou un âne, on me laisserait marcher

à ma guise et brouter comme je l'entendrais: au lieu qu'on veut faire

de moi un chien savant, m'apprendre à marcher sur les pieds de

derrière et à donner la patte.»

A quelque chose malheur est bon, car c'est peut-être à l'aversion que

cette petite persécution de tous les instans m'inspira pour le

maniéré, que je dois d'être restée naturelle dans mes idées et dans

mes sentimens. Le faux, le guindé, l'affecté me sont antipathiques, et

je les devine, même quand l'habilité les a couverts du vernis, d'une

fausse simplicité. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai

et le simple, et plus je vieillis, plus je crois avoir raison de

vouloir cette condition avant toutes les autres dans les caractères

humains, dans les œuvres de l'esprit et dans les actes de la vie

sociale.

Et puis, je voyais fort bien que cette prétendue grâce, eût-elle été

vraiment jolie et séduisante, était un brevet de maladresse et de

débilité physique. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs

qui savaient si bien marcher sur des tapis et faire la révérence, ne

savaient pas faire trois pas sur la terre du bon Dieu sans être

accablés de fatigue. Ils ne savaient même pas ouvrir et fermer une

porte, et ils n'avaient pas la force de soulever une bûche pour la

mettre dans le feu. Il leur fallait des domestiques pour leur avancer

un fauteuil. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir tout seuls.

Qu'eussent-ils fait de leur grâce sans leurs valets pour leur tenir

lieu de bras, de mains et de jambes? Je pensais à ma mère qui, avec

des mains et des pieds plus mignons que les leurs, faisait deux ou

trois lieues le matin dans la campagne avant son déjeuner, et qui

remuait de grosses pierres ou poussait la brouette aussi facilement

qu'elle maniait une aiguille ou un crayon. J'aurais mieux aimé être

une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise comme celles que

j'étudiais chaque jour en baillant dans une atmosphère de vieux musc?

O écrivains d'aujourd'hui, qui maudissez sans cesse la grossièreté de

notre temps et qui pleurez sur les ruines de tous ces vieux chiffons;

vous qui avez créé, en ce temps de royauté constitutionnelle et de

démocratie bourgeoise, une littérature toute poudrée, à l'image des

nymphes de Trianon, je vous félicite de n'avoir point passé votre

heureuse enfance dans ces décombres de l'ancien bon ton! Vous avez été

moins ennuyés que moi, ingrats qui reniez le présent et l'avenir,

penchés sur l'urne d'un passé charmant que vous n'avez connu qu'en

peinture!

CHAPITRE QUATRIEME.

Idée d'une loi morale réglementaire des affections.--Retour à

Nohant.--Année de bonheur.--Apologie de la puissance

impériale.--Commencemens de trahison.--Propos et calomnies des

salons.--Première communion de mon frère.--Notre vieux curé; sa

gouvernante.--Ses sermons.--Son voleur, sa jument.--Sa

mort.--Les méfaits de l'enfance.--Le faux Deschartres.--La

dévotion de ma mère.--J'apprends le français et le latin.

Je m'ennuyais beaucoup, et pourtant je n'étais pas encore malheureuse.

J'étais fort aimée, et ce n'est pas là ce qui m'a manqué dans ma vie.

Je ne me plains donc pas de cette vie, malgré toutes ses douleurs, car

la plus grande doit être de ne point inspirer les affections qu'on

éprouve. Mon malheur et ma destinée furent d'être blessée et déchirée

précisément par l'excès de ces affections qui manquaient tantôt de

clairvoyance ou de délicatesse, tantôt de justice ou de modération. Un

de mes amis, homme d'une grande intelligence faisait souvent une

réflexion qui m'a toujours paru très frappante, et il la développait

ainsi:

«On a fait des règles et des lois morales pour corriger ou développer

les instincts, disait-il; mais on n'en a point fait pour diriger et

éclairer les sentimens. Nous avons des religions et des philosophies

pour régler nos appétits et réprimer nos passions; les devoirs de

l'âme nous sont bien enseignés d'une manière élémentaire, mais l'âme a

toutes sortes d'élans qui donnent toutes sortes de nuances et

d'aspects particuliers à ses affections. Elle a des puissances qui

dégénèrent en excès, des défaillances qui deviennent des maladies. Si

vous consultez les amis, si vous cherchez un remède dans les livres,

vous aurez différens avis et des jugemens contradictoires; preuve

qu'il n'y a pas de règle fixe pour la morale des affections même les

plus légitimes, et que chacun, livré à lui-même, juge à son point de

vue l'état moral de celui qui lui demande conseil; conseil qui ne sert

à rien, d'ailleurs, qui ne guérit aucune souffrance et ne corrige

aucun travers. Par exemple, je ne vois pas où est le _catéchisme de

l'amour_. Et pourtant l'amour, sous toutes les formes, domine notre

vie entière: Amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour

paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité ou philanthropie.

L'amour est partout, il est notre vie même. Eh bien! l'amour échappe à

toutes les directions, à tous les exemples, à tous les préceptes. Il

n'obéit qu'à lui-même, et il devient tyrannie, jalousie, soupçon,

exigence, obsession, inconstance, caprice, volupté ou brutalité,

chasteté ou ascétisme, dévoûment sublime ou égoïsme farouche, le plus

grand des biens, le plus grand des maux, suivant la nature de l'âme

qu'il remplit et possède. N'y aurait-il pas un _catéchisme_ à faire

pour rectifier les excès de l'amour, car l'amour est excessif de sa

nature, et il l'est souvent d'autant plus qu'il est plus chaste et

plus sacré. Souvent les mères rendent leurs enfans malheureux à force

de les aimer, impies à force de les vouloir religieux, téméraires à

force de les vouloir prudens, ingrats à force de les vouloir tendres

et reconnaissans. Et la jalousie conjugale! où sont ses limites

permises d'atteindre, défendues de dépasser? Les uns prétendent qu'il

n'y a pas d'amour sans jalousie, d'autres que le véritable amour ne

connaît pas le soupçon et la méfiance. Où est, sous ce rapport, la

règle de conscience qui devrait nous enseigner à nous observer, à nous

guérir nous-mêmes, à nous ranimer quand notre enthousiasme s'éteint, à

le réprimer quand il s'emporte au delà du possible? Cette règle,

l'homme ne l'a pas encore trouvée; voilà pourquoi je dis que nous

vivons comme des aveugles, et que si les poètes ont mis un bandeau sur

les yeux de l'amour, les philosophes n'ont pas su le lui ôter.»

Ainsi parlait mon ami, et il mettait le doigt sur mes plaies; car,

toute ma vie, j'ai été le jouet des passions d'autrui, par conséquent

leur victime. Pour ne parler que du commencement de ma vie, ma mère et

ma grand'mère, avides de mon affection, s'arrachaient les lambeaux de

mon cœur. Ma bonne, elle-même, ne m'opprima et ne me maltraita que

parce qu'elle m'aimait avec excès, et me voulait parfaite selon ses

idées.

Dès les premiers jours du printemps, nous fîmes les paquets pour

retourner à la campagne. J'en avais grand besoin. Soit trop de

bien-être, soit l'air de Paris, qui ne m'a jamais convenu, je

redevenais languissante et je maigrissais à vue d'œil. Il n'aurait

pas fallu songer à me séparer de ma mère: je crois qu'à cette époque,

ne pouvant avoir le sentiment de la résignation et la volonté de

l'obéissance, j'en serais morte. Ma bonne maman invita donc ma mère à

revenir avec nous à Nohant, et comme je montrais à cet égard une

inquiétude qui inquiétait les autres, il fut convenu que ma mère me

conduirait avec elle, et que Rose nous accompagnerait, tandis que la

grand'mère irait de son côté avec Julie. On avait vendu la grande

berline, et on ne l'avait encore remplacée, vu un peu de gêne dans nos

finances, que par une voiture à deux places.

Je n'ai point parlé dans ce qui précède de mon oncle Maréchal, ni de

sa femme ma bonne tante Lucie, ni de leur fille ma chère Clotilde. Je

ne me rappelle rien de particulier sur eux dans cette période de

temps. Je les voyais assez souvent, mais je ne sais plus où ils

demeuraient. Ma mère m'y conduisait, et même quelquefois ma

grand'mère, qui recevait d'eux et qui leur rendait de rares visites.

Les manières franches et ouvertes de ma tante ne lui plaisaient pas

beaucoup; mais elle était trop juste pour ne pas reconnaître le

devoûment vrai qu'elle avait eu pour mon père, et les excellentes et

solides qualités du mari et de la femme.

J'eus donc le plaisir de demeurer deux ou trois jours avec ma mère et

Caroline, dans une intimité de tous les momens. Puis ma pauvre sœur

retourna en pleurant à sa pension, où l'on mit, je crois, Clotilde

avec elle pendant quelque temps pour la consoler; et nous partîmes.

Cette portion de l'année 1811 passée à Nohant fut, je crois, une des

rares époques de ma vie où je connus le bonheur complet. J'avais été

heureuse comme cela rue Grange-Batelière, quoique je n'eusse ni grands

appartemens ni grands jardins. Madrid avait été pour moi une campagne

émouvante et pénible; l'état maladif que j'en avais rapporté, la

catastrophe survenue dans ma famille par la mort de mon père, puis

cette lutte entre mes deux mères, qui avait commencé à me révéler

l'effroi et la tristesse, c'était déjà un apprentissage du malheur et

de la souffrance. Mais le printemps et l'été de 1811 furent sans

nuages, et la preuve, c'est que cette année-là ne m'a laissé aucun

souvenir particulier. Je sais qu'Ursule la passa avec moi, que ma mère

eut moins de migraines que précédemment, et que s'il y eut de la

mésintelligence entre elle et ma bonne maman, cela fut si bien caché,

que j'oubliais qu'il pouvait y en avoir et qu'il y en avait eu. Il est

probable que ce fut aussi le moment de leur vie où elles s'entendirent

le mieux, car ma mère n'était pas femme à cacher ses impressions: cela

était au-dessus de ses forces, et quand elle était irritée, la

présence même de ses enfans ne pouvait l'engager à se contenir.

Il y eut aussi dans la maison un peu plus de gaîté qu'auparavant. Le

temps n'endort pas les grandes douleurs, mais il les assoupit. Presque

tous les jours, pourtant, je voyais l'une ou l'autre de mes deux mères

pleurer à la dérobée, mais leurs larmes même prouvaient qu'elles ne

pensaient plus à toute heure, à tout instant, à l'objet de leurs

regrets. Les douleurs dans leur plus grande intensité n'ont pas de

crises; elles agissent dans une crise permanente pour ainsi dire.

Mme de la Marlière vint passer un mois ou deux chez nous. Elle était

fort amusante avec Deschartres, qu'elle appelait petit père et qu'elle

taquinait du matin au soir. Elle n'avait pas, à coup sûr, autant

d'esprit que ma mère, mais il n'y avait jamais de bile dans ses

plaisanteries. Elle avait de l'amitié pour Deschartres sans être

hostile à ma mère, à qui elle donnait même toujours raison. Cette

vieille femme légère était bonne, facile à vivre, impatientante

seulement par son caquet, son bruit, son mouvement, ses éclats de rire

retentissans, ses bons mots un peu répétés et le peu de suite de ses

propos comme de ses idées. Elle était d'une ignorance fabuleuse malgré

le brillant de son caquet. C'était elle qui disait une _épître à

l'âme_ au lieu d'un épithalame, et _Mistoufiè_ pour Méphistophélès.

Mais on pouvait se moquer d'elle sans la fâcher. Elle riait aux éclats

de ses bévues, et c'était d'aussi bon cœur que quand elle riait de

celles des autres.

Les petits jardins, les grottes, les bancs de gazon, les cascades

allaient leur train pendant toute la belle saison. Le parterre du

vieux poirier, qui marquait à notre insu la sépulture de mon petit

frère, reçut de notables améliorations. Un tonneau plein d'eau fut

placé à côté, afin que nous puissions nous livrer aux travaux de

l'arrosage. Un jour, je tombai la tête la première dans ce tonneau et

je m'y serais noyée si Ursule ne fût venue à mon secours.

Nous avions chacune notre petit jardin dans ce jardin de ma mère, qui

était lui-même si petit qu'il aurait bien dû nous suffire; mais un

certain esprit de propriété est tellement inné dans l'être humain,

qu'il faut à l'enfant quatre pieds carrés de terre pour qu'il aime

réellement cette terre cultivée par lui, et dont l'étendue est

proportionnée à ses forces. Cela m'a toujours fait penser que, quelque

communiste qu'on pût être, on devait toujours reconnaître une

propriété individuelle. Qu'on la restreigne ou qu'on l'étende dans une

certaine mesure, qu'on la définisse d'une manière ou d'une autre selon

le génie ou les nécessités des temps, il n'en est pas moins certain

que la terre que l'homme cultive lui-même lui est aussi personnelle

que son vêtement. Sa chambre ou sa maison est encore un vêtement, son

jardin ou son champ est le vêtement de sa maison, et ce qu'il y a de

remarquable, c'est que cette observation des instincts naturels, qui

constate le besoin de la propriété dans l'homme, semble exclure le

besoin d'une grande étendue de propriété. Plus la propriété est

petite, plus il s'y attache, mieux il la soigne, plus elle lui devient

chère. Un noble Vénitien ne tient certainement pas à son palais autant

qu'un paysan du Berry à sa chaumière, et le capitaliste qui possède

plusieurs lieues carrées en retire moins de jouissances que l'artisan

qui cultive une giroflée dans sa mansarde. Un avocat de mes amis

disait un jour en riant, à un riche client qui lui parlait à satiété

de ses domaines: «Des terres? vous croyez qu'il n'y a que vous pour

avoir des terres? J'en ai aussi, moi, sur ma fenêtre, dans des pots à

fleurs, et elles me donnent plus de plaisir et moins de soucis que les

vôtres.» Depuis, cet ami a fait un gros héritage; il a eu des terres,

des bois, des fermes, et de soucis par conséquent.

En abordant l'idée communiste, qui a beaucoup de grandeur parce

qu'elle a beaucoup de vérité, il faudrait donc commencer par

distinguer ce qui est essentiel à l'existence complète de l'individu

de ce qui est essentiellement collectif dans sa liberté, dans son

intelligence, dans sa jouissance, dans son travail. Voilà pourquoi le

communisme absolu, qui est la notion élémentaire, par conséquent

grossière et trop forcée de l'égalité vraie, est une chimère ou une

injustice.

Mais je ne pensais guère à tout cela, il y a trente-sept ans[4]!

Trente-sept ans! Quelles transformations s'opèrent dans les idées

humaines pendant ce court espace, et combien les changemens sont plus

frappans et plus rapides à proportion dans les masses que chez les

individus! Je ne sais pas s'il existait un communiste il y a

trente-sept ans; cette idée aussi vieille que le monde n'avait pas

pris un nom particulier, et c'est peut-être un tort qu'elle en ait

pris un de nos jours, car ce nom n'exprime pas complétement ce que

devrait être l'idée.

[4] 1848.

On n'en était pas alors à discuter sur de semblables matières. C'était

la dernière, la plus brillante phase du règne de l'individualité.

Napoléon était dans toute sa gloire, dans toute sa puissance, dans

toute la plénitude de son influence sur le monde. Le flambeau du génie

allait décroître; il jetait sa plus vive lueur, sa clarté la plus

éblouissante sur la France ivre et prosternée. Des exploits grandioses

avaient conquis une paix opulente, glorieuse, mais fictive, car le

volcan grondait sourdement dans toute l'Europe, et les traités de

l'empereur ne servaient qu'à donner le temps aux anciennes monarchies

de rassembler des hommes et des canons. Sa grandeur cachait un vice

originel, cette profonde vanité aristocratique du parvenu qui lui fit

commettre toutes ses fautes, et rendit de plus en plus inutiles, au

salut de la France, la beauté du génie et du caractère de l'homme en

qui la France se personnifiait. Oui, c'était un admirable caractère

d'homme, puisque la vanité même, le plus mesquin, le plus pleutre des

travers, n'avait pu altérer en lui la loyauté, la confiance, la

magnanimité naturelles. Hypocrite dans les petites choses, il était

naïf dans les grandes. Orgueilleux dans les détails, exigeant sur des

misères d'étiquette, et follement fier du chemin que la fortune lui

avait fait faire, il ne connaissait pas son propre mérite, sa vraie

grandeur. Il était modeste à l'égard de son vrai génie.

Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9) · 第 2 / 44 段